Admirons en passant la simple sagesse de ces populations primitives. Par

cette coutume séculaire, d’apparence barbare, elles expriment clairement

ce que nous savons tous et osons si rarement nous avouer: la

fondamentale incompatibilité des sexes, cette incurable hostilité

réciproque de l’homme et de la femme qui a donné de tout temps à la vie

conjugale l’impertinence d’une gageure et qui faisait dire à Vigny de

façon plutôt inquiétante pour l’état de nos mœurs et de notre

population:

Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,

La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome;

Et, se jetant, de loin, un regard irrité,

Les deux sexes mourront chacun de son côté.

Dans les pays où le rapt est en usage, le Noir se présente à sa future

en ennemi et se voit reçu par elle en ennemi. Qui pourrait dire à quel

point nous différons de lui? Et voilà comment c’est des ténèbres

d’Afrique que nous vient la lumière.

Voulez-vous assister à l’un de ces enlèvements?

Nous sommes à Tombouctou, dans une rue incendiée de soleil cru, entre

deux rangées de maisons en terre, à lourde porte, de forme marocaine

garnie de ferrures et de larges clous. Soudain, contre une de ces portes

s’abat furieusement un flot tumultueux de grands gaillards sonraï en

boubous de fête, qui brandissent en vociférant des fusils et des

matraques. C’est un marié accompagné de ses amis, de ses garçons

d’honneur, qui vient chercher sa future. La porte cède sous la ruée des

beaux galants. Une troupe exaspérée d’hommes et de femmes sort avec de

grands cris de la maison pour en défendre l’accès. Ce sont les parents

et les amis de la mariée.

Une terrible mêlée s’engage. On s’assène de formidables coups de bâton.

Tirés à bout portant, les coups de fusil assourdissent, ahurissent,

brûlent les sourcils et les cils. On fait feu de la rue, des fenêtres,

des terrasses. Si le mari ne tape pas comme un forcené sur son futur

beau-père, il est sûr de ne pouvoir recueillir de lui, dans l’avenir, la

moindre considération.

La bataille, comme toutes les batailles, peut avoir deux issues. Si la

troupe du marié a le dessous, les femmes emmènent précipitamment la

mariée dans une autre maison, inconnue de lui, qu’il doit savoir

découvrir, et l’assaut recommencera. S’il a, au contraire, mis en

déroute la famille et les gardiennes du corps de sa future, il

appréhende celle-ci sans douceur, l’entraîne à grand renfort de horions

et de bourrades et la fait cacher dans un logis dont sa bande et lui

sont seuls à avoir connaissance. Là, il se dit qu’il a fait un assez

grand pas dans la vie conjugale pour planter _illico_ un décisif jalon.

La jeune épouse se prête généralement de fort mauvaise grâce à cette

initiation aussi inconfortable que désordonnée. L’impatient mari

risquerait fort de s’attaquer en vain à ces nouvelles bagatelles de la

porte si son _enfin seuls!_ n’avait une trentaine de témoins. Le Noir

est mutualiste dans l’âme. La troupe des belliqueux garçons d’honneur

fait de son mieux pour soutenir son ami de la voix et du geste et veut

bien se charger collectivement, dans cette délicate affaire de famille,

du rôle de tuteur _ad hoc_.

Si le triomphe est au bout, la jeune mariée subjuguée, conquise suivant

la règle, doit demeurer avec son seigneur et maître. Dans le cas de

tentatives impossibles ou infructueuses, elle fait tous ses efforts pour

s’évader. Lorsqu’elle réussit, en dépit de son teint de chicorée, à

regagner le seuil paternel plus blanche que la blanche hermine, elle

obtient le plus grand succès auprès des siens. Un jour de mariage, cela

nous semble étrangement paradoxal, n’est-ce pas? Mais c’est ainsi. La

famille considère ce sauvetage de virginité comme un succès obtenu sur

la famille à laquelle elle est en train de s’allier.

Singulier amour-propre, vanité bien ahurissante et saugrenue! Comme je

comprends mieux les races plus barbares où le rapt n’est pas simplement

un rite symbolique, mais un moyen pratique et franchement canaille

d’esquiver le versement d’une dot. Et voilà qui nous prouve encore

combien tout change suivant les latitudes. Chez nous, quand un audacieux

enlève une jeune fille, c’est pour s’assurer une belle dot; au cœur de

l’Afrique, en revanche, c’est pour qu’il n’en soit plus question.

