âmes simples, confiance invincible des êtres primitifs dans les forces
du surnaturel! Il arrivera plus d’une fois que, par son seul effet
moral, le gris-gris réalisera l’effet miraculeux du «Lazare, lève-toi!»
Plus souvent, hélas! à l’exemple de celui qui a invoqué son secours, il
restera sans résultat. Que faire alors? Employer les grands moyens,
c’est-à-dire sacrifier une poule blanche, tandis que le féticheur
prononce des paroles sacramentelles (la bonne poule, n’est-ce pas, fait
souvent le bon coq), ou bien déposer une calebasse de maïs et de coton
au pied de l’arbre appelé diala et tourner autour en agitant une daba
(sorte de boyau) et en jurant de donner le nom de l’arbre au premier
enfant dont on sera capable d’être le père, ou encore boire le _nasigui_
des Bambaras obtenu par la macération d’écorce de balansa dans l’eau qui
a servi à laver une planchette portant un verset du Coran tracé au
pinceau (planche de saut s’il en est). Disons tout de suite que ces
grands moyens ne conduisent généralement qu’à une assez piteuse fin.
Le singulier, c’est que ces pratiques s’accomplissent au grand jour,
avec la plus indiscrète publicité. On ne trouve chez les Noirs ni nos
exigences d’amour-propre, ni nos coquetteries de virilité, ni notre
tyrannique souci des convenances. Celui d’entre eux que la nature
marâtre réduit ainsi à une cruelle abstinence de chevalier de Malte n’en
éprouve point de honte et ne fait aucune façon pour l’avouer. Sa
disgrâce lui apparaît comme un de ces maux qui accablent normalement
l’humanité, mal qui, pas plus que les autres, ne doit être tenu secret.
C’est un disciple de M. Brieux qui s’ignore.
Aussi n’hésite-t-il pas à faire part de la perte douloureuse qu’il vient
d’éprouver à ses amis et connaissances, qui l’en plaignent en
conscience. L’usage le plus fondé et le plus suivi veut même que lesdits
amis et connaissances l’assistent dans l’exécution des prescriptions
bizarres qui doivent lui rendre sa verdeur. Ils le font avec le plus
grand sérieux et un air d’affliction où l’on reconnaît l’indice certain
d’une nature polie. On croirait voir des gens qui suivent un
enterrement. De ces considérations, nous pouvons tirer l’aphorisme
suivant, qui n’est pas précisément à l’honneur de notre civilisation:
_Ce que nous appelons décence n’est le plus souvent qu’un masque inventé
par le respect humain et qui s’oppose au bienfaisant exercice de la
solidarité humaine._
Les mœurs d’Afrique occidentale fournissent à ma thèse une foule
d’arguments. Mais je ne leur veux emprunter qu’un second exemple. Il
arrive fréquemment qu’un nouveau marié jouissant de ses prérogatives
amoureuses se sent néanmoins inquiet, timide au moment de consommer dans
toute sa réalité l’union conjugale. Sait-on jamais avec ces _sonkourous_
(jeunes filles)! C’est gauche, maladroit, inexpérimenté. Et puis le mari
n’a pas en lui-même une indémontable confiance. Tout le monde ne possède
pas la puissance d’un bélier de guerre défonçant une clôture. Bien des
citoyens de France ou de Navarre déchantent à cette heure critique,
restent sur de vaines tentatives et implorent désespérément l’aide de
l’avenir pour réparer leur lamentable fiasco. Plus pratique, moins
garotté par les préjugés, le nègre réclame tout simplement et tout
crânement l’aide de ses parents et amis. Le clan pénètre dans la case
nuptiale, uni et docile à la voix de celui qui l’appelle, comme s’il
s’agissait de perpétrer quelque vendetta corse. Il s’agit seulement d’un
service corsé. Tous ces beaux-frères, cousins et oncles à la mode de
Bretagne se ruent sur la victime, c’est-à-dire la jeune mariée. L’un lui
empoigne le bras, un autre la jambe, un troisième la bâillonne de sa
grosse patte noire. Pendant ce temps, le galant époux accomplit aussi
commodément que possible ses devoirs, sans s’inquiéter le moins du monde
des impressions de Madame. J’ai dit cependant que le Noir était pudique.
