L'ombre envahissait l'église, jusqu'en haut des piliers de granit,
debout sur quatre rangs, lorsque Simone s'éveilla. Plus un reflet de
vitrail sur les murs bas: seule une grande flèche d'or, venue du
couchant, traversait le vide de la nef, et traçait sur la voûte comme
une entaille de feu. L'enfant se leva précipitamment. Elle avait peur
d'être en retard et d'avoir inquiété les siens. Mais, pour son âge, il
y a une clémence de choses. Quand elle rentra, inaperçue, par le
portail de la cour demeuré entr'ouvert, madame Jeanne et son fils
achevaient de causer dans la chambre brune. Tous deux ils parlaient
d'elle, assis en face l'un de l'autre, près de la table de noyer à
filets noirs dont une pile de livres chargeait le milieu. Ils avaient
dépassé la période aiguë de l'épreuve, celle où les âmes, frappées à
part, se rencontrent, et irritent leur douleur en se montrant leur
blessure. Pour des raisons différentes, elle, par une réaction prompte
de sa nature, lui, par dégoût et insouciance de tout, ils en étaient
arrivés à discuter, presque sans émotion, les conséquences de leur
ruine.
--Vous voyez, disait madame Jeanne, les calculs que j'avais faits, en
votre absence, autant que ma pauvre tête pouvait me le permettre,
concordent avec les vôtres. Il nous restera de quoi vivre très
modestement... l'absolu nécessaire... surtout si nous conservons cette
maison.
--Si cela se pouvait!
--Je sacrifierai tout à cela. Vous y tenez. Et puis, même très
pauvres, avec cette grande maison hypothéquée, nous tiendrons un rang.
Vous ne me quitterez pas, Guillaume?
Il répondit avec un geste vague:
--Que voulez-vous que je sache encore? J'étudierai, je verrai. Ce sont
des questions de demain. Aujourd'hui, je vous demande de ne pas trop
laisser voir à Simone où nous en sommes réduits. Elle va nous quitter.
Il faut qu'elle parte sans se douter...
--Oui. Tenez, Guillaume, je la regretterai de tout mon cœur, cette
enfant-là.
--Ah! mon Dieu, fit-il douloureusement. Et moi!
Ils descendirent, occupés de Simone avant même de l'avoir revue,
fortifiés tous deux par cet engagement qu'ils venaient de prendre
d'être braves devant elle.
Et la promesse fut tenue. Quelque chose d'héroïque vivait au fond de
ces L'Héréec, gens de la terre de granit. On les vit, pendant le
dîner, chercher, parmi leurs vieilles histoires en fuite, celles
qu'ils n'avaient pas dites; s'efforcer de raconter des traits amusants
de l'ancienne Bretagne; trouver, dans leur cœur saignant, des
sourires, des expressions tranquilles, des projets d'avenir, si bien
que Simone, hésitante, se demandait: «Je me suis peut-être trompée. Ce
n'est qu'une affaire mauvaise, dont mon père va tâcher de tirer le
meilleur parti à Paimpol.»
Justement, M. L'Héréec parlait avec une sorte d'insistance de ce
voyage à Paimpol. Il devait monter en voiture à trois heures, arriver
à telle autre heure, voir telles personnes.
Cependant, le repas achevé, il se plaignit d'avoir la tête lourde, et,
au lieu de fumer dans le jardin, ce qu'il faisait volontiers dès que
le temps était doux, proposa d'emmener Simone se promener en ville.
--Pourquoi en ville? dit madame Jeanne. Si vous avez une commission,
Fantic est là.
--Non, j'ai besoin de marcher un peu. Nous ne serons pas longtemps, et
cela me fera du bien.
Sa mère ne le crut pas. Elle pensa qu'il voulait causer avec Simone
seul à seul, jouir égoïstement de la présence de l'enfant, et elle
renferma en elle-même le sentiment douloureux qu'elle éprouvait à les
voir s'éloigner.
C'était cela, en effet, et plus encore: c'était l'adieu qu'il allait
faire, la dernière entrevue qu'il allait avoir avec sa fille. Il
était, depuis le matin, résolu à partir. Quelle vie aurait-il à
Lannion, le moulin vendu, sans le travail qui seul endormait ses
souvenirs? Accepterait-il de partager avec sa mère, sans y rien
ajouter, le pauvre reste d'une fortune qu'en somme il avait laissé
dépérir par sa faute? Pourrait-il supporter le reproche perpétuel de
ces murs de brique à l'horizon, de cette fumée blanche dont les
spirales se tordraient encore au-dessus des peupliers, le visage des
gens de Lannion qui l'avaient suivi dans cette longue chute
commerciale?... Non, il s'en irait, il demanderait un emploi, si
minime fût-il, à travers la Bretagne, chez ses correspondants
d'autrefois. Il trouverait du pain, un abri, une ville sans passé pour
ses regards. Ce serait affreux, moins pourtant que de demeurer, moins
que d'être inutile: sa mère à Lannion, sa femme et sa fille à Jersey,
lui errant, réduit à envier ceux qu'il avait autrefois rétribués...
