Il est cinq heures du soir, dans un village du bord du Niger. Sur la

terre rouge, les ombres commencent à s’allonger. L’accablante chaleur

tombe un peu. Sur un emplacement découvert, des griots appellent les

danseurs à l’assemblée avec les longs tambours, les timbales faites

d’une grande calebasse, les flageolets piaillards, parfois aussi les

trompes au meuglement sourd. De toutes les cases sortent les longs

gaillards au dandinement lent et majestueux flottant dans de luxueux

_boubous_ immaculés, les femmes tout enorgueillies des plus belles

pièces de leur garde-robe et de l’intégralité de leurs bijoux, et toute

la bande des marmots au ventre en pointe tendu comme un tambour, des

petits court-tout-nu qui grouillent, courent, gambadent, fourmillent

comme un troupeau indiscipliné de ouistitis. Un air d’universel

contentement épanouit les ténébreux visages. Les yeux blancs ont perdu

leur ordinaire voile d’apathie pour pétiller d’aise et d’impatience. On

se rencontre, on se congratule, on échange à perte de vue des phrases de

bienvenue qui veulent dire: «Comment va ton père? Comment va ta mère?

Comment va ton grand frère? Comment va ta petite sœur? Comment va ton

oncle?»

Puis, lentement,--tout est lent là-bas!--le cercle se forme. Presque

toujours, il y a un président de tamtam qui ne peut se tenir de

palabrer. D’un air bon enfant, il prononce quelques paroles d’ouverture.

Suit un moment d’hésitation. Qui est-ce qui va commencer la danse?

Enfin, un audacieux se risque. Tandis que les tambours font rage et que

le flageolet déchire l’air de ses cris aigus, il exécute en bonds

rythmés, en gambades gigantesques, le tour de l’assistance. Il s’élance

ensuite au milieu du cercle, ploie ses longues jambes et ramasse sa

haute taille jusqu’à donner l’apparence d’un nain, puis, comme poussé

par un ressort, d’un seul coup, il se détend, saute sur place plusieurs

fois, se contorsionne, se disloque, grimace, chavire son visage avec des

gestes et des grimaces de singe.

Une femme lui succède, et la folle détente de ses jambes nerveuses

produit une tumultueuse envolée d’étoffes blanches à rendre jalouse la

Loïe Fuller. On applaudit, on bat des mains en mesure. Un chœur barbare

accompagne la danse. Au milieu, la danseuse s’enlève et tourbillonne

avec la souple légèreté d’une antilope. Il y a, dalleurs, dans ses pas

et ses attitudes, quelque chose de brusque, de sauvage, d’animal même,

qui prouve que la légèreté n’est pas la grâce. Une mère de famille la

rejoint à l’intérieur du cercle, la figure fendue par le rire, son

nourrisson lié au dos, suivant l’usage immémorial. Sans se laisser

troubler par les entrechats maternels et l’assourdissant tapage, le bébé

noir continue à dormir comme si on lui lisait la prose de Mme

Delarue-Mardrus. Et voilà comment, à l’occasion, le tamtam peut se

transformer en berceuse.

D’autres amateurs s’élancent, gambillent, se trémoussent, virevoltent,

se font vis-à-vis en poussant des cris de sirène de navire. Il y a des

riches, des pauvres, des jeunes, des vieux, des enfants, des

grand’mères, des chiens, des poules. Car le tamtam est un plaisir de

toutes les conditions, de tous les âges, de toutes les espèces. Le

tamtam, c’est le bastringue pour tous, le gigotage intégral. Souvent, un

appel s’élève dans l’assemblée: «Baba! Baba!» Baba est un danseur

fameux, un farceur qui fait rire tout le monde avec ses mines

impayables. Il s’exécute et on se tord. Dans cet assaut de légèreté et

de drôlerie, les personnes d’âge mûr brillent tout spécialement et

jouissent en général d’une autorité considérable. D’où cette opposition

que nous croyons devoir mettre en lumière:

