Dès l'aube, Simone fut éveillée par l'inquiétude. Son père était-il
parti? Elle se leva, peureuse, et écouta, l'oreille appliquée sur la
cloison que tapissaient des losanges enguirlandés de roses autrefois
bleues, maintenant toutes blanches.
Non, M. L'Héréec était encore là. Elle entendait le bruit de ses pas
dans la chambre voisine. Il ne quitterait pas la maison avant l'heure
dite, dans l'après-midi. Et l'enfant, saisie d'une autre crainte, se
mit à penser: «Pourvu qu'ils viennent! Pourvu qu'ils n'arrivent pas
trop tard!» Elle compta les heures qui restaient, et trouva qu'il y en
avait bien peu.
A peine habillée, elle descendit pour voir si aucune dépêche n'avait
été apportée.
--Rien, mademoiselle, dit Fantic. Depuis l'_Angelus_, nous sommes là,
Gote et moi, et le cœur nous saute à tous les coups de sonnette... A
moi surtout, vous comprenez! ajoute-t-elle plus bas, avec un regard où
son très ancien amour, longtemps comprimé, mettait une lueur de
passion.
Madame Jeanne avait déjà précédé Simone et fait la même demande. Puis
elle était sortie. M. L'Héréec sortit à son tour, et se rendit à
l'usine, comme si ce jour-là eût été un jour ordinaire.
Simone resta seule, fiévreuse, parcourant les appartements, les
jardins, frémissant toutes les fois qu'une porte se refermait. Et le
moindre bruit sonnait longtemps, dans ce coin désert de la petite
ville. Mais ce n'étaient que des marchands de fruits qui entraient, ou
des pauvres quêtant le demi-pain que madame Jeanne faisait distribuer
le samedi.
Rien ne disait des nouvelles de Guen, ni de Sullian, ni de madame
Corentine. Et les heures passaient.
Plusieurs fois, Simone monta dans les combles, d'où l'on apercevait,
par une lucarne située au-dessus de la chambre de son père, les moires
de la rivière entre les lignes égales des arbres jaunissants. Elle
était basse à présent. Mais le reflux de l'Océan commençait à se faire
sentir. L'invisible poussée du large couvrait, d'un mouvement continu
et sûr, les bancs de vase attaqués par tous leurs côtés à la fois. Des
paquets d'algues brunes, entraînés dans les remous, tournaient encore
sur place, et ne descendaient plus. Un souffle passait dans les
hautes branches, inégal, avant-coureur de la brise régulière qui porte
avec le courant, jusqu'au fond des criques boisées, jusqu'aux ports
minuscules de la terre bretonne, les goëlettes dont la voilure est
blanche parmi les feuilles. Oh! s'ils allaient venir par là, eux, les
attendus, les sauveurs! Si le vent, qui secoue les cheveux frisés de
Simone, avait passé sur la barque où madame Corentine est montée!
C'est l'heure où tous les petits bateaux de pêche ou de cabotage,
ancrés dans le chenal, à l'embouchure lointaine, tirent l'ancre et
suivent le flot, parmi les bandes de mulets affamés que la marée
chasse devant elle.
Hélas! le vieux Penhoat, le pêcheur au trident, est déjà embusqué à
son poste, derrière une roche, là-bas, et aucune voile ne se montre,
entre les arbres du Guer.
A midi, quand M. L'Héréec et madame Jeanne rentrèrent, madame Jeanne
n'eut qu'à regarder Simone pour voir qu'aucune nouvelle n'était venue
de Perros ou de Jersey. Il n'était pas facile de lire dans le cœur de
la vieille femme. Elle était accablée, silencieuse, comme indifférente
à tout. Pourtant Simone crut deviner, à une expression fugitive de
détente qui passa sur le visage de la grand'mère, et à l'air de
commisération de Fantic apportant la soupière fumante, que personne,
dans la maison, n'attendait plus M. Guen, ni Sullian, ni la pauvre
femme dont le mari allait s'exiler à son tour.
