Chez les Baniounks de la Casamance, la femme peut se marier

simultanément avec plusieurs hommes, tant qu’il n’y a pas de dot versée.

Que voilà donc une façon pratique de s’arranger entre gens peu fortunés,

et je trouve que ces indigènes donnent une excellente leçon aux

coloniaux de race blanche dont j’ai exposé plus haut le farouche

exclusivisme amoureux. Ces divers époux vivent, d’ailleurs, dans la plus

parfaite harmonie. Mais dès que l’un d’eux a versé une dot ou fait

quelques frais, par exemple ceux des funérailles des parents, qui sont

des frais de ripaille, il demeure seul propriétaire. La fraternelle

indivision cesse. Seul, il peut autoriser sa femme à prendre d’autres

hommes qui ne sont plus des époux, mais des amants. Riche, il a droit à

une femme restreinte à son usage.

Hélas! il n’en est que trop souvent de même chez nous. La fidélité se

paye comme le reste, elle est parfois avide d’argent, et chacun sait que

nombre d’adultères commencent au Bon Marché. Ces Baniounks me semblent

de merveilleux positivistes en amour. Ils étendent aux femmes cette

nécessité inéluctable qui oblige chez nous les gens de bourse modeste à

la promiscuité de l’omnibus, tandis que l’opulence se prélasse seule en

taxi-auto. Mais l’important, c’est que, commune ou particulière, chacun

ait sa voiture.

Dans les verdoyantes montagnes du Fouta-Djallon, en Guinée, les maris

tolèrent presque tous à leurs femmes des sigisbées qui les aident dans

leurs travaux, les suivent dans leurs déplacements et, à l’exemple des

jeunes patriciens de Venise dont ils sont les inconscients imitateurs,

reçoivent souvent la plus douce récompense. Chez les Mossis du Soudan et

chez les Samos du Dahomey, le mari qui se sent trop vieux permet souvent

à sa femme de vivre séparée de lui en compagnie d’un coadjuteur qu’il

lui choisit lui-même avec une sollicitude et une largeur d’esprit qu’on

ne saurait trop louer.

Avouons de bonne foi que les Gérontes nègres montrent infiniment plus

d’esprit que les nôtres et qu’ils n’ont nul besoin d’aller à l’école des

maris. Mais l’époux si admirablement tolérant dont nous parlons ne

manquera pas de réclamer comme son bien les enfants que mettra au monde

l’épouse qu’il a affranchie de la fidélité conjugale. Les bons

vieillards de couleur laissent aux jeunes hommes le soin de planter,

mais ils gardent pour leurs petits-neveux les fruits des plantations

qu’ils ont mises en fermage.

Il est une jalousie dont on ne trouve pas trace chez les Noirs, c’est

celle qu’on peut désigner sous le nom de posthume. J’entends par là le

sentiment d’irritation ou de dépit que nous éprouvons à savoir que nous

avons eu des prédécesseurs dans le cœur ou dans les faveurs intégrales

de celle que nous aimons. C’est cette jalousie qui fait crier au second

mari d’une personne manquant évidemment de tact et trop souvent disposée

à évoquer indiscrètement le souvenir de son numéro un, défunt ou

divorcé: «Ah! zut! J’en ai assez de ton Dupont!» Le nègre n’éprouvera

jamais semblable mouvement d’humeur. Au contraire, il adorera parler de

ses chefs de file en matière conjugale, surtout si ce sont des Blancs.

On peut formuler sur ce cas spécial l’observation suivante:

_Bien loin d’éprouver un sentiment de jalousie posthume, le Noir tire

une très grande fierté des hommes que sa femme a connus avant lui, quand

ce sont des personnalités qu’il estime considérables, et il montre avec

orgueil les enfants qu’elle a eus d’eux._

Je sais bien que certains Blancs naïvement gobeurs manifestent parfois

une présomption du même ordre. L’amour-propre fait son profit du fait

d’autrui, même dans les circonstances les plus délicates. Mais

l’enthousiasme du _bougnoul_ dépasse toutes les bornes, en matière de

succession amoureuse. Je me souviens du visage épanoui et triomphant que

je vis à Moussa Taraoré, caporal de tirailleurs sénégalais, un jour

qu’il me disait:

--Toi y a vu _mousso_ à moi. Beau _mousso_, bissimilaï! Eh bien,

moussié, y en a _mousso_ colonel... (il nomma un chef bien connu de nos

guerres africaines). Après colonel, y a marié avec moi, Moussa Taraoré.

