1º _La passivité du sujet_.--La Noire est complètement dépou

LOUIS SONOLET

LE PARFUM

DE

LA DAME NOIRE

PHYSIOLOGIE HUMORISTIQUE DE L’AMOUR AFRICAIN

Publiée d’après le manuscrit original de

PAUL BOURGETTE

LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, Bd Saint-Michel, 78--PARIS

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Copyright by La Renaissance du Livre, Paris 1911.

A

MES BONS CAMARADES

D’AFRIQUE OCCIDENTALE

Hommage d’un hôte reconnaissant,

L. S.

LE PARFUM DE LA DAME NOIRE

NÉCESSAIRE INTRODUCTION

COMMENT JE RENCONTRAI PAUL BOURGETTE.

Chacun sait que l’Afrique occidentale est un pays chaud. Je le

constatais une fois de plus par une journée de marche en Haute-Guinée,

sur les bords du Tinkisso. Foulant entre les verdures basses la terre

d’un sentier semé de roches, mes porteurs s’égrenaient en une longue

théorie déguenillée et silencieuse, tandis qu’Adda, ma femme noire, se

prélassait dans un hamac porté par quatre vigoureux Malinkés. Autour de

nous, la brousse s’étendait discrète et comme morte. Mais, en arrivant

dans un fond bien protégé contre les ardeurs du soleil, nous aperçûmes,

à l’ombre d’un grand fromager, une case isolée et d’aspect aussi

confortable que permet de l’espérer, en pays nègre, la relativité de cet

adjectif. Je fus assez surpris de voir un Blanc sortir de cette case et

s’avancer vers nous, car nulle présence d’Européen ne m’avait été

signalée dans le pays.

Il avait cet aspect qui nous moule tous là-bas d’après un type unique, à

la façon des gaufres: casque colonial, complet kaki copieusement usagé,

barbe inculte. Son regard nous fixait, plein d’acuité scrutatrice. Ce

solitaire se présenta avec l’aisance familière accoutumée en pareil cas:

--Paul Bourgette, prospecteur.

Le prospecteur est un personnage assez répandu dans ces régions qui

joignent à la fertilité de leur sol des richesses minières dont la

plupart restent encore à découvrir. Cette découverte est confiée à

l’homme avisé et subtil qu’est le prospecteur. L’action qu’il y dépense

est infiniment plus rémunératrice que toutes celles dont ses rapports

amènent l’émission. Je fis, comme on pense, excellent accueil à M.

Bourgette. Il m’invita à déjeuner, et ce fut en déchiquetant un quartier

de biche que je perçus de sa bouche des détails sensationnels sur son

étrange personnalité.

Je lui avais demandé:

--Quelle prospection faites-vous?

On juge de mon ahurissement quand il me répliqua sans broncher:

--La prospection des femmes.

Il savoura quelques instants la jouissance que lui procuraient mes yeux

arrondis et mes lèvres en hiatus, puis il entra dans la voie des

explications.

--Par prospection des femmes, dit-il, j’entends leur étude méthodique,

leur observation patiente, leur analyse sagace. Tel que vous me voyez,

mon cher camarade, je suis né avec une vocation: celle de la psychologie

féminine et des expériences de cœur. J’aurais pu être Claude Larcher ou

Priola. Il m’eût admirablement convenu de disséquer des âmes de

maîtresses du meilleur monde, comme ce Paul Bourget dont mon nom semble

un diminutif sans prétention. Mais une telle carrière n’est pas à la

portée de n’importe qui. Ma famille, mon cher camarade, était pauvre,

et, pour ma part, je n’ai jamais pu voir dans l’argent qu’une chose

qu’on dépense et non qu’on gagne. Or, l’amour est le plus coûteux de

tous les sports. S’il prend tout le temps d’un homme, il est

indispensable que celui-ci ait des rentes. Supposez don Juan venant au

monde sans fortune: nous n’aurions certainement pas eu les «mille et

trois». D’un côté, je suis sincère. Je n’aurais pour rien au monde étalé

dans un livre des cœurs de Parisiennes élégantes sans les avoir tenus

pantelants sous mon scalpel. Rien ne me répugne davantage que le procédé

de M. Pierre Wolf qui confère à ses ingénues bourgeoises, faute de

documents, des sentiments de filles de brasserie. Alors, puisque je

n’étais pas reçu chez les duchesses et que je ne pouvais m’offrir le

luxe d’une carrière sentimentale à Paris, comment faire?

--Oui, répétai-je, comment faire?

--Me transplanter tout bonnement et plonger mes racines en pleine

nature, loin de la vie raffinée et coûteuse. Des terres neuves venaient

de s’ouvrir en Afrique occidentale. On pouvait y vivre pour presque rien

d’une saine existence primitive. Ce terrain n’en valait-il pas un autre

pour mes expériences? L’amour chez nous est devenu une denrée rare et

quintessenciée, qui se distribue de façon avare: chez les Noirs, il

coule à pleins bords pour tous. C’était donc là qu’il me fallait aller.

Je suis parti, et voilà deux ans que je poursuis ma prospection, à la

façon d’un nomade. Je vis comme les peuples pasteurs. N’est-ce pas un

excellent moyen de faire renaître sans cesse l’heure du berger? J’ai

parcouru ainsi le Sénégal, le Soudan, le Dahomey, la Côte d’Ivoire et

bien d’autres pays encore.

--Cette manière toute spéciale de voyager ne vous fatigue pas?

--Au contraire. Les arrêts fréquents et toujours agréables me font

trouver plus court le chemin.

--Mais n’est-ce point monotone à la longue, ces expériences?

--Pas pour un observateur, ni pour un véritable chercheur de nouveauté.

Sous une apparence plus simple, plus naïve et plus crue, c’est bien la

même chose qu’en Europe, allez. J’ai là un manuscrit où j’ai consigné un

certain nombre de principes généraux, d’axiomes, d’anecdotes typiques,

de souvenirs personnels ou rapportés par d’autres, de faits cliniques,

comme dit doctement M. Paul Bourget. Seulement, moi, ma clinique est

gaie, et ce ne sont pas précisément des malades qu’il y a dans les lits.

Eh bien, la conclusion de mes travaux est celle-ci: ce que nous trouvons

d’étrange ou d’abracadabrant dans l’amour africain n’est que l’embryon,

admirablement instructif et explicatif, de ce qui se passe chez nous.

Sous tant de conceptions barbares et effarantes, ce sont nos sentiments

et nos idées que nous retrouvons à l’état brut. C’est comme un schéma

d’humanité.

