terre rouge, les ombres commencent à s’allonger. L’accablante chaleur
tombe un peu. Sur un emplacement découvert, des griots appellent les
danseurs à l’assemblée avec les longs tambours, les timbales faites
d’une grande calebasse, les flageolets piaillards, parfois aussi les
trompes au meuglement sourd. De toutes les cases sortent les longs
gaillards au dandinement lent et majestueux flottant dans de luxueux
_boubous_ immaculés, les femmes tout enorgueillies des plus belles
pièces de leur garde-robe et de l’intégralité de leurs bijoux, et toute
la bande des marmots au ventre en pointe tendu comme un tambour, des
petits court-tout-nu qui grouillent, courent, gambadent, fourmillent
comme un troupeau indiscipliné de ouistitis. Un air d’universel
contentement épanouit les ténébreux visages. Les yeux blancs ont perdu
leur ordinaire voile d’apathie pour pétiller d’aise et d’impatience. On
se rencontre, on se congratule, on échange à perte de vue des phrases de
bienvenue qui veulent dire: «Comment va ton père? Comment va ta mère?
Comment va ton grand frère? Comment va ta petite sœur? Comment va ton
oncle?»
Puis, lentement,--tout est lent là-bas!--le cercle se forme. Presque
toujours, il y a un président de tamtam qui ne peut se tenir de
palabrer. D’un air bon enfant, il prononce quelques paroles d’ouverture.
Suit un moment d’hésitation. Qui est-ce qui va commencer la danse?
Enfin, un audacieux se risque. Tandis que les tambours font rage et que
le flageolet déchire l’air de ses cris aigus, il exécute en bonds
rythmés, en gambades gigantesques, le tour de l’assistance. Il s’élance
ensuite au milieu du cercle, ploie ses longues jambes et ramasse sa
haute taille jusqu’à donner l’apparence d’un nain, puis, comme poussé
par un ressort, d’un seul coup, il se détend, saute sur place plusieurs
fois, se contorsionne, se disloque, grimace, chavire son visage avec des
gestes et des grimaces de singe.
Une femme lui succède, et la folle détente de ses jambes nerveuses
produit une tumultueuse envolée d’étoffes blanches à rendre jalouse la
Loïe Fuller. On applaudit, on bat des mains en mesure. Un chœur barbare
accompagne la danse. Au milieu, la danseuse s’enlève et tourbillonne
avec la souple légèreté d’une antilope. Il y a, dalleurs, dans ses pas
et ses attitudes, quelque chose de brusque, de sauvage, d’animal même,
qui prouve que la légèreté n’est pas la grâce. Une mère de famille la
rejoint à l’intérieur du cercle, la figure fendue par le rire, son
nourrisson lié au dos, suivant l’usage immémorial. Sans se laisser
troubler par les entrechats maternels et l’assourdissant tapage, le bébé
noir continue à dormir comme si on lui lisait la prose de Mme
Delarue-Mardrus. Et voilà comment, à l’occasion, le tamtam peut se
transformer en berceuse.
D’autres amateurs s’élancent, gambillent, se trémoussent, virevoltent,
se font vis-à-vis en poussant des cris de sirène de navire. Il y a des
riches, des pauvres, des jeunes, des vieux, des enfants, des
grand’mères, des chiens, des poules. Car le tamtam est un plaisir de
toutes les conditions, de tous les âges, de toutes les espèces. Le
tamtam, c’est le bastringue pour tous, le gigotage intégral. Souvent, un
appel s’élève dans l’assemblée: «Baba! Baba!» Baba est un danseur
fameux, un farceur qui fait rire tout le monde avec ses mines
impayables. Il s’exécute et on se tord. Dans cet assaut de légèreté et
de drôlerie, les personnes d’âge mûr brillent tout spécialement et
jouissent en général d’une autorité considérable. D’où cette opposition
que nous croyons devoir mettre en lumière:
_En Europe, les bals font le succès des jeunes. En Afrique, ils sont le
triomphe des vieux._
Cela se remarque surtout dans les colonies du sud, au Dahomey et à la
Côte d’Ivoire. Là, les pas du tamtam sont difficiles et exécutés suivant
un rite traditionnel des plus vigoureux. On ne bondit pas à jambes
folles, on ne se lance pas dans un tourbillon éperdu comme au Soudan et
en Guinée. La danse en faveur est une sorte de marche rythmique, les
genoux joints, les pieds ne quittant pas le sol et avançant par lentes
secousses, les bras et les doigts contournés en lents mouvements que
règle la mesure. Digne et fortement gourmée dans son rôle de monitrice,
une douairière dont la pauvre chair nue évoque le radis noir desséché
donne l’exemple des vrais principes et perpétue les gestes classiques. A
voir ses genoux soudés l’un à l’autre, ses pieds étiques rivés au sol,
on modifie à part soi un vers célèbre, en se disant:
Même quand elle danse, on dirait qu’elle marche.