Sans doute, mais ici l’importance sacramentelle de la situation et
surtout l’esprit de la famille sauvent tout. La famille entière
profitera du petit être qu’on attend, du capital humain qu’il présente:
il est donc naturel qu’elle prête une main secourable à son
engendrement. C’est une coopérative de production. On voit souvent de
vieux maris user ainsi de bonnes volontés auxiliaires. Et personne ne se
choque dans le pays de cette forme imprévue d’assistance publique.
Enfin, quand tous les moyens ont été épuisés, quand ni le gris-gris, ni
la poule blanche, ni le _nasigui_, n’ont permis à l’espoir de relever la
tête, alors notre jeûneur d’amour tourne les yeux vers celui dont il
connaît les capacités tout en les redoutant, vers l’homme qui lui
inspire une considération mêlée de méfiance, vers le Blanc. Il se dit
que «toubab y en a malin», et qu’on trouve chez lui des médicaments pour
toutes sortes d’infirmités. Un beau matin, après avoir longtemps hésité,
il revêt son boubou des dimanches, coiffe son plus beau bonnet de
velours grenat, prend son parapluie, et le voilà parti chez le
_docquetor_, celui qui dispense libéralement aux indigènes le _pica_
(ipéca) et _l’eau de réputation_ (iodure de potassium). C’est ainsi
qu’un médecin des troupes coloniales vit arriver un vieux chef des
environs de Bamako. Le visage ordinairement jovial de l’homme portait
les traces d’une obsédante préoccupation.
--Eh bien, Abdoulaye, quoi de neuf? demanda le médecin.
--Ma docquetor, moi y en a marié, mois dernier, avec petit _mousso_.
--Voyez-vous ça! Vieux passionné! et ta nouvelle femme est jolie?
Abdoulaye secoua d’un air consterné sa tête, où les cheveux blancs
produisaient l’effet d’une mousse neigeuse sur de la crème au chocolat.
--Oui, ma docquetor, y en a jolie, beaucoup jolie...
Puis, se prenant à pleines mains les pectoraux:
--Petit _mousso_ y en a dur là, yen a dur, dur, dur, mais moi...
La phrase s’acheva dans une confidence scabreuse susurrée à l’oreille.
Après quoi, Abdoulaye exposa sa requête avec des phrases embarrassées et
filandreuses qui eussent fait souhaiter l’aide d’un démêloir. L’homme de
l’art finit par comprendre, mais, comme bien on pense, il refusa net
tout aphrodisiaque. En vain, le Géronte noir insista: il dut s’en aller
les mains vides. Mais en traversant la place du marché, une idée
lumineuse lui vint tout d’un coup. Pourquoi n’irait-il pas aussi bien
demander un remède au commerçant toubab? «Commerçant il y en a presque
aussi malin que docquetor.» Justement, une vaste boutique s’ouvre devant
lui où l’on débite pêle-mêle des bouteilles de pernod et des paires de
bottes, des colliers de verroterie et de la quinine. Abdoulaye
s’approche du comptoir et aborde discrètement le patron qui, en casque
et manches de chemise, examine des échantillons de caoutchouc. Nouvel
exposé pâteux de sa triste situation. Le commerçant l’écoute sans
broncher, puis, quand le vieux chef a enfin terminé, il dit simplement:
--J’ai ton affaire.
Au pays noir, un commerçant ne se laisse pas prendre de court plus qu’un
sorcier. Il sait toujours découvrir au fond de sa boutique tout ce qu’on
lui demande. Sans hésiter, celui-ci saisit sur une de ses étagères un
flacon soigneusement empaqueté, étiqueté, ficelé. Quel est ce philtre
régénérateur? Sans doute quelques nouvelles dragées d’Hercule, fruit des
veilles d’un pharmacien compatissant aux angoisses des amants à la
retraite. Eh bien! non, ce sont tout simplement des pilules Pink, un
rossignol qui attend la poire.
--Pour toi ce ne sera que vingt-cinq francs, déclare imperturbablement
l’homme au casque.
Le cœur battant d’espoir, le crédule Abdoulaye allonge ses cinq pièces
de cent sous. Mais le plus piquant (ou pinkant) de l’histoire, c’est
qu’il revint trois jours après à la boutique, son large visage noir
illuminé au point de ressembler à une nuit de 14 juillet.
--Y a bon, moussié, dit-il au tant scrupuleux commerçant, en lui
secouant la main et en riant jusqu’aux oreilles. Moi y a content
beaucoup. Médicament y a bon, petit _mousso_ y a bon. Lui gagner petit,
pour sûr. Moi faire cadeau toi beau mouton.
