--C’est les _moussos_ qui ont marié avec toubabs. Mauvais _moussos_,

moussié! Moi, y a fait _garbo_. Pourquoi y a fait _garbo_, moussié?

Parce qu’y a pas mari ni grand frère, ni personne pour donner

_dominiquer_. Moi, pour avoir argent, faut faire _garbo_. Autrement

_amoul_ (pas d’argent). Eux, les femmes qui ont marié avec toubabs, ils

ont argent, boubous, eau-Cologne, kolas et tout. Alors pourquoi ils vont

faire toc toc à la porte des autres toubabs pendant la sieste? Pourquoi

ils font _sigui_ (se couchent) dans leur case? Pourquoi ils font même

chose _garbo_? Après, quand moi viens faire toc toc, tout le monde ils

disent: «Fatimata, y a pas bon!» Alors moi _amoul dimanchi_ (pas de

cadeau). Moi y a foutue, moussié! Moi y a trouver gouverneur!

Ainsi, sous toutes les latitudes, c’est la même histoire. En Afrique

aussi bien qu’à Paris, chez les Noires comme chez les Blanches, la

professionnelle de l’amour poursuit de sa haine inextinguible la femme

mariée en qui elle voit une rivale heureuse, une concurrente odieusement

avantagée. A l’ombre des fromagers immenses et des dioubalés aux cheveux

fauves, on retrouve cette affirmation chère à nos impures: «Les femmes

mariées, c’est pire que les autres!» Rien de nouveau sous le grand

soleil. Quant à Fatimata, elle n’alla pas, comme bien on le pense,

demander audience au gouverneur. Elle prit un parti plus raisonnable, en

égayant de ses charmes la sieste de quelque célibataire qui avait

échappé, espérons-le, aux étreintes des perfides adultères.

Au pays noir, l’heure de la sieste, c’est l’heure du berger, d’un berger

qui n’a plus rien à garder, ni préjugés, ni répugnances, ni vêtements.

C’est le moment où chez l’Européen la bête prend sa revanche sur l’ange,

où le sentiment se tait, lardé et réduit au silence par les aiguillons

de la chair, où deux races oublient tout ce qui les sépare pour ne plus

voir que ce qui les rapproche. Il est une heure de l’après-midi. Une

chaleur étouffante tombe en nappes de plomb sur la terre calcinée. Au

dehors, pas un bruit, pas un mouvement, pas une ombre: une étonnante

impression de silence et d’immobilité sous une aveuglante lumière. Dans

sa case de _banco_ (boue séchée), bien close contre les ardeurs de la

fournaise, le colonial, étendu sur son lit Picot, somnole sans rêves.

Soudain, il entend gratter discrètement à sa porte.

--Qui est là?

Une voix de femme susurre imperceptiblement:

--C’est moi, Dado.

Ah! c’est Dado, la providence des siestes, Dado qui, chaque après-midi,

se glisse entre les cases des blancs, furtive, silencieuse et grave. Mon

Dieu, elle tombe bien!

--Entre! fait sans bouger le colonial.

Lentement, dans la pénombre de la case, elle retire son boubou, son

pagne. La voilà nue, statue de bronze à l’attitude nonchalante, ses

larges hanches ceintes de plusieurs rangées tintinnabulantes de gros

grains de verroterie. Toujours muette, elle s’insinue souplement sous la

moustiquaire. Et comme jadis pour les amours des dieux, une buée

blanche, aspect de la mousseline dans le demi-jour, dissimule

l’accouplement disparate du descendant de Japhet et de la fille de Cham.

D’aucuns ne peuvent s’empêcher de trouver cet accouplement anormal et

peu désirable. Il y a des Blancs qui éprouvent un éloignement invincible

à l’égard de la négresse. «Ce n’est pas une femme, vous disent-ils,

c’est une femelle.» Ceux-là sont, d’ailleurs, assez rares, et on ne les

rencontre que parmi les cérébraux et sentimentaux renforcés. La plupart

des coloniaux arrivent à s’abstraire suffisamment de leur mentalité

d’Européen pour accueillir bénévolement les visites de marchandes

d’amour à la face couleur de poix. Chez l’homme moderne, malgré la force

de la civilisation, de l’être moral, des préjugés, les instincts

demeurent encore plus puissants que les sentiments et les idées. Nous

résumerons cette importante observation dans la formule suivante:

_Avant d’être homme, on est mâle._

D’ailleurs la pauvre _garbo_ n’y met aucun amour-propre. Elle ne se vexe

nullement des refus et se garde bien d’insister. Elle passe chez vous à

la façon de l’employé du gaz qui vient voir si votre compteur marche

bien, ou de l’homme de chez Dufayel qui demande à toucher. Si vous la

renvoyez, elle n’en conserve pas moins le sourire, et viendra le

lendemain tâter encore le terrain. Si vous lui faites comprendre que

vous êtes las de ses charmes et que vous êtes assoiffé de nouveau, elle

partira de son pas de gazelle légère et silencieuse et reviendra

quelques minutes après, accompagnée d’une collègue qu’elle vous

recommandera chaleureusement.

--Y en a très bon mousso, moussié!

Puis elle ira attendre dans quelque coin ombreux à proximité de votre

case que vous ayez mené à bonne fin votre amoureuse entreprise. Car il

s’agit de toucher sa part sur les cent sous ou les trois francs dont

vous allez récompenser le zèle de la bailleuse de volupté qu’elle vient

de vous présenter. Au pays noir, c’est un usage consacré. Ces dames

dichotomisent à la façon de nos grands chirurgiens. Seulement, il y a

cette différence essentielle que ce n’est pas l’opérateur qui reçoit

l’argent, mais bien l’opérée.

Je vois que vous allez me demander: «A quelle race appartiennent plus

particulièrement les _garbos_?» A toutes, monsieur. Car aucune race ne

se peut prévaloir de l’honneur de fournir seule à l’homme ces

dispensatrices de plaisir qui font à la fois de leur corps un trottoir

roulant et une tirelire (tirelire que nous appellerons, si vous le

voulez bien, le tronc des riches). L’hétaïre vient de partout, fleurit

partout. Ne l’observons-nous point en Europe et ne pouvons-nous dire en

toute sûreté:

_Celle qui vend l’amour ne peut se rattacher qu’à un groupe ethnique:

l’humanité._

CHAPITRE VI

DES INTERMÉDIAIRES.

Est-ce parce que l’amour est aveugle? Il est d’expérience courante et

d’observation journalière qu’il lui faut un guide qui dirige ses pas

maladroits vers l’objet aimé, le mette en rapport avec lui, aplanisse

les difficultés de la route, et finalement le fasse toucher au but. En

amour comme en affaires, on ne peut que difficilement se passer

d’intermédiaire. Dans l’antiquité, cet intermédiaire était représenté

par la nourrice traditionnelle chargée du service des postes et

télégraphes entre sa jeune maîtresse et ses galants. En Espagne, c’est

la duègne. Dans le théâtre de Molière, ce sont les valets et les femmes

d’intrigue. Enfin, il existe un intermédiaire plus répandu et plus à la

portée de tout le monde, auquel on a donné le nom malsonnant

d’entremetteur. Et pourtant, ce nom est encore un euphémisme. Car,

lorsqu’il s’agit d’amours vénales, le personnage assez peu considéré

dont nous parlons est désigné dans l’opinion populaire par un terme

devant lequel ne reculent ni Rabelais ni Mathurin Régnier, mais que je

n’infligerai certes pas aux oreilles de mes lectrices. Qu’il me suffise

de dire que ce terme, emprunté au vocabulaire de la pisciculture,

exprime une profondeur vraiment sous-marine de mépris.

J’ai une réelle peine à constater qu’en pays nègre, c’est à cette classe

justement honnie et grossièrement baptisée qu’appartiennent les

intermédiaires d’amour. Ici, pas de nourrices, pas de confidents et,

d’une manière générale, pas de femmes pour tenir le rôle. D’où cette

première observation d’ordre général:

_Dans les amours d’Afrique, l’intermédiaire est toujours un homme._

Certainement cela est fâcheux pour la pudeur des belles défaillantes.