Mais on ne fait pas que danser au tamtam. On y grignote des kolas, on y
suce d’inquiétantes pâtisseries, on s’y régale de nauséabondes
préparations culinaires, dont l’une surtout, le noir et abominable
_soumbala_, donnerait des crises de dégoût à un égoutier. Le tout est
arrosé de _dolo_ (bière indigène), de sirop, de limonade, et, dans le
sud, d’affreux gin de traite. Les bavardages et les potins vont leur
train. C’est là que les tombeurs de femmes font leurs conquêtes, que les
rendez-vous se donnent, que les boys complotent contre les patrons, que
les dames sans conduite s’entendent avec les intermédiaires. Il y a des
sociétés de tamtam qui donnent des réunions à date régulière, comme il
existe à Paris des groupes mondains sous l’invocation de Terpsichore.
Les différents tamtams d’une même ville possèdent chacun leur clientèle
spéciale. Il y a celui des gens chics et celui des purotins. Une dame
noire mariée à un Européen vous déclare avec une impertinente fierté:
--Tu sais, moussié, moi y a faire seulement tamtam avec autres femmes de
_toubabs_. Tamtam y a pas bon avec sales nègres.
Il existe aussi de petits tamtams de jeunes filles, des «sauteries»
comme on dirait chez nous. Et le mot est infiniment plus juste en
Afrique, si l’on songe à quelle fantastique hauteur atteignent les
jarrets des danseuses. Par les belles nuits de lune à l’azur lumineux et
calme, le voyageur qui, dans son chaland rustique, descend lentement le
cours du Niger entend souvent au loin un bruit de tambourins et de voix
chantantes. Peu à peu, les sons se rapprochent. Ils viennent d’un
village de pêcheurs bosos, au bord du grand fleuve. Un rassemblement
nombreux se perçoit dans l’ombre auprès de la berge. Il entoure et
accompagne de ses chants et de ses battements de mains le tamtam des
filles du village. Danses de négresses dans la nuit! Toutes, elles ont
arboré la tenue de soirée. En quoi elle consiste? Frémissez, mères,
grand’mères, chaperons et gouvernantes: elle est tout uniquement
constituée par une mince bande de toile qu’on nomme _limpé_. Non, mais
voyez-vous la fifille à sa mémère faisant ainsi son entrée dans le
monde! Quelle horreur, monsieur!
Horreur, peut-être, madame, mais horreur sagement économique et qui vous
éviterait, j’en suis sûr, bien des scènes, des pleurs et des grincements
de dents chez la couturière. J’admire profondément ces demoiselles bosos
d’avoir si simplement résolu le difficile problème de la toilette de bal
pour les débutantes. Sans compter, comme on dit, que le noir est
toujours habillé. Ah! les parents de ces vierges sages sont d’heureux
parents. Et si tranquilles! J’admire encore ces lestes nymphes du Niger
pour l’entrain et le feu de leur danse. Peste! quels bonds, quels
tournoiements, quelles magnifiques cambrures de gorges idéales vers le
ciel tout sablé d’or par les étoiles, quels tortillements prometteurs de
croupes opulentes! Chacune exécute à son tour un pas vertigineux qui se
termine par une petite comédie d’épuisement: la danseuse se laisse
tomber tout de son haut, comme au théâtre, dans les bras de ses
compagnes. Savoir tomber avec grâce, quel art utile pour une femme! On
n’insultera jamais une femme qui tombe avec grâce. Méditez cela, mes
sœurs de France. Ah! ces petites noires, que de nuits blanches on
passerait à leur demander des leçons.