Au lendemain du mariage, dans tout le continent noir, la famille de la

nouvelle épousée procède à une manifestation réaliste. Elle exhibe sans

aucune pudeur et promène parmi ses amis et connaissances le pagne que

portait la veille celle qui a quitté pour jamais son _limpé_ de jeune

fille. Dame! le nègre ne se paye pas de mots et il sait, comme disait

l’honnête Legouvé, que la voix du sang n’est pas une chimère...

CHAPITRE XIV

DE LA VIE EN MÉNAGE POUR L’EUROPÉEN.

Poète et petit-maître assez curieusement transplanté au Sénégal, le

chevalier de Boufflers écrivait en 1786: «Les femmes nous manquent, car

on ne peut pas compter pour des femmes ces figures noires auxquelles on

porte ici ce qui ne serait dû qu’aux blanches.»

Tout le monde n’est pas aussi difficile, et la plupart des Européens

habitant l’Afrique nouent des unions généralement passagères avec les

beautés du cru. L’affaire se conclut sans longueurs ni difficultés.

Comme le Noir, le Blanc avide de distractions amoureuses verse une dot

qui va de 50 à 200 francs suivant les régions. Quant à l’article 214 du

Code civil, lequel dit que le mari est obligé de fournir à sa femme tout

ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, on se met en règle

avec lui en promettant à l’élue de son choix une rente mensuelle de 25

francs, avec laquelle il est entendu qu’elle doit se nourrir, s’habiller

et subvenir à toutes les nécessités de l’existence. Avouez au moins,

monsieur de Boufflers, que ces dames de Versailles étaient plus

coûteuses et qu’il arrivait plus souvent de ruiner leur homme, et même

leurs hommes.

Surtout n’espère pas, ô sentimental voyageur, faire un mariage

d’inclination. Les préliminaires d’alliance regardent uniquement les

parents de la future, et les fiançailles se limitent tout simplement à

une question de gros sous. Souvent le toubab à marier se voit faire des

offres et proposer des partis. Il existe pour ce genre ténébreux

d’affaires des courtiers tout à la fois noirs et marrons qui remplacent

nos marieuses de France et qui cherchent comme pas mal d’entre elles

l’occasion de toucher une petite commission. Quant à la jeune personne

dont la destinée se trouve ainsi sur le tapis, elle attend la clôture

des débats avec la plus tranquille indifférence. Si vous lui demandez

son avis sur la question et quelle opinion elle a de vous, elle vous

répondra invariablement:

--Si toi y en a marier avec moi, moi content. Si toi pas marier, moi

content aussi.

Oh! les premiers aveux!

Enfin, la dot est versée, agrémentée de quelques kolas offerts dans la

classique calebasse et qui constituent à eux seuls toute la cérémonie

nuptiale. Le toubab peut emmener sa femme dans sa case. Pour être

devenue conjugale, sa vie journalière ne sera pas aussi complètement

modifiée qu’on pourrait se l’imaginer. D’abord, il n’existe pas au monde

de femme plus discrète, dans ses allures, que la dame noire. A défaut de

nombreux mérites, elle possède cette qualité inappréciable d’avoir

toujours l’air de ne pas être là. Bien loin de vouloir, comme ses sœurs

de couleur blanche, qu’on s’occupe d’elle sans cesse, elle demande qu’on

la laisse à ses habitudes paisibles, à son oisiveté contemplative du

néant et à son silence. Qui croirait possible dans toute la gent

féminine un si louable effacement?

Ensuite, faisant là encore preuve de sagesse, l’épouse superlativement

brune entend ne rien changer aux conditions de son existence et

n’adopter en aucune façon celles de son seigneur et maître étranger.

Elle sent confusément qu’il y a trop de siècles et de lieues de distance

entre le couscous et les conserves, entre la natte et le lit, entre le

tamtam et le bridge, pour éprouver quelque velléité de les franchir.