Toi comprends. Moussa Taraoré même chose que colonel! _Mousso_ à moi

gagner petit _gourgui_ (garçon), petit mulot avec colonel. Moi faire

voir à toi. Moi content. Toi content aussi.

Jamais je n’ai vu pareille expression de bonheur et de fierté. Et

pendant qu’il me faisait admirer sa femme, «_mousso_ colonel!», je

pensais à ces ahurissantes paroles d’un vieil opéra. Le chœur s’adresse

à un mari dont la nouvelle épouse vient de subir le droit de jambage:

Berthe dans sa couche a reçu le grand veneur.

Et, sans doute égaré par la douleur, le pauvre Sganarelle répond:

Ah! pour moi, quel honneur!

Ah! pour moi, quel honneur!

Et les femmes noires, demanderez-vous peut-être, sont-elles sujettes à

la jalousie? Répondons par un axiome:

_Bien loin de craindre des rivales, les négresses les recherchent et

vivent avec elles dans la meilleure intelligence._

C’est ainsi qu’un mari qui n’a qu’une seule femme verra celle-ci le

supplier sans cesse d’en prendre au moins une autre. Son travail

journalier se trouvera diminué d’autant. Elle aura moins de peine à

faire le couscous. Quant aux bonnes grâces du seigneur et maître, elle

n’y tient guère, c’est un servage de plus, dont elle ne retire ni

honneur, ni tendresse, ni plaisir, et dont elle souhaite ardemment se

voir soulagée.

«Jamais de partage!» déclarent nos femmes d’Europe avec des regards

indignés.

«Vive le partage!» clament en chœur leurs sœurs noires.

Chez les Sérères du N’Diankin et du Dioba, les femmes stériles achètent

elles-mêmes une jeune remplaçante à l’usage de leur mari. Elles

l’épousent, ou du moins accomplissent vis-à-vis d’elles les formalités

du mariage, et payent une dot à leurs parents. La nouvelle venue dans la

case devient alors leur amie, leur plus fidèle compagne. D’ailleurs, de

manière générale, le Noir craint tellement l’effort, qu’il s’arrange

toujours pour avoir un suppléant, un aide, un secrétaire. Qui n’a pas

son secrétaire en pays noir? Le boy, le cuisinier, le tire-panka

lui-même finissent par en dénicher un, auquel ils confient le plus dur

de leur besogne. Tel est le rôle imparti à la nouvelle épouse qu’une

femme de couleur procure à son mari. Elle devient la secrétaire de

l’ancienne, la petite secrétaire des amours, si j’ose m’exprimer ainsi.

Dans la vie d’une case, il n’y a jamais ni rivalité ni jalousie entre

les épouses d’un même homme. Elles s’entendent toujours fort bien, et la

plus parfaite discipline règne entre elles. Si elles sont nombreuses,

elles se rangent généralement en deux clans, mais c’est toujours pour

des raisons d’ordre extérieur et, comme on dit, pour des histoires de

femmes. On ne pourrait découvrir de jalousie amoureuse au fond de ces

scissions d’ensemble. Ce qui fait que les batailles de dames sont

toujours des batailles rangées.

Et voilà pour les maris africains, malgré le grand nombre de leurs

épouses, une source de tranquillité et de liberté que les maris d’Europe

leur envieront toujours en vain.

CHAPITRE XII

DE LA JEUNE FILLE.

AXIOME SIMPLIFICATEUR.--_La jeune fille n’existe pas au pays noir._

Voilà qui paraît incroyable et absurde, mais je m’explique.

Nos sociétés civilisées s’embellissent d’un être charmant qui n’est plus

l’enfant et qui n’est pas encore la femme, un être de transition,

mélange piquant de pudeur et de coquetterie, d’ignorance et de ruse, de

timidité et d’audace, un être qui a un état d’âme spécial, une vie

spéciale et jusqu’à une littérature spéciale. On ne trouve rien de

comparable dans la société nègre. On n’y connaît pas d’intermédiaire

entre la petite fille et la femme. C’est au point que, dans tous les

dialectes des peuplades africaines, il n’existe pas de terme pour

désigner celle que nous dénommons la jeune fille. Le mot bambara

_sonkourou_ ne s’applique qu’à la petite fille.

Chez nous, on reste quelquefois jeune fille toute sa vie. Là-bas, on n’a

pas le temps de l’être. Dès qu’une fillette devient nubile, et même

avant, elle doit se marier, sous peine d’être couverte de ridicule et de

se voir fortement malmenée et traitée de bouche inutile par sa famille.

