XXI

L'ombre envahissait l'église, jusqu'en haut des piliers de granit,

debout sur quatre rangs, lorsque Simone s'éveilla. Plus un reflet de

vitrail sur les murs bas: seule une grande flèche d'or, venue du

couchant, traversait le vide de la nef, et traçait sur la voûte comme

une entaille de feu. L'enfant se leva précipitamment. Elle avait peur

d'être en retard et d'avoir inquiété les siens. Mais, pour son âge, il

y a une clémence de choses. Quand elle rentra, inaperçue, par le

portail de la cour demeuré entr'ouvert, madame Jeanne et son fils

achevaient de causer dans la chambre brune. Tous deux ils parlaient

d'elle, assis en face l'un de l'autre, près de la table de noyer à

filets noirs dont une pile de livres chargeait le milieu. Ils avaient

dépassé la période aiguë de l'épreuve, celle où les âmes, frappées à

part, se rencontrent, et irritent leur douleur en se montrant leur

blessure. Pour des raisons différentes, elle, par une réaction prompte

de sa nature, lui, par dégoût et insouciance de tout, ils en étaient

arrivés à discuter, presque sans émotion, les conséquences de leur

ruine.

--Vous voyez, disait madame Jeanne, les calculs que j'avais faits, en

votre absence, autant que ma pauvre tête pouvait me le permettre,

concordent avec les vôtres. Il nous restera de quoi vivre très

modestement... l'absolu nécessaire... surtout si nous conservons cette

maison.

--Si cela se pouvait!

--Je sacrifierai tout à cela. Vous y tenez. Et puis, même très

pauvres, avec cette grande maison hypothéquée, nous tiendrons un rang.

Vous ne me quitterez pas, Guillaume?

Il répondit avec un geste vague:

--Que voulez-vous que je sache encore? J'étudierai, je verrai. Ce sont

des questions de demain. Aujourd'hui, je vous demande de ne pas trop

laisser voir à Simone où nous en sommes réduits. Elle va nous quitter.

Il faut qu'elle parte sans se douter...

--Oui. Tenez, Guillaume, je la regretterai de tout mon cœur, cette

enfant-là.

--Ah! mon Dieu, fit-il douloureusement. Et moi!

Ils descendirent, occupés de Simone avant même de l'avoir revue,

fortifiés tous deux par cet engagement qu'ils venaient de prendre

d'être braves devant elle.

Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'héroïque vivait au fond de

ces L'Héréec, gens de la terre de granit. On les vit, pendant le

dîner, chercher, parmi leurs vieilles histoires en fuite, celles

qu'ils n'avaient pas dites; s'efforcer de raconter des traits amusants

de l'ancienne Bretagne; trouver, dans leur cœur saignant, des

sourires, des expressions tranquilles, des projets d'avenir, si bien

que Simone, hésitante, se demandait: «Je me suis peut-être trompée. Ce

n'est qu'une affaire mauvaise, dont mon père va tâcher de tirer le

meilleur parti à Paimpol.»

Justement, M. L'Héréec parlait avec une sorte d'insistance de ce

voyage à Paimpol. Il devait monter en voiture à trois heures, arriver

à telle autre heure, voir telles personnes.

Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir la tête lourde, et,

au lieu de fumer dans le jardin, ce qu'il faisait volontiers dès que

le temps était doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville.

--Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si vous avez une commission,

Fantic est là.

--Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et

cela me fera du bien.

Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait causer avec Simone

seul à seul, jouir égoïstement de la présence de l'enfant, et elle

renferma en elle-même le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à les

voir s'éloigner.

C'était cela, en effet, et plus encore: c'était l'adieu qu'il allait

faire, la dernière entrevue qu'il allait avoir avec sa fille. Il

était, depuis le matin, résolu à partir. Quelle vie aurait-il à

Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses

souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa mère, sans y rien

ajouter, le pauvre reste d'une fortune qu'en somme il avait laissé

dépérir par sa faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel de

ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée blanche dont les

spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des

gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute

commerciale?... Non, il s'en irait, il demanderait un emploi, si

minime fût-il, à travers la Bretagne, chez ses correspondants

d'autrefois. Il trouverait du pain, un abri, une ville sans passé pour

ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de demeurer, moins

que d'être inutile: sa mère à Lannion, sa femme et sa fille à Jersey,

lui errant, réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués...

Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu désert où une petite vie

ne rampe et ne s'agite, dans ce grand abandon, dans le désespoir où il

était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, bien faible, elle

suffisait à lui garder un peu de force, ce qu'il en fallait pour

aller vers l'avenir. Il se disait qu'un jour, après d'autres épreuves,

après des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible à fixer

sur la carte bretonne, faire signe aux exilées de là-bas, et, si elles

le voulaient bien, achever près d'elles une vie si misérable en son

milieu.

Souffrir tout cela et tout garder pour soi! Passer une dernière heure

avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui

laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins

dans un temps prochain!... Il sentait bien qu'il le fallait. Personne

ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer...

Dans ces heures graves de la vie, la partie la meilleure et la plus

ignorée de nous-mêmes agit seule. Nous redevenons simples comme des

enfants, tendres comme eux. Guillaume L'Héréec l'éprouva.

Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de la ville, où des

passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des

sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en

compensation, tout ce que son cœur enfermait d'amour pour elle,

livrer, plus qu'il ne l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui

était venue avec une espérance, hélas! et qui partait aussi avec un

grand chagrin. Sans préparation, sentant bien qu'au premier mot ils

seraient à l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps qu'elle

n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait à peine. Il lui cita,

sans dire où il les avait retrouvées, des phrases de l'album, des

choses de la petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits où

le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les racontait à voix

basse, penché vers elle, isolé avec elle dans cette ville qu'ils

traversaient au hasard, enveloppés tous deux dans le passé rajeuni.

L'émotion l'emportait. Une consolation ineffable les pénétrait

ensemble, les secouait du même frisson. Joie pour lui d'ouvrir à

quelqu'un son âme, son long rêve de Breton songeur et malade, éclatant

tout à coup comme une gousse de genêt qui jette au vent sa double

graine. Joie pour elle d'apercevoir, à travers cet amour paternel de

toutes parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: le regret de

celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. Ils allaient se

quitter, et ils se rendaient compte que cette minute leur serait plus

chère que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se quitter,

et ils commençaient seulement à se connaître. Les choses familières,

que le regard interroge mieux quand elles vont disparaître, leur

rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur rendaient, mon

Dieu, ce qui reste de nos joies aux deux bords de la route. C'était le

Guer avec ses ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans la

vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes épelées par

l'enfant, les rues, des cris, le bruit des coqs chantant à la lune

dans les poulaillers des jardins énormes. Oui, ce soir-là, toute la

ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le matin. L'automne

endormait dans une haleine chaude les feuilles frappées à mort.

Simone écoutait son père, ne répondant que par des phrases courtes,

des mots souvent, pour montrer qu'elle était toujours là, prise aux

mêmes pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il voulait bien la

traiter comme une grande enfant.

Peu à peu, sans voir autrement que pour se souvenir du chemin qu'ils

suivaient, ils avaient fait presque entièrement le tour de la ville.

Une rue, au hasard, les amena vers le centre. Et, si petite que fut la

différence entre les rues de Lannion, les passants un peu moins rares,

la lumière des boutiques plus riches s'allongeant sur la chaussée,

suffirent pour troubler la liberté de ces confidences dernières. M.

L'Héréec, reconnu par un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils

retrouvèrent plus poignante l'idée de la séparation, voilée tout à

l'heure par tant d'images du passé commun, du passé intime où l'on ne

se quittait point. Ils se séparèrent, d'instinct, et marchèrent à un

pas l'un de l'autre.

Et tout à coup, comme si elle se réveillait, comme si elle sortait

brusquement d'un songe avec un battement de cœur, Simone comprit

tout. Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'étaient plus là

pour la tromper. C'étaient les événements multipliés de cette journée,

l'effarement de madame Jeanne, l'air contraint du banquier, l'émotion

trop profonde qui venait de saisir son père; c'était un ensemble de

preuves évidentes pour elle, qui lui criaient: «Ton père est ruiné. Il

part, et il ne reviendra pas. L'adieu qu'il vient de te faire est le

suprême adieu. Et ta mère n'est pas rappelée de l'exil, parce qu'on

n'a plus de pain pour elle!»