L’Européen marié à une Noire mange seul ou avec ses camarades, sort

seul, et, quelque surprenant que paraisse l’usage, couche seul. Sa

moitié, qui n’est pas une moitié, mais une toute petite fraction, ne

s’associe à sa vie que de loin, à moins que ce ne soit d’aussi près que

possible. Elle comprend que ce dernier cas représente son seul devoir,

sa seule raison de vivre avec un mari toubab. C’est tout le travail

qu’il demande, lui, et c’est en quoi il se rend bien préférable au mari

bougnoul.

Aussi, fidèle à son office de tendresse, ne manque-t-elle jamais de se

trouver à son poste, prête à obéir au commandement, toutes les fois que

son seigneur et maître peut avoir besoin d’elle. Elle a ses heures de

service, qui sont celles du lever, de la sieste et du coucher.

_En réalité, la femme noire mariée à un Blanc se conduit beaucoup plus

en fonctionnaire ponctuelle et docile qu’en épouse._

On la voit souvent faire montre de dévouement, toujours de complaisance

et de bonne volonté. Elle se prête sans enthousiasme mais sans révolte à

l’éducation amoureuse que certains jobards présomptueux ou aveugles

prétendent leur inculquer. Leur réussite ne sera jamais qu’illusoire,

car autant essayer d’apprendre la boxe à un caïman. Beaucoup plus

strictement docile que sa sœur européenne aux prescriptions de notre

Code, la vaillante fille du soleil suit son époux absolument partout.

Elle l’accompagne dans ses tournées à travers la brousse, amazone

intrépide mais peu fougueuse qui chevauche à l’amble parmi les porteurs,

les boys, les gardes de cercle, les tirailleurs, et sait parfois les

remercier de leurs services mieux qu’avec un sourire.

Dans les milieux indigènes, elle jouit d’une autorité dont elle

s’empresse d’abuser dès qu’on la laisse faire et d’une considération

surtout apparente, car il s’y mêle une note de réprobation. Il n’y a pas

de femme dans le pays qui ne soit prête à prendre sa place, mais, toute

jalousie mise à part, l’opinion publique sent bien qu’une union comme la

sienne n’est pas très orthodoxe. Dans les saluts obséquieux et le plus

souvent intéressés qu’elle recueille sur son passage se cache un peu de

ce dédain que la femme de l’ouvrier parisien professe à l’égard de sa

sœur mariée à un bourgeois. Ces mariages-là, pensent non sans justesse

les simples, c’est trop beau pour être tout à fait propre.

Les journées de l’épouse du toubab se passent à sommeiller sur sa natte,

à chantonner des mélodies rudimentaires, à jouer une sorte de pair et

impair avec des coquillages sur un rond de sparterie, à grignoter des

kolas avec des amies en visite, à procéder à des ablutions et des

lavages dictés par l’hygiène la plus rigoureuse. Elle fait _salam_ un

nombre considérable de fois par jour, ce qui prouve bien que la religion

est pour les femmes une source d’occupation inépuisable et autrement

calme que les joies électorales qu’elles espèrent de l’avenir. Elle va

potiner avec les autres femmes de toubabs, «madame Commandant, madame

_Docquetor_, madame _Sabatigui_ (capitaine), madame _Conoba_ (dont le

mari a un gros ventre)». Elle pousse jusqu’à la case familiale éblouir

du luxe de ses derniers boubous ses grandes et ses petites sœurs et ses

père et mère, braves gens aussi discrets et aussi réservés qu’elle, car

ils ne font que de très rares apparitions à la case du mari, et c’est

toujours la mine chargée de déférence.

Je souhaite à tous mes lecteurs des beaux-parents aussi peu gênants.

Peut-être est-ce là l’avantage le plus précieux et le plus rare du

mariage africain.

L’épouse sera-t-elle fidèle? Le plus prudent est assurément de n’y pas

compter. Mais vous pouvez être sûr qu’elle pratiquera l’infidélité avec

une discrétion et un tact parfaits. Avouez que c’est déjà quelque chose

et que, tant qu’à être cocu, il est préférable en somme que cette

infortune bénéficie d’une publicité limitée. Que ce soit un Blanc ou un

Noir qui vous encorne, jamais vous n’obtiendrez de la pécheresse l’aveu

de sa faute. En vain vous la tourmenteriez de questions, en vain même

vous lui feriez subir, à l’instar des juges moyenageux, ladite question.

