dans la toilette. Au fond, ça ne nous change pas beaucoup de ce que nous
voyons chez nous. S’il est un jour où les Parisiennes manient avec un
soin particulier leurs crayons de couleur, c’est le jour où elles
reçoivent. Les femmes des régions fétichistes ont aussi leur jour, mais
il a le caractère religieux: c’est le jour de leur fétiche. On ne s’y
livre pas moins à des applications de peinture, mais en se préoccupant
davantage des valeurs, car ce sont d’éclatantes applications de blanc,
de rouge, de jaune et de vert qui se détachent sur la teinte noire du
fond. Au Sénégal, certaines races ne dédaignent pas non plus les
oppositions vives de couleur, et puis quelques teintes de pastel passent
pour guérir le mal de tête. L’influence du bleu ou du rouge dans la
médecine! Tu n’avais pas trouvé ça, Schaunard!
Le rouge est particulièrement apprécié sous ce soleil qui le fait
resplendir. Il n’est pas exagéré de dire que la dame noire fait des
pieds et des mains pour en avoir, car tandis que nos coquettes
l’emploient pour rehausser l’incarnat défaillant de leurs joues et de
leurs lèvres, elle en décore la plante de ses pieds et la face interne
de ses mains. Elle use, dans ce but, d’une herbe appelée _diabé_, qu’on
hache menue et qu’on réduit en bouillie. Le jour de l’opération, le
spectacle ne manque pas de cocasserie. Pendant des heures, notre
élégante reste immobile, les pieds et les mains englués et informes sous
un épais enduit verdâtre, comme si elle venait de les tremper dans de la
purée de pois. Jusqu’au soir, elle appuiera ses coudes sur quelque
objet, la main levée droite vers le ciel, dans l’attitude de l’acheteuse
qui attend qu’on lui essaie des gants.
Ces artifices de toilette ont une qualité incontestable, c’est de n’être
pas coûteux. On s’en fournit chez dame Nature, et à ce point de vue les
habitants des tropiques donnent un excellent exemple à nos exquises
gaspilleuses. Mais le comble de la parure économique, c’est encore le
tatouage. Quels reproches à faire à une femme qui se fait des colliers,
des bracelets, des pendentifs, des dentelles et des guipures avec sa
propre peau? Entre autres avantages, je vois à cette méthode ceux de ne
pas cesser de mode et de défier les saisies de l’huissier. Quant à
l’effet, il est souvent des plus agréable à l’œil. J’ai rencontré dans
le Bénin des femmes tatouées, sculptées des pieds à la tête, dont le
corps entièrement nu donnait une réelle impression de tenue recherchée
et ornementée. Et puis il en est d’elles comme de ces maisons de rapport
qui abîment maintenant Paris de leur masse banale: les moulures, les
saillies et la décoration extérieure font un peu passer les moellons.
Qu’on n’aille pas conclure de là que la dame noire est toujours aussi
simple que celles de Sparte et qu’elle a l’habitude de se passer de
bijoux. Bien au contraire, et nous allons formuler sur ce point un
axiome caractéristique.
_En général, chez les femmes, les bijoux sont un indice de la richesse.
Chez les Noirs, ils constituent cette richesse elle-même._
Je m’explique. L’indigène ignore la capitalisation. La fortune se
présente à lui sous deux formes uniques: les troupeaux ou l’or. Mais
celui-ci, pour garder sa valeur, n’a pas besoin de conserver l’aspect du
lingot. Aussi l’heureuse personne qui en possède le remettra-t-elle au
bijoutier, qui le lui rendra sous les espèces de massives parures
agrémentées de motifs décoratifs, de rosaces finement ciselées et
guillochées. Elle les étalera sur son cou, sa poitrine, ses bras, ses
mains, étoiles d’or dans la nuit de sa chair. Des anneaux de prix
orneront ses membres. Et comme Bias, elle portera, sa vie durant, toute
sa fortune sur elle. Bien mieux, certaines de ses pareilles,
généralement moins riches, portent cette fortune au naturel,
c’est-à-dire sous la forme de monnaies, dont elles se font des colliers,
à la façon de sequins. Elles en mettent aussi dans leurs cheveux, et le
voyageur étonné se demande si ce n’est pas là l’affichage cynique d’un
tarif.