Alors, elle se rapprocha, et s'appuya sur le bras de son père, comme

si elle allait tomber. Ah! l'affreuse vision, impossible à chasser

maintenant! Le père allait partir! Demain, avant la nuit, il aurait

quitté Lannion. L'irréparable malheur serait consommé. Que faire? A

qui recourir? Le père n'écouterait pas, il nierait. Il la traiterait

comme une petite fille à qui l'on ne veut rien dire.

Cependant elle était sûre qu'il partait pour toujours. Elle le voyait.

Elle le lisait dans les yeux de son père, devenus si sombres, à

présent que les lumières des boutiques, brisant l'ombre, avaient

chassé le rêve.

Il se taisait. Il ne lui demanda pas si elle souffrait. Lui-même se

sentait épuisé, et il sentait aussi que son âme s'était fermée tout à

fait, que jamais plus elle ne se rouvrirait.

D'un accord tacite ils pressèrent le pas, tournant au plus court.

L'intimité de la causerie avait fait place à des mots rapides, qui

tombaient dans de longs silences. La masse de l'hôtel apparut, noire

entre les deux jardins qu'argentait la lune. M. L'Héréec ouvrit la

petite porte.

--Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mère aura trouvé la soirée bien

lente.

Il monta l'escalier en courant, ressaisi par la pensée de sa mère et

s'accusant d'ingratitude.

Simone le laissa disparaître. Puis, traversant le vestibule, elle

entra dans la cuisine où Fantic veillait, pour fermer la maison après

le retour de M. Guillaume. La servante, assoupie sur une chaise basse,

la tête touchant la poitrine, se leva au bruit des pas, et remonta la

mèche de la lampe minuscule posée sur la table. Sous ses paupières

battant de sommeil, ses gros yeux ronds, tout noirs, s'emplirent d'une

tendresse inquiète en apercevant Simone. A défaut d'esprit, son cœur

devinait qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et à voir

s'avancer la jeune fille, toute pâle et faisant signe de se taire,

elle fut troublée comme si la mort était là-haut, dans la chambre d'un

de ses maîtres.

--Écoute, Fantic, dit Simone, rends-moi un service, va tout de

suite...

--Où vous voudrez, mademoiselle. Comme vous êtes blanche!

--Fantic, c'est un service que tu rendras à moi, et à ma mère, que tu

aimais bien.

--Pauvre dame! Oui, mademoiselle: où vous voudrez.

Sans comprendre, Fantic regardait Simone, qui prenait sans bruit dans

l'armoire deux feuilles de gros papier, et, sur la table, à la hâte,

écrivait deux dépêches. La première était adressée à M. Guen,

capitaine au bourg de Perros. La seconde... Les doigts de l'enfant

tremblaient et embrouillaient les lettres, quand Simone écrivit:

«Madame Corentine L'Héréec, _la Lande fleurie_, Saint-Hélier.»

--Va vite, Fantic. Qu'on ne te voie pas! Qu'on ne t'entende pas! Porte

au télégraphe. Il n'y a plus qu'une heure.

La servante plia les deux feuilles, les mit dans son corsage, et,

quittant ses sabots qu'elle ramassa d'une main, sortit par la cour.

Simone demeura debout, appuyée à la table, épouvantée déjà de ce

qu'elle venait de faire. Son cœur battait si fort qu'elle ouvrit sa

jaquette de drap clair. Elle étouffait. La tentation lui vint de

rappeler Fantic. Elle pouvait le faire encore. La servante devait

être au haut de la rue... Elle devait tourner maintenant... Elle

approchait du bureau... Elle entrait... L'employé prenait les

dépêches...

Et tel était le trouble qui lui vint de cette pensée, que la pauvre

Simone fit plusieurs pas vers la porte, comme si elle allait courir...

Elle s'arrêta, la tête dans ses deux mains, au milieu de la salle,

comprenant que tout était fini à présent. Fantic devait revenir,

rasant les murs, ses sabots claquant sur les pierres. Les mots

volaient l'un après l'autre, à Perros, à Jersey. Le grand-père, la

mère, allaient tout à l'heure être troublés comme elle. Et demain,

demain!