_En Europe, les bals font le succès des jeunes. En Afrique, ils sont le

triomphe des vieux._

Cela se remarque surtout dans les colonies du sud, au Dahomey et à la

Côte d’Ivoire. Là, les pas du tamtam sont difficiles et exécutés suivant

un rite traditionnel des plus vigoureux. On ne bondit pas à jambes

folles, on ne se lance pas dans un tourbillon éperdu comme au Soudan et

en Guinée. La danse en faveur est une sorte de marche rythmique, les

genoux joints, les pieds ne quittant pas le sol et avançant par lentes

secousses, les bras et les doigts contournés en lents mouvements que

règle la mesure. Digne et fortement gourmée dans son rôle de monitrice,

une douairière dont la pauvre chair nue évoque le radis noir desséché

donne l’exemple des vrais principes et perpétue les gestes classiques. A

voir ses genoux soudés l’un à l’autre, ses pieds étiques rivés au sol,

on modifie à part soi un vers célèbre, en se disant:

Même quand elle danse, on dirait qu’elle marche.

Mais on ne fait pas que danser au tamtam. On y grignote des kolas, on y

suce d’inquiétantes pâtisseries, on s’y régale de nauséabondes

préparations culinaires, dont l’une surtout, le noir et abominable

_soumbala_, donnerait des crises de dégoût à un égoutier. Le tout est

arrosé de _dolo_ (bière indigène), de sirop, de limonade, et, dans le

sud, d’affreux gin de traite. Les bavardages et les potins vont leur

train. C’est là que les tombeurs de femmes font leurs conquêtes, que les

rendez-vous se donnent, que les boys complotent contre les patrons, que

les dames sans conduite s’entendent avec les intermédiaires. Il y a des

sociétés de tamtam qui donnent des réunions à date régulière, comme il

existe à Paris des groupes mondains sous l’invocation de Terpsichore.

Les différents tamtams d’une même ville possèdent chacun leur clientèle

spéciale. Il y a celui des gens chics et celui des purotins. Une dame

noire mariée à un Européen vous déclare avec une impertinente fierté:

--Tu sais, moussié, moi y a faire seulement tamtam avec autres femmes de

_toubabs_. Tamtam y a pas bon avec sales nègres.

Il existe aussi de petits tamtams de jeunes filles, des «sauteries»

comme on dirait chez nous. Et le mot est infiniment plus juste en

Afrique, si l’on songe à quelle fantastique hauteur atteignent les

jarrets des danseuses. Par les belles nuits de lune à l’azur lumineux et

calme, le voyageur qui, dans son chaland rustique, descend lentement le

cours du Niger entend souvent au loin un bruit de tambourins et de voix

chantantes. Peu à peu, les sons se rapprochent. Ils viennent d’un

village de pêcheurs bosos, au bord du grand fleuve. Un rassemblement

nombreux se perçoit dans l’ombre auprès de la berge. Il entoure et

accompagne de ses chants et de ses battements de mains le tamtam des

filles du village. Danses de négresses dans la nuit! Toutes, elles ont

arboré la tenue de soirée. En quoi elle consiste? Frémissez, mères,

grand’mères, chaperons et gouvernantes: elle est tout uniquement

constituée par une mince bande de toile qu’on nomme _limpé_. Non, mais

voyez-vous la fifille à sa mémère faisant ainsi son entrée dans le

monde! Quelle horreur, monsieur!

Horreur, peut-être, madame, mais horreur sagement économique et qui vous

éviterait, j’en suis sûr, bien des scènes, des pleurs et des grincements

de dents chez la couturière. J’admire profondément ces demoiselles bosos

d’avoir si simplement résolu le difficile problème de la toilette de bal

pour les débutantes. Sans compter, comme on dit, que le noir est

toujours habillé. Ah! les parents de ces vierges sages sont d’heureux

parents. Et si tranquilles! J’admire encore ces lestes nymphes du Niger

pour l’entrain et le feu de leur danse. Peste! quels bonds, quels

tournoiements, quelles magnifiques cambrures de gorges idéales vers le

ciel tout sablé d’or par les étoiles, quels tortillements prometteurs de

croupes opulentes! Chacune exécute à son tour un pas vertigineux qui se

termine par une petite comédie d’épuisement: la danseuse se laisse

tomber tout de son haut, comme au théâtre, dans les bras de ses

compagnes. Savoir tomber avec grâce, quel art utile pour une femme! On

n’insultera jamais une femme qui tombe avec grâce. Méditez cela, mes

sœurs de France. Ah! ces petites noires, que de nuits blanches on

passerait à leur demander des leçons.