--Pouvez-vous me donner connaissance de ce manuscrit?

L’étrange prospecteur fit la moue.

--Non, dit-il enfin, il vaut mieux tenir ces choses-là secrètes tant

qu’elles ne sont pas publiées.

J’étais assez vexé de ce manque de confiance. A ce moment même, Adda,

mon épouse au teint de nuit, fit son entrée dans la case et adressa à

mon hôte son plus gracieux sourire. Il l’enveloppa d’un regard

approbateur.

--Vous avez une belle _mousso_, me dit-il. De quelle race est-elle?

--Sarrakholé, fis-je.

Il bondit, puis leva les bras au ciel, dans un état d’agitation

extraordinaire.

--Une Sarrakholé! s’écria-t-il. La seule race que je n’ai pas

expérimentée! Oui, mon cher camarade, malgré tous mes efforts, je n’ai

jamais pu rencontrer de femme sarrakholé. Sur ce sujet-là, je n’en sais

pas plus que les autres, et assurément beaucoup moins que vous. Et je

serais si heureux de combler cette lacune humiliante! Une Sarrakholé!

Voilà donc enfin une Sarrakholé!

Durant toute l’heure que je passai encore auprès de lui, le galant

prospecteur me parut nerveux, préoccupé, troublé. Enfin, quand il me vit

sur le point de plier bagage, il me déclara tout net:

--Vous savez de quels sacrifices un collectionneur est capable pour se

procurer la pièce qui lui manque. Eh bien! je suis ce collectionneur.

Laissez-moi votre Sarrakholé et je vous donne en échange mon manuscrit

dont vous ferez ce que voudrez.

Je commençais à me lasser d’Adda, qui s’était mise depuis quelque temps

à fumer la pipe avec exagération, s’obstinait à fourrer de l’huile rance

dans son couscous et avait contracté la fâcheuse habitude de se graisser

les cheveux au beurre de karité, la brousse ne lui fournissant pas

d’autre onguent pour sa toilette. J’acceptai donc le marché qui m’était

proposé, et voilà comment il m’est permis d’offrir aujourd’hui au public

_le Parfum de la dame noire_.

CHAPITRE PREMIER

DE L’AMOUR.

AXIOME.--_Chez les Noirs, l’amour n’est pas un sentiment. Ce n’est

qu’une fonction._

Oui, si étrange que cela puisse paraître, le nègre du Soudan ou du

Dahomey ignore l’amour passion comme l’amour goût. Les inclinations

venues du cœur ou de la tête lui sont aussi étrangères que l’usage du

rince-bouche et des formes pour la chaussure. Dans les tamtams, ces bals

noirs, on ne flirte pas, on ne se fait pas la cour, à l’instar de nos

bals blancs. Jamais vous ne verrez un Bambara prodiguer à sa _mousso_

ces mots qui sont un des plus suaves miels de l’existence: «Ma chérie,

mon aimée, mon adorée, mon coco.» Le Noir prend femme comme il achète un

cheval. Ce sont exclusivement des considérations d’ordre économique qui

le guident dans son choix. (Pas mal de Blancs, d’ailleurs, sont nègres

en ce point.) Il suppute soigneusement les frais à exposer--car il lui

faut payer une dot. Il examine les avantages à retirer de l’affaire.

Celle qu’il convoite sera-t-elle assez robuste pour exécuter tous les

travaux domestiques qu’il va lui imposer? A-t-elle de beaux _boubous_

(vêtements de corps) et des bijoux d’or en quantité satisfaisante? Mais

surtout, oh! surtout, lui donnera-t-elle beaucoup d’enfants? Car, loin

de représenter une source de dépenses, l’enfant est considéré là-bas

comme un capital, le seul vraiment productif. Un négrillon s’estime à la

façon d’un veau ou d’un agneau, mais beaucoup plus cher. Du haut du

ciel, ta demeure dernière, monsieur Piot, tu dois être content! En

France, l’amour se refuse à engendrer. Dans la France noire, il n’existe

que pour ça, et, comme disait Napoléon à Mme de Staël: «La femme la plus

considérée est celle qui fait le plus d’enfants.»

Il arrive pourtant qu’avec son incommensurable vanité, le Noir se laisse

influencer par l’éclat de certaines femmes, surtout de celles qui sont à

peu près hors de sa portée: les Blanches. Un jour, je vis mon boy fidèle

Sidi Coulibali plongé dans la muette contemplation d’un catalogue de la

Samaritaine. Il ne pouvait détacher ses yeux d’une des vignettes

réclame: une jeune personne à la ligne svelte, aux yeux largement

fendus, qui arborait un complet-tailleur d’été, dernière création de la

maison. Au-dessous de l’image, le prix s’étalait en chiffres d’imposant

format: 39 fr. 95. De son doigt cirageux, mon brave nègre me montra ces

chiffres.

--Alors, fit-il tout songeur, y en a moyen dans ton pays avoir beau

femme bien habillée comme ça pour 39 francs?

--Parfaitement.

--Moi faire venir un tout de suite.

--Oh! tu sais, avec l’emballage, le transport, tu en auras au moins pour

deux cents francs.

--Alors, moussié, moi y a pas acheter. Moi y marier avec femme noire.

D’où vient cette absence de sentiment dans l’amour tel qu’on le pratique

dans ces pays de soleil?

Tout simplement du degré rudimentaire de civilisation et de la trop

grande distance entre la condition de l’homme et celle de la femme.

L’amour sentimental constitue un raffinement, un progrès des mœurs, une

humanité supérieure. C’est ainsi un échange délicieux, impossible entre

un maître omnipotent et une créature passive qu’on traite depuis des

siècles en esclave et en bête de somme. Privé de tout l’adorable

superflu de l’amour, le fils de Cham en est réduit au grossier

nécessaire, à ce qu’on nous permettra d’appeler l’amour geste.

Mais, sans doute par un juste système de compensation, chez lui, le

geste en question--ce geste auguste de semeur--se produit pendant une

durée prolongée tout à fait anormale pour nous autres, Blancs. Au joyeux

nègre qui entonne, le soir, la voluptueuse complainte, il arrive de

s’endormir dans son agréable situation et d’attendre jusqu’au réveil du

matin le triomphant épanouissement final.

Infériorité ou avantage?

Je laisse ce point délicat à l’appréciation de mes lectrices. Ce qui est

certain, c’est que, du Sénégal au golfe du Bénin, on se livre à une

prodigieuse consommation de stimulants. Hommes et femmes mâchonnent

toute la journée des noix de kola auxquelles ils attachent un grand

pouvoir aphrodisiaque. Ces «kolas» constituent dans toute l’Afrique

occidentale le cadeau par excellence, cadeau aussi agréable à donner

qu’à recevoir, puisqu’on se permet ainsi l’aumône d’un peu d’amour.

