--Surtout, disait paternellement l’ancien, si vous êtes désigné pour

quelque ville de la côte où il y a des Blanches qui font la noce,

gardez-vous bien de prendre celles qui vont déjà avec vos camarades.

Vous auriez des histoires épouvantables, des duels...

--Mais, répondait avec sens le néophyte, il ne peut exister d’histoires

à propos de professionnelles qui font tranquillement leurs affaires avec

le premier venu. Au Quartier Latin, à Montmartre, nous prenions souvent

les mêmes femmes entre amis, et ça n’avait aucune importance. On se

donnait même des tuyaux sur leurs talents. On se disait: «C’est étonnant

comme Marcelle cause bien» ou «Yvonne a vraiment trop mauvaise langue».

--Peut-être. Mais vous verrez que là-bas ce n’est pas la même chose. On

est beaucoup plus strict.

--Alors, comment vais-je faire? insistait l’adjoint, déjà saisi

d’inquiétude. Il y a évidemment dans les villes dont vous parlez

beaucoup plus de fonctionnaires que de femmes accueillantes. Elles

connaîtront toutes un de mes camarades, si ce n’est deux. Me faudrait-il

donc rester vierge et martyr, parce que ces messieurs ont décrété qu’il

est interdit de chasser sur les mêmes terres qu’eux?

--Si vous ne suivez pas mes conseils, vous passerez pour un mauvais

camarade.

--Moi, je trouve que ce sont eux, les mauvais camarades, conclut le

conscrit avec un soupir de découragement. On pourrait si bien

s’arranger!

Et je trouvais à part moi que le conscrit avait parfaitement raison.

Mais il n’y a rien à faire pour modifier cette conception farouchement

exclusiviste de l’amour. Tant que les Blanches ne seront pas plus

nombreuses en pays noir, il en sera ainsi. Dès que l’une d’elle paraît,

transformant tout autour d’elle par sa grâce européenne et le charme de

ses toilettes claires, la petite fleur bleue du sentiment éclot aussitôt

dans le cœur du colonial, resté presque toujours, malgré les années,

ingénu et enthousiaste. Bien loin de se dire que ce sentiment est une

denrée rare et précieuse qu’il importe de ne pas gaspiller, il en

prodigue à tort et à travers les trésors restés trop longtemps sans

emploi. Le plus grave, c’est que la petite fleur bleue cède rapidement

la place au fruit empoisonné de la jalousie. La reine de Navarre a dit:

«La jalousie éteint l’amour comme les cendres éteignent le feu.» Elle en

parlait à son aise, en observatrice d’une cour où les femmes étaient

légion.

Au contraire d’elle, nous dirons:

_Dans les pays où les femmes sont rares, l’amour allume la jalousie

comme le feu allume l’incendie._

C’était ce qui se voyait à l’âge du rapt, où les femmes appartenaient

aux hommes les plus forts. Sourde, invisible et inavouée souvent, la

lutte pour la femme dure encore dans nos villes coloniales. L’arrivée

d’une Blanche fait bondir et se heurter tous les cœurs, comme une pièce

de monnaie lancée en plein marché fait accourir, se bousculer et se

battre les petits enfants noirs. Naturellement, on en veut à ses

voisins, immédiatement transformés en rivaux, on les regarde de travers,

on épie leurs façons, on dénombre leurs visites, on s’irrite de leurs

plus minces avantages.

Cette méfiance est souvent justifiée. Les voisins, les camarades, les

amis, ont une si impérieuse tendance à se montrer entreprenants! Et il

faut compter aussi avec les supérieurs, que leur élévation ne retient

pas toujours assez sur le rivage du Tendre. On s’est amusé plus d’une

fois, dans les villes, d’entreprises amoureuses conduites sur les

propriétés d’autrui par de gros bonnets, et même des bonnets carrés,

témoin l’aventure suivante qui court encore le Sénégal sous le nom

imprévu «d’histoire du lion».

Il y avait à Saint-Louis, sous un hangar du palais du Gouvernement, un

lion qui s’appelait Ouaraba, comme tous les lions de la vallée du Niger.