Et cependant, comme il n'y a pas de si absolu désert où une petite vie
ne rampe et ne s'agite, dans ce grand abandon, dans le désespoir où il
était plongé, une espérance restait. Bien lointaine, bien faible, elle
suffisait à lui garder un peu de force, ce qu'il en fallait pour
aller vers l'avenir. Il se disait qu'un jour, après d'autres épreuves,
après des années, il pourrait peut-être, d'un coin impossible à fixer
sur la carte bretonne, faire signe aux exilées de là-bas, et, si elles
le voulaient bien, achever près d'elles une vie si misérable en son
milieu.
Souffrir tout cela et tout garder pour soi! Passer une dernière heure
avec Simone, et ne pas pouvoir lui dire le mal qui le brisait, lui
laisser croire qu'ils se reverraient, sinon tout de suite, du moins
dans un temps prochain!... Il sentait bien qu'il le fallait. Personne
ne serait averti. Personne ne pourrait s'opposer...
Dans ces heures graves de la vie, la partie la meilleure et la plus
ignorée de nous-mêmes agit seule. Nous redevenons simples comme des
enfants, tendres comme eux. Guillaume L'Héréec l'éprouva.
Dès qu'il fut seul avec sa fille, dans les rues de la ville, où des
passants rares promenaient leur ombre, ne pouvant causer avec elle des
sujets qui remplissaient son esprit, il sentit qu'il devait donner, en
compensation, tout ce que son cœur enfermait d'amour pour elle,
livrer, plus qu'il ne l'avait fait, le secret de sa vie à l'enfant qui
était venue avec une espérance, hélas! et qui partait aussi avec un
grand chagrin. Sans préparation, sentant bien qu'au premier mot ils
seraient à l'unisson, il se mit à parler à Simone du temps qu'elle
n'avait pas connu, ou dont elle se souvenait à peine. Il lui cita,
sans dire où il les avait retrouvées, des phrases de l'album, des
choses de la petite enfance, calme, réjouie, heureuse, des traits où
le nom de la mère était sans cesse mêlé. Il les racontait à voix
basse, penché vers elle, isolé avec elle dans cette ville qu'ils
traversaient au hasard, enveloppés tous deux dans le passé rajeuni.
L'émotion l'emportait. Une consolation ineffable les pénétrait
ensemble, les secouait du même frisson. Joie pour lui d'ouvrir à
quelqu'un son âme, son long rêve de Breton songeur et malade, éclatant
tout à coup comme une gousse de genêt qui jette au vent sa double
graine. Joie pour elle d'apercevoir, à travers cet amour paternel de
toutes parts débordant, ce qu'il ne pouvait plus cacher: le regret de
celle qui vivait au loin, dans l'île anglaise. Ils allaient se
quitter, et ils se rendaient compte que cette minute leur serait plus
chère que tout le reste de leurs souvenirs. Ils allaient se quitter,
et ils commençaient seulement à se connaître. Les choses familières,
que le regard interroge mieux quand elles vont disparaître, leur
rappelaient à la fois les mêmes heures oubliées, leur rendaient, mon
Dieu, ce qui reste de nos joies aux deux bords de la route. C'était le
Guer avec ses ormes, le pont où l'on passait pour s'enfoncer dans la
vallée de Tonquédec, les maisons à vieilles enseignes épelées par
l'enfant, les rues, des cris, le bruit des coqs chantant à la lune
dans les poulaillers des jardins énormes. Oui, ce soir-là, toute la
ville parlait pour eux. L'air était plus doux que le matin. L'automne
endormait dans une haleine chaude les feuilles frappées à mort.
Simone écoutait son père, ne répondant que par des phrases courtes,
des mots souvent, pour montrer qu'elle était toujours là, prise aux
mêmes pensées, et reconnaissante, et émue de ce qu'il voulait bien la
traiter comme une grande enfant.
Peu à peu, sans voir autrement que pour se souvenir du chemin qu'ils
suivaient, ils avaient fait presque entièrement le tour de la ville.
Une rue, au hasard, les amena vers le centre. Et, si petite que fut la
différence entre les rues de Lannion, les passants un peu moins rares,
la lumière des boutiques plus riches s'allongeant sur la chaussée,
suffirent pour troubler la liberté de ces confidences dernières. M.