Il est vrai que parfois elles vont un peu loin, mais leurs intentions

demeurent toujours pures. On trouve parmi les féticheuses du Dahomey de

jeunes vestales, foncées et ardentes comme du bitume en ébullition, qui

entretiennent, à défaut de feu sacré, une agréable excitation chez les

témoins de leurs ébats chorégraphiques. Mais on aurait tort d’incriminer

leur moralité, car il s’agit ici de cérémonies purement religieuses,

n’ayant d’autre but que d’exalter cette fonction de reproduction qui,

pour les Noirs comme pour feu M. Piot, revêt un caractère sacré et

domine toutes choses. Les mignonnes féticheuses de Porto-Novo et

d’Abomey sont tenues de célébrer un culte scabreux renouvelé de

plusieurs peuples de l’antiquité et dont l’emblème parlant est l’image

démesurément grossie de ce que les bonnes dames de province désignent de

cet euphémisme pudibond: «le loup». Ces suaves prêtresses ont toutes vu

le loup, et un loup énorme encore, et elles résolvent cet abracadabrant

problème de garder quand même intacte leur virginité. Il est vrai que

ledit loup demeure immobile et imposant sur un autel; c’est bien moins

dangereux qu’à l’hôtel.

Dans les tamtams rituels, les féticheuses se livrent à une danse couplée

qui n’est pas sans rappeler la mattchiche et le tango et qui leur a

laborieusement été inculquée dans le temple. Malgré son goût du

positivisme, je crois que notre Université ne pourrait l’introduire dans

le programme des lycées de jeunes filles sans avoir à redouter pour les

élèves un surmenage spécial.

J’ai vu à Ouidah un de ces croustillants tamtams. Ouidah tire sa

principale célébrité de son temple des serpents, mais c’est tout juste

si le féticheur préposé à leur service put me montrer un seul de ces

reptiles, en m’insinuant que les autres étaient à se promener en ville

et qu’ils ne rentraient que pour dîner. Ne croyez pas un mot de cette

explication. Personne n’a jamais vu ces serpents Benoîton, et si je ne

craignais de passer pour un vil imitateur du grand poète de nos

poulaillers nationaux, l’immense Rostand, je dirais que ce sont des

serpents à sornettes. Un vieux Noir obèse avait été témoin de ma

déconvenue, un notable, à en juger par son panama, son complet à

l’européenne, sa chaîne, ses breloques et souliers vernis. C’est, en

effet, l’un des plus gros personnages d’Ouidah. Il s’appelle Tovalo

Quenum, et il a gagné énormément d’argent lors de la conquête française,

à fournir de porteurs et de vivres le corps expéditionnaire du général

Dodds. Cet Ouvrard nègre s’approcha de moi et me dit tout cru:

--Moussié, les serpents, c’est tout des blagues. Mais si tu veux venir

avec moi, moi te ferai voir joli tamtam cochon.

Il éclata d’un gros rire qui ouvrit toute grande, noire et dévastée, une

bouche où une seule canine demeurait, comme en manière de protestation.

L’offre était aimable, et puis il faut toujours s’instruire en voyage.

Je suivis Tovalo Quenum, très amusé de trouver dans ce cerveau d’homme

d’affaires dahoméen les fantaisies graveleuses d’un traitant d’ancien

régime. Il envoya quérir Agbahounzo, nom qui veut dire «véranda en

fleurs» et qui désigne un des gros bonnets du sacerdoce à Ouidah. Mis au

courant par Tovalo Quenum, le vénérable Agbahounzo fit un signe

d’assentiment, puis tous deux éclatèrent d’un rire énorme qui me rappela

celui des augures.

Bientôt, les petites féticheuses arrivèrent, deux à deux et silencieuses

comme des pensionnaires. Elles avaient arboré la grande tenue du tamtam:

bandeau d’argent autour de leurs cheveux crépus coupés court, portant en

son milieu une plume crânement piquée vers le ciel; amples guirlandes de

colliers en verroterie, en perles blanches, en coquillages,

brinqueballant sur les seins d’ébène relevés et fiers comme le front

d’un conquérant; pagne bariolé de rayures aux couleurs vives, drapant

sur des hanches au svelte dessin d’amphore; cascades de bracelets de

métal tintinnabulant aux bras et aux jambes. Agbahounzo fit un signe, et

la danse commença. Quelle danse!