Il est vrai que parfois elles vont un peu loin, mais leurs intentions
demeurent toujours pures. On trouve parmi les féticheuses du Dahomey de
jeunes vestales, foncées et ardentes comme du bitume en ébullition, qui
entretiennent, à défaut de feu sacré, une agréable excitation chez les
témoins de leurs ébats chorégraphiques. Mais on aurait tort d’incriminer
leur moralité, car il s’agit ici de cérémonies purement religieuses,
n’ayant d’autre but que d’exalter cette fonction de reproduction qui,
pour les Noirs comme pour feu M. Piot, revêt un caractère sacré et
domine toutes choses. Les mignonnes féticheuses de Porto-Novo et
d’Abomey sont tenues de célébrer un culte scabreux renouvelé de
plusieurs peuples de l’antiquité et dont l’emblème parlant est l’image
démesurément grossie de ce que les bonnes dames de province désignent de
cet euphémisme pudibond: «le loup». Ces suaves prêtresses ont toutes vu
le loup, et un loup énorme encore, et elles résolvent cet abracadabrant
problème de garder quand même intacte leur virginité. Il est vrai que
ledit loup demeure immobile et imposant sur un autel; c’est bien moins
dangereux qu’à l’hôtel.
Dans les tamtams rituels, les féticheuses se livrent à une danse couplée
qui n’est pas sans rappeler la mattchiche et le tango et qui leur a
laborieusement été inculquée dans le temple. Malgré son goût du
positivisme, je crois que notre Université ne pourrait l’introduire dans
le programme des lycées de jeunes filles sans avoir à redouter pour les
élèves un surmenage spécial.
J’ai vu à Ouidah un de ces croustillants tamtams. Ouidah tire sa
principale célébrité de son temple des serpents, mais c’est tout juste
si le féticheur préposé à leur service put me montrer un seul de ces
reptiles, en m’insinuant que les autres étaient à se promener en ville
et qu’ils ne rentraient que pour dîner. Ne croyez pas un mot de cette
explication. Personne n’a jamais vu ces serpents Benoîton, et si je ne
craignais de passer pour un vil imitateur du grand poète de nos
poulaillers nationaux, l’immense Rostand, je dirais que ce sont des
serpents à sornettes. Un vieux Noir obèse avait été témoin de ma
déconvenue, un notable, à en juger par son panama, son complet à
l’européenne, sa chaîne, ses breloques et souliers vernis. C’est, en
effet, l’un des plus gros personnages d’Ouidah. Il s’appelle Tovalo
Quenum, et il a gagné énormément d’argent lors de la conquête française,
à fournir de porteurs et de vivres le corps expéditionnaire du général
Dodds. Cet Ouvrard nègre s’approcha de moi et me dit tout cru:
--Moussié, les serpents, c’est tout des blagues. Mais si tu veux venir
avec moi, moi te ferai voir joli tamtam cochon.
Il éclata d’un gros rire qui ouvrit toute grande, noire et dévastée, une
bouche où une seule canine demeurait, comme en manière de protestation.
L’offre était aimable, et puis il faut toujours s’instruire en voyage.
Je suivis Tovalo Quenum, très amusé de trouver dans ce cerveau d’homme
d’affaires dahoméen les fantaisies graveleuses d’un traitant d’ancien
régime. Il envoya quérir Agbahounzo, nom qui veut dire «véranda en
fleurs» et qui désigne un des gros bonnets du sacerdoce à Ouidah. Mis au
courant par Tovalo Quenum, le vénérable Agbahounzo fit un signe
d’assentiment, puis tous deux éclatèrent d’un rire énorme qui me rappela
celui des augures.
Bientôt, les petites féticheuses arrivèrent, deux à deux et silencieuses
comme des pensionnaires. Elles avaient arboré la grande tenue du tamtam:
bandeau d’argent autour de leurs cheveux crépus coupés court, portant en
son milieu une plume crânement piquée vers le ciel; amples guirlandes de
colliers en verroterie, en perles blanches, en coquillages,
brinqueballant sur les seins d’ébène relevés et fiers comme le front
d’un conquérant; pagne bariolé de rayures aux couleurs vives, drapant
sur des hanches au svelte dessin d’amphore; cascades de bracelets de
métal tintinnabulant aux bras et aux jambes. Agbahounzo fit un signe, et
la danse commença. Quelle danse!