L'Héréec, reconnu par un ami, salua: et le charme fut rompu. Ils
retrouvèrent plus poignante l'idée de la séparation, voilée tout à
l'heure par tant d'images du passé commun, du passé intime où l'on ne
se quittait point. Ils se séparèrent, d'instinct, et marchèrent à un
pas l'un de l'autre.
Et tout à coup, comme si elle se réveillait, comme si elle sortait
brusquement d'un songe avec un battement de cœur, Simone comprit
tout. Elle devina. Elle vit clairement. Les mots n'étaient plus là
pour la tromper. C'étaient les événements multipliés de cette journée,
l'effarement de madame Jeanne, l'air contraint du banquier, l'émotion
trop profonde qui venait de saisir son père; c'était un ensemble de
preuves évidentes pour elle, qui lui criaient: «Ton père est ruiné. Il
part, et il ne reviendra pas. L'adieu qu'il vient de te faire est le
suprême adieu. Et ta mère n'est pas rappelée de l'exil, parce qu'on
n'a plus de pain pour elle!»
Alors, elle se rapprocha, et s'appuya sur le bras de son père, comme
si elle allait tomber. Ah! l'affreuse vision, impossible à chasser
maintenant! Le père allait partir! Demain, avant la nuit, il aurait
quitté Lannion. L'irréparable malheur serait consommé. Que faire? A
qui recourir? Le père n'écouterait pas, il nierait. Il la traiterait
comme une petite fille à qui l'on ne veut rien dire.
Cependant elle était sûre qu'il partait pour toujours. Elle le voyait.
Elle le lisait dans les yeux de son père, devenus si sombres, à
présent que les lumières des boutiques, brisant l'ombre, avaient
chassé le rêve.
Il se taisait. Il ne lui demanda pas si elle souffrait. Lui-même se
sentait épuisé, et il sentait aussi que son âme s'était fermée tout à
fait, que jamais plus elle ne se rouvrirait.
D'un accord tacite ils pressèrent le pas, tournant au plus court.
L'intimité de la causerie avait fait place à des mots rapides, qui
tombaient dans de longs silences. La masse de l'hôtel apparut, noire
entre les deux jardins qu'argentait la lune. M. L'Héréec ouvrit la
petite porte.
--Neuf heures, dit-il. Ma pauvre mère aura trouvé la soirée bien
lente.
Il monta l'escalier en courant, ressaisi par la pensée de sa mère et
s'accusant d'ingratitude.
Simone le laissa disparaître. Puis, traversant le vestibule, elle
entra dans la cuisine où Fantic veillait, pour fermer la maison après
le retour de M. Guillaume. La servante, assoupie sur une chaise basse,
la tête touchant la poitrine, se leva au bruit des pas, et remonta la
mèche de la lampe minuscule posée sur la table. Sous ses paupières
battant de sommeil, ses gros yeux ronds, tout noirs, s'emplirent d'une
tendresse inquiète en apercevant Simone. A défaut d'esprit, son cœur
devinait qu'un malheur avait fondu sur cette maison. Et à voir
s'avancer la jeune fille, toute pâle et faisant signe de se taire,
elle fut troublée comme si la mort était là-haut, dans la chambre d'un
de ses maîtres.
--Écoute, Fantic, dit Simone, rends-moi un service, va tout de
suite...
--Où vous voudrez, mademoiselle. Comme vous êtes blanche!
--Fantic, c'est un service que tu rendras à moi, et à ma mère, que tu
aimais bien.
--Pauvre dame! Oui, mademoiselle: où vous voudrez.
Sans comprendre, Fantic regardait Simone, qui prenait sans bruit dans
l'armoire deux feuilles de gros papier, et, sur la table, à la hâte,
écrivait deux dépêches. La première était adressée à M. Guen,
capitaine au bourg de Perros. La seconde... Les doigts de l'enfant
tremblaient et embrouillaient les lettres, quand Simone écrivit:
«Madame Corentine L'Héréec, _la Lande fleurie_, Saint-Hélier.»
--Va vite, Fantic. Qu'on ne te voie pas! Qu'on ne t'entende pas! Porte
au télégraphe. Il n'y a plus qu'une heure.
La servante plia les deux feuilles, les mit dans son corsage, et,
quittant ses sabots qu'elle ramassa d'une main, sortit par la cour.
Simone demeura debout, appuyée à la table, épouvantée déjà de ce
qu'elle venait de faire. Son cœur battait si fort qu'elle ouvrit sa
jaquette de drap clair. Elle étouffait. La tentation lui vint de
rappeler Fantic. Elle pouvait le faire encore. La servante devait
être au haut de la rue... Elle devait tourner maintenant... Elle
approchait du bureau... Elle entrait... L'employé prenait les
dépêches...