Au son de deux tambourins sur lesquels des féticheuses s’escrimaient à

tour de bras, les Éliacines couleur de poix se prirent deux à deux et

commencèrent à se balancer, en faisant chacune à son vis-à-vis des yeux

énamourés de chatte au printemps. Puis, d’un mouvement onduleux et lent,

elles tournèrent en cadence, en se caressant longuement leur torse

gracile et ferme avec une symbolique réciprocité. Elles exagérèrent même

un peu ce sport, et il était visible à cette pantomime que l’une des

deux figurait un homme tandis que l’autre conservait le rôle de son

sexe. C’était une savante démonstration de cet art des préparations dont

j’ai déjà déploré l’absence en pays noir et dont je venais, ce jour-là,

de découvrir enfin, par la grâce de Tovalo Quenum, un nécessaire

conservatoire.

Quand fut close cette phase amoureuse qu’on me permettra d’appeler les

préliminaires de l’ouverture, chaque couple fit semblant de s’enlacer

avec tendresse. Les regards se fondirent languissamment; les bouches

s’unirent; les bustes se collèrent l’un à l’autre, et ces inquiétantes

ingénues reproduisirent à merveille tous les degrés d’un processus aussi

vieux que le monde pour finir par le parfait simulacre d’une fusion dont

elles ne se confusionnèrent nullement. C’était l’ange de Victor Hugo

rendu avec le réalisme de Chamfort... Et après, quels airs de lassitude,

quels regards noyés, quels soupirs! Oh! les stupéfiantes petites

comédiennes!

Un qui était content, c’était Tovalo Quenum. Riait-il, mon Dieu! Je vois

encore le four noir de sa bouche arrondie en passeboule avec, au milieu,

sa dent unique, semblable à une pierre solitaire au milieu d’un édifice

détruit. Je le remerciai du divertissement pimenté qu’il avait fait

venir pour moi avec la polissonne courtoisie d’un fermier général. Puis,

la psychologie réclamant ses droits, j’allai méditer à l’ombre d’un

fromager séculaire sur ce que je venais de voir.

Le spectacle avait-il été obscène, comme d’aucuns le pourraient penser?

Non, certes, car ce qui fait l’obscénité, c’est le désir, ou tout au

moins la conscience d’être obscène. Or, rien de pareil dans la danse si

énergiquement expressive des petites féticheuses. Elles n’y mettaient

aucune intention de luxure. Elles accomplissaient un rite, elles

célébraient un office de leur culte, et voilà tout. Et ce culte était

celui de la génération des êtres, de la vie qui se transmet d’âge en âge

et qui donne au monde sa durée, son avenir, son évolution vers des fins

meilleures. Il se dansa, à coup sûr, des ballets du genre de ceux

d’Ouidah à ces mystères d’Éleusis qui incarnaient l’âme de la Grèce

antique. Prêtresses d’une religion de fécondité, les petites dahoméennes

naïves ne voient assurément aucune inconvenance à mimer dans tous ses

détails l’aimable dialogue créateur. N’est-ce pas notre pudibonderie qui

a tort de se scandaliser devant leurs libres jeux? Question de milieu, à

tous points de vue. Mais il me semble que les esprits perspicaces

doivent se ranger en chœur à l’aphorisme suivant:

_De même que le nu est chaste, le geste de l’amour n’est pas obscène en

soi-même. Ce sont la civilisation et nos vices de civilisés qui l’ont

rendu tel, en en faisant une chose défendue et honteuse._

Je sais bien que tout le monde n’est pas de mon avis, et ce fut

notamment le cas des pères missionnaires qui évangélisèrent la côte du

Dahomey au XVIIIe siècle. Témoins effarés des représentations gratuites

données par les féticheuses, les bons religieux se dirent: «Il faut

chasser loin de ces pauvres gens ces inspirations monstrueuses de

l’esprit de fornication. Apprenons-leur à la place quelque gracieux

ballet d’Europe.» Et ces maîtres à danser inattendus introduisirent chez

les Nagots le _tamtam brésilien_.

Ce tamtam brésilien que j’ai vu danser, une nuit, à Porto-Novo, est la

chose la plus étrange, la plus cocasse, la plus saugrenue du monde.