Si les épouseurs se font trop longtemps attendre, la vierge noire devra

faire tout son possible pour avoir quand même des enfants, ce qui n’est

pas chose très difficile.

Le _limpé_, cette mince bande de toile blanche, cette courroie de sûreté

si fragile, si illusoire, qui est l’apanage exclusif et l’indice parlant

de la virginité, pèse aux petites _sonkourous_ avides de devenir femmes

comme les jupes courtes et les tresses dans le dos aux pensionnaires de

nos climats. Ah! mes jeunes sœurs de France qui aspirez si ardemment à

un mari improbable, que ne prenez-vous votre vol de colombe vers le

monde africain, meilleur dispensateur que l’autre: le monde tout court.

Le mariage y est obligatoire! La vieille fille est un être inconnu et

inconcevable sous les tropiques. Sainte Catherine n’y aura jamais

d’autels.

Qu’on m’excuse de rapporter ici l’expression cynique, l’audacieuse

synecdoche des Noirs dont la paillardise prend facilement la partie pour

le tout, mais il n’y a pour eux que deux catégories de femmes: celles

qui sont _cassées_ et celles qui ne le sont pas. Si un chef de vos amis

vous présente une jeune personne, il commencera par vous dire si oui ou

non _lui y en a cassé calebasse_. C’est le terme consacré et

traditionnel. La calebasse étant un récipient qui sert à toutes les

manipulations domestiques, la comparaison, pour crue qu’elle soit, n’est

pas dépourvue de saveur. _Cassée_ ou _pas cassée_. Être ou ne pas être.

Les voies non encore inaugurées étant spécialement prisées en terre

d’Afrique, votre conseiller au teint de poix vous dira en parlant d’une

jeunesse déjà déniaisée:

--N’y touchez pas, elle est cassée.

Celles qui ne sont pas dans ce cas sont rares, d’autant plus rares que

leur innocence leur est lourde comme une incapacité et qu’elles aspirent

toutes à jeter par-dessus les moulins (les moulins à café, car il ne

s’en trouve pas d’autres dans l’intérieur de l’Afrique) ce _limpé_

saugrenu qui les bride à la façon de cavales impatientes de prendre leur

élan.

Si elles font œuvre de mère avant d’avoir trouvé un épouseur, il n’en

résultera pas grand émoi dans la case familiale. Le père, quelque peu

irrité de n’avoir pas touché la dot qu’il escomptait, donnera peut-être

à la jeune dévergondée le nom d’un ruminant femelle, mais vous pouvez

être sûr qu’il sera ravi de garder le veau, c’est-à-dire l’enfant, sur

lequel il a un droit de propriété absolu et exclusif et qui l’enrichit

plus que n’importe quelle autre tête de bétail. Il n’y a que chez les

Boudouma des bords du Tchad que les papas se mêlent de faire des façons.

Si l’un d’eux s’aperçoit que, malgré le _limpé_ symbolique, la taille de

sa fille prend des proportions anormales, il force, comme un simple

bourgeois de Scribe, le séducteur à épouser l’imprudente. Si celui-ci

jouit d’une trop déplorable réputation et passe pour un galvaudeux qui

compromettrait la case en continuant à y avoir ses grandes et petites

entrées, le père de famille se contente d’une amende et envoie

l’audacieux polisson se faire pendre ailleurs.

Dans ce cas, la règle ancestrale veut que la trop aimable jeune personne

s’en aille seule au fond de la brousse mettre au monde le fruit de celui

qui a mis en elle toutes ses complaisances. Là, elle se comporte très

mal avec ce pauvre petit fruit innocent et le laisse mourir de faim en

lui refusant le sein. Voilà, n’est-ce pas, un fait qui déroute toutes

nos idées sur la mentalité des Noirs, sur leur conception de l’enfant et

de la famille. Mais les Boudouma passent leur vie sur le lac Tchad.

Byron et nombre de ses contemporains anglais et français nous ont prouvé

péremptoirement que la fréquentation des lacs induisait les cervelles en

un étrange état d’esprit, en une exaltation singulière. Et précisément

les Boudouma passent auprès des populations environnantes pour des gens

bizarres, et même un peu loufoques.

Il est une catégorie de négrillonnes qui gardent leur virginité, s’il se

peut, encore moins longtemps que les autres. Ce sont les captives.