Et tel était le trouble qui lui vint de cette pensée, que la pauvre
Simone fit plusieurs pas vers la porte, comme si elle allait courir...
Elle s'arrêta, la tête dans ses deux mains, au milieu de la salle,
comprenant que tout était fini à présent. Fantic devait revenir,
rasant les murs, ses sabots claquant sur les pierres. Les mots
volaient l'un après l'autre, à Perros, à Jersey. Le grand-père, la
mère, allaient tout à l'heure être troublés comme elle. Et demain,
demain!
Le bruit d'une porte qui se refermait, là-haut, fit revenir Simone de
cet effarement qui l'avait saisie, et la calma. Puisque le sort en
était jeté, à quoi bon regretter maintenant? Mieux valait se montrer
brave... Le père quittait la chambre de madame Jeanne... La grand'mère
était seule... Simone hésita cependant, et s'arrêta deux fois en
montant l'escalier.
Madame Jeanne tricotait un châle de grosse laine noire pour l'hiver.
Elle était assise près de la cheminée sans feu, sur laquelle brûlait
la lampe de porcelaine blanche de toutes ses veillées. Elle continua
de travailler, et de songer surtout à bien des choses, qui agitaient
son esprit, mais nullement son visage, calme comme de coutume, pendant
que Simone entrait, et arrivait jusqu'auprès du tabouret en
tapisserie où la grand'mère posait ses pieds.
--Ma grand'mère, dit Simone, je viens vous dire une nouvelle grave...
Madame Jeanne leva lentement la tête, en laissant retomber le tricot
sur ses genoux.
--Encore? fit-elle. Qu'est-ce que c'est?
--Grand'mère, vous croyez que mon père va seulement passer deux ou
trois jours à Paimpol?
--Il le dit.
--Eh bien! non; je l'ai deviné à son air, à des mots, à je ne sais
quoi de très sûr que je ne puis pas vous exprimer: grand'mère, il ne
reviendra pas! Je lui ai proposé d'attendre son retour; il n'a pas
voulu. Vous voyez bien que ce n'est pas un voyage. Mon père s'en va!
Madame Jeanne étendit les mains sur les bras du fauteuil, détourna sa
vieille tête, lourde de chagrin, vers la plaque noire de la cheminée.
--Tout est possible, dit-elle.
--Alors, reprit Simone, j'ai eu une pensée... Je ne sais pas si vous
me pardonnerez. Mais je l'ai fait pour nous sauver tous... Grand'mère,
j'ai télégraphié à Jersey... Ma mère sera ici demain...
Les doigts ridés de madame Jeanne serraient les bras du fauteuil.
--Dites-moi que j'ai bien fait, grand'mère, dites, oh! je vous en
prie.
Elle ne répondait rien.
--C'est que, vous ne savez pas, continua l'enfant, ma mère est riche!
Elle a beaucoup travaillé. S'il y avait besoin d'argent, pour le
moulin,--j'ai cru comprendre cela tantôt,--elle donnerait tout, j'en
suis sûre!... Mon père ne partirait pas. Nous serions si heureux, tous
ici, ensemble!
Elle avait parlé, ouvrant toute son âme. Elle avait avoué cette chose,
la fortune de sa mère, qu'un sentiment de pudeur délicat l'avait
empêchée de dire à M. L'Héréec, tout à l'heure, quand elle avait
compris que la ruine était complète, et que c'était là le grand
obstacle. Et elle attendait, toute frémissante d'émotion, l'arrêt de
cette vieille femme qu'elle savait si hostile à madame Corentine, si
rude et si entêtée dans ses rancunes.
Madame Jeanne se redressa, et la regarda. Il n'y avait aucune colère
dans ses yeux, aucun reproche. Elle avait même l'air de plaindre et
d'admirer un peu cette petite que les circonstances avaient mêlée au
drame triste de la famille. Mais elle ne répondit pas à
l'interrogatoire anxieux de Simone. Elle dit seulement:
--Allez vous reposer, Simone. Je veillerai, de peur qu'il ne parte
cette nuit. Je crois, comme vous, qu'il va nous quitter à jamais.
La jeune fille se baissa.
--Grand'mère Jeanne, vous me pardonnez?
Madame Jeanne l'embrassa au front, longuement:
--Bonsoir, mon enfant, dit-elle d'une voix brisée par l'effort.
Bonsoir... La vie est bien dure... Laissez-moi.
Simone sortit de la chambre, très troublée, mais contente d'avoir tout
dit. En longeant la galerie vitrée, elle aperçut que la nuit était
limpide, et sa pensée s'envola, pleine d'amour, vers le grand'père
Guen, vers la mère qui, maintenant, avaient entendu son appel.