Pris tout petit et grandi parmi les hommes, il ne montrait aucune

méchanceté, se laissait caresser par le premier venu et jouissait dans

le monde des fonctionnaires de la meilleure réputation. Sa douceur et

son bon caractère avaient fait juger inutile de l’enclore, et il était

simplement retenu par une longue chaîne qui lui laissait toute la

liberté de ses mouvements. Quiconque venait au Gouvernement ne manquait

jamais d’aller faire une visite à Ouaraba.

Les dames s’extasiaient sur sa bonne grâce, son air bonasse, et les plus

courageuses s’enhardissaient jusqu’à lui gratter la tête. Certains

hommes intrépides allaient même jusqu’à jouer avec lui, bien sûrs de ne

courir aucun danger.

De ce nombre était un magistrat qu’on nous permettra de désigner sous le

nom purement symbolique de Latoge. Son intégrité était inattaquable,

mais la Justice lui paraissant une personne bien sévère, il en taquinait

volontiers de plus jeunes et de plus gaies. Or, par un après-midi

d’énervante chaleur, Latoge se rendait au Palais de justice, quand il

vit se balancer devant lui une taille souple et une croupe onduleuse,

moulées de fort excitante façon dans une robe de mousseline blanche. Le

tout appartenait à une Blanche des plus capiteuse, que Latoge ne

connaissait pas et qu’il diagnostiqua tout à la fois de condition

moyenne et de beauté supérieure.

La voyant entrer dans une maison du boulevard Dodds, il s’engagea

hardiment à sa suite dans le corridor et saisit, sans plus attendre, sa

taille ronde, en promenant ses mains fureteuses au-dessus, mais surtout

au-dessous, avec un sans-gêne explorateur qui n’est assurément plus de

mise dans des régions déjà ouvertes à la civilisation. La jeune femme se

révolte, se débat, pousse des cris de paon. Une lutte acharnée s’engage

dans laquelle Latoge a une manche de son veston de toile blanche

complètement déchirée et le bras qui se trouve dessous profondément

labouré par les ongles de l’adorable furie.

Mais le pis, c’est que du premier étage un sergent d’infanterie

coloniale s’élance quatre à quatre et envoie en plein dans le visage du

galant magistrat un magnifique coup de poing direct, qui eût mérité les

honneurs d’un championnat. C’est l’époux légitime de la belle

récalcitrante! Latoge se sent ensuite secoué comme un prunier, puis jeté

sans douceur contre la muraille. Heureusement, le terrible couple

s’évapore. L’infortuné coureur d’aventures se retrouve tout seul, la

manche pendante, le bras zébré de marques rouges et tout sanguinolent,

le visage engourdi et constellé d’ecchymoses multicolores. Impossible de

paraître au Palais de justice dans un état pareil!

Que faire? Rentrer au plus vite chez lui. Mais que dire à sa femme? En

route, tandis que les Noirs regardent passer d’un air effaré, si

pitoyable d’aspect, si déplorable de tenue, ce Blanc qu’ils connaissent

et respectent, Latoge se creuse la tête sans rien trouver.

Enfin, au moment où il va franchir le seuil de sa demeure, un sourire

parcourt son visage tuméfié et bouffi: _Euréka!_

--Mon Dieu! s’écrie à sa vue son épouse épouvantée, que t’est-il donc

arrivé, Auguste?

--Ne m’en parle pas, ma bonne amie. En sortant du Gouvernement, j’ai

voulu m’amuser un peu avec le lion, comme d’habitude. Et c’est lui qui

m’a arrangé comme ça. Regarde un peu ses griffes!

--Malheureux! Et dire que tu pouvais y rester! Je savais bien, moi, que

cet animal était dangereux. Oh! mais il ne va plus rester longtemps ici!

De ce jour, la femme du magistrat entreprit une véritable campagne

contre le malheureux et innocent Ouaraba, «cette sale bête qui avait

failli tuer Auguste». A force de geindre auprès du gouverneur, elle

finit par obtenir gain de cause. Il fut entendu que le lion devenu

subitement féroce serait embarqué sur le prochain paquebot à destination

de la France. Vous avez pu le voir, par la suite, au jardin des Plantes,

solitaire en sa cage, regardant les visiteurs d’un regard triste et

doux, comme un poète incompris. Ainsi que tant d’autres ici-bas, c’est

une victime de l’amour et des femmes.