Mais on comprendra combien vite se calme cette pudeur, si l’on songe que

l’intermédiaire en question est généralement pour elles l’ami le plus

intime, auquel elles ne cachent rien de leurs équipées, qui les provoque

même et en tient un compte des mieux ordonné. Il est, d’ailleurs, d’une

discrétion exemplaire qui garantit expressément le succès de son

exploitation. Avec son profond instinct de dissimulation, ce Noir

comprend qu’en amour plus qu’ailleurs, la langue est la pire et la

meilleure des choses.

C’est le plus souvent un boy, votre propre boy.

Ce jeune domestique indigène est associé à toutes les manifestations de

la vie coloniale. Il tient tout à la fois du valet de chambre, du

blanchisseur, du cuisinier et du page. Il sert aussi, à l’occasion, à

distraire les hôtes de passage. Au temps de la conquête du Soudan, une

plaisanterie classique quand on traitait à table le camarade

nouvellement arrivé de France, consistait à appuyer du doigt sur le

nombril proéminent du boy occupé à servir, le torse nu, cependant qu’un

compère faisait adroitement résonner sous la table le sonnerie d’un

timbre. Il existe une autre mystification traditionnelle, toujours à

l’adresse du camarade fraîchement débarqué, et qui se pratique également

pendant les repas. L’un des convives lance une phrase remarquable par la

forme ou le fond, et le boy souligne alors d’un air entendu: «comme dit

M. de Tocqueville» ou «suivant la formule de Maurice Barrès». Tête du

nouveau camarade qui ne devine pas, d’abord, qu’on a seriné ces quelques

mots au candide serviteur, sans qu’il en ait compris plus qu’un

perroquet. Le boy, pour l’Européen dans la brousse, c’est le

nègre-tender, comme aurait dit le brave général Poilloüe de Saint-Mars.

Si vous ne savez pas toujours où il est, il sait, lui, où vous êtes et,

en quelque endroit que Vous vous teniez, il ne manque jamais de vous

retrouver à cette heure du soir où il doit vous apporter képi ou

chapeau, pour le troquer contre le casque devenu inutile. C’est là une

de ses sacramentelles attributions.

Héritier imprévu de Scapin, ce ténébreux valet de brousse en assume de

plus délicates, notamment celle de procurer à son maître et aux amis de

son maître des _moussos_ de choix. Généralement, il ne s’en tire pas

trop mal, car le bon boy est, par essence, un malin, un débrouillard, un

qui _connaît manière_, comme on dit là-bas. Grand coureur de tamtams,

plus don Juan encore que Leporello, il peut se vanter d’immenses

relations dans le monde féminin. Toutes les cases indigènes lui sont

connues et ouvertes. Partout, il fait figure d’ami, d’autorité, de

protecteur. Aussi vous pouvez jeter votre dévolu où bon vous semble.

--Boy, tu connais cette _mousso_?

Infailliblement et même s’il n’en a pas la moindre idée, il vous

répondra sans broncher.

--Moi y a bien connaître.

Car le Noir connaît tout ce qu’on lui demande. Il ne consentira jamais à

rester court devant une question. Et le voilà parti au village, après

avoir revêtu celle de ses tenues de sortie qui lui vaut le plus de

considération: casque usé provenant de vos largesses, tunique d’officier

anglais achetée au marché en un jour d’opulence, vieux pantalon kaki,

épave de votre garde-robe. Les souliers et la canne achèvent d’en faire

un personnage.

Une heure et demie après,--car il prend son temps,--vous le voyez

revenir escorté d’une négresse au dandinement paresseux, fier comme s’il

venait de faire une conquête. De honte, il n’en éprouve trace. Car dans

le pays le rôle dont il s’acquitte n’est nullement déshonorant, tout

comme le métier de _garbo_. Le boy fait son travail, et voilà tout.

C’est tout juste s’il ne demande pas que son maître mentionne ces

services si particulièrement spéciaux sur le certificat qu’il lui

remettra au moment de rentrer en France. Regardez avec quel air sérieux

d’autorité, de composition, il marche à côté de celle que vous allez

honorer de vos faveurs. On dirait d’un garde municipal conduisant une

prévenue de luxe à l’audience. Mais tout à coup vous poussez un cri de

surprise:

--Qu’est-ce que c’est que cette _mousso_?

Ce n’est pas du tout ce que vous avez demandé. Le boy essaye de

s’expliquer, patauge, finalement laisse passer l’orage sans souffler

mot. Il a tout bonnement amené une amie à lui, une associée avec qui il

est entendu qu’il partage le _dimanchi_ espéré de votre générosité.