Au son de deux tambourins sur lesquels des féticheuses s’escrimaient à
tour de bras, les Éliacines couleur de poix se prirent deux à deux et
commencèrent à se balancer, en faisant chacune à son vis-à-vis des yeux
énamourés de chatte au printemps. Puis, d’un mouvement onduleux et lent,
elles tournèrent en cadence, en se caressant longuement leur torse
gracile et ferme avec une symbolique réciprocité. Elles exagérèrent même
un peu ce sport, et il était visible à cette pantomime que l’une des
deux figurait un homme tandis que l’autre conservait le rôle de son
sexe. C’était une savante démonstration de cet art des préparations dont
j’ai déjà déploré l’absence en pays noir et dont je venais, ce jour-là,
de découvrir enfin, par la grâce de Tovalo Quenum, un nécessaire
conservatoire.
Quand fut close cette phase amoureuse qu’on me permettra d’appeler les
préliminaires de l’ouverture, chaque couple fit semblant de s’enlacer
avec tendresse. Les regards se fondirent languissamment; les bouches
s’unirent; les bustes se collèrent l’un à l’autre, et ces inquiétantes
ingénues reproduisirent à merveille tous les degrés d’un processus aussi
vieux que le monde pour finir par le parfait simulacre d’une fusion dont
elles ne se confusionnèrent nullement. C’était l’ange de Victor Hugo
rendu avec le réalisme de Chamfort... Et après, quels airs de lassitude,
quels regards noyés, quels soupirs! Oh! les stupéfiantes petites
comédiennes!
Un qui était content, c’était Tovalo Quenum. Riait-il, mon Dieu! Je vois
encore le four noir de sa bouche arrondie en passeboule avec, au milieu,
sa dent unique, semblable à une pierre solitaire au milieu d’un édifice
détruit. Je le remerciai du divertissement pimenté qu’il avait fait
venir pour moi avec la polissonne courtoisie d’un fermier général. Puis,
la psychologie réclamant ses droits, j’allai méditer à l’ombre d’un
fromager séculaire sur ce que je venais de voir.
Le spectacle avait-il été obscène, comme d’aucuns le pourraient penser?
Non, certes, car ce qui fait l’obscénité, c’est le désir, ou tout au
moins la conscience d’être obscène. Or, rien de pareil dans la danse si
énergiquement expressive des petites féticheuses. Elles n’y mettaient
aucune intention de luxure. Elles accomplissaient un rite, elles
célébraient un office de leur culte, et voilà tout. Et ce culte était
celui de la génération des êtres, de la vie qui se transmet d’âge en âge
et qui donne au monde sa durée, son avenir, son évolution vers des fins
meilleures. Il se dansa, à coup sûr, des ballets du genre de ceux
d’Ouidah à ces mystères d’Éleusis qui incarnaient l’âme de la Grèce
antique. Prêtresses d’une religion de fécondité, les petites dahoméennes
naïves ne voient assurément aucune inconvenance à mimer dans tous ses
détails l’aimable dialogue créateur. N’est-ce pas notre pudibonderie qui
a tort de se scandaliser devant leurs libres jeux? Question de milieu, à
tous points de vue. Mais il me semble que les esprits perspicaces
doivent se ranger en chœur à l’aphorisme suivant:
_De même que le nu est chaste, le geste de l’amour n’est pas obscène en
soi-même. Ce sont la civilisation et nos vices de civilisés qui l’ont
rendu tel, en en faisant une chose défendue et honteuse._
Je sais bien que tout le monde n’est pas de mon avis, et ce fut
notamment le cas des pères missionnaires qui évangélisèrent la côte du
Dahomey au XVIIIe siècle. Témoins effarés des représentations gratuites
données par les féticheuses, les bons religieux se dirent: «Il faut
chasser loin de ces pauvres gens ces inspirations monstrueuses de
l’esprit de fornication. Apprenons-leur à la place quelque gracieux
ballet d’Europe.» Et ces maîtres à danser inattendus introduisirent chez
les Nagots le _tamtam brésilien_.
Ce tamtam brésilien que j’ai vu danser, une nuit, à Porto-Novo, est la
chose la plus étrange, la plus cocasse, la plus saugrenue du monde.