Des colliers, la dame noire s’en couvre à foison. C’est à tel point que
la poitrine de bronze délicieusement gracile des petites féticheuses
dahoméennes disparaît totalement sous l’amas des coquillages et des
perles. Mais un certain type de ces colliers mérite de nous arrêter. Ce
sont ceux que j’appellerai les colliers de dessous. Car il existe là-bas
une mode singulière dont on trouvera l’expression dans la formule
suivante:
_A la façon des coquillages, les négresses d’Afrique dissimulent des
perles._
Elles entassent en effet à même la peau, cernant leurs hanches robustes
et retenus par elles, tout un système de longs colliers en perles de
verre que cache le pagne, ce pagne éternel et classique dans lequel se
drape toute la gent féminine des tropiques. Pourquoi cette singulière
parure invisible? Nul ne saurait le dire. Est-ce pour honorer ce ventre
auquel est dévolu la fonction, si hautement prisée en ces régions, de la
maternité, source de la fortune? Peut-être pourrait-on voir aussi dans
ces verroteries secrètes sans cesse s’entre-choquant et tintinnabulant
en un décor des plus intime comme une sorte de signal d’alarme en cas de
danger. Mais le Noir manque bien trop de prévoyance pour avoir pris
cette précaution à la Bartholo.
Ajoutons, pour être complet, qu’il est une toilette à laquelle la dame
noire se livre avec une fréquence presque abusive. On la voit sans cesse
remplir d’eau une de ses calebasses spécialement réservée à cet usage,
disparaître, puis revenir avec cet air pudique qu’elle sait si bien se
donner. N’insistons pas et formulons nettement:
_Il y a identité absolue entre la Vénus noire et la Vénus accroupie._
CHAPITRE XVI
DES CAQUETS DE LA DAME NOIRE.
_La voix de la dame noire est quelquefois blanche, mais son langage est
toujours coloré._
Elle emploie volontiers, en parlant, les images naïves comme tous les
peuples primitifs. Autant que ses sœurs de race blanche, elle se laisse
aller aux conversations interminables, quand elle en trouve le temps.
Mais avec tout le travail que son époux ou son maître fait retomber sur
ses épaules lasses, elle manque vraiment de loisir. Il est rare que
l’artisan indigène cause, à l’instar des nôtres, lorsqu’il se livre à sa
besogne. De même, les lavandières au corps de bronze que l’on rencontre
le long des marigots africains jacassent avec beaucoup moins d’animation
que nos blanchisseuses. Voici une incontestable supériorité du Noir sur
le Blanc: il est arrivé à empêcher les femmes de parler.
Mais les inoccupées, notamment les épouses de toubab, font suffisamment
entendre leur ramage lent et musical pour qu’il y ait compensation.
C’est surtout entre elles qu’elles trouvent l’occasion d’échanger à
l’infini des mots aux syllabes harmonieuses et douces. Ces dames se font
des visites tout comme des Parisiennes, et l’on n’y potine pas moins,
tout en croquant les noix de kola qui remplacent la classique tasse de
thé. Le grand sujet de conversation est le même que chez nos Célimènes
d’Europe: la conduite généralement mauvaise des amies et connaissances.
Mais ce sujet prend, s’il est possible, encore plus d’ampleur par ce
fait qu’en pays noir, il n’est pas nécessaire de se connaître pour se
faire des visites. Une femme de bonne réputation se présente
délibérément chez n’importe quelle maîtresse de case et lui souhaite la
bienvenue. Ce serait un manque absolu de savoir vivre que de ne pas la
prier de s’asseoir. Arrivez avec une _mousso_ dans un village totalement
inconnu d’elle: une heure après vous la trouverez en train de jaboter de
la façon la plus familière avec une commère du pays et de prendre sa
part du couscous familial. Puis elles vont ensemble laver leur linge et
se baigner au fleuve.
_La dame noire est au monde celle qui compte le plus de relations: ce
sont surtout des relations d’eau._
Inutile d’ajouter que ces relations d’eau ne sont pas plus solides que
celles que nous nouons et dénouons si facilement dans nos stations
balnéaires. Mais enfin ça aide toujours à passer le temps.