Et des gens oseront soutenir qu’il n’y a pas que la foi qui sauve[1]!
[1] Cette phrase me dispense de dire que je n’ai pas touché un sou des
pilules Pink.
MORALITÉ.--_C’est la confiance en la victoire qui donne la victoire. La
confiance fait la force principale des vieux maris et des jeunes
armées._
CHAPITRE VIII
DE LA CONCEPTION DE LA BEAUTÉ.
Nous avons vu tout à l’heure un Noir vanter les charmes d’une de ses
épouses. A-t-il donc, ce Noir, la notion de la beauté féminine? Se
fait-il de cette beauté une conception juste et précise? Répondons de
suite par l’axiome suivant:
_Le nègre, dans son appréciation du physique féminin, n’est guidé par
aucune notion d’ordre esthétique. Il n’en juge qu’au point de vue
utilitaire._
Ainsi, un Bambara ou un Ébrié qui veut prendre femme ne s’arrêtera pas
au dessin des traits ni à l’harmonie des formes. Il verra seulement si
l’objet de son choix a les hanches larges, indice d’une maternité qu’il
espère gigognesque; si les bras sont suffisamment solides et musclés
pour manier, l’existence durant, le lourd pilon à couscous; si les reins
sont assez souples pour supporter le lourd travail des _lougans_
(terrains de culture). L’âge lui importe peu, du moment où cet âge
laisse intact l’espoir des enfants à venir. Souvent même, une veuve ou
une divorcée se verra particulièrement appréciée pour avoir donné
d’incontestables preuves de fécondité et pour traîner après elle toute
une marmaille barbouillée de blanc. (Car si les petits enfants de chez
nous sont barbouillés de noir, les petits Noirs, eux, en raison de la
couleur de leur nourriture, sont barbouillés de blanc.) Combien de
veuves et de divorcées au teint de lis et de rose verraient avec
transport s’acclimater en France les traditions matrimoniales des
villages africains!
Mais pourtant, me direz-vous, le vieux chef Abdoulaye avait pris une
épouse jeune et jolie dont il célébrait la poitrine d’acier. Sans doute,
et il n’est point seul à cueillir ainsi des primeurs de choix. Presque
tous les Noirs riches en font autant. Et cette cueillette a lieu
généralement dans un âge assez avancé, car il est rare que le nègre
connaisse l’opulence au cours de ses années de jeunesse. Mon ami
Mademba, fama (roi) des États de Sansanding, qui court sur
soixante-seize ans, charme ses dernières années en épousant, presque
coup sur coup, les plus séduisantes de ses jeunes administrées. Mais
Mademba est un civilisé qui a passé presque toute son existence au
milieu des fonctionnaires français, chez lequel la mentalité indigène
s’est fortement transformée et à qui l’on prête ce propos audacieusement
paradoxal:
--Nous autres, Européens...»
Et c’est cela, parbleu! Ce Noir émule du Vert-Galant est arrivé à
considérer la femme du point de vue européen. _Il voit en elle le plus
délicieux des luxes._ La _mousso_, objet de luxe! Comment le pauvre
_bougnoul_, qui vit misérablement dans sa case de _banco_, pourrait-il
arriver à une conception aussi radicalement contraire à ses habitudes et
à ses traditions? Et voilà pourquoi la beauté, don superflu qui ne
rapporte pas (nous supposons notre _mousso_ honnête, mossieu!),
représente si peu de chose aux yeux de son seigneur et maître. Mais
qu’il s’enrichisse, qu’il vieillisse. Instruit par l’expérience, servi
par l’argent, il appréciera à leur valeur et saura goûter comme il sied
les traits menus, les épidermes satinés et les seins aux pointes
triomphantes. Il sera plus épris de ses nouvelles épouses oisives qu’il
ne l’a jamais été de celles qui travaillaient pour lui jadis.
Ceci revient à dire que, pour sa notion de la beauté féminine, la
mentalité nègre varie du jeune au vieux et du pauvre au riche. Cela
n’est pas pour nous surprendre et ne nous change guère de ce que nous
voyons tous les jours. Un paysan de nos campagnes ne fait-il pas passer
la force et la santé de la femme avant la finesse de ses traits et
l’élégance de sa démarche? Et n’est-ce point l’amateur grisonnant,
vieilli sous le harnais, qui sait dénicher les plus jolis oiseaux de
passage du boulevard? Il y a longtemps, du reste, que les choses se
passent ainsi, et les amours d’un vieux monsieur d’autrefois, nommé le
roi David, avec certaine petite Sulamite ont donné naissance à une
histoire connue de tous. De ces diverses considérations, nous tirerons
hardiment la maxime suivante:
_La conception de la beauté féminine vient aux Blancs de leur éducation
et de ce que la femme est considérée chez eux comme un objet d’agrément.