La colère du sergent que nous venons de voir à l’œuvre était

parfaitement justifiée. Mais les jalousies les plus fantaisistes en font

éclater à chaque heure d’infiniment moins légitimes. L’accès éclate à

propos de la cour la plus discrète, du flirt le plus anodin, de la

fréquentation la moins équivoque. Une jeune femme aimable, une jeune

fille un peu coquette suffit à semer le trouble parmi des hommes qui

vivaient auparavant en bonne intelligence, à réveiller de vieilles

rancunes, à ressusciter des querelles de corps. Et si l’on se croit

quelque chance de réussir, même dans l’aventure la moins reluisante, de

quel œil inquiet, méfiant, hostile presque, ne surveille-t-on pas les

camarades!

Un jour, dans un coin désert de Mauritanie, je sirotais un petit verre,

en compagnie d’un jeune sous-lieutenant, dans la boutique d’un mercanti.

Tout en nous servant, d’un ton traînard d’authentique native des

boulevards extérieurs, Mme Cougoul, la femme du mercanti, nous racontait

sa dernière alerte. Les Maures avaient attaqué une nuit sa cabane en

planches, et pendant que son mari était parti quérir à toutes jambes la

compagnie de tirailleurs, elle avait dû se réfugier toute nue dans sa

cage à lapins. Délivrée, on l’avait menée au poste fortifié en compagnie

de son mari, et un officier avait mis sa chambre à la disposition du

couple. Alors l’émotion, la joie de se voir réunis après le danger, sans

doute aussi une subite poussée de crânerie et de fantaisie

faubouriennes, avaient immédiatement conduit M. et Mme Cougoul à se

donner une mutuelle preuve de leur tendresse. «Qué qu’vous voulez, on

était content de s’voir encore du monde.»

Les vêtements de Mme Cougoul manquaient assurément d’ordre et de

propreté. Ses cheveux blondasses n’avaient avec le peigne que des

rapprochements d’une extrême rareté. Son visage était chiffonné comme

chiffon ne l’a jamais été et au point de ne plus offrir la moindre ligne

régulière. Mais elle n’avait que vingt-trois ans, et pendant qu’elle

nous débitait son histoire croustillante, ses yeux brillaient comme une

flamme de soleil sur ces _fortifs_ dont elle éveillait le souvenir. Je

vis que mon camarade, le sous-lieutenant, se laissait gagner par

l’attrait frelaté du vice crapuleux qui se dégageait de Mme Cougoul. En

sortant, je lui dis:

--Savez-vous, mon cher, que Mme Cougoul a l’air de vous trouver très à

son goût. Après tout, elle n’est pas si mal que ça.

Il me répondit par le cri du cœur de l’homme qui voudrait bien voir

céder son amour-propre devant l’autre amour, le pas propre.

--Enfin, n’est-ce pas?

--Je crois que vous avez de grandes chances, continuai-je.

--Vous parlez sérieusement?

--Très sérieusement.

Un sourire d’espoir illumina son visage; et il m’implora par ce nouveau

cri du cœur:

--Alors, je vous en supplie, ne le dites pas aux camarades.

Le Blanc montre-t-il la même jalousie à l’égard de la femme de couleur?

C’est infiniment plus rare. Sans doute, on voit des gens à l’humeur

inquiète et persécutrice surveiller étroitement leur _mousso_ et cacher

comme un bijou de prix leur diamant noir. Le plus grand nombre laisse à

la femme indigène une liberté dont elle mésusera souvent. Faiblesse?

Indifférence, tout simplement. La dame noire est si peu capable

d’éveiller l’amour, qu’elle éveille d’autant moins sa résultante

directe: la jalousie. «On n’est jaloux que de ce qu’on aime», déclarent

les petites ouvrières parisiennes avec des yeux de chatte énamourée.

Comment pourrait-on éprouver une jalousie sérieuse à l’égard d’une

créature purement physique avec qui l’amour, au sens sentimental du mot,

ne saurait être de saison?