COROLLAIRE.--_Chez les peuples civilisés, l’amour s’exprime d’abord par

des mots. Le Noir, lui, n’en connaît que les gestes._

Ainsi, quand une jeune fille nous plaît, nous le lui apprenons par des

mots choisis, éloquents, persuasifs. Cela s’appelle une déclaration. Un

Bambara ou un Agni se fait comprendre de façon bien plus rapide et bien

plus directe. Il va droit au but et met, de but en blanc, mais en Noire,

le doigt sur les points visés. Pour lui, la chanson d’amour devient une

chanson de geste, ce qui ne veut pas dire qu’il accomplisse chaque fois

des exploits de paladin. Au fond, ces primitifs nous donnent une

excellente leçon de modernisme par l’économie de temps à laquelle ils

arrivent. La fin n’est-elle pas identiquement la même? Toute parole

d’amour qui ne conduit pas au geste correspondant n’est que leurre et

vanité, de même que tout bonheur que la main n’atteint pas n’est qu’un

rêve. Alors, pourquoi n’en pas éviter la dépense? Chacune sait,

d’ailleurs, que, dans ce domaine éminemment privé, il y a des silences

et des soupirs qui valent toutes les conversations. C’est absolument

l’avis des séducteurs noirs qui, sans s’attarder à la cour, passent de

suite au jardin et commencent aussitôt leur cueillette.

Peut-on formellement dire cependant que le sentiment est toujours et

inévitablement absent des tendresses noires? Ce serait excessif. Comme

une seule fleur pique parfois son éclat de pourpre ou d’or parmi des

lieues carrées de brousse, on voit paraître de loin en loin, parmi ces

humanités rudes et grossières, un élan passionné, une abdication de

l’être pour un autre être, qui paraissent ressembler beaucoup à ce que

nous nommons l’amour. Des amants meurent l’un pour l’autre. Des femmes

se sacrifient à leur mari. (Ajoutons de suite que le contraire ne s’est

jamais produit.) Mais ce sont là des faits assez rares pour être

immédiatement consacrés par la légende et transmis de génération en

génération. Ces héros étonnent d’ailleurs plus qu’ils n’enthousiasment.

L’opinion publique se prononce contre eux et les considère comme fous ou

dangereux. Ils restent comme de mauvais exemples.

Et puis, ce que nous sommes tentés de prendre pour une manifestation de

l’amour n’est la plupart du temps que de la soumission poussée au

paroxysme du dévouement d’esclave. Ce n’est pas pour l’époux bien-aimé

que la pauvre dame noire se sacrifie, c’est pour le maître. Au fond de

l’idylle nègre, il y a toujours plus ou moins la domination du mâle.

A l’appui de l’aptitude de ces enfants du soleil à l’amour passion, on

pourrait citer l’histoire de ce sergent de tirailleurs sénégalais qui

s’éprit d’une jeune Ouolof atteinte de la maladie du sommeil et soignée

au village de ségrégation de Saint-Louis. La belle jouissant d’une

certaine liberté, ils se voyaient tous les jours et échangeaient

évidemment mieux que des promesses. Un jour, le militaire fut désigné

pour Konakry, et sa conquête, oubliant son mal, sa famille et la

consigne du _docquetor_, s’embarqua subrepticement sur le même navire

que son amant, en se glissant dans la cale à la façon d’une couleuvre.

On la découvrit avant le départ, et ce fut fort heureux, car peut-être

la maladie du sommeil est-elle contagieuse et l’on frémit à l’idée d’une

troupe de braves soldats au service de la France terrassés en face de

l’ennemi par un funeste Morphée. Des personnes à l’imagination lyrique

ont vu dans cette aventure touchante une réédition de celle de la Belle

au bois dormant avec le Prince charmant, de la Walkyrie avec Siegfried.

C’est faire trop d’honneur à ces modestes héros. Tout s’explique par

l’autorité masculine et le prestige de l’uniforme. Le reste n’est que

conte à nous faire nous-mêmes dormir debout.

A notre contact journalier, le Noir arrivera-t-il à une conception de

l’amour voisine de la nôtre? Peut-être vaut-il mieux ne pas le lui

souhaiter. Dès maintenant, en singes expérimentés, de malins indigènes

vivant dans l’entourage des Européens se donnent volontiers de grands

airs de sentiment, mais c’est généralement pour en tirer bénéfice. Un

jeune administrateur reçut dernièrement de son boy une lettre éplorée

lui demandant deux cents francs pour épouser la beauté noire de ses

pensées.

«Si toi pas donner, suppliait l’amoureux, moi y en a chagrin beaucoup,

moi y en a mourir.»

Apitoyé, le fonctionnaire donna les deux billets bleus. Le lendemain,

trois officiers, cinq fonctionnaires civils et quatre commerçants

recevaient de leur boy un message identique. Inutile de dire qu’ils ne

se laissèrent pas faire et que l’organisateur du coup fut mis à la

porte. Mais l’histoire n’est-elle pas d’une jolie philosophie? Elle

prouve que les peuples vaincus et domestiqués par nous ont beau

s’incliner devant le brutal étalage de notre force, ils n’en prennent

pas moins leur revanche en exploitant nos bons sentiments qu’ils

considèrent comme des faiblesses.

CHAPITRE II

DES FEMMES.

OBSERVATION FONDAMENTALE.--_La femme noire ne sait ni se refuser ni se

faire désirer. Elle ignore en amour la coquetterie._

Si l’amour en Afrique occidentale est totalement dépourvu de fantaisie,

c’est en grande partie en raison de l’inaptitude des femmes à l’exercer

dans toute sa plénitude. Mais avant de chercher la raison de cette

infériorité, il convient de citer celles des femmes habitant le pays qui

sauvent les bonnes traditions chères à Vénus. Il y en a trois catégories

faciles à distinguer par la couleur: 1º les femmes blanches; 2º les

femmes bleues; 3º les femmes oranges.

1º _Les femmes blanches_.--Ce sont les Européennes, les vaillantes

exportatrices d’amour, qui apportent sur les marchés tropicaux leur

stock inépuisable de caresses expérimentées et qui remplissent, grâce à

la prodigalité cigalière des coloniaux, plusieurs bas de laine ou de

soie, suivant la richesse de leur garde-robe. On les rencontre

généralement dans les villes de la côte, à Dakar, à Saint-Louis, à

Konakry, à Porto-Novo, parfois dans l’intérieur, à Kayes ou à Bamako. On

en a vu même faire la brousse, comme leurs sœurs parisiennes font le

trottoir. De simples péripatéticiennes qu’elles étaient, elles se sont

élevées au rôle émouvant de globe-trotteuses.