Les lèvres demeureront comme scellées à la cire noire. Ce silence va

parfois jusqu’à l’héroïsme. J’ai vu à Bamako une femme toucouleur se

laisser condamner à un an de prison plutôt que de révéler une série

d’escapades amoureuses. Des vols s’étaient commis dans la case de son

époux toubab, pendant que celui-ci était en tournée et à l’heure où

elle-même se trouvait dehors malgré la défense qu’elle en avait reçue.

Pour se justifier, elle n’avait qu’à alléguer ces sorties, mais alors

c’était avouer qu’elle allait tous les soirs au village indigène

retrouver un amant. Elle se serait plutôt laissée hacher en petits

morceaux.

Le très grand nombre des Européens se contente d’une seule épouse noire.

Mais la polygamie est contagieuse. Sous l’influence provocante des

ambiances, on voit d’exigeants gaillards orner leur intérieur de deux ou

trois de ces bronzes vivants. Un colon de Mopti s’est acquis une

légitime réputation dans la région de la Bouche du Niger, en affrontant

le chiffre fatidique de sept. Moins pusillanime que Barbe-Bleue, il ne

songe à en supprimer aucune. La case familiale ne manque pas

d’originalité à l’heure du coucher, et elle eût, à coup sûr, attendri

feu M. Piot, apôtre de la repopulation, avec ses sept grandes nattes

réservées aux mères et les seize petites servant de couches aux enfants.

Le colon polygame ne se montre pas moins bon père que vigoureux époux.

Il est plein d’attentions de tout genre pour sa nichée et se garde bien

de l’oublier, même dans les rares occasions où il vient un peu respirer

l’air de France. Un jour, à la veille de reprendre à Bordeaux le

paquebot qui devait le ramener vers son grouillant bercail nigérien, une

gentille pensée lui vint: «Si je rapportais un cadeau utile à mes

aînés?» Il y avait tout naturellement des «Nouvelles Galeries» dans la

ville. Notre homme s’y rendit et déclara à l’accorte vendeuse en robe

noire:

--Je voudrais quatre costumes marins pour mes enfants. Donnez-moi la

taille de garçonnets de six ans.

--Vous voulez dire, monsieur, les tailles entre six et dix ans, rectifia

la nymphe du rayon.

--Non, non, je connais bien l’âge de mes fils, allez: six ans tous les

quatre.

--Mais, monsieur, c’est impossible... songez donc. Leur mère n’a pas

pu...

L’acheteur partit d’un rire triomphant:

--Ah! c’est vrai! Vous ne pouvez comprendre. C’est que je vais vous

dire, mademoiselle, j’ai sept femmes, vous entendez, sept!

La vendeuse reconnut sans peine que c’était un joli chiffre. Eh bien!

croiriez-vous qu’il n’arrive pas, ce chiffre, à contenter le bouillant,

l’insatiable, l’indémontable colon. Voilà qui nous prouve mieux que tout

combien l’homme est difficile à satisfaire ici-bas. Un jour, l’époux à

la septième puissance m’a confié d’un ton grave et pénétré:

--Si je vous disais que, malgré mon sérail, il me manque quelque chose.

--Pas une femme toujours?

--Si, précisément: une Blanche.

Et ce n’était plus la paillardise qui parlait en lui, c’était le cœur,

resté vide, c’était ce besoin d’aimer, au sens supérieur et idéal du

mot, qu’on retrouve à l’état naïvement passionné chez tous les

coloniaux. Comme en des greniers d’abondance où ne pénètre jamais le

soleil, ils tiennent en réserve dans leur âme des trésors de tendresse

que leur vie lointaine solitaire et brutale les empêche de dépenser.

Aussi, ces trésors vont-ils s’accroissant, prêts à se répandre follement

au pied de la première qui en acceptera l’hommage. Ce sont eux qui font

du broussard redevenant pour quelques mois parisien une proie si docile

pour les ambitieuses, les coquettes ou les cupides. La Blanche que

souhaitait si ardemment l’original sept fois marié incarnait une

nécessité impérieuse de sa destinée: elle représentait la revanche de

l’Amour, avec un grand A, sur les satisfactions animales. C’était la

part du sentiment, la part du rêve, dont personne n’arrive à

s’affranchir tout à fait ici-bas.