Il est là-bas une personne notoire, sinon notable, car elle est assez
mal considérée, dont la langue est prolixe au point de lui constituer
une profession. Par un sentiment très juste de la division du travail,
la société noire l’a chargée de parler pour toutes celles qui ne parlent
pas. Ne croyez pas qu’il s’agisse, comme chez nous, d’une avocate. J’ai
en vue la griotte, cette improvisatrice populaire, cette poétesse qui,
moins redoutable que les nôtres, se contente de l’impression qu’elle
produit sur son public sans user de celle des typos. C’est elle qui
détient les contes de la brousse, les vieilles légendes transmises
oralement de génération en génération, seule floraison littéraire des
grandes plaines sauvages et silencieuses. Ajoutant parfois des traits
nouveaux, elle les répète inlassablement à son auditoire crédule et
enfantin, toujours prêt à se laisser emporter mollement sur les ailes
d’or de la fiction et du rêve. On trouve à la fois dans ces récits toute
la sagesse, toute la malice et toute la fantaisie souvent saugrenue de
la race noire. Écoutez, par exemple, cette histoire de paradis perdu
aussi originale dans son genre que le poème de Milton. Sa morale n’est
pas sans rappeler celle d’un refrain boulevardier fort connu.
«Autrefois, le ciel se trouvait tout près de la terre. On n’avait qu’à
le toucher légèrement et il en tombait toute la nourriture que l’on
voulait. Il suffisait de se baisser pour en ramasser et les hommes
vivaient heureux. Un jour, par pur caprice comme elles en ont toutes,
une femme se mit en tête de piler du mil. C’était inutile, puisqu’on
n’avait pas besoin de travailler pour manger à sa guise. L’espace lui
manquant pour élever son pilon, elle dit au ciel:
«--Soulève-toi un peu.
«Le ciel obéit. Mais, loin d’être satisfaite, elle insista tellement
qu’il remonta où il est depuis. Quand on l’appelle maintenant, il reste
sourd et ne donne plus rien à manger.
«_Sans les femmes, les hommes seraient heureux et ils n’auraient pas à
travailler._»
Pauvres femmes! on leur a fait payer cher leur imprudence, et les Noirs
exagèrent terriblement quand, par la voix de la griotte, ils déclarent
que ce sont eux qui travaillent. A côté de ces apologues un tantinet
moralisateurs, les aèdes populaires des deux sexes conservent et
propagent des légendes merveilleuses et touchantes. Elles dégagent
souvent un parfum de _Mille et une nuits_ permettant de croire qu’elles
ont vu le jour dans les pays d’Orient et qu’elles se sont accommodées
peu à peu à la manière noire. L’amour y joue son rôle, mais
naturellement il y revêt de suite la forme physique. Quant à l’idée de
sacrifice qu’il semble inspirer à la dame noire, il faut l’attribuer à
l’instinct de soumission poussé jusqu’à l’héroïsme qui fait le fond de
la nature et de l’éducation de celle-ci. Et puis ce sont là des exemples
surhumains que le positif bougnoul ne se sent aucune envie de suivre,
tels ces paisibles bourgeois du Marais qui applaudissaient jadis au
théâtre Buridan, Bussy ou Lagardère. Voulez-vous l’histoire d’une sorte
de don Juan nègre, d’un _kamélé_, c’est-à-dire d’un tombeur de femmes
devenu fameux?
C’étaient deux amis fidèles, tous deux jeunes et beaux. L’un deux avait
prêté sa lance à l’autre pour aller combattre, et avec elle celui-ci
avait transpercé le roi des ennemis. Quand il revint, les gens de son
village le comblèrent de présents, si bien que son ami en devint jaloux
et lui demanda d’un ton mécontent:
--Où est ma lance?
--Ta lance, elle est dans le corps du roi qui s’est enfui.
--Il faut à tout prix que tu me la rapportes.
Le jeune homme se décida à l’aller chercher. Lorsque le jour parut, il
était déjà parti de très grand matin, afin que sa fiancée ne le suivît
pas. Mais elle l’avait aperçu, elle l’avait suivi. Quand elle le vit
prêt à monter à cheval, elle lui cria:
--Arrête! Prends-moi en croupe pour que j’aille avec toi, car si tu dois
mourir, je veux que nous mourions ensemble.
Ils galopèrent tous deux vers le village des ennemis. Ils rencontrèrent,
tout auprès, de belles jeunes filles qui se baignaient dans un marigot,
et parmi elles se trouvait la fille du roi. Elle se nomma au jeune
homme, qui lui dit:
--C’est moi qui ai transpercé le roi, ton père, de ma lance et je
reviens la chercher.
Elle lui dit:
--Suis-moi, je vais te la donner.
Alors il laissa sa fiancée en dehors du village et il suivit la fille du
roi jusqu’à la case de celui-ci. Elle y entra, prit quantité de lances
et les lui tendit en disant:
--Regarde parmi elles si tu trouves celle avec laquelle tu transperças
mon père.
