XVIII

Le dîner fut étrange, les trois convives étant agités de pensées

qu'ils ne se pouvaient communiquer.

En disant le _benedicite_, tout haut, selon sa coutume, madame Jeanne

regarda, pour voir ce que ferait Simone. Mais Simone fit son signe de

croix très simplement. Et l'on s'assit dans la salle à manger, où les

paroles sonnaient comme des coups de trompe, et se prolongeaient en

échos.

Très raide, très droite, les lèvres agitées d'un frisson, madame

Jeanne découpait et servait chaque plat comme de coutume. Toute sa

conversation se bornait à des phrases banales et sèchement dites:

«Passez du sel, Guillaume... Demandez donc une autre carafe de cidre.»

Ou bien, affectant de s'adresser toujours à son fils, elle disait: «Je

ne sais pas si votre fille aime ceci? Nous n'avons que peu de chose à

lui offrir.»

Mais dans le regard dont elle accompagnait ces phrases, il était

facile de deviner l'irritation, l'étonnement, le trouble où l'avait

jetée, à quelques jours de distance, l'apparition de la mère et de la

fille. Il fallait bien la supporter, celle-ci: Guillaume le voulait.

Elle avait vu son fils lui tenir tête, elle avait cédé, et cela

l'humiliait. Elle aurait désiré, tout au moins, que le retour de

Simone fût préparé, arrangé par elle, et limité à un temps précis.

Lannion aurait appris que mademoiselle L'Héréec revenait passer chez

sa grand'mère les vacances réglées par le tribunal. Tandis que ce coup

de théâtre diminuait son autorité, et changeait le titre auquel Simone

était admise dans la maison de la rue du Pavé-Neuf. A présent, pour

combien de temps était-elle là, entre le fils et la mère, cette enfant

toute façonnée aux idées et aux manières de la Jersiaise? Il fallait

se taire cependant, et ne pas heurter l'homme, ce soir du moins. Et

elle se taisait.

A peine si M. L'Héréec remarquait cette humeur de sa mère. Il lui

semblait presque qu'il était à table avec sa fille toute seule. Ses

yeux d'un vert marin, transparents, semés de petits points d'or, qui

ne faisaient d'ordinaire qu'effleurer les choses et les gens, attirés

et ressaisis aussitôt par le songe intérieur de l'âme, s'arrêtaient

sur Simone avec une expression de ravissement. Il ne cessait de la

regarder. Mais il ne parlait presque pas. Il se sentait timide devant

sa propre fille. Les nouvelles sur le capitaine et sur Marie-Anne

étaient épuisées: au delà il y avait le domaine interdit de la vie à

Jersey, des habitudes, des occupations, des goûts, des derniers

événements qui avaient amené Simone. Une imprudence aurait pu faire

rougir ou froisser la jeune fille. Il la connaissait si peu, et il

ignorait si complètement la mesure d'amour et d'estime qu'elle pouvait

garder pour lui! Alors, pour ne pas rester tout à fait silencieux, il

disait des choses de Lannion, qu'elle avait l'air de comprendre, ou

bien il s'excusait de la médiocrité du repas: «Nous n'avons que cela,

ma Simone. C'est très simple, ici. Les habitudes bretonnes.»

La vieille servante effarée, considérait alternativement ses maîtres,

quand elle apportait un plat, et se sauvait à la cuisine, sentant

qu'il y avait de l'orage et de la gêne dans cette réunion de famille.

Simone avait aussi perdu de son calme ordinaire. Sa grand'mère

l'intimidait, et elle devinait que son père, le seul qui lui rendît

possible le séjour à l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, n'était pas

habitué à imposer sa volonté. Elle le voyait presque effrayé de

l'énergie qu'il avait montrée. Mieux qu'avant, elle mesurait la

difficulté de son projet de faire rentrer l'épouse là où, elle-même,

l'enfant très innocente et forte de sa jeunesse, n'était entrée que

par surprise, et pour combien de temps?

Après le dîner, madame Jeanne sortit devant son fils, et, l'attendant

au milieu du vestibule qui divisait la maison:

--Votre fille a fait apporter ses bagages, sans doute?

Simone rougit, derrière elle, et dit:

--Oui, grand'mère... J'avais cru... Ils sont à l'auberge...

--Bien, je les enverrai prendre. La chambre est prête. Simone peut

monter avec moi.

Par l'escalier de granit, bâti pour les siècles, les deux femmes

montèrent, en effet, madame Jeanne toujours devant. Arrivée au premier

étage, elle parut hésiter un moment si elle devait prendre à droite ou

à gauche. Simone eut un battement de cœur, car à droite, c'était la

chambre de réserve, rarement occupée par les étrangers, et

l'appartement de la vieille dame. A gauche, au contraire, Simone se

souvenait de la petite chambre qu'elle avait habitée, entre celle de

son père et une autre, où sa mère s'était réfugiée, dans les derniers

temps du séjour à Lannion. Ce côté-là était le sien. Madame Jeanne,

ayant réfléchi, se dirigea vers la gauche, dans le couloir vitré, et

ouvrit la porte du milieu.

Les rideaux bleu et blanc, à rayures, la glace toute petite encadrée

d'un ruban Louis XVI peint des mêmes couleurs, les trois chaises de

cretonne, le fauteuil pour jouer à la poupée, les statuettes même qui

ornaient les murs, luisaient un peu dans l'ombre. Rien n'avait été

touché. L'immobile tradition de la maison avait tenu fermée la chambre

inutile, et une odeur légère y flottait, échappée sans doute du rameau

de romarin oublié depuis dix ans au-dessus du bénitier.

--Voilà, dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, Fantic apportera la

malle.

Madame Corentine · 第 17 / 31 题