XX

Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone

accompagnait son père, quand il se rendait à l'usine. Elle

l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le voir

passer, courait à sa rencontre dans le couloir vitré où des papillons

bruns, réfugiés contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en

montant. Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se dire: «mon

père, ma fille», si bien accoutumés l'un à l'autre qu'on aurait pu

croire qu'ils avaient toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa

mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors,

libre, presque gai bien souvent, il emmenait Simone par la rue du

Pavé-Neuf, l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au bord du

Guer où il trouvait le canot. C'était leur meilleur moment de la

journée. Ils allaient à tout petits pas pour le prolonger. Simone

s'était dit que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle espérait

et qu'elle avait senti plusieurs fois effleurer les lèvres du père,

aurait lieu pendant une de ces promenades matinales.

Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore.

Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à regarder une file de

chalands chargés de goëmons, qui remontaient la rivière.

Huit heures sonnèrent à la cathédrale.

--Comment, huit heures! Mais je suis en retard, dit M. L'Héréec. Moi,

qui ne l'étais jamais!

Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant à marcher:

--Je te remercie de changer quelque chose à ma vie! Rien ne me

retenait chez nous, il y a six semaines. Je n'avais pas de raisons

d'être en retard. Tandis que maintenant!

Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand train jusqu'à

l'endroit de la rive où le canot, attaché à un pieu, tirait en roulant

sur sa chaîne, et descendirent la berge sans s'être séparés.

Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et d'herbes, tandis que

son père enjambait le bordage du bateau.

--Si vous vouliez? demanda-t-elle.

--Quoi donc?

--J'irais avec vous au moulin.

--Non, mon enfant.

--Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des

machines. Je serais contente de voir où vous travaillez.

--Je n'ai pas le temps, ce matin.

--Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!

M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, et s'apprêtait à

pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'était

pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air très triste:

--Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis,

c'est si pauvre, à présent, là-bas!

Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps

après qu'il eut abordé de l'autre côté du Guer, en lui envoyant un

baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans

ce carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines.

Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce mot découragé. Sans

doute, depuis qu'elle demeurait avec son père, elle avait bien vu, à

la stricte économie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait

place à un état voisin de la gêne. L'étoffe éclatée des meubles du

salon, que madame Jeanne réparait au passé avec des brins de soie

jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de

rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix même que son père et sa

grand'mère attachaient, naïvement, aux menues surprises qu'ils

ménageaient à Simone, des primeurs, un poisson plus recherché, un

gâteau apporté par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec

entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin

ne donnait plus que de maigres bénéfices. Mais la constatation directe

de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. «C'est si pauvre

là-bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone

distraite, tandis qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame

Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à tracer, sur des

effets de commerce, la signature respectée dans toute la Bretagne:

«Veuve L'Héréec et fils.»

A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme il déjeunait quelquefois

à l'usine, les jours où les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se

mit à table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils.

Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas revu, elle se montra

inquiète. D'ordinaire, M. L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été

retenu, car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet de ce fils

unique, si jalousement aimé.

--Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des traites à recouvrer chez

M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a

vu ce matin.

Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier depuis de longues années,

madame Jeanne faisait toujours un peu de toilette. Comme le temps

était pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, orné d'un col

de martre rabattu, couvrant toutes les épaules et retenu par une

agrafe d'argent. L'étoffe, ample comme une limousine, datait des temps

anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et

cependant, personne de Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune,

n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et d'allure que madame

Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de

fourrure. On sentait que c'était une vieille dame, de bonne race,

fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite,

toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place

du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue de

Tréguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de

granit, toutes vertes par endroits.

M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la porte rembourrée, et

pénétra dans une salle d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine

de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc.

M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant sur le mur, était

sorti de son cabinet. En apercevant les deux femmes, il prit un air

de condoléance affectueuse, serra le bout des doigts de madame Jeanne,

et ses yeux enfoncés de vieux travailleur, restés jeunes, au milieu de

ce visage maigre et long, se portèrent de madame Jeanne à Simone, et

de Simone à madame Jeanne, comme pour chercher, sur leurs visages, la

trace d'émotion qu'il n'y rencontrait pas.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Quoi donc? Vous avez vu mon fils?

--Oui, ce matin.

--Où est-il?

--Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui porter ma réponse...

Est-ce que...

Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche que lui, le regardait

dans les yeux, avec un étonnement croissant. Elle avait mis la main

dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de papiers signés

d'elle, puis elle s'était arrêtée, au milieu de son geste, comprenant

vaguement qu'il y avait une autre question plus grave.

--Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même?

--Non, il n'est pas venu déjeuner...

Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un

peu.

--Alors entrez, ma pauvre amie.

Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un malheur l'avait frappée

sûrement. Elle ne savait pas encore lequel, et elle en avait déjà les

traits tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il ne fallait

pas, c'est que la petite la vît souffrir. Les vieilles femmes, même

les mieux habituées aux trahisons de la vie, peuvent avoir une

faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant

les jeunes, qui regardent et prennent exemple.

--Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme

qu'elle put.

Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme elle faisait d'habitude à

la porte des salons, la grand'mère entra seule, à la suite de M.

Quimerc'h.

Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille amie madame Jeanne,

c'était la ruine. Il le fit en peu de mots, sans détour, sans étalage

d'inutile pitié, comme un chirurgien qui connaît la vigueur du

tempérament de son malade. Il raconta comment il avait su, le matin

même, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal des

L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à l'usine du Guer, pour se rendre

compte, livres en mains, du crédit accordé à cette maison par

Guillaume et sa mère.

--Considérable, dit madame Jeanne.

--Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu.

--Tout?

--Absolument.

--Alors?

--Il faut vendre.

--L'usine?

--Et aussi, j'en ai peur, votre maison de Tréguier.

Elle était assise en face du bureau, les mains jointes et posées sur

les plis de son manteau, très pâle, mais brave comme toujours,

raisonnant déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit

parler de vendre la maison de Tréguier, elle ferma les yeux comme

devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse

maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit.

--Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion, à présent. Sa vie, à

lui, s'est passée ici. Comment l'avez-vous trouvé?

--Calme, étonné seulement des emprunts que vous m'aviez faits.

Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. Ses yeux de vieille,

tout humides, rencontrèrent ceux de M. Quimerc'h.

--Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été trop tourmenté, s'il

avait su que j'hypothéquais l'un après l'autre mes biens, pour

maintenir notre crédit. Le travail lui était une diversion nécessaire,

monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait pour la conserver... Je suis

vaincue... encore une fois...

Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre sur le meuble la petite

liasse de traites, destinée à tomber dans le gouffre ouvert de cette

liquidation désastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui

se tendait vers lui:

--Vous avez été une mère admirable, madame L'Héréec, dit-il. Si je

puis vous rendre quelque service...

Elle le remercia d'un signe.

--J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une heure, votre fils m'a prié de

lui faire une avance sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre.

J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume m'a demandé.

Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans

des conditions pareilles, sans entente préalable? Cependant elle

n'exprima pas autrement sa pensée. Et, montrant la porte:

--Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si

jeune...

--Assurément, madame.

Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha le col de sa pelisse,

et, élevant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien,

elle sortit.

--Nous reparlerons de l'affaire, monsieur Quimerc'h. Je reviendrai

avec mon fils.

--Quand vous voudrez, madame. Serviteur.

Mais quand elle se retrouva dehors à côté de sa grand'mère, Simone vit

bien que quelque chose de grave s'était passé chez le banquier. Madame

Jeanne s'en allait dans les rues sans prendre garde où elle posait le

pied, buttant aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à terre et

ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui

n'osait pas l'interroger et commençait à s'inquiéter. Pourquoi

marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues

descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient se découvrir,

jetait-elle de leur côté ce regard désespéré?

Elle ne sembla revenir au sentiment de la réalité qu'en s'arrêtant

devant la porte de l'hôtel. Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna.

Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la sonnette avait

reçu un branle formidable.

--Mon fils est rentré?

--Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait là pour dîner.

--Où est Fantic?

--Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, madame sait bien,

chez la...

--Oui, oui... c'est bon.

Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton de décision, son air froid

et ferme avaient reparu. Elle s'adressa à Simone:

--Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le premier que je vous

demande. Allez à l'usine, et ramenez votre père.

Il fallait que la commission fût bien pressée, pour que madame Jeanne

en chargeât Simone, elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque matin

sa fille remonter seule la promenade et la rue du Pavé-Neuf.

La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, sur le seuil

d'ardoise, le bout de la robe de madame Jeanne s'effaça en glissant.

Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. Elle

prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, elle aborda de l'autre

côté de la rivière, attacha la chaîne à une pierre saillante, et

suivit, à travers le pré, le talus pierreux encaissant le canal du

moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux blancs sans gardien, dans

les pâturages, et devant elle, au premier exhaussement du sol qui

s'élevait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi leurs

peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle ne pouvait s'empêcher de

penser à tant de fois que son père était passé là, au dur travail de

cette vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux de la commission

qu'elle allait remplir, et le souvenir de sa mère, malheureuse aussi,

seule dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait comme un

poids très lourd pour sa jeunesse.