M. L'Héréec ne se doutait pas que son secret fût connu. Madame Jeanne
ne lui avait pas parlé. Il affectait encore, avec un calme apparent,
douloureux pour lui, douloureux pour celles qui l'écoutaient et qui
savaient tout, de parler de son retour prochain, et de s'intéresser à
des détails puérils, comme ceux dont la vie de chaque jour est pleine.
--Vous n'oublierez pas, disait-il, de faire tailler la charmille du
grand jardin. Simone l'a trouvée toute délaissée. Quand elle
reviendra, une autre fois, vous comprenez...
Des larmes seules lui répondaient. Mais tout le monde était de forte
race, dans ce petit groupe des L'Héréec, et personne ne trahissait
autrement la peine qu'on devait taire.
Aussitôt après le déjeuner, M. L'Héréec monta dans sa chambre, pour
préparer ses bagages. Les deux femmes demeurèrent dans la salle à
manger.
--Vous voyez, Simone, dit madame Jeanne: votre mère n'est pas venue.
--Non, grand'mère.
--Elle ne viendra pas.
--Je crois qu'elle viendra, dit Simone.
--Pourquoi?
--Parce que je suis sûre que mon grand-père Guen est parti.
Madame Jeanne secoua la tête, lentement, tout le passé triste évoqué
devant ses yeux.
--Vous vous trompez, reprit-elle. Cela est naturel à votre âge. Mais
les brisures de cœur ne se réparent guère, mon enfant.
A ce moment, Fantic entra, tenant une dépêche.
Bien que le télégramme fût adressé à Simone, ce fut madame Jeanne qui
l'ouvrit, du consentement muet de sa petit-fille. Elle lut: son visage
tout blanc et flétri s'empourpra. Elle tendit le papier à Simone, sans
rien dire.
C'était la dépêche du grand-père. Elle était datée du sémaphore, à
l'embouchure du Guer. Elle portait ces simples mots:
«Arrivons tous.
«Capitaine GUEN.»
Simone rougit aussi, de l'excès de sa joie. Et elle en fut aussitôt
gênée, craignant que sa grand'mère ne prît mal ce cri involontaire de
son sang. Une minute elle resta penchée sur le télégramme, n'osant
lever les yeux. Puis elle regarda madame Jeanne. Et elle vit qu'elle
n'aurait point d'excuse à faire, ni de demande à former.
Madame Jeanne était debout déjà, les mains appuyées au dossier de sa
chaise, attendant que Simone eût repris un peu de calme. Au premier
mouvement de l'enfant:
--Venez, dit-elle, Simone. Puisqu'ils arrivent, c'est à moi d'avertir
votre père, et je le ferai.
Elle ne l'avait pas fait jusqu'alors, la vieille et rude femme, parce
qu'elle espérait que cette mission-là lui serait épargnée, parce
qu'elle voulait douter du retour de Corentine et ne pas le hâter,
surtout, par une indiscrétion. A présent sa bru allait rentrer. Les
choses s'étaient précipitées. Une main plus puissante que toutes les
résistances et toutes les rancunes accumulées semblait forcer la porte
du vieil hôtel. Madame Jeanne n'aurait eu aucune responsabilité dans
l'événement, bon ou mauvais, qui se préparait. Mais elle devait
l'annoncer, en chef de famille qu'elle était.
Et elle montait. Simone la suivait, anxieuse et joyeuse tout ensemble.
Elles entrèrent dans la chambre de M. L'Héréec, pleine d'objets et de
vêtements jetés sur tous les meubles. A la vue de sa mère et de sa
fille, M. L'Héréec, courbé au-dessus de la malle qu'il emplissait, se
releva et se recula un peu. Il comprenait qu'elles ne venaient pas
pour lui dire adieu. Devenu très sombre de visage, appuyé au marbre de
la cheminée qui touchait la fenêtre, irrité comme un homme dont le
secret est mis à jour et qui veut le défendre quand même, il demanda:
--Qu'y a-t-il donc?
Debout, en face de lui, près de la porte, sa mère répondit:
--Il y a, Guillaume, que votre femme revient.
Il s'avança, comme furieux, vers elle:
--Que dites-vous? Pourquoi vous moquez-vous? Vous voulez m'empêcher de
partir, n'est-ce pas? Vous croyez...