Toujours la dichotomie! Si vous persistez dans votre colère, il ira vous

cueillir d’autres fleurs d’ombre, et jusqu’à ce que vous soyez

satisfait, il vous les amènera à domicile. Car c’est un des grands

avantages de l’amour africain de se porter toujours à domicile.

La galanterie y est à forme ambulante.

_En Europe, on court après l’amour; en Afrique, on l’attend dans son

lit._

Le boy réalise ainsi de petits bénéfices d’occasion qu’il ajoute à ses

revenus ordinaires. Grâce à eux, il s’offrira les emplettes dont il

rêve: un accordéon, un jeu de loto, une trompe de bicyclette. On le

verra trôner au restaurant pour Noirs qu’un industriel avisé a eu l’idée

de monter et qui ne reste ouvert que les huit premiers jours du mois,

parce que le reste du temps la clientèle n’a plus le sou. Il y déjeunera

somptueusement pour 3 fr. 75, avec une serviette, s’il vous plaît. Il

criera d’un ton impérieux:

--La suite!

Et il tancera d’importance le boy qui le sert:

--Veux-tu te dépêcher, Moussa, sale nègre!

Ah! il est bon d’avoir des amies!

A défaut de boy, l’amateur de beauté noire s’adressera au garde de

cercle. Celui-ci n’est pas, comme vous pourriez le croire, un chasseur

de club élégant, mais bien une sorte de gendarme indigène. A cheval sur

la discipline, il est prêt à toutes les consignes. Mais il y met un peu

trop de brutalité. Il racole les _moussos_ à la façon d’un sergent

recruteur et les ramène tremblantes comme des brebis qu’on pousse à

l’abattoir. Et puis, il est plus gêné par les scrupules que le boy. Il

lui arrive de se retrancher derrière la dignité de sa fonction. Les

épithètes malsonnantes l’inquiètent. Un jour, j’en entendis un déclarer

imperturbablement:

--Femme à moi _garbo_, mais moi pas...

Et il prononça un mot qui nous rappela une espèce connue de groseilles.

Dans les villes, dans certaines villes tout au moins, la police assure

un service de ravitaillement et de croisement sélectionné qui est

au-dessus de tout éloge. Son personnel pratique méthodiquement la

recherche de la femme, mais ce n’est pas à des fins judiciaires. Il tire

un heureux parti de cette recherche de la femme, mais c’est en la

combinant avec le principe moderne de la commission. Que voulez-vous? le

gouvernement paye mal. Le voyageur qui arrive dans une de ces cités

privilégiées et qui veut s’y créer des relations aussi intimes que

rapides n’a pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Qu’il aille

trouver le commissaire de police nègre ou l’un de ses agents et qu’il

fasse miroiter aux gros yeux ronds de ce _coloured_ fonctionnaire un

modeste backchich de vingt sous. Aussitôt, les gros yeux se ferment

lentement, pour vous montrer qu’on a compris. Et une heure après,

l’agent vous apparaît sous un jour enchanteur nouveau jusqu’au paradoxe,

en vous servant galamment à domicile une Aphrodite qu’on dirait éclose

de l’écume de goudron. Le plus beau, c’est que les livraisons sont

garanties. Votre Vénus est sans risque. Vive la police, monsieur!

Et quelle plaisante opposition, s’il vous plaît?

_Chez les Blancs, la police persécute Les impures. Chez les Nègres, elle

les protège._

Ah! monsieur le Préfet de police, quelle popularité serait la vôtre si

vous empruntiez aux régions tropicales ce bienfaisant système! Quel

concert d’éloges chez les hygiénistes! Quels remerciements des pères et

mères de famille! Quel enthousiasme dans la population tout entière! Du

coup, vos agents se trouveraient relevés dans l’opinion. On ne leur

crierait plus: «Mort aux vaches!» mais «Bravo toro!» comme dans les

corridas grisées de sympathie passionnée. L’âge d’or remplacerait l’âge

du mercure. Et personne n’oserait dire que l’agent ne fait pas le

bonheur.

