Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone
accompagnait son père, quand il se rendait à l'usine. Elle
l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le voir
passer, courait à sa rencontre dans le couloir vitré où des papillons
bruns, réfugiés contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en
montant. Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se dire: «mon
père, ma fille», si bien accoutumés l'un à l'autre qu'on aurait pu
croire qu'ils avaient toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa
mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors,
libre, presque gai bien souvent, il emmenait Simone par la rue du
Pavé-Neuf, l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au bord du
Guer où il trouvait le canot. C'était leur meilleur moment de la
journée. Ils allaient à tout petits pas pour le prolonger. Simone
s'était dit que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle espérait
et qu'elle avait senti plusieurs fois effleurer les lèvres du père,
aurait lieu pendant une de ces promenades matinales.
Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore.
Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à regarder une file de
chalands chargés de goëmons, qui remontaient la rivière.
Huit heures sonnèrent à la cathédrale.
--Comment, huit heures! Mais je suis en retard, dit M. L'Héréec. Moi,
qui ne l'étais jamais!
Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant à marcher:
--Je te remercie de changer quelque chose à ma vie! Rien ne me
retenait chez nous, il y a six semaines. Je n'avais pas de raisons
d'être en retard. Tandis que maintenant!
Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand train jusqu'à
l'endroit de la rive où le canot, attaché à un pieu, tirait en roulant
sur sa chaîne, et descendirent la berge sans s'être séparés.
Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et d'herbes, tandis que
son père enjambait le bordage du bateau.
--Si vous vouliez? demanda-t-elle.
--Quoi donc?
--J'irais avec vous au moulin.
--Non, mon enfant.
--Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des
machines. Je serais contente de voir où vous travaillez.
--Je n'ai pas le temps, ce matin.
--Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!
M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, et s'apprêtait à
pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'était
pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air très triste:
--Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis,
c'est si pauvre, à présent, là-bas!
Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps
après qu'il eut abordé de l'autre côté du Guer, en lui envoyant un
baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans
ce carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines.
Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce mot découragé. Sans
doute, depuis qu'elle demeurait avec son père, elle avait bien vu, à
la stricte économie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait
place à un état voisin de la gêne. L'étoffe éclatée des meubles du
salon, que madame Jeanne réparait au passé avec des brins de soie
jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de
rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix même que son père et sa
grand'mère attachaient, naïvement, aux menues surprises qu'ils
ménageaient à Simone, des primeurs, un poisson plus recherché, un
gâteau apporté par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec
entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin
ne donnait plus que de maigres bénéfices. Mais la constatation directe
de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. «C'est si pauvre
là-bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone
distraite, tandis qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame
Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à tracer, sur des
effets de commerce, la signature respectée dans toute la Bretagne:
«Veuve L'Héréec et fils.»
A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme il déjeunait quelquefois
à l'usine, les jours où les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se
mit à table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils.
Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas revu, elle se montra
inquiète. D'ordinaire, M. L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été
retenu, car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet de ce fils
unique, si jalousement aimé.
--Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des traites à recouvrer chez
M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a
vu ce matin.
Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier depuis de longues années,
madame Jeanne faisait toujours un peu de toilette. Comme le temps
était pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, orné d'un col
de martre rabattu, couvrant toutes les épaules et retenu par une
agrafe d'argent. L'étoffe, ample comme une limousine, datait des temps
anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et
cependant, personne de Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune,
n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et d'allure que madame
Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de
fourrure. On sentait que c'était une vieille dame, de bonne race,
fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite,
toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place
du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue de
Tréguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de
granit, toutes vertes par endroits.
M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la porte rembourrée, et
pénétra dans une salle d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine
de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc.
M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant sur le mur, était
sorti de son cabinet. En apercevant les deux femmes, il prit un air
de condoléance affectueuse, serra le bout des doigts de madame Jeanne,
et ses yeux enfoncés de vieux travailleur, restés jeunes, au milieu de
ce visage maigre et long, se portèrent de madame Jeanne à Simone, et
de Simone à madame Jeanne, comme pour chercher, sur leurs visages, la
trace d'émotion qu'il n'y rencontrait pas.
--Eh bien? demanda-t-il.
--Quoi donc? Vous avez vu mon fils?
--Oui, ce matin.
--Où est-il?
--Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui porter ma réponse...
Est-ce que...
Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche que lui, le regardait
dans les yeux, avec un étonnement croissant. Elle avait mis la main
dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de papiers signés
d'elle, puis elle s'était arrêtée, au milieu de son geste, comprenant
vaguement qu'il y avait une autre question plus grave.
--Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même?
--Non, il n'est pas venu déjeuner...
Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un
peu.
--Alors entrez, ma pauvre amie.
Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un malheur l'avait frappée
sûrement. Elle ne savait pas encore lequel, et elle en avait déjà les
traits tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il ne fallait
pas, c'est que la petite la vît souffrir. Les vieilles femmes, même
les mieux habituées aux trahisons de la vie, peuvent avoir une
faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant
les jeunes, qui regardent et prennent exemple.
--Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme
qu'elle put.
Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme elle faisait d'habitude à
la porte des salons, la grand'mère entra seule, à la suite de M.
Quimerc'h.
Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille amie madame Jeanne,
c'était la ruine. Il le fit en peu de mots, sans détour, sans étalage
d'inutile pitié, comme un chirurgien qui connaît la vigueur du
tempérament de son malade. Il raconta comment il avait su, le matin
même, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal des
L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à l'usine du Guer, pour se rendre
compte, livres en mains, du crédit accordé à cette maison par
Guillaume et sa mère.
--Considérable, dit madame Jeanne.
--Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu.
--Tout?
--Absolument.
--Alors?
--Il faut vendre.
--L'usine?
--Et aussi, j'en ai peur, votre maison de Tréguier.
Elle était assise en face du bureau, les mains jointes et posées sur
les plis de son manteau, très pâle, mais brave comme toujours,
raisonnant déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit
parler de vendre la maison de Tréguier, elle ferma les yeux comme
devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse
maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit.
--Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion, à présent. Sa vie, à
lui, s'est passée ici. Comment l'avez-vous trouvé?
--Calme, étonné seulement des emprunts que vous m'aviez faits.
Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. Ses yeux de vieille,
tout humides, rencontrèrent ceux de M. Quimerc'h.
--Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été trop tourmenté, s'il
avait su que j'hypothéquais l'un après l'autre mes biens, pour
maintenir notre crédit. Le travail lui était une diversion nécessaire,
monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait pour la conserver... Je suis
vaincue... encore une fois...
Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre sur le meuble la petite
liasse de traites, destinée à tomber dans le gouffre ouvert de cette
liquidation désastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui
se tendait vers lui:
--Vous avez été une mère admirable, madame L'Héréec, dit-il. Si je
puis vous rendre quelque service...
Elle le remercia d'un signe.
--J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une heure, votre fils m'a prié de
lui faire une avance sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre.
J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume m'a demandé.
Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans
des conditions pareilles, sans entente préalable? Cependant elle
n'exprima pas autrement sa pensée. Et, montrant la porte:
--Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si
jeune...
--Assurément, madame.
Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha le col de sa pelisse,
et, élevant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien,
elle sortit.
--Nous reparlerons de l'affaire, monsieur Quimerc'h. Je reviendrai
avec mon fils.
--Quand vous voudrez, madame. Serviteur.
Mais quand elle se retrouva dehors à côté de sa grand'mère, Simone vit
bien que quelque chose de grave s'était passé chez le banquier. Madame
Jeanne s'en allait dans les rues sans prendre garde où elle posait le
pied, buttant aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à terre et
ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui
n'osait pas l'interroger et commençait à s'inquiéter. Pourquoi
marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues
descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient se découvrir,
jetait-elle de leur côté ce regard désespéré?
Elle ne sembla revenir au sentiment de la réalité qu'en s'arrêtant
devant la porte de l'hôtel. Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna.
Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la sonnette avait
reçu un branle formidable.
--Mon fils est rentré?
--Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait là pour dîner.
--Où est Fantic?
--Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, madame sait bien,
chez la...
--Oui, oui... c'est bon.
Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton de décision, son air froid
et ferme avaient reparu. Elle s'adressa à Simone:
--Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le premier que je vous
demande. Allez à l'usine, et ramenez votre père.
Il fallait que la commission fût bien pressée, pour que madame Jeanne
en chargeât Simone, elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque matin
sa fille remonter seule la promenade et la rue du Pavé-Neuf.
La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, sur le seuil
d'ardoise, le bout de la robe de madame Jeanne s'effaça en glissant.
Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. Elle
prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, elle aborda de l'autre
côté de la rivière, attacha la chaîne à une pierre saillante, et
suivit, à travers le pré, le talus pierreux encaissant le canal du
moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux blancs sans gardien, dans
les pâturages, et devant elle, au premier exhaussement du sol qui
s'élevait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi leurs
peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle ne pouvait s'empêcher de
penser à tant de fois que son père était passé là, au dur travail de
cette vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux de la commission
qu'elle allait remplir, et le souvenir de sa mère, malheureuse aussi,
seule dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait comme un
poids très lourd pour sa jeunesse.