Aucune trace n'était restée dans sa mémoire du chemin qu'elle suivait.

Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient

au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. Arrivée au pied du

double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela

que son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs

qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin

la grande rue de Kérampont, elle découvrit une porte: l'ayant poussée,

elle entra. Derrière l'enceinte de construction récente, au delà d'une

grande charroyère pleine de débris de charbon, le moulin, bâti en

long, bas d'étage, percé de fenêtres inégales, comme les très

anciennes choses, indéfiniment refaites et réparées, craquait de

toutes parts. «C'est si pauvre là-bas!» Oh! oui, Simone put mesurer

d'un coup d'œil cette misère dont le père avait honte, et la

tristesse de ce grand bâtiment dont les deux ailes, où le travail

avait cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, avaient un

air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules

tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un

chauffeur traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par une

fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. Elle continua sa

route, ayant aperçu, accolée au mur d'enceinte, une construction

légère qui devait être les bureaux.

M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, éclairée par une baie

vitrée, ouvrant sur l'usine. Il ne voyait pas venir Simone. La tête

appuyée sur un coude, il était absorbé par un travail difficile que

l'entrée de la jeune fille interrompit, pas tout de suite cependant.

Il demeura penché, réfléchissant, comparant deux livres. Et ce fut

seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent sur son épaule que,

d'un mouvement brusque, il se retourna.

Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui.

--Toi, Simone?

--Je viens vous chercher. Grand'mère est inquiète.

Il passa la main sur son visage, pour en effacer les rides creusées

par le travail et l'expression trop sombre qu'il y sentait fixée.

--Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner avec vous. J'ai eu

beaucoup de travail, ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas?

Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait.

Elle lui répondit, avec un regard où il y avait un reproche très doux:

--Pouvez-vous venir?

--Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini.

Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses de papiers, et

appela un commis, qui sortit du bureau voisin:

--Portez ceci chez ma mère.

L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, maigre dans sa redingote

longue, passa entre Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci des

formes, le regard dur et chargé de cette colère contre les gens,

contre les choses, contre tout, qui prend les serviteurs congédiés,

jetés à l'abandon, à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de

moins pour retrouver une place.

--Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, vois donc, on dirait une

journée d'été.

Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle ne remarquât pas trop les

lézardes du moulin, ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins

de paille semés par les moineaux, il lui montrait, en avant, les

collines boisées, très nettes, un peu blondes à cause des bouleaux et

des platanes déjà touchés par les nuits fraîches.

L'enfant regardait. Mais elle se sentait prise d'un malaise

grandissant, d'une envie de pleurer, car bien plus près que les

collines, là, touchant son bras, il y avait un secret douloureux qu'on

lui cachait. La porte de l'usine se referma sur eux. Ils commencèrent

à descendre seuls, sans témoins, dans la plaine verte. Dix minutes

encore, et cette intimité entière ne serait plus.

Simone ralentit le pas, et, très doucement, comme si elle suivait une

conversation déjà engagée, elle dit:

--Ce sont mes derniers jours auprès de vous, en effet.

Un pressement du bras, un tressaillement de blessé qu'on effleure, lui

répondit.

--Je ne puis pas rester plus longtemps. Ma mère est seule à

Saint-Hélier.

--Elle te réclame?

--Non! elle m'a permis de venir; elle me laisserait encore si je le

lui demandais: c'est moi qui m'en irai. Et je m'en irai triste.

--Triste... oui, je sais bien, entre ta grand'mère et moi...

--Pas cela! oh! non, ce n'est pas cela que je veux dire. Vous avez été

très bons, tous deux. Je ne me plains de personne, que de moi, qui

n'ai pas réussi à me faire aimer.

--Simone! que dis-tu là? Toi, pas aimée! Toi qui as été l'unique

joie...

Et, devinant qu'elle pleurait silencieusement à côté de lui, il

dégagea son bras de celui de Simone, entoura la taille de l'enfant,

et, marchant à peine pour mieux l'entendre, se courbant un peu pour

être plus près de cette tête chérie, comme on fait quand les tout

petits ont une peine:

--Qu'as-tu, ma Simone?

Mais il n'osait pas la regarder.