L’union avec la Noire marque un retour partiel à l’état de nature. Mais

on ne vit pas toujours isolé dans les terres exotiques. Comment la

société mondaine qu’on trouve là-bas à l’état plus ou moins

embryonnaire, comment notamment les femmes amenées d’Europe par les

fonctionnaires et les commerçants prennent-elles ce réalisme amoureux si

dénué de façons et de formes, cette vie à deux si crûment étalée et,

pour tant d’yeux de Françaises de France, grossière jusqu’à la

bestialité? Voici une coloniale fleur d’élégance occupée à servir

gracieusement le whisky-soda aux hommes qu’elle reçoit en visite. Quelle

opinion a-t-elle de leur collage au bitume?

C’est ici qu’on voit nettement combien la morale est affaire de climat.

A mesure que l’amateur de chaînes goudronnées s’éloignera des centres

européanisés, qu’il quittera les villes riveraines pour s’enfoncer dans

l’intérieur, qu’il s’avancera vers la libre vie de la brousse, il

trouvera plus indulgent, puis conciliant, puis finalement approbatif, ce

jugement de la galerie mondaine qui, là-bas comme ailleurs, n’est jamais

que le reflet de l’opinion féminine. A Dakar, ville moderne,

agglomération de Blancs à sept jours de France, cercle étroit et sévère

de relations où les vertus se gendarment et où les collets se montent,

la vie conjugale avec une Noire paraîtrait une monstruosité. Celui qui

s’en rendrait coupable se verrait bien vite expulsé des salons et

accablé par les observations de ses supérieurs. A Saint-Louis, vieille

cité créole mollement retardataire, où le Ouolof voisine avec le mulâtre

et le Blanc, dans les maisons plates crépies d’ocre clair, les rapports

momentanés ou durables avec les beautés indigènes jouissent d’une

tolérance mitigée, mais nuisent plutôt à la considération de ceux qui

s’y laissent glisser. A Kayes, on les accepte à peu près sans

restriction. A Bamako, ils sont de règle. A Bandiagara ou à Tombouctou,

les trop rares représentantes de la race de Japhet vous disent avec un

sourire de très sincère sympathie: «Votre mousso est vraiment charmante.

Je voudrais bien la connaître.» Qu’on est loin du mot «guenon» si

souvent décoché dans les ports de la côte, par «madame toubab»! Ainsi

nos vaniteuses prétentions, nos puériles distinctions sociales, notre

morale étriquée et boiteuse, se fondent dans le creuset de la grande

nature.

«Pas de femme!» est un mot d’ordre contre lequel tout notre être se

révolte. Il se comprendrait en Afrique occidentale moins que partout

ailleurs. Malgré ça, comme je l’ai dit, la plupart des Européens ayant

convolé avec l’élément indigène se retrouvent dans la formule africaine:

«Pas d’amour!» Celle-ci ne s’applique cependant pas de façon absolue. On

a vu parfois des coloniaux traiter leur épouse noire en épouse ordinaire

et concevoir pour elle un véritable attachement. Aberration singulière,

car il n’existe entre les femmes de notre race et leurs sœurs

inférieures rien de commun que le sexe. Faute aussi, parce qu’une

Aïssata ou une Fatimata mise sur le pied d’une Blanche, prendra vite des

allures de tyran et ne manquera pas d’exercer sur l’esprit de son faible

maître, devenu sujet, la plus déplorable influence. Osons formuler sans

crainte cet axiome un peu brutal:

_Pour l’Européen, l’épouse ne peut et ne doit être qu’un meuble._

J’ajoute tout de suite, pour n’être pas taxé de cynisme et

d’insensibilité, que ce meuble, toujours commode, est souvent gentil,

coquet, agréable à voir, à toucher, à ouvrir. Étant donnés les agréments

qu’il procure à l’heure de la sieste, nous l’appellerons «un bonheur du

jour».

Parfois, dans le tiroir de ce bonheur du jour, on découvre un

polichinelle. Il prend, en voyant la lumière, cette teinte café au lait

qu’au dire des nègres ennemis du mulâtre, Dieu n’a pas voulu faire.