L’une d’elle me raconta un jour avec fierté qu’elle avait rendu les plus

grands services à la colonisation.

--Avec mon petit lieutenant, disait-elle, j’ai été jusque chez les

Bakoués, de terribles cannibales de la Côte d’Ivoire. Eh bien, c’est en

me voyant qu’ils ont compris pour la première fois que les _toubabs_

(blancs) avaient des femmes comme eux et que ce n’étaient pas de mauvais

génies venus pour leur enlever les leurs. Tout de suite, on s’en est

fait des amis. Je jouissais d’une popularité extraordinaire dans le

pays. Les indigènes faisaient des lieues et des lieues et se munissaient

de présents pour venir me contempler. Ce sont les plus beaux succès de

ma carrière. Les maris disaient à leurs femmes: «Si toi y a faire bon

couscous, moi y a mener voir Mme Toubab du lieutenant.»

Qu’eût pensé M. Jaurès de ce nouveau moyen de pénétration pacifique?

Ces hardies pionnières du baiser ont eu généralement une existence assez

agitée. Elles ont connu les rudes travaux dans les ports, les villes

cosmopolites, à Marseille, Anvers, New-York, et même à Tanger et

Casablanca. Elles restent beaucoup chez elles et reçoivent énormément.

La position horizontale est si naturelle aux colonies! Certaines

chantent dans des cafés-concerts d’architecture et d’installation plutôt

simplettes. D’autres se contentent de faire chanter leurs adorateurs

imprudents.

A ces talents professionnels éprouvés, il faut joindre quelques talents

d’amateurs choisis parmi les épouses légitimes des fonctionnaires et des

colons (car, quoi qu’on en dise, il y a des colons). Si l’adultère est

rare en Afrique occidentale, il y est singulièrement facilité par la

familiarité et le sans-façon des rapports sociaux. Dans ces régions

nouvellement conquises, les femmes sont en si petit nombre qu’elles

prennent souvent le parti de vivre en homme. Il arrive alors que les

conversations, les passe-temps, les distractions rappellent plutôt le

café que le salon. «Oh! moi, vous savez, je suis un garçon» est une

phrase que l’on entend à tout bout de champ et une raison suffisante de

rappeler éloquemment à celle qui la prononce à quel point elle se

trompe.

2º _Les femmes bleues_.--Ce sont les Mauresques, les jolies et délicates

Mauresques qui suivent les caravanes et qu’on rencontre dans les centres

commerçants. Leur couleur naturelle est bistre clair. Mais, vêtues des

pieds à la tête de toile de Guinée gros bleu, elles sont aussi bleues de

visage à cause de l’indigo dont elles cernent abondamment leurs yeux en

amandes, et bleues de jambes et de bras, parce que leurs robes et leurs

voiles au drapé biblique déteignent perpétuellement sur leur peau mate.

Telles quelles, elles sont fort désirables. Mais leur conquête est

presque aussi ardue que celles de leur ingrat pays de Mauritanie. Ici,

plus de pénétration pacifique. Avec elles, violence fait mieux que

douceur.

Le pis, c’est qu’elles ont contre la violence même des moyens de

résistance invincibles. Sentent-elles devenu inévitable le moment du

viol, elles suivent les principes en usage dans le génie militaire en

barricadant leur personne même de façon tout intime à l’aide de terre

humide et de sable mouillé. Cela fait une sorte de barrage assez peu

engageant, enlevant l’espoir de tout accès au bonheur et décourageant

d’autant plus l’agresseur le plus audacieux que la farouche enfant du

bled y a perfidement mêlé quelques coquillages coupants. Ceux-ci jouent

le rôle de chevaux de frise. Rien à faire, si ce n’est de rester bleu

comme la dame.

Remarquez que cette défense acharnée est toute de principe et uniquement

en vue de la galerie. Tâchez de mettre les femmes bleues dans

l’impossibilité de l’organiser, par exemple en les faisant brusquement

empoigner par quatre hommes et un caporal. Elle se prêteront alors très

volontiers à en voir et à en faire de toutes les couleurs. Que de

Parisiennes les imiteraient et éprouveraient même un vif plaisir à se

trouver dans ce cas de force majeure! Il est fâcheux que les femmes

bleues soient presque aussi difficiles à saisir que l’oiseau du même

nom, car elles ont l’attrait étrange et savoureux d’un fruit de la

brousse.

3º _Les femmes oranges_.--Ce sont les femmes touareg, à la peau dorée.

Leur teint ressemble à celui des oranges mûries par le grand soleil.

Avec leur nez fin, leur bouche voluptueuse et leurs cheveux lisses,

tombant en tresses luisantes autour du visage mince, elles rappellent

invinciblement les Bohémiennes. Qui sait si la Esméralda, qu’on traitait

de fille d’Égypte, n’était pas tout simplement d’origine touareg? En

amour, ces belles nomades vibrent comme la lumière qui les dore. Elle

sentent bon le laitage et sur leur peau hâlée courent toujours quelques

grains de sable rapportés de leur tente de peau de chameau.

Henri IV aurait adoré ce genre-là.

* * * * *

Maintenant, passons à la teinte de fond, la teinte noire. Hélas! qu’elle

soit de race ouolof, malinké, soussou ou appolonienne, qu’elle ait vu le

jour au Soudan ou en Guinée, la Noire n’a été que fort médiocrement

douée par le dieu de l’amour. Cette infériorité tient surtout à quatre

causes que nous allons analyser.

1º _La passivité du sujet_.--La Noire est complètement dépourvue

d’initiative amoureuse. Elle ignore l’offensive, mère de beaux

résultats, et tous les petits manèges de la coquetterie sentimentale.

Sarcey déclarait que le théâtre est l’art des préparations, et l’on en

peut dire autant de l’amour. Voilà un art que ne possédera pas, de

longtemps, la négresse d’Afrique occidentale. Elle consent et ne

provoque pas. Elle cède docilement à la mèche qui flambe, mais ne sait

pas allumer le feu. Aussi, la manière dont on invite là-bas une femme à

l’amour manque-t-elle absolument d’élans de tendresse. Cela ressemble au

«Préparez-vous à partir au galop» d’un maître de manège. Et pourtant, on

rencontre des corps admirables, des peaux du satin le plus délicat au

toucher, des seins qu’on dirait impeccablement sculptés dans l’ébène le

plus pur. Mais, depuis si longtemps aux yeux de ces filles du soleil

déshéritées, l’homme incarne le maître, le vainqueur, le tyran; qu’elles

le laissent faire à sa guise, sans intervenir jamais, sans montrer ni

joie ni tristesse, pauvres chairs lasses.