Arrivons à la dernière catégorie d’intermédiaires: les amateurs. On en

trouve à foison dans le monde noir, d’abord parce que le client invite à

la paresse et ensuite parce que la femme a conservé une nature d’esclave

qui la dispose à subir le joug et les exigences du premier venu. Nos

gentlemen en casquette des boulevards extérieurs trouveraient là un

recrutement merveilleux! C’est avec tous les regrets d’un cœur voué à

l’admiration de l’autre sexe que je trace cet aphorisme:

_On a pu supprimer la traite des Noirs. On n’empêchera jamais la traite

des Noires._

Ce qu’un nègre murmure dans les rues ensoleillées à l’oreille de

l’Européen dépasse en crudité et en cynisme les propositions les plus

graveleuses du Napolitain au voyageur. Il met à votre entière

disposition sa sœur, sa fille, sa femme, et autre chose aussi que je

n’ose vous dire. J’en ai même entendu un offrir «madame toubab». Une

Blanche, rien que ça!

Tombouctou est par excellente le centre où fleurit ce genre d’individus

qu’afin de ne pas user de terme incongru, nous dénommerons les hommes de

communication. Si nous empruntons cette expression au langage du service

en campagne, c’est qu’à Tombouctou, ceux dont nous parlons ont adopté

une organisation et une hiérarchie toutes militaires. C’est une

reproduction fortuite mais exacte de l’Armée du salut. Le nouveau venu

qui flâne sur un des marchés de la perle du Soudan ou aux environs de la

mosquée de Djingerey-ber se voit immanquablement accosté par un éphèbe

long et grêle qui lui débite cette phrase stupéfiante:

--Moi y a bien connaître _mousso_, moussié. Moi caporal...

Et il ajoute le mot que nous prenons si fort le soin d’éviter. Un

instant après, nouvel éphèbe, nouvelles offres, nouvel étalage de grade:

--Moi sergent...

S’il ne quitte la place, le voyageur verra arriver à leur tour le

lieutenant et le capitaine, le plus gros bonnet de la corporation. En

raison du grade supérieur et incontesté de celui-ci, c’est à lui que le

nouveau venu donnera la préférence. Les jeunes hommes de communication

de Tombouctou procèdent tous de la même manière. Ils amènent, le soir, à

leur client de rencontre, une femme sonraï généralement et à dessein peu

désirable. Le toubab se récrie, déclare qu’il lui faut mieux que ça et

renvoie la négresse. Mais l’éphèbe demeure et déclare sans l’ombre

d’embarras:

--Tu sais, moussié, moi y a même chose femme.

Les hommes de communication de ce pays donnent à leurs collègues

parisiens un admirable exemple non seulement d’organisation

hiérarchisée, mais d’étroite solidarité. Durant mon séjour à Tombouctou,

le commandant de région fit empoigner et mettre à l’ombre une dizaine de

ces stipendiés de l’amour. Le lendemain, deux troupes de leurs collègues

se promenaient par la ville, l’allure agressive, la mine indignée. Ils

avaient arboré des bonnets blancs sur lesquels on lisait, pour l’une des

troupes: _Je m’en fous!_ et pour l’autre: _Ça m’est égal!_ Énergiquement

appréhendés par les tirailleurs, les «Je m’en fous!» furent parqués au

fort Bonnier, qui avait besoin de sérieux travaux de terrassement.

Disciples inconscients des citoyens Pataud et Bousquet, les «Ça m’est

égal» réclamèrent leur part dans le sort cruel infligé à leurs

camarades. On les envoya piocher la terre du fort Hugueny. Afin

d’empêcher les captifs de prendre la poudre d’escampette, le commandant

les fit mettre nus comme la Vérité. Mais le cadi vint réclamer au nom

des convenances. Car la nudité n’est permise qu’aux _bilakoros_ (enfants

non circoncis) et il y a un âge canonique où le noir est tenu par le

Coran d’aller vêtu. S’inclinant devant la pudeur mahométane, le

commandant accorda une légère bande de toile.