La lance ne s’y trouvait pas. Elle en rapporta d’autres jusqu’à trois
fois. A la troisième fois, il reconnut son arme et la prit. La jeune
fille lui dit alors:
--Prends-moi avec toi. Je me mettrai à crier: Ihou! ihou! et je dirai:
«Voilà celui qui a transpercé mon père et qui maintenant m’enlève. Au
secours!»
Il la prit en croupe, puis à la sortie du village il retrouva sa fiancée
et la plaça sur l’encolure. La fille du roi s’était mise à crier comme
elle l’avait dit, simulant un enlèvement par force. Les gens du village
montèrent à cheval et atteignirent le hardi cavalier, mais il les
repoussa. Ils revinrent pour se saisir de lui au bord du fleuve. Alors,
il dit au passeur:
--Vite, vite, fais-moi échapper.
Et le passeur lui répondit:
--Je ne te ferai passer que si tu me donnes l’une des deux jeunes filles
que tu emportes sur ton cheval.
Mais le passeur avait une fille. Elle tua son père et fit passer le
jeune homme et ses deux compagnes. Puis elle lui dit:
--Emmène-moi aussi, partons!
Il la prit de même sur son cheval. Puis, après avoir chevauché quelque
temps, ils allèrent tous les quatre se coucher sous un grand fromager.
Et il prit tellement ses ébats amoureux avec les trois jeunes filles
qu’il en mourut. Elles se mirent à pleurer sur lui. Alors une jeune fée
apparut et leur demanda:
--Qu’avez-vous donc à pleurer?
--Vois, répondirent-elles, notre mari est mort.
Elle leur demanda encore:
--Si je le ressuscite, sera-t-il à nous quatre ensemble?
Elles y consentirent. Alors elle l’humecta de salive et il se leva.
Elles lui demandèrent aussitôt:
--Laquelle de nous choisis-tu comme maîtresse de ta case?
A l’heure qu’il est, ils discutent encore sur ce sujet à l’ombre du
grand fromager. Jusqu’à présent, on n’a pu savoir laquelle doit être
maîtresse de la case. Voilà[2].
[2] Ce conte et le suivant ont été recueillis à Zinder par le
capitaine Tilho et l’officier interprète Landeroin.
Qui oserait soutenir que la littérature primitive ne déborde pas de
sève? Le conte qu’on vient de lire contient tout à la fois en substance
_Don Juan_, _le Cid_, _les Quatre Fils Aymon_, _l’Arlésienne_, où l’on
meurt également d’amour, mais moins agréablement, sans oublier la
légende de la fée Mélusine amoureuse du chevalier Raymondin. Et le pis,
c’est que l’histoire n’est pas finie. Les récits africains se terminent
souvent comme ladite fée: en queue de poisson. Le conteur s’en tire avec
une gouaillerie finale qui satisfait tout le monde en faisant soudain
éclater de gros rires sur les faces surprises. Voici pourtant un conte
haoussa dont la charpente est parfaite autant que le sujet pathétique.
Je gaze les audaces du début, le griot bravant l’honnêteté dans les mots
autant que dans sa conduite journalière.
Il y avait une fois un jeune homme qui était fils unique et qui
possédait de grandes richesses. Ses parents lui cherchaient une épouse,
mais n’en trouvaient pas qui fût à leur gré. Un jour, une vieille femme
vint dire à ce jeune homme:
--Il y a dans un village voisin une fille dont les parents sont très
riches et qui n’a pas sa pareille. Tu ne peux avoir d’autre femme
qu’elle.
Il prit vingt pagnes et les lui envoya par la vieille. La belle fille
dit alors:
--Demain, j’irai voir ce jeune homme.
Il possédait une case entourée d’un enclos avec trois grands arbres dans
la cour, donnant chacun beaucoup d’ombrage: un shedia, un figuier et un
yendi. Sous chacun d’eux, il fit étendre un tapis et mettre du musc, des
parfums, de l’essence de rose et cent grosses noix de kola. Lorsque le
jour parut, la jeune fille se mit en route, accompagnée de vingt jeunes
captives magnifiquement parées, mais elle l’était encore bien mieux. En
arrivant devant la porte de la case du jeune homme, elle leur dit
d’aller dans le village. Il se leva, ferma la porte et l’étreignit, puis
tous deux tombèrent sur le tapis et s’y roulèrent amoureusement. Ensuite
il palpa avec ardeur le corps de la belle et le frotta de musc, de
parfums et d’eau de rose. Vers le milieu de la matinée, le jeune homme
dit:
--Allons sous le figuier, car le soleil nous a atteints.