CLASSIFICATION.--_En appliquant le langage de la mécanique à l’amour, on

peut dire qu’il existe deux catégories de maîtresses: les _dynamiques_,

c’est-à-dire celles qui savent arriver à l’état de mouvement; et les

_statiques_, c’est-à-dire celles qui s’immobilisent dans l’état

d’inertie. La femme noire est éminemment _statique_._

2º _Une particularité physique_.--Ici, il faut appeler à mon aide toutes

les ressources de l’euphémisme. Au plus intime, au plus mystérieux

d’elles-mêmes, les femmes de tous pays possèdent une sorte de

commutateur, présent de la nature. C’est lui, ce diabolique commutateur,

qui donne le signal de la «bonne tempête», comme disait Verlaine. Eh

bien, depuis des siècles, les nègres d’Afrique occidentale ont adopté la

barbare coutume de supprimer à leurs compagnes cet aimable détail. C’est

une extension stupide de la circoncision au beau sexe. L’opération dite

_excision_ a lieu vers l’âge de dix ans, et c’est traditionnellement la

femme du forgeron, la _noumoumousso_, qui s’en charge. Assimiler pareil

objet à une enclume!

La raison de cette mutilation, ni Noir, ni Blanc ne saurait la dire.

«Nos pères le faisaient!» telle est la seule réponse que j’aie obtenue

des Toucouleurs comme des Foulahs, des Bambaras comme des Dahoméens.

Peut-être trouverait-on des motifs plausibles dans l’égoïsme de mâle du

Noir, dans sa crainte d’être trompé. Le plus étrange, c’est que les

femmes tiennent absolument à être excisées, comme les fillettes de chez

nous crient pour avoir les oreilles percées.

--Pas coupée? Vous n’y pensez pas, ma chère. Pour qui allez-vous passer!

On a vu des snobinettes qui, par hasard, avaient passé indemnes l’âge de

l’excision se précipiter chez la _noumoumousso_ et se faire opérer, au

péril de leur vie. Ah! la mode, où diable va-t-elle se nicher! Et

pourtant, _lugete veneres_! Ces belles formes ne tressailleront plus au

contact enivré de l’amour.

Pauvres petites noiraudes injustement frustrées, elles n’ont plus de

commutateur!

3º _L’odor di femina_.--Ceci n’existe qu’à l’égard du Blanc, le Noir

possédant un nerf olfactif autrement façonné que le nôtre. Trop souvent

les beautés noires dégagent un parfum naturel des plus pénétrant, si

pénétrant parfois qu’il conduit le postulant à leurs faveurs droit à un

découragement irrémédiable et à un ridicule dénouement. Susceptible de

degrés et de nuances, ce parfum va d’un discret relent de cuir de Russie

à un intense dégagement d’huile rance. A cette odeur naturelle, il faut

ajouter une odeur artificielle, celle du beurre de karité, avec lequel

les moins distinguées de ces dames oignent leur chevelure, luisante

comme un haut-de-forme au sortir du coup de fer. Alors se produit

l’effet--effet trop souvent contraire, hélas!--exprimé par Baudelaire

dans ces vers:

Un air subtil, un dangereux parfum

Nagent autour de ce corps brun.

4º _La déchéance précoce_.--Les négresses se fanent et se déforment avec

une incroyable rapidité. En très peu d’années, leur figure se tire,

leurs yeux perdent cet éclat humide qui en faisait le charme, leurs

hanches s’épaississent, mais surtout, oh! surtout, leur poitrine, cette

fière poitrine de marbre noir, descend en flasque avalanche d’ombre, au

point d’évoquer les plus navrantes comparaisons. Comme on connaît les

seins on les honore. Blancs ou noirs, les hommes, en trouvant

méconnaissables ceux qu’ils ont connus plus orgueilleux, cessent peu

galamment de les honorer. La cause de cet affaissement lamentable? La

maternité, et surtout l’allaitement, qui dure là-bas beaucoup plus

longtemps que chez nous. Qui sait? M. Brieux n’aurait peut-être pas

écrit _les Remplaçantes_, s’il avait eu l’occasion de rencontrer

quelques mères nourrices en Afrique occidentale. Et comme je comprends

que, sans se laisser persuader, nos Parisiennes prêchent pour leur sein!

Telles sont les tares amoureuses des dames de couleur. Est-ce à dire que

toutes, sans exception, ignorent l’art d’aimer et de se faire aimer?

Non, mais cet art est chez elle l’apanage d’une élite, élite de race ou

élite de caste. C’est ainsi que la race peulh, d’origine asiatique et

aryenne, fournit quelques sujets assez bien doués. Voilà pour l’élite de

race. En ce qui concerne l’élite de caste, je citerai les petites

féticheuses du Dahomey--Éliacines dessalées, élevées dans le temple--qui

révèlent dans des tamtams fort expressifs une science approfondie du

baiser et de l’étreinte. Ah! elles le connaissent, celles-là, l’art des

préparations! Je citerai également les princesses royales du Dahomey,

vieil État depuis longtemps en progrès sur les peuplades environnantes.

Parmi leurs prérogatives les moins discutées, ces princesses comptent

celle de prendre les amants qu’elles veulent, et autant qu’elles en

veulent. Cléopâtre au Centre-Afrique! Catherine de Russie sous les

tropiques! Et ceci revient à répéter ce que nous disions tout à l’heure:

le sentiment aussi bien que l’éducation de la luxure implique un pas en

avant dans l’évolution de l’humanité. Là, comme dans notre société

démocratique mal débarbouillée de ces origines, il faut _l’étape_.

Mais cette étape, il existe des femmes qui l’ont accomplie, et celles-ci

ne sont point dépourvues de séduction ni de connaissances en amour.