C’est une fête galante, pour le coup, une véritable fête galante
d’invention portugaise, avec ses travestissements rococo, ses romances
sentimentales, ses entrées de masques et de grotesques. Il n’y manque
que Léandre et Colombine, et ils sont remplacés par des nègres et des
négresses. L’ahurissant spectacle de voir des anciens sujets de feu
Béhanzin grimacer dans les costumes fidèlement copiés sur ceux du
carnaval de Venise en son époque glorieuse, de suivre les péripéties
d’une corrida mimée par des toréadors du plus beau noir, de regarder
défiler et d’entendre roucouler sur le mode suraigu de jeunes personnes
aux traits plus difficiles à pénétrer sous leur béret Watteau que la
nuit dans laquelle ils se fondent, malgré les lanternes de papier peint
qu’elles brandissent en _furioso_ au bout de longues perches! Quel
contraste bouffon de ces rôles précieux à ces gestes brutaux de
sauvagesses, de ces copieuses hanches au tangage énergique, à ces robes
à ramages évocatrices d’un Lancret qui doivent si fort s’étonner de les
contenir! Ah! ces marquises dont les mouches tiennent toute la figure!
Dans la nuit chaude, on dirait que l’obscur feuillage des palmiers et
des fromagers prend de confuses silhouettes de bosquets taillés à la
française.
Et je me demande, médusé, si un flot d’encre ne s’est pas répandu sur
une gravure de _l’Embarquement pour Cythère_, si quelque malin génie
n’as pas passé au caviar les rimes poudrées de Verlaine, ou si, dans une
catastrophe imprévue de ma bibliothèque, les pages de mon _Robinson
Crusoë_ ne se sont pas mêlées à celles de _Manon Lescaut_.
CHAPITRE X
DE LA JALOUSIE.
_Côté des Blancs._
On dit souvent d’une jalousie poussée à l’extrême qu’elle est une
jalousie noire. Encore une locution à changer! Le Noir ignore en effet
complètement la jalousie au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire le
tourment causé par la crainte ou la certitude d’être trahi par l’être
aimé. Je vois d’ici se froncer les sourcils de nombreux lecteurs. «Pas
jaloux, les nègres! me crieraient ces gens de bonne foi si je pouvais
les entendre, mais les hommes très bruns le sont toujours. Vous oubliez
cent histoires probantes. Et Othello? Que faites-vous d’Othello?»
Pardon, monsieur, Othello était un Maure, un de ces hommes très bruns
auxquels vous voulez, de si choquante façon, assimiler les nègres. Quant
aux histoires qui me démentent, elles viennent d’observateurs
superficiels, qui ont attribué à la jalousie des faits provoqués par de
tout autres sentiments.
Peut-être aussi va-t-on m’opposer cette ardeur brûlante du climat
tropical qui décuple tous les sentiments violents. Ici, je m’inclinerai
et je répondrai:
_Si le climat d’Afrique est sans influence sur la jalousie des Noirs, il
porte au paroxysme celle des Blancs._
Et conformément aux bonnes règles de préséance des races, avant
d’étudier le cas des nègres, j’inclinerai ma loupe de psychologue sur
l’âme de nos coloniaux.
Est-ce la rareté des femmes blanches qui les rend plus précieuses à qui
a la chance d’en avoir une à soi? Est-ce la convoitise générale
provoquée par elles qui incite maris et amants à une surveillance plus
étroite? Toujours est-il que la _peur de l’être_ pousse au cœur des
Blancs en pays noir avec la rapidité des herbes dans la brousse. Tel que
vous avez connu à Paris mari confiant et plein de libéralisme indulgent
vous apparaît sur les bords du Niger ou du Tinkisso sous les espèces
rébarbatives d’un Bartholo. On cite un fonctionnaire qui fait
aimablement visiter aux gens de passage sa maison, son jardin, son
potager, sa basse-cour, mais oublie régulièrement de leur présenter sa
femme. Un autre fait garnir d’impénétrables volets toujours en place la
véranda de la petite maison où il a logé sa maîtresse amenée de France.
Un troisième dissimule chez lui, durant son séjour, une femme qui ne
sort jamais et que personne ne connaît. C’est à se demander s’il n’y
aura pas bientôt des _désenchantées_ d’Occident, mais comme Pierre Loti
n’est plus, il ne pourra se faire leur champion.