Le bruit d'une porte qui se refermait, là-haut, fit revenir Simone de

cet effarement qui l'avait saisie, et la calma. Puisque le sort en

était jeté, à quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se montrer

brave... Le père quittait la chambre de madame Jeanne... La grand'mère

était seule... Simone hésita cependant, et s'arrêta deux fois en

montant l'escalier.

Madame Jeanne tricotait un châle de grosse laine noire pour l'hiver.

Elle était assise près de la cheminée sans feu, sur laquelle brûlait

la lampe de porcelaine blanche de toutes ses veillées. Elle continua

de travailler, et de songer surtout à bien des choses, qui agitaient

son esprit, mais nullement son visage, calme comme de coutume, pendant

que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprès du tabouret en

tapisserie où la grand'mère posait ses pieds.

--Ma grand'mère, dit Simone, je viens vous dire une nouvelle grave...

Madame Jeanne leva lentement la tête, en laissant retomber le tricot

sur ses genoux.

--Encore? fit-elle. Qu'est-ce que c'est?

--Grand'mère, vous croyez que mon père va seulement passer deux ou

trois jours à Paimpol?

--Il le dit.

--Eh bien! non; je l'ai deviné à son air, à des mots, à je ne sais

quoi de très sûr que je ne puis pas vous exprimer: grand'mère, il ne

reviendra pas! Je lui ai proposé d'attendre son retour; il n'a pas

voulu. Vous voyez bien que ce n'est pas un voyage. Mon père s'en va!

Madame Jeanne étendit les mains sur les bras du fauteuil, détourna sa

vieille tête, lourde de chagrin, vers la plaque noire de la cheminée.

--Tout est possible, dit-elle.

--Alors, reprit Simone, j'ai eu une pensée... Je ne sais pas si vous

me pardonnerez. Mais je l'ai fait pour nous sauver tous... Grand'mère,

j'ai télégraphié à Jersey... Ma mère sera ici demain...

Les doigts ridés de madame Jeanne serraient les bras du fauteuil.

--Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mère, dites, oh! je vous en

prie.

Elle ne répondait rien.

--C'est que, vous ne savez pas, continua l'enfant, ma mère est riche!

Elle a beaucoup travaillé. S'il y avait besoin d'argent, pour le

moulin,--j'ai cru comprendre cela tantôt,--elle donnerait tout, j'en

suis sûre!... Mon père ne partirait pas. Nous serions si heureux, tous

ici, ensemble!

Elle avait parlé, ouvrant toute son âme. Elle avait avoué cette chose,

la fortune de sa mère, qu'un sentiment de pudeur délicat l'avait

empêchée de dire à M. L'Héréec, tout à l'heure, quand elle avait

compris que la ruine était complète, et que c'était là le grand

obstacle. Et elle attendait, toute frémissante d'émotion, l'arrêt de

cette vieille femme qu'elle savait si hostile à madame Corentine, si

rude et si entêtée dans ses rancunes.

Madame Jeanne se redressa, et la regarda. Il n'y avait aucune colère

dans ses yeux, aucun reproche. Elle avait même l'air de plaindre et

d'admirer un peu cette petite que les circonstances avaient mêlée au

drame triste de la famille. Mais elle ne répondit pas à

l'interrogatoire anxieux de Simone. Elle dit seulement:

--Allez vous reposer, Simone. Je veillerai, de peur qu'il ne parte

cette nuit. Je crois, comme vous, qu'il va nous quitter à jamais.

La jeune fille se baissa.

--Grand'mère Jeanne, vous me pardonnez?

Madame Jeanne l'embrassa au front, longuement:

--Bonsoir, mon enfant, dit-elle d'une voix brisée par l'effort.

Bonsoir... La vie est bien dure... Laissez-moi.

Simone sortit de la chambre, très troublée, mais contente d'avoir tout

dit. En longeant la galerie vitrée, elle aperçut que la nuit était

limpide, et sa pensée s'envola, pleine d'amour, vers le grand'père

Guen, vers la mère qui, maintenant, avaient entendu son appel.

Madame Corentine · 第 24 / 31 题