--Oui, je crois, interrompit froidement madame Jeanne, je crois,
Guillaume, que vous allez plus loin que vous ne voudriez... Je ne me
moque pas, je dis la vérité: votre femme revient.
--Et c'est vous qui l'avez appelée?
--Vous savez bien que non, Guillaume.
--Alors, vous l'avez permis! Car tout dépend de vous ici, et je ne
comprends plus... après ce que nous avons dit... en ce moment où nous
sommes...
Il se tournait vers Simone, pour faire entendre qu'il ne s'expliquait
pas davantage à cause d'elle.
--Eh bien! oui, dit madame Jeanne, j'ai laissé faire, parce que vous
nous quittiez!...
--Qui l'a dit?
--Je le sais. Ne me le cachez pas. J'ai laissé faire parce qu'au fond
vous l'avez voulu... Eh bien! elle arrive... Et je vous conseille de
la voir, à présent... Moi, je ne compte plus... Vous ferez ensuite ce
que vous voudrez.
--Père, recevez-la! C'est moi qui l'ai appelée!
Simone allait vers son père, les mains jointes, les yeux pleins de
larmes, si belle de douleur suppliante et d'espérance mêlées, que M.
L'Héréec, avec la soudaineté d'impression de sa nature passionnée,
oublia tout, sa mère, les reproches encore vibrants entre eux, la
ruine, le départ imminent, pour ne plus voir que cette petite et son
air d'irrésistible prière. Troublé au fond de l'âme, sans volonté
encore, il lui sourit.
--Elle arrive, mon père... Oui, elle arrive par le Guer... Mon
grand-père Guen est allé la chercher... Peut-être sont-ils en vue...
D'un même mouvement, tous deux ensemble, ils avaient marché vers la
fenêtre. Ils s'étaient penchés, Simone dans le coin à droite, son père
serré contre elle, tous deux fixant les yeux sur les rares clairières
de l'eau, qu'on apercevait entre les touffes d'arbres.
Le Guer coulait à pleins bords, les herbes ployaient au courant, le
vent courbait les pointes des peupliers. Quatre grands goëlands,
suiveurs de marée, remontaient vers les terres, les ailes immobiles
dans la lumière.
Simone étendit la main. Elle avait pris une voix de rêve, une douce
voix chantante, comme celle de Marie-Anne.
--Non, disait-elle, rien encore... Mais ils vont venir... Ils sont
partis de Perros à la nuit... Père, voyez-vous, là-bas, à l'entrée de
la crique... Est-ce un avant de bateau?... Oui, une coque noire... Une
flamme bleue en haut!... Un petit mousse debout!... Un homme aussi,
debout le long du mât! Celui-là, mon père, c'est Sullian! Je le
reconnais! Les voilà! les voilà!
Lui, restait silencieux, perdu dans le rêve subitement ouvert devant
lui, fixant la barque dont l'ombre brune apparaissait un instant, dans
les déchirures du feuillage, et disparaissait aussitôt, emportée par
le vent et poussée par le flot.
Était-ce le bonheur qui rentrait? Était-ce la paix à jamais de cette
maison si longtemps troublée? Qui eût pu le dire?
M. L'Héréec se sentait envahi pourtant par une joie grandissante,
incapable de paroles. Il restait penché sur l'appui de la fenêtre,
cherchant à voir, bénissant dans son cœur le vieux Guen qui lui
ramenait Corentine.
Simone, plus maîtresse d'elle-même, se souvint de la grand'mère
Jeanne. Elle s'éloigna de la fenêtre, doucement, pour que son père ne
s'en aperçût pas, et, venant à la vieille femme demeurée près de la
porte et qui n'avait pas changé de visage:
--Grand'mère, dit-elle, recevez-la bien aussi... Nous nous aimerons
tous... Nous ne nous quitterons plus... Il n'y a plus de mine, plus
d'inquiétude: ma mère a tout regagné...
Madame Jeanne, qui la regardait, détourna un peu la tête, et dit:
--Tant mieux, mon enfant. Je n'en serai que plus libre pour retourner
à Tréguier.