16 juin 1916.

L’après-midi, quand je me suis mis le système nerveux à l’envers par la

lecture des journaux, je prends, aussitôt ma tasse de thé bue, un pot et

cours chez la petite femme chercher le lait pour faire mon lait caillé.

Dès mon entrée, plusieurs voix joyeuses disent: «Voilà madame.» Je

m’assieds et tout de suite Fineke qui a cinq ans, et Mileke qui en a

trois, commencent doucement à se pousser devant moi à qui sera pris sur

mes genoux. J’assieds Fineke sur ma jambe droite: sa figure s’épanouit

de bonheur. Mileke me regarde, je le mets sur l’autre jambe. Je les

entoure de mes bras, et Fineke commence à gazouiller dans son patois, et

toute son exquise âme passe dans ses yeux, dans sa bouche; elle est

d’une beauté charmante et fine.

--Je suis grande, je n’ai pas crié quand madame m’a lavée. Remi hurle

comme un petit cochon: moi pas, moi pas.

Et elle nargue Remi, debout devant nous, le cou et les oreilles envahis

de croûtes, la tête entre les épaules «parce que ça lui tire».

--Ma tête est jolie, rit-elle, madame l’a lavée.

Et elle touche sa tête dont j’ai coupé les cheveux pour en laver les

croûtes et que j’ai enfarinée d’acide borique. J’ai mis ma grande chaîne

avec ma montre et mon face-à-main autour des enfants, et leur joie est

que nous l’ayons tous les trois au cou. Mileke m’embrasse de sa

gueulette maculée, mais comment refuser des baisers d’enfant donnés avec

ce bonheur?

Un soldat allemand est entré: il s’assied, pipe en bouche, au coin du

feu. Il regarde la petite femme pétrir le pain ou cuire les grosses

crêpes; il me regarde avec les enfants, il écoute le rire et le

gazouillement d’oiseau heureux de Fineke; son regard bleu clair est

froid comme de l’acier: impossible de pénétrer sa pensée, ses sensations

devant ce doux bonheur.

--Quand mère ne me fait pas ma panade, je le dis à madame: elle a dit

que je dois avoir du lait chaud avec du sucre et un œuf, le matin; pas

de lard, non pas de lard... Quand les enfants passent, ils me crient que

j’ai des croûtes sur la tête; à la sortie de l’école, je rentre vite,

comme ça ils ne me voient pas... J’ai mal en me couchant sur ma tête

pour dormir: alors je mets ma main devant ma figure et je me couche

dessus.

Oh! cette petite créature de cinq ans doit déjà se cacher pour ne pas

être humiliée et combiner comment elle couchera sa petite tête endolorie

par les pustules!

La mère déambule, heureuse; l’Allemand continue à nous regarder de son

œil illisible. Je suis triste, je suis heureuse, je serre les deux

petits contre moi.

--Voilà les vaches, crie Remi.

Les vaches reviennent d’être allées pâturer le long des routes. Rentre

Gilles, pipe en bouche--il a treize ans, m’a-t-il dit,--puis Anneke,

puis Mitje.

--Mère, une tartine, demandent-ils tous à la fois.

--Mère, une tartine, insiste Anneke, avec sa figure, âpre et vibrante

d’intelligence, poussée en avant, ses cheveux décolorés, desséchés et

comme déchiquetés par le vent et la pluie qui les malmènent pendant que,

le long des lisières, elle mène paître les vaches. Quant à Mitje, elle

s’est déjà mise à la besogne de mouiller le linge pour le repassage; la

moitié de sa figure est cachée par ses cheveux raides et drus qu’elle

ramène par une raie de côté sur son oreille. Cela lui donne un air de

petite gaupe, et c’est pour cela que pour rien au monde elle ne les

changerait.

La petite femme a mis la poêle sur l’âtre et rissole le jambon, la

figure de plus en plus épanouie d’une douce joie. Savez-vous quelle est

cette douce joie? C’est que je vais goûter avec les enfants, et que j’ai

demandé expressément de goûter avec eux et pas seule.

Cet Allemand, avec son regard, commence à me donner des grouillements;

c’est comme une effluve glacée qui me raidit du côté où elle m’arrive.

Comment peut-on être aussi impassible? Je sais cependant qu’il a rapiécé

le fourneau de la petite femme chez le forgeron, étant forgeron

lui-même, et qu’il a dit: «Ils me permettent de m’asseoir chez eux,

alors je veux aussi leur rendre un service.» Je le vois aidant Mitje à

porter ses paniers de linge mouillé sur le gazon, et, quand je lui ai

dit que ses chevaux, qui sont dans une étable chez la petite femme,

brillaient comme du satin, il m’a fait remarquer que les harnais étaient

aussi brillants et astiqués que les bêtes. Je suis sûre que c’est un

brave homme.

Les petits ont sauté de mes genoux et courent dans la chambre en criant:

«Je dois être à côté de madame.» Et ils grimpent sur les sièges à côté

du mien. Fineke rit aux éclats de cette bonne aubaine. Le pain bis est

coupé; la poêle noire, avec les tranches de jambon rissolées dans du

beurre en mon honneur, posée sur un papier au milieu de la table; les

tasses remplies de lait; moi seule, j’ai une assiette, une fourchette et

un couteau. La petite femme me met plusieurs morceaux sur mon assiette

et me donne des tranches de pain coupées mince pour moi, puis elle sert

à chaque enfant une grosse tranche trempée dans la graisse, avec du

jambon coupé en petits morceaux dessus. Et nous goûtons, la petite femme

s’empressant autour de nous sans manger elle-même et me bourrant autant

qu’elle peut. Les aînés mangent à grandes bouchées, à se faire des

bosses dans les joues. Mileke, de ses petites pattes noires, se remplit

la gueulette en se maculant jusqu’aux yeux. Fineke, qui promet toujours

de ne plus manger de lard, en mange avec délice sur son pain noir. Elle

me rit tout le temps, me raconte des tas de choses; la petite femme est

béatement heureuse et écoute sa petite fille, puis dit:

--Depuis que madame soigne sa tête et m’a dit de ne plus lui donner tant

de lard, ni de lui laisser boire de l’eau du puits, mais de lui préparer

des panades et de lui faire boire du lait bouilli au sucre, elle est

revenue à la vie et rit toute la journée au lieu de geindre et pleurer.

La petite femme, par son adoration pour moi, exagère mes moindres

gestes. Moi, je me laisse adorer par elle et sa petite fille: fichtre,

c’est la première fois de ma vie que cela m’arrive, j’inspire

ordinairement de l’antipathie.

C’est fini. Les enfants, comme de petits goulus, torchent la poêle avec

des tranches de pain. Les petits sont regrimpés sur mes genoux. D’autres

soldats allemands entrent avec des pots pour avoir du lait. Celui du

coin du feu continue sa pipe et laisse peser son regard sur nous: ce

regard m’a gâté l’heure séraphique que j’étais venue passer ici.

--Petite femme, à demain.

Elle et Fineke me conduisent au bout de la cour. Et tout d’un coup je

pense: «Cet homme est depuis deux ans parti de chez lui, ce regard doit

déceler une grande douleur et tout ce qu’il peut faire est de le rendre

impénétrable.»

Angelinette · 第 9 / 60 题