Ils restèrent enlacés sous le figuier jusqu’à ce que le soleil les eût
de nouveau rejoints, puis ils s’en furent sous le yendi, où ils
passèrent l’après-midi. Le soir venu, le jeune homme reconduisit sa
fiancée à travers le village.
Or, des sorciers avaient dit à son père et à sa mère: «Il ne faut pas
que le coucher du soleil trouve votre fils hors du mur d’enceinte.
Autrement, il mourra.» Le jeune homme connaissait ces funestes paroles,
mais le désir s’était si fort emparé de lui tandis qu’il accompagnait la
jeune fille, qu’il les avait momentanément oubliées. Ils sortirent ainsi
du village. Soudain, il vit que le soleil tombait et il se rappela la
terrible prophétie.
En hâte, il dit à sa fiancée: «Bonne nuit!» puis il revint en courant.
Mais lorsqu’il entra dans le village, il avait perdu la raison,
arrachait ses vêtements et se jetait la face contre terre. Son père et
sa mère arrivèrent en pleurant.
--Comment, criaient-ils, guérir notre malheureux fils?
Un marabout leur répondit:
--Creusez une grande fosse. Vous l’emplirez de bois et vous y mettrez le
feu. Quand il sera devenu tout à fait rouge, il faudra que l’un de vous
deux se jette dedans. Alors, votre fils retrouvera la santé. Sinon, il
mourra.
Tous deux déclarèrent qu’ils allaient se jeter dans le feu. Lorsqu’il
fut allumé, le père s’élança à toutes jambes. Au moment où il allait
tomber dans le brasier, les longues flammes le léchèrent. Il fit un bond
de côté et s’écria:
--J’en engendrerai un autre! Il peut mourir!
--Non, non! lança la mère. Je n’accepte pas que mon fils meure!
Elle se leva et courut vers le foyer, mais les langues de feu l’ayant
touchée, elle dit à son mari:
--Tu as dit vrai! Nous en engendrerons un autre! Qu’il meure!
A ce moment, la jeune fille revint et demanda:
--Qu’est-il arrivé?
On lui répondit:
--Ton fiancé va mourir, à moins que quelqu’un ne se jette dans le feu
pour le sauver, pourvu que la personne qui se sacrifiera ainsi soit de
condition libre.
Elle se leva et enleva ses amulettes et ses pagnes, ne conservant que
son _banté_[3]. Puis elle marcha à reculons jusqu’à ce qu’elle tombât
dans le feu.
[3] Petit pagne porté autour des reins et voilant le haut des cuisses.
Et le jeune homme se leva.
Aussitôt, on combla la fosse et on y laissa le corps de la jeune fille
pendant quarante jours. Son fiancé fit alors creuser le sol en cet
endroit. Qu’y trouva-t-on? Une surprise merveilleuse. Une grosse pierre
s’était placée entre la victime et le brasier, tandis qu’au-dessus
d’elle une autre avait retenu les terres. Entre ces deux pierres, on
trouva la jeune fiancée vivante et bien plus belle encore qu’auparavant.
Cette histoire édifiante passe à coup sûr le niveau des imaginations
nègres. On y trouve trop de tapis, de musc et d’eau de rose pour qu’elle
n’ait pas été rapportée par quelque pèlerin de la Mecque. Nous ne
reconnaissons plus au milieu de ces essences le parfum caractéristique
de la dame noire. Griots et griottes, et même pieux marabouts ou simples
conteurs qu’entourent auprès des feux de campement caravaniers et
bergers, tous ceux qui savent animer la morne vie africaine du charme
vivant d’un récit tombant des lèvres, nous semblent autrement de chez
eux quand ils détaillent avec des mines malignes et papelardes quelque
conte grivois comme celui du _Lion et de la vieille_, curieuse
adaptation locale du _Lion de la forêt de Bièvre_ de Rabelais,
mystérieusement transporté à travers la brousse. En voulez-vous un plus
original, _le Mari jaloux_, par exemple?
Il était si jaloux qu’il avait été construire sa case en pleine brousse,
seul avec ses deux femmes. Un beau garçon du voisinage se déguisa en
femme en se coiffant avec des tresses, s’habillant d’un _targui_[4] et
mettant sur sa tête un _wawa_[5]. Puis il se rendit chez le jaloux. La
femme de celui-ci déclara:
[4] Pagne de femme couvrant les seins.