Elle, rendue plus forte à cause de cela, légèrement détournée vers la

rivière, continua, avec des phrases d'enfant qui cachaient une douce

pensée de femme:

--Je n'ai pas réussi à me faire assez aimer, vous le voyez bien,

puisque vous me laissez partir. Et je voudrais ne plus partir. Je

voudrais vivre entre vous que j'aime bien et maman qui est bonne

aussi, très bonne... Si vous saviez comme c'est triste de vous aimer

tous deux, et de vivre toujours loin de vous ou loin d'elle!

Il la pressa doucement contre lui, l'espace de dix pas, sans répondre,

tâchant de dominer le grand trouble où cette enfant le jetait. Et

quand il parla, sa voix tremblait. Et lui aussi regardait la rive

fuyante du Guer, et la petite ville où pointait le toit de l'hôtel.

--Ma Simone, j'ai pensé à cela bien des fois, avant que tu vinsses, et

depuis surtout que tu es venue. Je savais le bonheur que ce serait

pour toi. J'ai été sur le point de te demander si ta mère

consentirait...

--J'en suis sûre! dit vivement Simone, sûre comme de vivre!

Et cette affirmation d'amour, si chaste et si forte dans la bouche de

l'enfant, suffit à chasser les doutes de l'homme. Il crut ce qu'elle

disait. Il éprouva un allégement de ce pardon qui venait trop tard. Le

bord de la rivière était tout près. Déjà le sol déclinait, couvert de

limon gras cernant les touffes d'herbes. M. L'Héréec s'arrêta, mit un

baiser sur les cheveux de sa fille, et, tandis qu'il la tenait encore

serrée contre lui:

--Je ne savais pas, ma pauvre petite, je ne croyais pas qu'elle

voudrait... Et à présent... Je ne puis pas t'expliquer cela, mais je

te supplie de me croire, j'en souffre plus que toi... cela ne se peut

plus!

--Pourquoi, père? Je suis là, je puis rester, elle peut venir!...

Depuis quand n'est-ce donc plus...

--Depuis ce matin. Je t'en prie, non, plus rien.

Et, d'un geste, lui saisissant le poignet et le serrant, il fit

comprendre à Simone qu'il ne pouvait supporter plus longtemps cette

sorte de supplice inutile.

Elle se tut. M. L'Héréec passa devant. Il essaya de dissimuler ses

larmes, en se baissant pour ramasser la chaîne. Mais Simone vit qu'il

pleurait comme elle. Une joie secrète lui en vint. Le père disait

vrai, puisqu'il pleurait. Il aurait voulu, lui aussi, oublier le

passé... L'obstacle, le principal du moins, avait surgi le matin. Ce

n'était donc pas madame Jeanne, comme elle avait pensé...

Jusqu'à la rue du Pavé-Neuf, ils ne se parlèrent pas. M. L'Héréec se

préparait à paraître devant madame Jeanne. Il ne voulait pas lui

montrer qu'il avait pleuré. Et comme il avait hérité d'elle une

volonté puissante, qui se manifestait seulement chez lui à de rares

intervalles, mais avec une énergie pareille, il avait repris pleine

possession de lui-même quand il dit à Simone, en arrivant près de

l'hôtel:

--J'ai à causer d'affaires avec ta grand'mère, Simone: une question

d'intérêts qui va m'obliger à un voyage à Paimpol. Nous en avons pour

un peu de temps. Tiens, toi qui es une brave enfant, va faire une

prière pour nous. Nous en avons besoin.

Simone continua de monter seule jusqu'à l'église, très lentement.

Comme elle se sentait petite et impuissante! L'obstacle, comment le

saurait-elle, puisque ni madame Jeanne ni M. L'Héréec ne parleraient?

Il devait être bien grand, et tel qu'une pauvre enfant comme elle ne

pourrait pas l'écarter, même en le connaissant. Elle était venue,

elle s'était dévouée de toutes ses forces pour se faire aimer, elle

avait souffert silencieusement, et rien n'avait servi.

Dans l'église Saint-Jean, il y a, vers la droite, en haut d'un pilier

de granit, une statue de Saint-Roch en tunique jaune et en pantalon

rose. Simone s'assit près de là, dans l'ombre apaisante des voûtes.

Elle tira de sa poche son rosaire. Elle récita dix _Ave_ pour que ce

malheur qui menaçait madame Jeanne et son père fût écarté, dix autres

pour sa mère de Jersey, dix encore pour le grand-père Guen, et puis

elle s'endormit de fatigue, ayant trop vécu, ce jour-là, de la vie de

ceux qui sont vieux.

Madame Corentine · 第 23 / 31 题