Propriété du maître au même titre que ses troupeaux, celles-ci n’ont pas

de dot à espérer, ni même, en général, de mari à attendre. Au point de

vue de l’amour, elles sont _res nullius et omnium_. Leurs enfants devant

revenir de droit au maître, elles peuvent donc s’ébattre sans contrainte

et multiplier avec la prodigalité des lapins.

Les bébés aux prunelles de jais qu’on voit sans cesse pendus à leurs

mamelles trop vite déchues leur méritent la faveur et souvent les

faveurs du chef de case. Elles ne demandent qu’à en avoir le plus tôt

possible. Ah! ce ne sont pas ces jeunes captives-là qui diraient comme

celle d’André Chénier:

Je ne veux pas mourir encore!

On se demande en frémissant à quel âge elles ont bien pu commencer.

Ainsi, en pays africain, la jeune fille est un mythe ou plutôt une

créature hybride, paradoxale, imprévue, qui ne vaut que par son futur.

Elle n’est pas plus dans le milieu social, dans la vie journalière, que

n’est le flacon, destiné peut-être à procurer l’ivresse qui dort dans le

fond de la boutique où il attend l’acheteur. Tout son rôle, toute sa

fonction est d’attendre, d’attendre sans bouger, sans broncher.

L’attente ne peut se prolonger, d’ailleurs, car, dans ce beau pays

d’Afrique, tout chemin mène à l’homme.

Si par hasard vous rencontrez cet objet rarissime, une jeune Noire qui

n’a pas encore «cassé calebasse», vous serez frappé de son air de biche

effarouchée, de sa gaucherie, du sentiment humilié qu’elle paraît avoir

de son oisiveté, de son inutilité. Quelle différence avec nos jeunes

filles, qui se prodiguent dans le monde, flirtent, dansent, chantent,

peignent, jouent du piano, ou, du moins, s’essayent aux gestes exigés

par ces différents arts d’agrément! C’est qu’entre elles et leurs

petites sœurs noiraudes, il existe une différence capitale que nous

allons exprimer dans un axiome saisissant.

_La jeune Blanche est une personne à _caser_; la jeune Noire est une

personne à _casser_._

CHAPITRE XIII

DU MARIAGE.

_Le mariage nègre est un achat._

En tout pays, se marier n’est pas souvent une affaire d’or; sous le ciel

d’Afrique, c’est obligatoirement une affaire d’argent. Là-bas, pas

d’épouse sans dot. Seulement, l’originalité de la coutume, c’est que le

pénible devoir de verser la dot, c’est-à-dire le prix d’achat, incombe

au fiancé. Voyez d’ici quels déplorables résultats amènerait dans le

monde parisien l’adoption d’un pareil système: grève générale des

épouseurs, baisse effroyable dans les recettes du théâtre national et

matrimonial de l’Opéra-Comique, cessation définitive des relations entre

le faubourg Saint-Germain et l’Amérique! Heureusement, nous n’en sommes

pas là!

La condition _sine qua non_ pour un Noir qui veut prendre femme, c’est

de payer la famille de celle-ci, comme s’il agissait d’un de ses membres

homicidé par imprudence. Directement ou à la faveur d’un détour, de

façon manifeste ou déguisée, on ne peut se dispenser de passer à la

caisse. Le prix varie de pays à pays. Il y a des cours que nous

pourrions presque appeler des cours d’amour. Ces cours se meuvent

eux-mêmes entre un maximum et un minimum, suivant que la future peut se

parer ou non du titre alléchant de vierge, suivant aussi son degré de

jeunesse et d’embonpoint. La femme forte bénéficie d’une surenchère, non

seulement chez les peuplades nègres, mais chez les Maures et les

Touareg. Ceux-ci soumettent leur fille au gavage dès la huitième année,

en vue du mariage. Leur devise pourrait être: «Il faut manger pour être

belle.» Féministes de tous les pays, voilez-vous la face devant ce

navrant spectacle de la femme vendue au poids et à la livre!

Voulez-vous un aperçu de quelques prix? Chez les Ouolofs, la dot, très

élevée, va de 300 à 800 francs pour une jeune fille authentique. Mais on

n’y paye guère au-dessus de 100 francs une veuve ou une divorcée,

considérées comme de simples objets d’occasion. Chez les Bambaras, les

cours évoluent entre 35 000 et 70 000 cauris, chiffres modestes malgré

leur apparence opulente, car il faut mille cauris pour faire une pièce

de vingt sous. Peuple égalitaire par excellence et digne de nos

admirables institutions républicaines, les Habbés ont adopté pour la dot

un prix immuable et traditionnel qui se monte à un captif et deux

vaches. C’est ce qu’on peut appeler la vente au bétail.