Quant au point de vue charnel, il n’est pas en jeu davantage, et pour

cause, la Noire étant presque toujours impuissante à inspirer chez son

seigneur et maître européen ce que nous appellerons l’éloquence de la

chair. Le jaloux voit sans cesse passer sous ses yeux l’image affolante

de la possession par autrui de celle qu’il aime. Je crois que la même

vision, appliquée à leur _mousso_ ou à leur _diguen_, n’arrachera guère

de coloniaux à leur chaise longue. Depuis longtemps, ils se sont faits à

cette idée, sans en frémir le moins du monde. D’ailleurs, à quoi bon se

donner tant de tintouin? Il y a au moins neuf chances sur dix pour que

votre femme noire vous trompe, et il est à peu près impossible de la

surveiller. Allez-vous donc la suivre, quand elle vous dit: «Moi y en

aller village.» Allez-vous faire espionner vos boys, quand vous n’êtes

pas chez vous? Vous aurez encore bien des chances d’avoir des

collaborateurs discrets, car pour tromper, dans ces pays de mœurs

primitives, c’est encore bien moins compliqué qu’en France. Tous les

coloniaux le savent et s’y résignent sans douleur. En somme, nous

pouvons formuler la règle générale suivante:

_Les Blancs ne souffrent pas moralement des infidélités de la dame

noire. Ils prennent seulement leurs précautions pour n’en pas souffrir

physiquement._

Et voilà justement l’originalité du point de vue. En France et dans

presque tous les pays, on prend contre l’adultère des précautions

_avant_. Ici, ce sont des précautions _après_. Elles puisent leur

inspiration dans la plus opportune et la plus judicieuse prophylaxie et

tiennent au peu de soins que prennent de leur santé ces Bambaras ou ces

Nagos, parmi lesquels vous comptez très probablement quelques-uns de ces

collaborateurs ignorés dont je parlais tout à l’heure. Toutes les jeunes

filles en France passent des examens. Est-ce donc si affreux d’en faire

subir un de temps en temps à votre compagne au corps d’ébène? Et il n’y

a rien de tyrannique, il me semble, à infliger à votre boy (le plus

probable collaborateur) un petit conseil de révision tout intime, quand

toute la jeunesse de France en affronte, chaque année, un bien autrement

intimidant.

La vraie jalousie s’en prend non seulement au présent d’une femme, mais

à son avenir. Rien de pareil entre le Blanc et la Noire. Non seulement

il ne se sent aucune inimitié contre ceux qui mettront à leur cou, lui

parti, le collier de jais des bras de sa _mousso_, mais souvent il la

laisse de lui-même à un camarade, tout comme son boy, son cuisinier et

ses meubles. Je ne parle pas de ceux qui revendent cyniquement leur

femme après un ou deux ans de vie conjugale. La Fatimata ou l’Adda dont

le mari européen est à la veille de rentrer en France se réjouit fort de

se voir proposer par lui un parti agréable et rémunérateur. Car, dès son

entrée dans son prochain ménage, elle touchera une nouvelle dot. Les

dernières siestes se passent à accabler de questions le mari qui va

partir sur le mari qui va le remplacer: «Est-ce qu’y a donner beaucoup

_dimanchis_? Est-ce qu’y a déjà marié avec femme noire?» Le camarade, de

son côté, se permet de menues familiarités avec sa future. Quelquefois

même, il va plus loin.

C’est ainsi qu’un habitant de Tombouctou, occupé à ses préparatifs de

départ, trouva la belle Sonraï qui avait été sa compagne d’Afrique en

conversation agitée, sinon criminelle, avec l’ami qui devait être son

successeur. Il apostropha violemment l’infidèle:

--Tu pouvais bien attendre que je sois parti, Aoua.

Mais Aoua le regarda de ses longs yeux humides et doux de gazelle

craintive, et c’est du ton le plus candide qu’elle lui répliqua:

--Bissimilaï! Y a pas mon faute. Avant acheter _farka_ (bourriquot), y a

toujours essayer _farka_. Camarade à toi faire même chose. Avant marier

avec _mousso_, y en a essayer _mousso_.

CHAPITRE XI

DE LA JALOUSIE.