Elles comptent même généralement beaucoup de connaissances mâles, étant

essentiellement aptes à se partager en tranches, comme la plupart de ces

savoureux fruits exotiques qui vous fondent dans la bouche ainsi qu’un

rafraîchissant baiser. Si vous voulez admirer quelques lots choisis de

ces créatures en train de monter tout à la fois dans l’échelle des races

et sur celle du petit dieu Cupidon, allez à Saint-Louis, à la sortie de

la messe. Vous verrez nombre d’élégantes au teint café au lait et aux

cheveux crépus dont le masque reproduit, en les affinant, le nez épaté

et les grosses lèvres des marchandes _bougnoules_ accroupies devant

leurs calebasses au marché de Guet’n-dar. Ce sont les mulâtresses. Elles

arborent des toilettes tapageuses et de grands coquins de chapeaux aux

plumes multicolores poignardant l’azur. On leur donne en ville le joli

nom de _signardes_ (de señora).

Les Noirs ne les aiment pas, et elles ne les aiment pas davantage, ne

leur pardonnant pas d’avoir joué un rôle si important dans leur

ascendance. Je ne sais plus quel poète descriptif du XVIIIe siècle nous

apprend avec le plus grand sérieux que le mulet rougirait d’entendre

nommer son père. Si une mulâtresse pouvait rougir, ce serait précisément

dans une occasion semblable. A condition d’éviter soigneusement avec

elles ce sujet de conversation, elles se montrent des plus aimables.

C’est un petit café toujours chaud dans lequel il est fort appétissant

de désaltérer sa soif de caresses. Les mulâtresses ont gardé les beaux

grands yeux de négresse, mais elles y mêlent quelque chose de vivant,

d’audacieux, de provocant qui dit qu’elles ne sont plus esclaves. Ces

yeux flambent et font flamber. Certains de ces produits mixtes poussent

le dédain de la race noire et la prétention à l’européanisme jusqu’à

être blondes. Mais oui, pour surprenant que cela paraisse, il s’en

trouve de blondes comme les blés. Nous savons, d’ailleurs, qu’il existe

du blé noir.

* * * * *

CONSEILS AUX VOYAGEURS.--_En somme, quand vous irez au pays des Noires,

tâchez de tomber sur une blanche, une orange ou une bleue. A leur

défaut, nous recommandons le mélange. Chacun sait qu’il n’y a rien de

tel pour vous griser._

CHAPITRE III

DU BAISER.

Ce chapitre sera bref, pour l’excellente raison que le Noir d’Afrique

occidentale ignore totalement cet interprète divin de l’amour: le

baiser. Il paraît même fort peu disposé à l’apprendre, car depuis que

nous nous sommes mêlés à lui et que nous lui montrons le bon exemple, il

n’a pas fait le moindre progrès. Ce barbare ne se sert prosaïquement de

sa bouche que pour boire et manger. Sur ce point, je me permets de

trouver en défaut la théorie de Darwin. S’il est vrai que la fonction

développe l’organe, comment les lèvres des nègres, qui n’embrassent

jamais, sont-elles considérablement plus développées que les nôtres, à

nous Européens qui embrassons à bouche que veux-tu?

A la science de répondre.

CHAPITRE IV

DE LA PUDEUR.

OBSERVATION FONDAMENTALE.--_Le Noir, à l’instar de l’éléphant, ne cache

qu’une chose de son être physique: ses amours._

Le reste lui importe peu. En Guinée, pays où il est d’usage de se vêtir,

tous les indigènes se mettent nus comme le crâne de M. Caillaux, dès

qu’arrive la tornade, afin de ne pas mouiller leurs vêtements,

soigneusement protégés en tas par une large feuille de palmier. Comme

impudeurs plus particulièrement caractéristiques ou pittoresques, citons

la sobre élégance de tenue des Bobos, qui se limite à une ficelle autour

des reins jouant sur le devant un rôle curieux de tuteur, et aussi celle

des dames youabous qui arborent un petit bouquet de feuilles vertes côté

face et un autre plus grand, naturellement, côté pile. Les Djédjés du

Dahomey ont adopté pour tout costume une sorte d’étui protecteur en bois

de la plus flagrante incongruité. Moins pudiques encore (ce qui déroute

toutes nos idées sur la réserve féminine), leurs épouses, comme les

peintres impressionnistes, s’en tiennent à la nature.

D’une manière générale, d’ailleurs, les négresses d’Afrique n’éprouvent

aucune honte à montrer dans leur intégralité leurs charmes les plus

suggestifs. C’est, là-bas, le fait le plus constant de la vie

journalière que la rencontre de naïades de bronze lavant tranquillement

sans la moindre gêne, dans le fleuve ou le marigot, des corps à la

plastique irréprochable.

Mais la même naïade si parfaitement insoucieuse de sa nudité ne

consentira jamais à se laisser connaître, dans le sens biblique du mot,

devant témoins, ni même dans le voisinage de gens qui pourraient la

voir, l’épier. Les offres d’argent les plus magnifiques ne viendront pas

à bout de son scrupule inattendu. On ne tirera pas d’elle davantage une

simple promesse, si celle-ci peut frapper quelque oreille proche.

Mieux encore, même dans la plus absolue solitude, cette pseudo-Lucrèce

au beurre noir ne prononcera pas le «oui» réjouissant qu’on attend

d’elle. Mais rassurez-vous, le «non» dûment accentué est d’excellent

augure et annonce une très prochaine reddition. En revanche, n’en

déplaise à la sagesse des nations, qui ne dit mot ne consent pas. Ah! ce

n’est pas seulement chez nous que la femme est illogique et déroutante.

Voyageur qui t’en vas au pas dolent de ton cheval ou qui uses tes

souliers sur la terre rouge, si tu te sens la chair aiguillonnée par le

brûlant soleil des tropiques, fais ton profit de cette observation

toujours vérifiée. Si à ta mimique expressive et engageante, à

l’exhibition opportune d’une pièce d’argent conforme au tarif local, la

belle fille aux seins orgueilleux que tu as croisée a répondu par un

décisif geste de refus, réjouis-toi, tu touches à la réalisation de ton

souhait impatient. Soudain tu vas voir disparaître celle que tu as

provoquée au jeu d’amour. Ne t’inquiète pas. Elle est là, dans quelque

case abandonnée où elle s’est glissée avec la rapidité d’une souris, et

elle t’attend.

L’homme n’a pas moins besoin de solitude pour célébrer le culte

farouchement occulte dont il honore les appas de sa _mousso_. Il goûte

peu les allusions à son intimité conjugale, à ses aventures féminines.

Mais il est autre chose que les Noirs des deux sexes cachent avec une

extraordinaire vigilance. Osons le dire. C’est la satisfaction des

besoins les plus vulgaires mais aussi les plus tyranniques de notre

pauvre humanité. A ce propos, je vous dois une histoire dont l’intérêt

psychologique fera passer, j’espère, l’apparente gauloiserie.