[5] Pagne posé sur la tête comme un voile.
--C’est ma sœur.
Et le mari étant entré dans la case de sa première femme, mon gaillard
alla coucher dans celle de sa prétendue sœur.
Ce jour-là, comme on le pense, ils se levèrent très tard. Dans la
matinée, la femme se rendit au puits, laissant son rusé amant couché
tout nu dans la case. Par malchance, le jaloux y entra et il put se
rendre compte, au premier regard jeté sur ce corps étendu, que ce
n’était pas précisément celui d’une femme.
--Hé! fit-il, voilà donc la fameuse sœur!
Il ajouta:
--Elle mourra aujourd’hui.
Il décrocha son carquois et son arc et alla trouver sa femme. Mais, du
plus loin qu’elle l’aperçut avec son arc et ses flèches, elle jeta sa
jarre dans le puits, en s’écriant:
--Woyyo! woyyo! Je suis perdue!
Son mari lui demanda:
--Qu’as-tu donc?
--Comme je puisais de l’eau, dit-elle, on m’a appris que toutes mes
sœurs venaient de se transformer en hommes.
--Ah! mais alors, fit le jaloux, celle qui est chez nous est aussi
devenue un homme!
Et il s’en retourna tranquillement à sa case.
Est-ce faux? Est-ce vrai? Je ne sais pas.
Vous connaissez peut-être l’exquise vieille chanson provençale où Marion
soutient à son mari que le galant avec qui il l’a surprise était une de
ses camarades et que ce qu’il a pris pour des moustaches,
C’étaient des mûres qu’elle mangeait.
Le fabliau africain qu’on vient de lire ne lui fait-il pas exactement
pendant? L’éternel féminin est décidément de tous les climats et se
retrouve dans l’espace aussi bien que dans le temps.
Les griottes comptent dans leur répertoire ordinaire bon nombre de
morceaux scabreux. Leurs romances d’amour ne sont pas moins épicées que
leur couscous. Seulement, avec cette pudeur spéciale des négresses dont
j’ai parlé, vous ne les entendrez jamais souffler mot en public de leurs
amours, à elles. Mon Dieu, quel progrès et quelle délivrance, si toutes
nos femmes de lettres prenaient la bonne habitude de les imiter!
CHAPITRE XVII
DE LA CONDITION DE LA FEMME.
_La condition de la femme noire consiste à rester toute sa vie en
condition._
C’est une esclave. Elle est la pauvre Mme Pile-Toujours, qu’on voit de
l’aube au couchant occupée à écraser le mil dans le mortier du ménage.
Quand son seigneur et maître monte à cheval, elle doit lui présenter
l’étrier, ce qui constitue une façon un peu spéciale de recevoir les
honneurs du pied. Elle fait chambre à part, et même case à part. Lorsque
Monsieur veut de l’amour, il faut que Madame se dérange. S’il a les
moyens de s’offrir plusieurs épouses, il établit entre elles un
roulement, soit dit sans comparer à de la peau d’âne la chair noire de
ces dames. Celle qui a reçu en dernier lieu l’hommage conjugal est
chargée de nourrir le mari et de le servir à table. Dame! quand on a été
à l’honneur, il faut bien être à la peine et savoir réparer les forces
qu’on a fait perdre.
L’hommage conjugal expose la dame noire à d’autres devoirs. C’est
d’abord celui de mettre un enfant au monde et de l’allaiter pendant
trois ans. On voit qu’à notre exemple, les populations africaines sont
vraiment portées à exagérer le régime lacté. Comment voulez-vous
qu’après trois ans d’un pareil régime une poitrine ne donne pas le
lamentable spectacle d’une cascade de bitume capable d’enlever toute
envie de cascader?
Durant cette longue période, la femme ne doit plus compter sur la
moindre prévenance de son mari, qui n’entend honorer de ses faveurs que
des épouses sèches. Ainsi le veut une tradition inhumaine. Le Noir, à
l’exemple du héros de _Francillon_ et à la différence des militaires, ne
peut pas souffrir les nourrices. La maman en est réduite à un
tête-à-tête prolongé avec son poupon, et encore le mot tête-à-tête me
paraît plutôt impropre, car le petit passe presque tout son temps sur
l’échine maternelle, où le maintient un pagne solidement noué.