Chez les Noirs, au contraire, où la femme représente un être de rapport
et un instrument de travail, on n’arrivera à la même conception que par
la civilisation ou l’expérience. La conscience de la beauté est un
présent du progrès._
Existe-t-il néanmoins chez les peuplades d’Afrique quelques règles,
quelques canons de beauté? Bien vagues et presque toujours inspirés par
des traditions utilitaires, au rebours de toute notion d’esthétique. On
sait avec quelle fâcheuse rapidité s’effondre cette gorge des négresses,
jadis si orgueilleuse. Tout naturellement, on pense qu’elles multiplient
leurs efforts pour arrêter cette funèbre cascade. Erreur! l’élégance
suprême pour une mère de famille consiste, là-bas, à exhiber des seins
qui donnent envie de se baisser pour les ramasser.
Afin d’arriver plus rapidement à ce brillant résultat, elles les
humilient comme des coupables, les oppriment comme des captifs, les
aplatissent comme des galettes, les écrasent comme des raisins mûrs, en
nouant aussi serré que possible leur pagne sur ces infortunés. D’autres
femmes se servent de leur ceinture comme d’un tuteur: elles lui font
remplir, elles, le service imprévu de rouleau compresseur. Avec ce
régime barbare de l’aplatissement à outrance, les provocants jumeaux
d’ébène qui savaient si bien se tenir dans le monde semblent avoir perdu
jusqu’au souvenir de leur rotondité. Et il y a là un motif de fierté, un
étalage de vanité! Un peu plus, la dame noire dirait comme Cornélie,
mère des Gracques, en montrant les navrantes flascités de sa poitrine:
«Voilà mes joyaux.» La raison de cette invraisemblable coquetterie?
Toujours la même: l’importance primordiale donnée à la fonction de
reproduction. Ces gorges qui s’épandent comme un flot d’encre sont
l’évidente preuve qu’on a mis au monde, qu’on a nourri beaucoup
d’enfants. Aussi une femme de vingt-cinq ans usera-t-elle de tous les
moyens pour exhiber la poitrine piteusement décadente d’une grand’mère.
Touchante ambition, sans doute, mais je crois que les apôtres de la
repopulation obtiendront difficilement des Françaises cette héroïque
affirmation d’orgueil maternel.
Si l’on découvre chez les Noirs, au point de vue des formes féminines,
le moindre soupçon d’idéal, il se limite à cette simple donnée qui
dérive évidemment de la conception utilitaire dont j’ai parlé: la femme
doit de préférence être grasse et fortement membrée. Maigries et
anémiées par un climat contre lequel on ne savait pas encore lutter, les
premières femmes blanches qui vinrent en Afrique n’obtinrent aucun
succès de beauté auprès des indigènes. Cette opinion désavantageuse nous
a été conservée par une légende qu’on se raconte en Guinée et que je
vais à mon tour vous narrer.
Un jour,--il y a très longtemps de cela,--le grand fétiche Mahou
s’ennuyait à périr s’il n’eût été immortel. Il ne savait qu’imaginer
pour se distraire. Les sacrifices des hommes lui donnaient la migraine,
les prières l’obsédaient comme un bavardage de vieilles femmes. Mais
soudain une idée lui vint, idée cocasse et plaisante qui le rasséréna.
Il fit assembler toutes les femmes de la terre et il leur cria: «Allez
toutes vous tremper dans le marigot voisin. Vous en sortirez blanches
comme l’aile du pélican. Je suis las d’avoir sans cesse sous les yeux
des créatures plus noires que la nuit.» Car, en ces temps reculés, la
race blanche n’existait pas encore, et les Noirs peuplaient seuls la
terre. Les femmes firent comme il l’avait ordonné. Elles prirent toutes
ensemble leur course vers l’onde claire qui coulait tout proche. Mais
les maigres, étant moins lourdes, couraient plus vite. Elles arrivèrent
les premières au marigot et s’y plongèrent des pieds à la tête. L’eau
était si haute et elles s’y trémoussaient si fort que cela faisait:
«Flouc! flouc! flouc!» tant et si bien que le marigot déborda et que le
flot se répandit à travers la brousse. Alors on put voir que les femmes
maigres étaient devenues plus blanches que l’aile du pélican. A ce
moment, les femmes grasses arrivaient tout essoufflées de leur course.