Par un beau soir, à l’heure du couchant, je rencontrai sur la plage de

Grand-Bassam une jeune négresse, de cette race courte et boulotte qu’on

appelle là-bas les «Popotes». Je liai conversation, mais, après m’avoir

d’abord accueilli d’un sourire, elle me fit comprendre par gestes

qu’elle était pressée et, d’une main autoritaire, elle me montra la

direction opposée à celle que nous suivions. Je n’en continuai pas moins

mon chemin. Une vieille qui venait derrière nous m’accosta et répéta le

geste de la Popote, ce geste qui voulait dire: «Va-t’en de l’autre

côté.» Puis ce fut le tour d’une autre promeneuse, de deux, de trois, de

dix, la même indication de la patte noire, à chaque fois plus

impérative, plus nerveuse, plus brutale, bientôt même chargée

d’indignation et de courroux. Ma curiosité commençait à être piquée,

surtout en voyant toutes ces sombres passantes se diriger vers un même

coin isolé de la plage. «Que vont-elles faire là? me disais-je.

Peut-être offrir quelque sacrifice, célébrer quelque incantation. A coup

sûr, les galantes occasions ne manqueront pas.» Quelle déception!

Bientôt, dans l’ombre montante du soir, je distinguai un étrange

aréopage: vingt femmes, au moins, accroupies en cercle, et qui, toutes,

se levèrent à mon approche, le poing menaçant, le visage bouleversé, la

bouche pleine d’insultes et de malédictions.

Hélas! pauvre coureur d’aventures, j’étais tombé sur l’emplacement

choisi par les dames de Grand-Bassam pour apporter le modeste tribut de

leurs incommodités à la grande mer purificatrice.

CHAPITRE V

DES MARCHANDES D’AMOUR.

Bien qu’il ne figure pas sur les statistiques officielles, l’amour

représente un des commerces les plus florissants de nos colonies

d’Afrique occidentale. Ce commerce y est essentiellement d’importation

française. Nous nous trouvons en présence d’un cas particulier, d’une

loi générale, qui se peut formuler ainsi:

RÈGLE.--_La civilisation a pour premier effet de faire payer plus ou

moins cher ce qu’on trouvait auparavant pour rien. C’est ainsi que

l’amour, en devenant un objet de trafic dans les régions tropicales

occupées par l’Européen, descend au rang humiliant de denrée coloniale._

C’est fatal. Partout où s’arrête le casque blanc du colonisateur, la

professionnelle apparaît, l’Aspasie noire se révèle, le fameux _Nigra

sum sed formosa_ prend la forme d’une carte à payer. Femmes, sexe cupide

et âpre aux écus, quand donc cesserons-nous de nous servir en pâture à

votre avidité financière! Ça commence par un caporal, incendié de désir,

qui offre dix sous à une petite moricaude pour avoir plus vite raison de

sa résistance. Ça continue par le fonctionnaire malencontreusement

somptueux, qui gâte les prix en se collant une pièce de cinq francs sous

l’arcade sourcilière pour décider la _mousso_ de ses pensées. Dès lors,

les tarifs se régularisent. Un prix courant s’établit. Une caste de

vendeuses s’organise. Par notre faute, par notre imprudence, par notre

vice, la _garbo_ est née. Quelques mois ont suffi pour faire franchir à

ces candides sauvagesses les étapes qui séparent la proie innocente de

la mérétrice avisée, l’esclave de la commerçante, la marchandise de la

marchande. Et c’est là un raccourci de ton évolution, ô femme moderne!

Et c’est ton histoire, ô humanité!

Tout naturellement, notre plus vieille colonie d’Afrique, le Sénégal, a

offert à la _garbo_ son premier champ d’éclosion. Celle-ci y trouve un

élément fécond de recrutement dans la mulâtresse, la souple et

langoureuse mulâtresse au teint de café au lait, création de l’homme et

non pas de Dieu, inquiétante, déroutante et frelatée comme tous les

mélanges, dangereuse héritière des instincts sournois du Noir et des

vices raffinés de l’Européen.

A Saint-Louis, si vous vous sentez trop vivement émoustillé par les

ardeurs provocantes du climat, on ne manquera pas de vous dire:

--Prenez une mulâtresse, et de préférence une ancienne élève des sœurs.

Qu’est-ce à dire? Est-ce que, par hasard, ces saintes filles

inculqueraient aux négrillonnes confiées à leurs soins des conseils de

perdition? Bien au contraire, et si vous voulez être édifié sur ce

point, vous n’avez qu’à passer devant les fenêtres de la classe où elles

dispensent leur humble savoir aux petites _mulottes_. Par des jalousies

soigneusement closes aux rayons du brûlant soleil, une sorte de mélopée

arrivera jusqu’à vous, psalmodiée en mesure, rythmiquement scandée par

des voix fraîches.

«Pas-sez-vo-tre-che-min.--Je-ne-suis-pas-cel-le-que-vous-croyez.--

En-vé-ri-té-je-vous-le-dis-je-ne-man-ge-pas-de-ce-pain-là...»

Que signifient ces paroles d’allure évangélique? C’est tout simplement

la leçon qui permettra à ces demoiselles d’en donner une et de répondre

vertement et imperturbablement aux audacieux débauchés qui ne manqueront

pas, quelque jour prochain, de leur faire des propositions malhonnêtes

sur le pont Faidherbe ou dans les ruelles de Guet’n-dar. Mais ce n’est

pas là une défense à arrêter un hussard. Aussi, le soleil s’obstinant à

précipiter le flux de votre sang dans vos artères et à tendre vos nerfs

comme des cordes de violon, vous emboîtez fébrilement le pas à la

première mulâtresse qui passe. Sa taille se cambre à souhait dans

l’ample robe de mousseline blanche à petits bouquets de couleur, son

déhanchement promet. Et voilà qu’une voix au timbre enfantin se met à

dévider:

--Pas-sez-vo-tre-che-min.--Je-ne-suis-pas-cel-le-que-vous-croyez.--

En-vé-ri-té-je-vous-le-dis-je-ne-man-ge-pas-de-ce-pain-là.

En même temps, un regard oblique et énigmatique vous frappe au cœur et

une bouche lippue découvre, en souriant, deux rangées de dents à l’émail

neigeux. Vous demeurez interdit... Réjouissez-vous donc. On accepte vos

hommages, heureux homme! Et c’est une fois de plus l’affirmation

éclatante de l’illogisme féminin, de cet angoissant illogisme qui nous

vaut de la part des Blanches tant d’affreux doutes et d’éternels

tourments, et qui se manifeste chez les Noires avec une si rassurante

clarté et cette simplicité ingénue voisine de l’innocence.