Autrefois, le petit mulot, fruit du mariage africain, était pris

terriblement au sérieux par son auteur responsable. Celui-ci le faisait

élever avec ses autres enfants quand il en avait, l’amenait en France

pour étudier dans un lycée et le renvoyait ensuite s’établir

bourgeoisement dans une ville du Sénégal, où il ne manquait jamais de

créer à l’administration les plus grosses difficultés. Aujourd’hui, le

petit café au lait est tout simplement élevé à la bougnoul par sa mère.

Son père se contente d’envoyer quelques menus subsides pour sa

nourriture et son entretien. Parfois aussi, il trouve plus commode de

s’en dispenser. Il y a tant de gens, en Afrique comme en France, qui

oublient de payer leur café!

CHAPITRE XV

DE LA TOILETTE.

_Pour la dame noire, la toilette est avant tout une question de tête._

Je sais bien que, chez les femmes de tous pays, la coquetterie porte

souvent à la tête, mais je veux dire ici que l’objet par excellence de

la parure féminine en Afrique, c’est le cuir chevelu. Cela fait

évidemment un champ assez restreint, et l’on peut dire qu’en ces régions

primitives, la mode est vraiment tirée par les cheveux.

L’élégante ne l’est pas moins, car il n’est pas d’opération plus longue,

plus difficile, plus compliquée, plus douloureuse souvent que sa

coiffure. Celle-ci a lieu seulement tous les quinze jours ou tous les

mois, mais elle prend une journée entière, de l’aube au couchant. Ce

jour-là est uniquement, entièrement consacré à l’arrangement monumental

des cheveux. Il ne faudrait pas parler d’autre chose à la patiente. Vous

savez de quel air important et affairé de bonnes dames de province

annoncent: «C’est demain le jour de ma lessive.» Eh bien, c’est le même

air que vous retrouvez sur la figure grave d’une négresse qui attend la

coiffeuse.

Celle-ci jouit d’un grand prestige, mérité, d’ailleurs, par sa

surprenante habileté. Son art tient de celui de l’architecte et de celui

de l’ingénieur. Il faut la voir lisser et joindre les longues mèches

brillantes, les tordre en tresses, les rouler en boule, les édifier en

tiare, les distribuer de la façon la plus étrange, la plus

abracadabrante souvent, variant d’une race ou d’une région à l’autre.

Étendue à plat ventre devant elle, la cliente s’est confiée à ses mains

sans réserve et se garde bien de souffler mot, de peur de troubler

l’artiste. Elle sait qu’il faut souffrir pour être belle. C’est tout

juste si elle se laisse aller par moment à fredonner une petite chanson:

«A la doun dé, doumbara kolonté, bé, bé, selan, doum...» Je vous fais

grâce du reste. Le grand avantage de la coiffure africaine, c’est

qu’elle tient: on ne voit jamais là-bas, comme chez nous, de ces

brusques dégringolades de cheveux, voulues ou non. Il en résulte une

bien plus grande facilité au point de vue des aventures galantes. Que de

Parisiennes se refusent au vœu de leur adorateur fervent par peur de se

dépeigner! Rien de pareil en pays noir, et voilà comment l’art de la

coiffure exerce sur les mœurs une influence qu’on ne soupçonne pas.

Et qui pourrait croire aussi qu’il existe des rapports entre ce même art

de la coiffure et la cuisine? De même que celle-ci se fait chez nous à

l’huile, au beurre ou à la graisse, les reines de la mode tropicale font

accommoder leur système pileux à l’huile, au beurre ou à la graisse. Le

beurre extrait du fruit du karité dégage un arome particulièrement

pénétrant et agressif. Il rend ce service à la dame noire de l’annoncer

partout où elle passe.

Quant à décrire toutes les fantaisies capillaires qui s’érigent

au-dessus des fronts d’ébène lisses et purs, il ne faut pas songer à

entamer ce chapitre interminable. On trouve là des édifices de toutes

sortes, entremêlés d’or, d’ambre, de perles et de corail, des cimiers

montés sur fibres végétales et tout à fait évocateurs de ceux de nos

dragons, des perruques de clown, des coupoles et des dômes, des jardins

à la française, avec massifs et parterres, de gros serpents noirs tordus

de façon si menaçante autour des tempes des dames de Tombouctou qu’on se

retient d’interroger leurs propriétaires avec le vers célèbre:

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?

Le parfum de la Dame Noire · 第 7 / 9 段