_Côté des Noirs._

Maintenant, passons des Blancs aux Noirs, comme au jeu de dames. (Et

c’est bien en effet d’un tel jeu s’il s’agit.) Nous avons dit en

commençant que les seconds n’étaient pas jaloux. Disons plutôt que leur

jalousie repose sur une base toute différente de la nôtre et traduisons

notre opinion par la formule suivante:

_Pour le Noir, la jalousie n’est qu’une manifestation quelconque du

sentiment de la propriété._

En effet, le nègre qui se voit trompé, ou qui croit l’être, ne souffre

pas du tout dans son cœur. Comment pourrait-il, en effet, éprouver une

souffrance de ce genre, puisque le sentiment ne préside en rien à ses

affections féminines et que l’amour se réduit chez lui à l’exercice

quasi instinctif de la fonction de reproduction? Mais sa femme est son

esclave, son bien, sa chose, faite pour son usage personnel, pour la

satisfaction de ses appétits et nullement pour la distraction de ses

voisins, qui n’ont pas comme lui payé une dot. Quand il apprend qu’elle

dispense au profit d’un autre des complaisances qui doivent lui être

formellement réservées, il fait une tête du genre de celle que vous

prenez quand vous retrouvez votre fauteuil d’orchestre occupé ou votre

bock absorbé par un quidam. On lui a chipé sa propriété reconnue de

tous, dûment payée par lui et sanctionnée par la loi du Prophète. On lui

doit donc une réparation, qui tout naturellement sera pécuniaire, le

dommage aux propriétés entraînant une indemnité dans toutes les justices

du monde. Qu’on l’indemnise et il taira toute rancune contre le

séducteur, et même contre sa femme.

Remarquez qu’en fin de compte, il n’y a pas mal de ménages en France et

ailleurs qui, en sous-main, fonctionnent régulièrement de cette façon-là

et ne s’en portent pas plus mal. Seulement, cela ne s’avoue pas avec la

même loyale simplicité. Un Noir ne sera que bien rarement assez fou pour

tuer, même en cas de flagrant délit, l’amant de sa femme et sa femme

elle-même. La colère est simplement celle d’un propriétaire

chatouilleux.--On ne lui a pas brisé le cœur. On a seulement marché sur

ses plates-bandes.

Est-ce à dire qu’il ne se fâche pas et qu’il accepte sans récriminations

ni violences sa destinée cornue? Oh! que non pas, et l’épouse infidèle

recevra généralement de son Sganarelle une copieuse volée de _manigolo_,

mot qui désigne tout simplement la trique. Il est rare qu’il se laisse

emporter à des actes plus graves. Jamais on ne verra ces sauvages tuer

leur femme adultère comme le font si fréquemment les civilisés de chez

nous. Sur ce point, la loi de l’homme est indulgente en Afrique

occidentale, et c’est tout à fait le pays qu’il eût fallu à M. Paul

Hervieu. Le «Tue-la» y paraîtrait profondément ridicule, et même

incompréhensible.

Cette modération du nègre est, d’ailleurs parfaitement logique et dérive

en droite ligne de sa conception de la femme. Il lui semble aussi fou de

mettre à mort son épouse, même infidèle, qu’à nous de détruire

nous-mêmes notre capital. Va-t-on, de gaieté de cœur, se priver d’une

propriété de rapport, parce qu’elle a été maraudée ou braconnée? Pas si

bête, et le Noir se contente de faire payer l’amende au maraudeur, ce

qui est tout bénéfice. Les écarts de la dame ont-ils amené au monde un

poupon? Oh! alors, le mari trompé se sentira tout à coup rempli de

reconnaissance pour son indélicat collaborateur. L’adultère, dans ce

cas, devient agréable, et même recherché. Ce n’est pas exagérer que de

formuler le principe suivant:

_Chez les Blancs, c’est la conception de l’enfant qui donne à l’adultère

toute sa gravité et le rend irréparable. Chez les Noirs, au contraire,

elle devient une excuse et le plus sûr moyen pour les auteurs du délit

de rester dans les meilleurs termes avec le mari._

Que voulez-vous! Il est si beau, l’enfant, avec son doux sourire! Et

puis, il vaut quatre bœufs ou quinze moutons.

La plupart du temps, l’irritation du Noir contre sa perfide moitié

viendra de la peur du ridicule. Les cocus font rire, sous les tropiques

comme ailleurs. Le soir, dans les campements, devant les grands feux qui

illuminent la brousse, les porteurs et les _dioulas_ (marchands

ambulants) se content avec de gros rires des histoires de leurs villages

dont les maris trompés font généralement les frais. Au cours de ces

Décamérons improvisés, on ne se moque pas moins du jaloux, du jaloux qui

sera forcément trompé et qui a la folie de sortir de son repos pour

recourir à une vaine surveillance et à d’inutiles précautions.