C’est une fête galante, pour le coup, une véritable fête galante

d’invention portugaise, avec ses travestissements rococo, ses romances

sentimentales, ses entrées de masques et de grotesques. Il n’y manque

que Léandre et Colombine, et ils sont remplacés par des nègres et des

négresses. L’ahurissant spectacle de voir des anciens sujets de feu

Béhanzin grimacer dans les costumes fidèlement copiés sur ceux du

carnaval de Venise en son époque glorieuse, de suivre les péripéties

d’une corrida mimée par des toréadors du plus beau noir, de regarder

défiler et d’entendre roucouler sur le mode suraigu de jeunes personnes

aux traits plus difficiles à pénétrer sous leur béret Watteau que la

nuit dans laquelle ils se fondent, malgré les lanternes de papier peint

qu’elles brandissent en _furioso_ au bout de longues perches! Quel

contraste bouffon de ces rôles précieux à ces gestes brutaux de

sauvagesses, de ces copieuses hanches au tangage énergique, à ces robes

à ramages évocatrices d’un Lancret qui doivent si fort s’étonner de les

contenir! Ah! ces marquises dont les mouches tiennent toute la figure!

Dans la nuit chaude, on dirait que l’obscur feuillage des palmiers et

des fromagers prend de confuses silhouettes de bosquets taillés à la

française.

Et je me demande, médusé, si un flot d’encre ne s’est pas répandu sur

une gravure de _l’Embarquement pour Cythère_, si quelque malin génie

n’as pas passé au caviar les rimes poudrées de Verlaine, ou si, dans une

catastrophe imprévue de ma bibliothèque, les pages de mon _Robinson

Crusoë_ ne se sont pas mêlées à celles de _Manon Lescaut_.

CHAPITRE X

DE LA JALOUSIE.

_Côté des Blancs._

On dit souvent d’une jalousie poussée à l’extrême qu’elle est une

jalousie noire. Encore une locution à changer! Le Noir ignore en effet

complètement la jalousie au sens où nous l’entendons, c’est-à-dire le

tourment causé par la crainte ou la certitude d’être trahi par l’être

aimé. Je vois d’ici se froncer les sourcils de nombreux lecteurs. «Pas

jaloux, les nègres! me crieraient ces gens de bonne foi si je pouvais

les entendre, mais les hommes très bruns le sont toujours. Vous oubliez

cent histoires probantes. Et Othello? Que faites-vous d’Othello?»

Pardon, monsieur, Othello était un Maure, un de ces hommes très bruns

auxquels vous voulez, de si choquante façon, assimiler les nègres. Quant

aux histoires qui me démentent, elles viennent d’observateurs

superficiels, qui ont attribué à la jalousie des faits provoqués par de

tout autres sentiments.

Peut-être aussi va-t-on m’opposer cette ardeur brûlante du climat

tropical qui décuple tous les sentiments violents. Ici, je m’inclinerai

et je répondrai:

_Si le climat d’Afrique est sans influence sur la jalousie des Noirs, il

porte au paroxysme celle des Blancs._

Et conformément aux bonnes règles de préséance des races, avant

d’étudier le cas des nègres, j’inclinerai ma loupe de psychologue sur

l’âme de nos coloniaux.

Est-ce la rareté des femmes blanches qui les rend plus précieuses à qui

a la chance d’en avoir une à soi? Est-ce la convoitise générale

provoquée par elles qui incite maris et amants à une surveillance plus

étroite? Toujours est-il que la _peur de l’être_ pousse au cœur des

Blancs en pays noir avec la rapidité des herbes dans la brousse. Tel que

vous avez connu à Paris mari confiant et plein de libéralisme indulgent

vous apparaît sur les bords du Niger ou du Tinkisso sous les espèces

rébarbatives d’un Bartholo. On cite un fonctionnaire qui fait

aimablement visiter aux gens de passage sa maison, son jardin, son

potager, sa basse-cour, mais oublie régulièrement de leur présenter sa

femme. Un autre fait garnir d’impénétrables volets toujours en place la

véranda de la petite maison où il a logé sa maîtresse amenée de France.

Un troisième dissimule chez lui, durant son séjour, une femme qui ne

sort jamais et que personne ne connaît. C’est à se demander s’il n’y

aura pas bientôt des _désenchantées_ d’Occident, mais comme Pierre Loti

n’est plus, il ne pourra se faire leur champion.