Elles voulurent aussi se tremper des pieds à la tête dans le marigot,
mais, par l’affluence des femmes maigres et par l’inondation qui s’en
était suivie, le niveau de l’eau avait baissé, baissé. C’est tout juste
si elle formait une mince nappe au ras de terre. Quand on l’agitait,
elle ne faisait plus qu’un tout petit bruit: «Flac! flac! flac!» Les
femmes grasses ne purent s’y mouiller que la plante des pieds et la
paume des mains. Celles-ci devinrent aussitôt plus claires que le reste
de leur peau. Mais les pauvres attardées n’en purent obtenir davantage,
et il leur fallut rester plus noires que la nuit. Elles s’en
consolèrent, en se disant qu’elles étaient plus grasses que les femmes
blanches, que leurs membres étaient plus forts et que les hommes les
trouveraient plus belles.
Donc, pour plaire, mieux vaut être grasse. Là se borne à peu près
l’idéal de tous les nègres. Pour les charmer plus sûrement, la Vénus
africaine appelle-t-elle au moins à son aide les ressources de la
coquetterie? Oui, à l’exemple de la blonde Cythéréenne modernisée, elle
dispose savamment ses cheveux, elle orne, peint et façonne son visage et
son corps. Mais, sous le soleil tropical, la conception de la
coquetterie est aussi rudimentaire que celle de la beauté, quand elle
n’est pas d’une abracadabrante saugrenuité. N’est-il pas surprenant de
voir les Popotes se taillader le visage, les Foulbés se suspendre au nez
une branche de corail, les dames ébriés se tailler leurs quenottes en
dents de scie, et les dames bobos s’insérer dans la lèvre inférieure un
lourd silex? Quant aux coiffures, on s’explique assez mal le goût des
élégantes de la Côte d’Ivoire pour la mode des têtes rases conservant çà
et là des ronds et des carrés, des losanges, des triangles de cheveux
évocateurs d’un tracé de jardin à la française. Et les tatouages!
Certaines beautés du Bénin sont littéralement sculptées sur tout le
corps de cicatrices saillantes ornementales. Le voilà bien, monsieur
Rodin, le moulage sur nature! Concluons en constatant que l’éternel
féminin est incommensurablement varié dans ses manifestations. Certes,
il est banal de déclarer que ce qui signifie beauté en Afrique devient
laideur chez nous et que chaque race conçoit l’image idéale de la femme
à sa manière. Pourtant, on éprouve quelque surprise à se dire qu’Hélène
et Cléopâtre, transportées dans toute la grâce de leur parure sur les
rivages du Niger, n’y auraient probablement recueilli aucun hommage.
CHAPITRE IX
DES FÊTES GALANTES.
Quoi! Tircis et Aminte au pays noir? Dorante et Chloris passés au jus de
réglisse et exécutant des pas de gavotte sous les cocotiers? Mon Dieu,
pas tout à fait, mais sous le brûlant soleil africain comme sous la
brise embaumée de Paphos, il est des heures douces où hommes et femmes
se rassemblent pour célébrer la vie, la joie et l’amour. En raison du
mouvement qu’elle s’y donne, c’est même à ces heures-là que s’épand le
plus largement dans l’air le parfum de la dame noire.
Parfois--oh! seulement chez les races supérieures--la fête n’est pas
sans ressembler à nos soirées bourgeoises de thé, musique et petits jeux
innocents. Il y a des moments où la tente en peau de chèvre d’un Targui
plantée en plein désert rappelle à s’y méprendre le salon d’un M.
Choufleury resté chez lui. Mais la composition des groupes d’invités est
infiniment plus pittoresque. Ils sont formés de guerriers de grande
allure, au visage couvert de ce voile noir qu’on appelle _litham_, de
femmes au teint d’ambre et d’or sous l’édifice de petites tresses raides
et luisantes, de jeunes filles aux longs yeux rieurs, au buste gracile
hardiment dénudé. Au milieu de l’assistance attentive se tient la
joueuse d’_amz’ad_, sorte de violon à une seule corde, ou bien encore la
personne chargée de deviner une énigme.