Aucune trace n'était restée dans sa mémoire du chemin qu'elle suivait.
Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient
au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. Arrivée au pied du
double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela
que son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs
qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin
la grande rue de Kérampont, elle découvrit une porte: l'ayant poussée,
elle entra. Derrière l'enceinte de construction récente, au delà d'une
grande charroyère pleine de débris de charbon, le moulin, bâti en
long, bas d'étage, percé de fenêtres inégales, comme les très
anciennes choses, indéfiniment refaites et réparées, craquait de
toutes parts. «C'est si pauvre là-bas!» Oh! oui, Simone put mesurer
d'un coup d'œil cette misère dont le père avait honte, et la
tristesse de ce grand bâtiment dont les deux ailes, où le travail
avait cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, avaient un
air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules
tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un
chauffeur traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par une
fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. Elle continua sa
route, ayant aperçu, accolée au mur d'enceinte, une construction
légère qui devait être les bureaux.
M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, éclairée par une baie
vitrée, ouvrant sur l'usine. Il ne voyait pas venir Simone. La tête
appuyée sur un coude, il était absorbé par un travail difficile que
l'entrée de la jeune fille interrompit, pas tout de suite cependant.
Il demeura penché, réfléchissant, comparant deux livres. Et ce fut
seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent sur son épaule que,
d'un mouvement brusque, il se retourna.
Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui.
--Toi, Simone?
--Je viens vous chercher. Grand'mère est inquiète.
Il passa la main sur son visage, pour en effacer les rides creusées
par le travail et l'expression trop sombre qu'il y sentait fixée.
--Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner avec vous. J'ai eu
beaucoup de travail, ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas?
Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait.
Elle lui répondit, avec un regard où il y avait un reproche très doux:
--Pouvez-vous venir?
--Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini.
Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses de papiers, et
appela un commis, qui sortit du bureau voisin:
--Portez ceci chez ma mère.
L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, maigre dans sa redingote
longue, passa entre Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci des
formes, le regard dur et chargé de cette colère contre les gens,
contre les choses, contre tout, qui prend les serviteurs congédiés,
jetés à l'abandon, à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de
moins pour retrouver une place.
--Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, vois donc, on dirait une
journée d'été.
Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle ne remarquât pas trop les
lézardes du moulin, ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins
de paille semés par les moineaux, il lui montrait, en avant, les
collines boisées, très nettes, un peu blondes à cause des bouleaux et
des platanes déjà touchés par les nuits fraîches.
L'enfant regardait. Mais elle se sentait prise d'un malaise
grandissant, d'une envie de pleurer, car bien plus près que les
collines, là, touchant son bras, il y avait un secret douloureux qu'on
lui cachait. La porte de l'usine se referma sur eux. Ils commencèrent
à descendre seuls, sans témoins, dans la plaine verte. Dix minutes
encore, et cette intimité entière ne serait plus.
Simone ralentit le pas, et, très doucement, comme si elle suivait une
conversation déjà engagée, elle dit:
--Ce sont mes derniers jours auprès de vous, en effet.
Un pressement du bras, un tressaillement de blessé qu'on effleure, lui
répondit.
--Je ne puis pas rester plus longtemps. Ma mère est seule à
Saint-Hélier.
--Elle te réclame?
--Non! elle m'a permis de venir; elle me laisserait encore si je le
lui demandais: c'est moi qui m'en irai. Et je m'en irai triste.
--Triste... oui, je sais bien, entre ta grand'mère et moi...
--Pas cela! oh! non, ce n'est pas cela que je veux dire. Vous avez été
très bons, tous deux. Je ne me plains de personne, que de moi, qui
n'ai pas réussi à me faire aimer.
--Simone! que dis-tu là? Toi, pas aimée! Toi qui as été l'unique
joie...
Et, devinant qu'elle pleurait silencieusement à côté de lui, il
dégagea son bras de celui de Simone, entoura la taille de l'enfant,
et, marchant à peine pour mieux l'entendre, se courbant un peu pour
être plus près de cette tête chérie, comme on fait quand les tout
petits ont une peine:
--Qu'as-tu, ma Simone?
Mais il n'osait pas la regarder.