Ajoutez que nulle part la scène de jalousie ne fleurit avec autant

d’éclat qu’en Afrique occidentale. Les échos s’en répandent rapidement à

travers le poste ou la ville, car les murs coloniaux ont encore plus

d’oreilles que les autres. Ça distrait la société du lieu. Et, mon Dieu,

ça distrait aussi ceux qui se font la scène. C’est si difficile, là-bas,

pour un ménage, de se trouver des occupations!

D’où vient, sur la terre du péril noir, cette frayeur inattendue du

péril jaune? Du soleil, d’un peu d’ennui, et surtout de la lassitude, de

l’obsession même d’une vie à deux qui n’est pas interrompue et tempérée

comme en Europe par les sorties, l’existence du dehors, les obligations

mondaines et professionnelles. Il faut joindre à cela les exigences d’un

individualisme outrancier. Sous les tropiques, le _moi_ amoureux

s’hypertrophie aussi facilement que le _moi_ administratif ou militaire.

S’imprégnant inconsciemment de la mentalité ambiante, ne rencontrant pas

d’obstacles à l’affirmation de son omnipotence, libéré des contrepoids

de la vie française, le mari ou l’amant colonial tranche à son aise du

seigneur et maître. Ah! le féminisme a peu de chances de réussir sous le

soleil africain. Les femmes, d’ailleurs, ne font rien pour ça, car elles

y ont élevé l’art d’embêter les maris à la hauteur de nos meilleures

institutions rénovatrices.

Mais le plus étrange c’est que cette jalousie féroce à l’égard de la

Blanche se manifeste dans les amours les plus faciles, les plus

vulgaires, les plus vénales. Le colonial refuse de se montrer partageux,

même en face de celle qui est le partage même: la vaillante

dispensatrice de caresses salariées qui a traversé l’Océan pour se créer

dans quelque coin à peu près habitable un petit syndicat d’adorateurs

«tous bien gentils». Une bonne entente serait la sagesse en même temps

que l’économie. Mais non, à une époque où rien se fait que par

l’association, notre amoureux au casque immaculé entend demeurer seul!

Supposez, par exemple, que Mme Camélia, de Bordeaux, vienne de débarquer

à Dakar et se soit installée modestement dans une chambre aux murs

crépis de blanc, du haut en bas, tout juste égayés par un

vide-poche-chromo offert par les Galeries Sénégalaises et par le dernier

portrait de son amant, écarteur aux courses landaises du Bouscat. A

l’heure propice de la sieste, notre bouillant colonial vient furtivement

faire à la nouvelle venue une première visite, visite de corps, au sens

exact du mot.

Très satisfait de la conversation de Mme Camélia et des attentions

qu’elle a eues pour lui, il revient le lendemain, mais montre un furieux

dépit en apprenant qu’il y a déjà quelqu’un de son sexe en train de

faire la causette à son tour. Le troisième jour, en recevant le même

accueil négatif, il se fâche tout rouge, entre de force et interpelle

violemment le causeur. Celui-ci prend d’autant plus mal la chose qu’il

est en tenue pour causer avec les dames, mais non avec les hommes. Le

quatrième jour, nouvelle rencontre, mais cette fois notre entêté

colonial va jusqu’à mettre le gêneur à la porte. Puis, par une

conséquence toute naturelle, il offre à la complaisante Bordelaise son

cœur, sa bourse et sa protection. A elle ses appointements, ses

bénéfices, ses économies!

Donnez-lui seulement six mois, et il sera sérieusement question de

mariage. Et voilà comment il se fait que Mme X..., femme d’un distingué

fonctionnaire, lance de temps en temps le «Penses-tu, bébé!» si usité

dans certains salons moins distingués et qu’au dire d’une servante

renvoyée, Mme Y..., épouse incontestée d’un négociant, porte, tatouée en

exergue autour de son ventre satiné, cette inscription évocatrice de

notre plus galante troupe d’Algérie: _Au rendez-vous des Joyeux._

Oh! l’insolente et indémontable prétention des coloniaux à aimer seuls

des femmes que leur destinée a invinciblement vouées à la pluralité, à

l’universalité des amants! Au cours d’une traversée, j’entendis, un

soir, dialoguer sur le pont du paquebot un administrateur du Soudan déjà

mûr et un tout jeune adjoint des affaires indigènes nommé de la veille

et qui se rendait, pour la première fois, en Afrique occidentale.

Le parfum de la Dame Noire · 第 4 / 9 段