Application inconsciente de la si juste maxime de La Rochefoucauld: «On

ne devrait point être jaloux quand on a sujet de l’être.»

Les refrains traditionnels de tamtam raillent aussi le pauvre mari

inquiet de sentir son front d’ébène se garnir de ramure: «Homme jaloux,

fais rentrer ta femme.--Petit homme jaloux, dès que tu entends le

tamtam, tu cours pour voir si ta femme n’est pas au tamtam.--Ta femme

sera fatiguée quand la nuit viendra et tu la frapperas.»

Mais voilà qui va paraître plus étrange. Il existe des régions et des

circonstances de la vie où le cocuage n’entraîne ni ridicule ni éclats

de rire, mais devient, au contraire, une preuve d’honorabilité et une

source de légitime orgueil. Vous connaissez la délicieuse histoire de

Daphnis se faisant initier à l’amour par une femme mariée, à

l’expérience sûre, la capiteuse Lycénion. D’après l’usage le plus

antique et le plus consacré, il n’en va pas autrement chez les Balantes

et dans l’ombre d’autres peuplades. Les jeunes circoncis choisissent

eux-mêmes les épouses considérées qui ont pour mission de leur donner la

première leçon d’amour.

Le mari est toujours très flatté du choix et l’honneur en rejaillit sur

toute la famille. Le souvenir de cette glorieuse distinction y demeure

éclatant et impérissable. C’est un peu comme chez nous, quand une femme

a été rosière, reine du lavoir, ou premier prix du Conservatoire. On en

parle toute sa vie dans la maison. Un chef acquiert-il quelque

réputation, aussitôt une famille entière se rappelle avec fierté que

c’est Aïssata, une de ses aïeules, qui, jadis, lui ouvrit, la première,

les portes du mystérieux temple d’Amour. Et le chœur des enfants et

petits-enfants de demander avec une insistance débordante d’admiration à

la vieille dame qui se rengorge:

Vous l’avez connu, grand’mère,

Vous l’avez connu?

Quand une case est restée plusieurs années sans qu’un jeune circoncis y

soit venu demander la préliminaire séance de gestes et de maintien dont

nous parlons, la maîtresse du logis peut se considérer comme une femme

définitivement déchue moralement ou physiquement. Elle éprouve la même

désillusion douloureuse que Mme Récamier quand celle-ci ne voyait plus

les petits ramoneurs se retourner sur elle dans les rues. Et son mari

honteux et confus ne tarde pas à prendre une nouvelle épouse qui lui

fasse plus d’honneur.

Pour ma part, je ne trouve pas cela si ridicule. N’y a-t-il pas dans

cette coutume naïve de races primitives un peu de la conception sacrée

que l’antiquité se faisait de l’amour? N’est-ce pas un moyen infaillible

de le faire apparaître en beauté aux yeux ingénus et ravis des

débutants? Rappelons-nous la vulgarité, la grossièreté sale et décevante

de nos premières armes. Voilà pourtant ce qu’évitent aux jeunes hommes

de leur tribu ces complaisantes négresses dispensatrices d’une

initiation douce, maternelle et pleine de sécurité tant au moral qu’au

physique. Il me semble que les mères de famille de chez nous n’en

peuvent souhaiter de meilleure pour leurs fils, quand ils auront vingt

ans.

Mais le libéralisme du Noir en amour ne se borne pas à cette institution

que l’Europe peut lui envier. Signalons quelques pratiques du même

ordre. Chez les Sérères, le plus jeune frère peut user à son gré de la

femme de son aîné, mais la réciproque n’est pas admise. Voilà qui

renverse toutes nos idées sur le droit d’aînesse et qu’on pourrait

appeler la revanche des cadets. La raison de cette inégalité dans un

partage de famille? Toujours le désir effréné de reproduction, la

volonté de voir se multiplier à l’infini les enfants, source de

richesse. On suppose que le cadet jouira encore de ses qualités

d’étalon, quand l’aîné aura dû leur dire adieu et, somme toute, il vaut

mieux que ça se passe en famille.

Le parfum de la Dame Noire · 第 5 / 9 段