Il n’est fait aucun rabais pour les veuves et les divorcées. Elles n’en

restent pas moins des marchandises de qualité inférieure, des laissées

pour compte. Voici pourquoi: tandis que les riches doivent s’acquitter

en une seule fois, le lendemain du mariage, les pauvres obtiennent des

délais. Seulement, étant donné le goût bien naturel des pères de famille

pour la vente au comptant, ces pauvres n’ont à leur disposition que le

fretin, les veuves et les divorcées. Ils s’en consolent

philosophiquement et acquittent avec régularité leurs payements

mensuels, tout comme chez Dufayel.

On paye encore la dot en pièces de guinée, en bouteilles de gin, en

têtes de tabac, en objets de parure, et même tout simplement en louage

de travail. Avant de cultiver les appas de la fille, on cultive les

champs du père. A ce point de vue, les Sombarabous de la Côte d’Ivoire

sont les gens les plus positifs et les plus carrés que je connaisse.

Quand l’un d’eux se sent le désir de convoler, il se rend dans la

famille de sa future, dès que celle-ci compte trois ans d’âge. Le

mariage est une chose grave: on ne s’y prépare jamais trop tôt. Si l’on

veut bien de lui, notre postulant aide son futur beau-père dans ses

travaux champêtres pendant vingt ans: Rien que ça. Devenue femme, la

douce fiancée au teint de nuit prend patience de la plus agréable façon

en se choisissant un amant. Tous les hommes lui sont permis, hormis

celui qu’elle doit épouser. Ce n’est que lorsqu’elle a mis au monde

quatre ou cinq enfants que le futur se décide à rompre son bail de

fiançailles et à emmener dans sa case sa femme et toute sa marmaille. Il

est sûr d’avoir fait un bon choix, puisqu’il a comme on dit au Palais,

une provision. Ah! ces Sombarabous, ils savent bien qu’un bon tiens vaut

mieux que deux tu-l’auras!

Vingt ans de fiançailles paraît un joli record. Pourtant, il est battu

chez les Mossis, où les filles sont fiancées... avant leur naissance.

Dès que se manifestent chez une femme des signes non équivoques de

maternité prochaine, l’honnête prévoyant de l’avenir qui aspire à

l’honneur de devenir son gendre accourt et achète sans plus attendre le

produit espéré. Il en va de même chez nos paysans de Normandie pour les

veaux et les poulains à venir. Mais, direz-vous, que fera cet empressé

futur si l’enfant attendu est un garçon? Oh! il ne se frappera

aucunement, car un Noir ne se frappe jamais. Il attendra, tout

simplement, que sa future belle-mère se décide à mettre un autre enfant

au monde, ce qui ne peut évidemment tarder. Et si c’est encore un

garçon? Eh bien, il attendra encore l’occasion suivante.

La patience nègre est sans limite. On m’a montré un Mossi qui avait

vainement versé à quatre reprises le prix de sa future à la même famille

et qui finalement avait été récompensé de sa persévérance en se voyant

échoir une femme bossue. Il n’en paraissait nullement affecté et

affichait, sur son masque couleur de bitume la douce satisfaction de

ceux qui n’ont rien à se reprocher.

Ajoutons que cette façon si originale de marier les filles est

merveilleusement commode pour les familles peu scrupuleuses qui désirent

se procurer de l’argent. On vend cyniquement l’enfant attendue à cinq ou

six prétendants différents. Il ne manque pas de gens chez nous qui

suivent la même méthode pour leurs droits d’auteur. Quand l’enfant est

une fille, cette multiplicité amène généralement du grabuge. Mais on

s’en tire presque toujours quand c’est un garçon.

Je vois qu’une question est sur le point d’entr’ouvrir les lèvres roses

de mes lectrices: «Que se passe-t-il si la jeune fille mariée ainsi

avant sa naissance refuse son consentement?» Le consentement! Voilà une

chose qui n’a jamais existé dans les mariages africains et que les

Noirs, malgré les efforts des féministes de tous les pays, n’arriveront

jamais à se mettre dans la tête.