Ajoutez que nulle part la scène de jalousie ne fleurit avec autant
d’éclat qu’en Afrique occidentale. Les échos s’en répandent rapidement à
travers le poste ou la ville, car les murs coloniaux ont encore plus
d’oreilles que les autres. Ça distrait la société du lieu. Et, mon Dieu,
ça distrait aussi ceux qui se font la scène. C’est si difficile, là-bas,
pour un ménage, de se trouver des occupations!
D’où vient, sur la terre du péril noir, cette frayeur inattendue du
péril jaune? Du soleil, d’un peu d’ennui, et surtout de la lassitude, de
l’obsession même d’une vie à deux qui n’est pas interrompue et tempérée
comme en Europe par les sorties, l’existence du dehors, les obligations
mondaines et professionnelles. Il faut joindre à cela les exigences d’un
individualisme outrancier. Sous les tropiques, le _moi_ amoureux
s’hypertrophie aussi facilement que le _moi_ administratif ou militaire.
S’imprégnant inconsciemment de la mentalité ambiante, ne rencontrant pas
d’obstacles à l’affirmation de son omnipotence, libéré des contrepoids
de la vie française, le mari ou l’amant colonial tranche à son aise du
seigneur et maître. Ah! le féminisme a peu de chances de réussir sous le
soleil africain. Les femmes, d’ailleurs, ne font rien pour ça, car elles
y ont élevé l’art d’embêter les maris à la hauteur de nos meilleures
institutions rénovatrices.
Mais le plus étrange c’est que cette jalousie féroce à l’égard de la
Blanche se manifeste dans les amours les plus faciles, les plus
vulgaires, les plus vénales. Le colonial refuse de se montrer partageux,
même en face de celle qui est le partage même: la vaillante
dispensatrice de caresses salariées qui a traversé l’Océan pour se créer
dans quelque coin à peu près habitable un petit syndicat d’adorateurs
«tous bien gentils». Une bonne entente serait la sagesse en même temps
que l’économie. Mais non, à une époque où rien se fait que par
l’association, notre amoureux au casque immaculé entend demeurer seul!
Supposez, par exemple, que Mme Camélia, de Bordeaux, vienne de débarquer
à Dakar et se soit installée modestement dans une chambre aux murs
crépis de blanc, du haut en bas, tout juste égayés par un
vide-poche-chromo offert par les Galeries Sénégalaises et par le dernier
portrait de son amant, écarteur aux courses landaises du Bouscat. A
l’heure propice de la sieste, notre bouillant colonial vient furtivement
faire à la nouvelle venue une première visite, visite de corps, au sens
exact du mot.
Très satisfait de la conversation de Mme Camélia et des attentions
qu’elle a eues pour lui, il revient le lendemain, mais montre un furieux
dépit en apprenant qu’il y a déjà quelqu’un de son sexe en train de
faire la causette à son tour. Le troisième jour, en recevant le même
accueil négatif, il se fâche tout rouge, entre de force et interpelle
violemment le causeur. Celui-ci prend d’autant plus mal la chose qu’il
est en tenue pour causer avec les dames, mais non avec les hommes. Le
quatrième jour, nouvelle rencontre, mais cette fois notre entêté
colonial va jusqu’à mettre le gêneur à la porte. Puis, par une
conséquence toute naturelle, il offre à la complaisante Bordelaise son
cœur, sa bourse et sa protection. A elle ses appointements, ses
bénéfices, ses économies!
Donnez-lui seulement six mois, et il sera sérieusement question de
mariage. Et voilà comment il se fait que Mme X..., femme d’un distingué
fonctionnaire, lance de temps en temps le «Penses-tu, bébé!» si usité
dans certains salons moins distingués et qu’au dire d’une servante
renvoyée, Mme Y..., épouse incontestée d’un négociant, porte, tatouée en
exergue autour de son ventre satiné, cette inscription évocatrice de
notre plus galante troupe d’Algérie: _Au rendez-vous des Joyeux._
Oh! l’insolente et indémontable prétention des coloniaux à aimer seuls
des femmes que leur destinée a invinciblement vouées à la pluralité, à
l’universalité des amants! Au cours d’une traversée, j’entendis, un
soir, dialoguer sur le pont du paquebot un administrateur du Soudan déjà
mûr et un tout jeune adjoint des affaires indigènes nommé de la veille
et qui se rendait, pour la première fois, en Afrique occidentale.