Où vont-ils par la lune sur la mer grande? La barque est de
Ploumanac'h, bien sûr. On le reconnaît à son bordage épais, à ses deux
mâts courts, à ses voiles brunes trempées dans le tan de chêne. Son
large avant se lève à la lame, comme une poitrine de cygne noir. Point
de chalut qui traîne, point de ligne à la remorque. Un enfant chante,
à cheval sur le beaupré. C'est le mousse Yvon Le Dû, que sa mère a
prêté. Le vieux Guen est assis au milieu, sur le banc que traverse le
mât. Il a mis son casque de toile, la visière baissée, pour mieux voir
dans la nuit. Et Sullian gouverne, habillé comme pour une promenade, à
demi couché à l'arrière et songeant.
Il y a déjà un peu de temps qu'ils sont partis, car aucune terre n'est
en vue. Les houles, à l'infini, ont des lueurs d'argent sur leurs
cimes. Les creux sont pleins d'ombre bleue. La lune est claire,
là-haut, mais elle penche déjà.
Guen a le cœur en joie. Il a besoin de parler à quelqu'un, comme le
petit, là-bas, de chanter aux étoiles. Et, sans bouger, l'œil perdu
au large, il dit tranquillement:
--Hein, Sullian! jolie brise: nous l'aurions commandée, qu'elle ne
serait pas meilleure.
Le gendre ne répond rien. Il rêve. Il a, dans la pensée, toute
l'ivresse du retour, sa jolie Marie-Anne qui l'attendait sur le port,
l'air de ravissement qu'elle avait quand elle l'a reconnu: «C'est toi,
mon Sullian, c'est toi!» et ses baisers, et la peur d'un moment fondue
en longues tendresses.
Ils vont toujours.
Après longtemps, Guen a repris:
--J'ai idée que nous sommes sur un banc. Je vois du sable dans la mer.
Ça serait bon pour tendre un trémail, qu'en dis-tu? Les rougets
mouvent par la lune.
Sullian revoit son fils, tout petit dans le berceau blanc, le
premier-né tant désiré, et que Marie-Anne nourrit, et qu'elle est
fière de montrer en traversant Perros. Un sourire léger monte aux
lèvres de l'homme.
La barque file droit, les voiles pleines de vent.
Plus loin, bien loin de la terre de France, Guen a dit encore:
--Sullian, nous serons chez les Anglais avant trois heures d'ici, ou
je ne m'y connais pas. Corentine est prévenue. Tout de suite nous
virons de bord. J'ai pris deux châles pour elle, que m'a donnés ta
femme. Et en route! Je crois qu'avant midi demain, mon ami, si la
brise ne mollit pas, nous entrerons dans le Guer, et deux heures après
dans Lannion.
--Oui, vieux père, a dit Sullian.
Guen a repris:
--Nous n'aurons pas perdu de temps, mon ami. Penses-tu que Simone sera
contente de nous?
Et, cette fois, ils ont souri tous les deux, sans se voir, de la même
espérance très douce. Ils ont continué d'en parler, de loin en loin.
Puis la lune a grossi démesurément. Elle a descendu, toute rouge, dans
les brumes d'horizon. La mer est devenue sombre. Les hommes se sont
tus.
Mais le petit mousse n'a pas cessé de chanter, à cheval sur le mât
d'avant.