AXIOME.--_En pays nègre, on ne demande pas plus le consentement d’une

fille à marier que nous demandons chez nous le consentement de la maison

de rapport, du champ ou de la vache dont nous faisons l’acquisition._

Jamais fille noire n’a songé à transgresser cette règle fondamentale, ou

du moins le fait se présenta si rarement, à travers la suite des

siècles, qu’on l’a retenu pour en faire une fable pleine des meilleures

intentions morales. On me l’a contée, cette fable, en maint endroit, et

voici à peu près ce qu’elle dit:

Entre toutes les filles du village, Nénié était la plus belle. Ses yeux

avaient le doux éclat du velours et ses seins étaient plus fermes et

plus durs que la noix du cocotier. Un jour, son père conduisit auprès

d’elle un homme qu’elle ne connaissait pas et lui dit:

--Voilà ton mari.

Et Nénié répondit:

--Il ne sera pas mon mari, parce que j’aime N’ki et que c’est lui seul

que je veux pour mari.

Mais son père lui dit:

--Allah ne permettra pas qu’il en soit ainsi.

En effet, la nuit même, Allah fit mourir N’ki. Nénié continua néanmoins

à s’obstiner dans son dessein de femme folle et sans discernement.

--Je veux qu’on m’enterre avec N’ki, déclara-t-elle.

On fit comme elle le demandait. Mais le lendemain, la raison lui revint,

tandis qu’elle reposait en terre à côté du mort. Comme une hyène était

venue gratter la terre où ils étaient ensevelis, elle lui dit:

--Hyène, va dire à mon père que je suis prête à accepter le mari qu’il

me donnera.

Et son père la maria à un crapaud. Mais, à quelque temps de là, comme le

crapaud avait demandé à Nénié de l’eau chaude pour laver ses pustules,

elle en versa sur lui de si bouillante qu’il en mourut. Son père lui dit

alors:

--Tu as été assez punie. Tu peux épouser maintenant l’homme que je te

destinais.

Et elle lui répondit:

--Tu es un bon père.

Le fabuliste anonyme conclut en disant: «C’est depuis ce jour que les

jeunes filles noires ont laissé à leurs parents le soin de leur choisir

un mari.» Je comprends en effet que ces pauvres petites moricaudes

n’aient pas voulu se mettre dans le cas d’être enterrées vivantes et

d’épouser un crapaud. Toute velléité de révolte, en ce genre, est bien

finie. Elle passerait pour la pire des monstruosités, et, de mémoire

d’ancien, personne n’en a vu d’exemple. D’ailleurs, en fait de mariage,

la jeune négresse se voit souvent assigner une destination spéciale,

exclusive, à laquelle elle ne peut échapper. C’est ainsi que, chez les

Sérères et dans le Kissi, on ne se marie qu’entre cousins. Où peut-on

être mieux qu’au sein de sa famille?

Dans certaines régions du Soudan, on pratique le mariage à l’essai, mais

cela ne se fait guère qu’avec les veuves et les divorcées, objets fort

dépréciés. Au Dahomey, la femme à marier est échangée contre la sœur du

futur. Conséquence stupéfiante: un homme qui n’a pas de sœur est obligé

de rester célibataire. Quand un prétendant va demander la main d’une

jeune fille, le père de celle-ci ne manque jamais de l’accueillir par

cette question, aussi sacramentelle que boulevardière:

--Et ta sœur?

Au moins, chez nous, le mariage cherche à se donner un aspect riant. La

jeune fille qui se voit conduire à l’autel peut croire sans trop de

naïveté qu’elle ne marche pas à la plus cruelle des destinées. Chez les

Noirs, on se donne beaucoup moins la peine de dorer la pilule à la jeune

mariée.

Dans certaines régions, elle reçoit deux tripotées symboliques autant

que soignées, en signe de sujétion, la première de son père, la seconde

de son mari. Chez les Ouangarbés du Mossi, un forgeron lui présente

aimablement des fers et un fouet sur le seuil de sa case. Ce n’est

encore qu’un symbole, moins énergiquement inculqué que l’autre, mais

avouez tout de même que ça n’est guère engageant.

Pour nombre de peuplades, les formes du mariage sont plus brutales

encore. Elle se réduisent au cérémonial expéditif et imprévu dont se

contentait l’âge de pierre et qui tient dans ce seul mot; le rapt. Bien

que fort incivil par essence, l’enlèvement tient lieu d’état civil. Dans

certaines régions, il dispense de toutes démarches et constitue à lui

seul le fait et la validité du mariage. Dans d’autres, il n’est que

l’accomplissement d’un rite ancestral que le signe sensible et

traditionnel de l’union qui va se consommer. En un cas comme dans

l’autre, la future hurle, se débat, gigote, appelle au secours son père,

sa mère, son grand frère, son oncle et toutes ses relations.

Le parfum de la Dame Noire · 第 6 / 9 段