Faut-il donc accuser les religieuses du Sénégal d’enseignement

pervertisseur? Non, certes, et nous venons de voir, au contraire, de

quelles touchantes précautions elles arment leurs élèves contre les

œuvres de Satan. Des précautions, notre amateur de Brunes et demie fera

bien d’en prendre lui aussi, notamment celles dont M. Brieux, déjà

nommé, s’est fait l’apôtre et le héraut. Mulâtresse ou négresse, les

hétaïres de Saint-Louis disposent d’une clientèle nombreuse, variée,

souvent même avariée. Si celles qui pratiquent la religion catholique

s’enorgueillissent d’un chiffre d’affaires plus imposant que les autres,

c’est uniquement parce qu’elles possèdent à peu près la langue

française. Et les langues, ça rapproche toujours.

De même que notre élan colonisateur s’est étendu des rives du Sénégal à

celles du Niger et du Tchad, la _garbo_ a pris son vol amoureux

jusqu’aux coins les plus reculés du Soudan et du Dahomey. Il y a des

_garbos_ toucouleurs, bambaras, malinkés, foulahs, ébriés, nagos,

appoloniennes, etc. Mais toutes ces _garbos_ se ressemblent par un

caractère particulier qui n’est pas sans nous surprendre.

Pascal a dit: «vérité en deçà, erreur au delà!» Et Montesquieu: «La

considération change d’objets avec les climats.» Il est vrai qu’en

Espagne un contrebandier jouit de toute l’estime de ses concitoyens,

qu’en Corse un bandit se voit honoré de tous les respects et qu’en

France, depuis quelque temps, les pickpockets récoltent au théâtre et

dans le roman un unanime élan de sympathie. En Afrique occidentale, nous

assistons à un phénomène à peu près analogue.

PRINCIPE.--_Pour la dame noire, le commerce de l’amour est aussi

honorable qu’un autre. La profession d’hétaïre n’implique aucune

déchéance, mais constitue, au contraire, un métier peu considéré, à vrai

dire, mais aussi avouable que celui de blanchisseuse ou de vendeuse au

marché._

Que la _garbo_ ne rougisse pas de son état, cela n’est pas pour nous

étonner outre mesure. Mais il est étrange de la voir s’enorgueillir de

particularités plutôt humiliantes tenant à cet état. A Paris et dans

toutes les villes, la police astreint les prêtresses de la Vénus

populaire à une visite hebdomadaire et à un poinçonnage sur une carte

dénommée _brême_ par l’argot des faubourgs. La _brême_, c’est la terreur

des irrégulières, c’est l’aveu cynique de la dégradation, le certificat

du métier honteux. C’est le signe détesté d’une étroite dépendance

vis-à-vis des argousins et comme un brutal genou de mouchard pesant sur

toutes ces gorges de femmes toujours prêtes à s’offrir. Dans plusieurs

de nos villes d’Afrique française, à Kayes notamment, les _garbos_ sont

également munies de _brêmes_. Mais ne croyez pas qu’elles en ressentent

la moindre offense. Au contraire, elles s’en font un motif de fierté, un

titre incontestable à la confiance de leurs clients et à l’estime

épanoui de leurs concitoyens. Il faut les voir, un air d’honnête

satisfaction animant leur visage d’encre, tandis qu’elles exhibent des

plis de leur boubou le carré de carton vert troué de petits ronds

symétriques:

--Tu sais moi y en a pas sale _mousso_... Moi y en a gagné carte, bon

carte pour _moussié_... Gouverneur y a donné moi. Toi y a mirer.

Et la carte passe sous les regards respectueux, admiratifs presque, des

indigènes. Elle circule parmi les mains noires gesticulantes; elle fait

s’arrondir les yeux blancs. Car tous ces braves gens bambaras, peulhs ou

sonraïs, sont pleins d’une considération innée pour le _cébé_,

c’est-à-dire pour tout papier officiel, pour tout acte, carte,

certificat, brevet qui émane de l’administration. Ils ont l’âme

fonctionnaire. Et la _garbo_ est comme eux. Elle s’imagine qu’avec sa

carte imprimée, signée, poinçonnée, elle est quelque chose dans le

gouvernement des toubabs (blancs). Elle se prend de bonne foi pour une

petite fonctionnaire à la Capus. Et, en somme, elle ne se trompe pas

tant que cela, si l’on se rappelle ce que nous avons posé comme principe

de début! _Pour le Noir, l’amour n’est pas un sentiment, mais une

fonction._

Il faut la voir encore, l’impénitente et indiscrète Aspasie d’ébène,

quand elle revient de son obligatoire visite hebdomadaire au dispensaire

du médecin de l’assistance indigène. A qui veut l’entendre, elle répète

avec un gros rire de complet bonheur:

«Docquetor a dit: «Aïssata, y a bon.»

C’est la conscience du devoir accompli.

Mais où Aïssata ne rit plus du tout, c’est quand surgit quelque

concurrence déloyale, quand une effrontée, une impertinente non patentée

se mêle d’avoir pour les hommes de ces complaisances rétribuées qu’elle

considère comme son monopole à elle, la fonctionnaire, à elle que le

gouverneur a honorée d’un _cébé_. Un peu plus, elle se dirait _garbo_

par privilège royal. Pourtant, elle pratique des idées éminemment

modernes sur la protection du travail des femmes et elle se défend

contre les empiètements d’autrui avec la rigueur farouche d’un syndicat.

Écoutez plutôt les doléances que je recueillis des lèvres vénales de

Fatimata, gloire de la galanterie officielle en la bonne ville de

Bamako. Comme la belle Mme X... ou Y..., la beauté à réputation dont

toute cité provinciale s’enorgueillit, Fatimata n’est plus très jeune.

Elle a acquis de l’expérience et un sentiment un peu chatouilleux de ses

droits. Je la rencontrai un jour, le visage plus sombre qu’à l’ordinaire

(ce qui n’est pas peu dire), les regards fulminant d’éclairs indignés.

J’aime à confesser les femmes:

--Hé! Fatimata, qu’y a-t-il?

--Y a pas bon, moussié, y a pas bon du tout. Moi y en a trouver

gouverneur tout suite.

--Diable!

--Moi plaindre à lui beaucoup. Si même chose continuer, moi y a bientôt

plus pouvoir _dominiquer_ (manger).

--Et qu’est-ce qui t’empêchera de manger, Fatimata?

Le parfum de la Dame Noire · 第 1 / 9 段