Elle, rendue plus forte à cause de cela, légèrement détournée vers la
rivière, continua, avec des phrases d'enfant qui cachaient une douce
pensée de femme:
--Je n'ai pas réussi à me faire assez aimer, vous le voyez bien,
puisque vous me laissez partir. Et je voudrais ne plus partir. Je
voudrais vivre entre vous que j'aime bien et maman qui est bonne
aussi, très bonne... Si vous saviez comme c'est triste de vous aimer
tous deux, et de vivre toujours loin de vous ou loin d'elle!
Il la pressa doucement contre lui, l'espace de dix pas, sans répondre,
tâchant de dominer le grand trouble où cette enfant le jetait. Et
quand il parla, sa voix tremblait. Et lui aussi regardait la rive
fuyante du Guer, et la petite ville où pointait le toit de l'hôtel.
--Ma Simone, j'ai pensé à cela bien des fois, avant que tu vinsses, et
depuis surtout que tu es venue. Je savais le bonheur que ce serait
pour toi. J'ai été sur le point de te demander si ta mère
consentirait...
--J'en suis sûre! dit vivement Simone, sûre comme de vivre!
Et cette affirmation d'amour, si chaste et si forte dans la bouche de
l'enfant, suffit à chasser les doutes de l'homme. Il crut ce qu'elle
disait. Il éprouva un allégement de ce pardon qui venait trop tard. Le
bord de la rivière était tout près. Déjà le sol déclinait, couvert de
limon gras cernant les touffes d'herbes. M. L'Héréec s'arrêta, mit un
baiser sur les cheveux de sa fille, et, tandis qu'il la tenait encore
serrée contre lui:
--Je ne savais pas, ma pauvre petite, je ne croyais pas qu'elle
voudrait... Et à présent... Je ne puis pas t'expliquer cela, mais je
te supplie de me croire, j'en souffre plus que toi... cela ne se peut
plus!
--Pourquoi, père? Je suis là, je puis rester, elle peut venir!...
Depuis quand n'est-ce donc plus...
--Depuis ce matin. Je t'en prie, non, plus rien.
Et, d'un geste, lui saisissant le poignet et le serrant, il fit
comprendre à Simone qu'il ne pouvait supporter plus longtemps cette
sorte de supplice inutile.
Elle se tut. M. L'Héréec passa devant. Il essaya de dissimuler ses
larmes, en se baissant pour ramasser la chaîne. Mais Simone vit qu'il
pleurait comme elle. Une joie secrète lui en vint. Le père disait
vrai, puisqu'il pleurait. Il aurait voulu, lui aussi, oublier le
passé... L'obstacle, le principal du moins, avait surgi le matin. Ce
n'était donc pas madame Jeanne, comme elle avait pensé...
Jusqu'à la rue du Pavé-Neuf, ils ne se parlèrent pas. M. L'Héréec se
préparait à paraître devant madame Jeanne. Il ne voulait pas lui
montrer qu'il avait pleuré. Et comme il avait hérité d'elle une
volonté puissante, qui se manifestait seulement chez lui à de rares
intervalles, mais avec une énergie pareille, il avait repris pleine
possession de lui-même quand il dit à Simone, en arrivant près de
l'hôtel:
--J'ai à causer d'affaires avec ta grand'mère, Simone: une question
d'intérêts qui va m'obliger à un voyage à Paimpol. Nous en avons pour
un peu de temps. Tiens, toi qui es une brave enfant, va faire une
prière pour nous. Nous en avons besoin.
Simone continua de monter seule jusqu'à l'église, très lentement.
Comme elle se sentait petite et impuissante! L'obstacle, comment le
saurait-elle, puisque ni madame Jeanne ni M. L'Héréec ne parleraient?
Il devait être bien grand, et tel qu'une pauvre enfant comme elle ne
pourrait pas l'écarter, même en le connaissant. Elle était venue,
elle s'était dévouée de toutes ses forces pour se faire aimer, elle
avait souffert silencieusement, et rien n'avait servi.
Dans l'église Saint-Jean, il y a, vers la droite, en haut d'un pilier
de granit, une statue de Saint-Roch en tunique jaune et en pantalon
rose. Simone s'assit près de là, dans l'ombre apaisante des voûtes.
Elle tira de sa poche son rosaire. Elle récita dix _Ave_ pour que ce
malheur qui menaçait madame Jeanne et son père fût écarté, dix autres
pour sa mère de Jersey, dix encore pour le grand-père Guen, et puis
elle s'endormit de fatigue, ayant trop vécu, ce jour-là, de la vie de
ceux qui sont vieux.