Le jardin, devant la façade de l'hôtel, était bien entretenu. Celui
qui s'étendait par derrière, au delà de la cour pavée des servitudes,
et auquel on accédait par quatre marches, bien plus grand que le
premier et planté en potager, n'avait guère que de rares visites d'un
homme de journée. L'homme venait, remuait la terre, semait, taillait
les arbres. Gote et Fantic faisaient la récolte, au temps voulu. Quant
à l'herbe folle, elle croissait là en liberté, sans ennemis que les
chardonnerets, les linots, les mésanges, qui se pendaient aux plus
hauts brins pour atteindre la graine, et les brisaient parfois sous le
poids léger de leur corps. De l'herbe, il y en avait surtout dans les
allées, car le fond était de vieille date assoupli par la culture, et
les légumes venaient magnifiquement, étouffant le reste: potirons
étalés sur des nappes de fumier, poireaux drus comme des épées,
carottes en forêts plus pressées que des maquis, et des haricots,
principalement, de vingt espèces différentes, hautes ou naines, bien
rangées en planches, et qui presque toutes fleurissaient blanc, avec
deux ailes, comme des petites coiffes bretonnes.
Quand Simone s'éveilla, au lendemain de son entrée dans la maison de
madame Jeanne, sa première idée fut de revoir le jardin. Sa grand'mère
devait être à la messe. Son père dormait, sans doute, car elle
n'entendait aucun bruit. Elle descendit, coiffée à la diable,
emportant une paire de ciseaux. En passant près de la cuisine, elle
dit:
--Bonjour, Gote! bonjour, Fantic!
Fantic répondit, Gote grogna quelque chose: toutes deux la regardèrent
traverser la cour et monter le perron moussu, car madame Jeanne ni M.
Guillaume n'allaient jamais dans le potager, et c'était leur domaine,
à elles.
Mais c'était le domaine aussi de l'enfant, qui se souvenait. Et en
pénétrant au milieu de ce fouillis de plantes et d'arbustes, en
suivant les allées en bosse, étroites et toutes mouillées qui fumaient
au premier soleil, elle retrouvait l'émotion ancienne, le sentiment de
solitude presque effrayant qu'elle avait gardé de ce jardin. Elle
longeait le mur de droite, exposé au midi, couvert de vignes, et elle
se rappelait que sa mère aimait à cueillir le raisin auquel elle
laissait une feuille verte, par une sorte de goût naturel d'élégance
et de couleur. Plus loin le bassin, dont il était défendu
d'approcher: «Surtout, Simone, ne va jamais de ce côté-là. C'est si
dangereux!» M. L'Héréec la rattrapait par sa jupe à plus de vingt
mètres de ce lieu redoutable, quand elle courait, sans même penser à
l'eau, devant ses parents. Ils venaient souvent là, le soir, en été,
quand le ciel était tout d'or au-dessus de Lannion. Simone les
revoyait, jeunes tous deux, causant à voix basse derrière elle. Ils
entraient parfois dans cette tonnelle de haut buis. Elle voulut y
pénétrer. Hélas! les touffes de buis s'étaient croisées et enlacées,
masquant l'ouverture ancienne. Elle s'y enfonça, la tête baissée, et
se trouva au centre de la grosse motte verte. La voûte était si
épaisse maintenant qu'on ne pouvait plus se tenir debout; une mousse
rase, étiolée, tapissait le sol: personne ne venait plus demander son
ombre à la tonnelle, que les araignées pour leurs toiles et les mulots
pour leurs cachettes.
Simone en eut l'âme serrée, comme d'une ingratitude. Elle sortit de la
tonnelle, et se mit à tailler, avec une sorte de colère, à grands
coups de ciseaux, les bottes de glaïeuls qui fleurissaient près de
l'entrée. M. L'Héréec avait aimé les fleurs, autrefois: c'était le
reste, abandonné, d'une collection de glaïeuls, achetée et entretenue
à beaucoup de frais.
Lorsqu'elle en eut ramassé toute une gerbe, Simone se redressa, et
revint par l'allée de gauche, s'arrêtant, écoutant le bruit de poulies
qui montait du Guer voisin et le caquet des marchandes de volailles
qu'on entendait passer, secouées dans leurs carrioles, du côté de la
rue. Le soleil l'éclairait en face. Des spirales de calices roses et
jaunes sortaient des plis de sa jupe, qu'elle tenait d'une main. Son
père la voyait. Il l'attendait dans la cour pavée, l'ayant cherchée
déjà.
--Ah! te voilà, chérie!
Elle descendait les marches, les deux bras étendus, maintenant, et sa
robe déployée pour montrer la récolte.