Soyez sûrs que la leçon, pour être bonne, ne découragea pas les

adolescents pervers qui ont élevé le proxénétisme à la hauteur d’une

institution. Leur aplomb est incommensurable. Les offres les plus

abracadabrantes sortent de leurs lèvres noires comme le péché. Je me

souviens que l’un d’eux vint carrément et à voix haute nous faire des

propositions qu’il jugeait particulièrement alléchantes, un jour que je

passais avec un fonctionnaire et sa jeune femme. Rebuté et quelque peu

bousculé par nous, le vaurien ne perdit pas espoir de réussir, et se

tournant vers notre compagne, il lui demanda, tout un infini de candeur

dans ses yeux blancs:

--Et toi, madame, veux-tu un artilleur?

Un artilleur? Pourquoi un artilleur plutôt qu’un fantassin? Mystère et

prestige des armes spéciales!

CHAPITRE VII

DES ARTIFICES.

Vous connaissez la mésaventure de Jean-Jacques avec la Zulietta. Vous

savez comment ce piètre amoureux offensa par omission la courtisane

vénitienne. Hélas! cette abstention forcée fait en tous pays bien des

déçues. Sous toutes les latitudes, l’amour peut perdre la parole

momentanément ou pour toujours. En Afrique, comme ailleurs, il y a des

âges où le rôle de coq expose à des déboires. Même la menace pèse plus

lourdement sur le nègre, car au jeu d’amour un Blanc vaut plusieurs

Noirs. Mais le nègre accepte difficilement sa déchéance. Il tient à

continuer. Et c’est alors qu’il fait appel aux artifices, qu’il demande

aux adjuvants de toutes espèces de lui rendre sa voix et le paradis

perdus.

J’ai déjà dit à quelle extraordinaire consommation de noix de kola se

livrent les indigènes de l’Ouest africain. C’est le stimulant le plus

connu, le plus répandu, le plus populaire. Sur cinq Noirs que vous

rencontrez, quatre mâchonnent lentement le fruit accélérateur, le regard

indolent noyé d’extase paisible. Pas de cadeaux, pas de cérémonies,

d’actes importants de la vie sans kola. Pour contracter mariage, kola.

Pour offrir dans un palabre, kola. Pour donner en pourboire, kola. C’est

un érotisme tranquille et familial présidant à l’existence journalière

sous la forme d’une friandise. C’est aussi un sujet inépuisable

d’allusions et de plaisanteries.

Sur les marchés, où une foule nonchalante stationne autour de corbeilles

pleines de petites choses blanches, rouges, noires, brunes, les visages

d’encre des vendeuses accroupies sourient de tout le blanc de leurs yeux

et de leurs dents, tandis qu’elles interpellent fort impudiquement

l’Européen qui passe.

--Moussié, y en manger bon kola. Madame à toi y en aura content.

Mais voilà qu’un jour d’infortune le kola perd son effet régénérateur.

Fort dépité, le Noir s’aperçoit qu’il lui faut une aide plus énergique

pour sonner avec assurance la diane de l’amour. Alors, il se rend, la

mine basse, chez le _souhaha_ (sorcier), à qui il expose sa réserve

involontaire et son désir de se voir rappeler à l’activité. Un sorcier

ne se trouve jamais plus à court qu’un médecin. Celui-là ordonnera

inévitablement l’emploi souverain du gris-gris. Le gris-gris est une

sorte d’amulette contenue dans un minuscule sachet de cuir le plus

souvent attaché par un long cordon autour du cou et retombant sur

l’abdomen. Chez les marabouts, sorciers et féticheurs, on peut se

procurer moyennant finance tout un stock de gris-gris contre la maladie,

les coups de fusil, la mort du bétail ou la stérilité des femmes, au

choix de l’acheteur. Celui qui nous occupe ici, le gris-gris contre la

fuite des capacités amoureuses, se présente généralement sous la forme

d’un corps dur: pierre d’une certaine forme, tige de bois ou de fer

douée d’un pouvoir surnaturel à la suite de consécrations, de prières,

de récitations du Coran. Muni de son précieux talisman, notre consulteur

de sorcier s’en va tout ragaillardi, tout pénétré d’espérance. Mahomet

n’a-t-il pas promis la résurrection au croyant fidèle? Et ce qu’il

attend de la mansuétude divine, lui, le pauvre déshérité d’amour, n’est

qu’une petite résurrection toute partielle.

MAXIME A MÉDITER.--_C’est toujours des puissances d’en haut que la

créature en détresse attend son relèvement._

Le parfum de la Dame Noire · 第 2 / 9 段