Car on joue aux énigmes, aux charades, qui sait? peut-être à «Trois
petits pâtés, ma chemise brûle» et à «Je vous passe mon corbillon, qu’y
met-on?» Un des passe-temps les plus goûtés est l’improvisation
obligatoire. Celui qu’on met sur la sellette doit immédiatement composer
et réciter des vers galants. Je sais bien peu de nos soireux parisiens
qui vaudraient un Targui à cet exercice. Une calebasse de lait circule,
remplaçant notre thé anodin, notre bénin tilleul, notre médicinale
camomille. Seulement, la société est autrement bien choisie que chez
nous, car, d’après une opinion des mieux fondée, ces Touareg sont tous
d’authentiques descendants des Croisés. Et l’on sait combien il est
devenu rare et difficile, même pour les maîtresses de maison les plus
aristocratiques, de recevoir chez soi des gens dont les aïeux ont été
aux Croisades!
Cette paradoxale réunion mondaine dans le désert s’appelle l’_ahal_.
Mais ce qui en fait le plus grand charme, c’est qu’il est permis d’y
flirter, ou plutôt d’y fleureter, car notre joli mot des cours d’amour
convient mieux à ces salons nomades que ce vocable britannique sec comme
un coup de raquette. Entre le Noir brutal et le Maure jaloux, le Targui
représente une nuance curieuse de sentiment et de galanterie. Il est
admis chez lui de s’empresser auprès d’une femme, même mariée, de
s’instituer son chevalier servant, d’attendre d’elle quelque menu
suffrage (le suffrage restreint). Naturellement, on ne s’en tient pas
toujours là, et parfois comme dans la suggestive toile qui fit pâmer
tant de sensitives à l’un des derniers salons, cela finit par un vertige
échevelé. Aucune contrainte n’opprime les charmes féminins. Quoique
musulmanes, les dames touareg vont le visage et souvent même le torse
découverts. Par un étrange revirement des rôles, ce sont les hommes qui
sont rigoureusement voilés. Le _litham_, qu’ils n’enlèvent jamais, ne
laisse voir que leurs ardentes prunelles d’aigle. Quelle cocasse
interversion de l’ordre des facteurs dans le célèbre vers de Coppée:
Oh! les premiers baisers à travers la voilette.
La légende raconte que ces rudes guerriers cachent ainsi leur figure
depuis un lointain jour d’opprobre où ils avaient fui devant leurs
ennemis. Une femme qui les rencontra arracha le voile qu’elles portaient
alors toutes et le lança en signe de mépris à la face de l’un des
fuyards. Depuis ce temps, tous les Touareg prennent le voile comme de
pieuses carmélites. Tout naturellement, leurs femmes en profitent
souvent pour porter la culotte.
Natures fières et décidées, elles ne rappellent en rien l’âme esclave de
la Noire. Elles exercent une véritable autorité dans la famille, et
parfois même dans les conseils de la tribu. Ah! ce n’est pas elles qui
se laisseraient couper la parole ou tout autre chose.
Les fêtes galantes des Noirs n’offrent pas le cachet imprévu de
distinction qu’on trouve dans l’_ahal_ des fils du Sahara. Elles se
résument en une bruyante manifestation chorégraphique à laquelle tout le
village prend part et qui ne varie guère des rives du Sénégal à celles
du Barh-el-Ghazal. C’est le tamtam, l’immuable et bien-aimé tamtam, père
des bonds formidables, des contorsions ahurissantes, des grimaces
hilarantes, des entrechats frénétiques. Pour Moussa et Fatou, pour Capo
et Alouba, il cumule nos joies européennes du bal, du théâtre, du
concert, du cercle, du café, du pâtissier et de la musique militaire sur
la place. Ajoutez à cela que souvent il constitue en même temps une
cérémonie religieuse ou la solennelle mise en scène d’une tradition.
_Le tamtam, c’est la synthèse de la vie nègre._
On peut dire qu’une société se traduit au naturel par sa danse favorite.
Un menuet évoque à merveille la pompe cérémonieuse et l’étiquette
raffinée du XVIIIe siècle. La valse nous révèle l’âme allemande
sentimentale et rêveuse. Dans le charleston, l’Amérique se retrouve
frappante avec son allure affairée, hâtive, tourbillonnante. Et devant
les déhanchements canailles de la «java», qui ne devinerait les mœurs si
spéciales des costauds et des gigolettes de Ménilmuche? Le tamtam n’est
pas un miroir moins fidèle du peuple noir. Allons en voir un,
voulez-vous?