Le dîner fut étrange, les trois convives étant agités de pensées
qu'ils ne se pouvaient communiquer.
En disant le _benedicite_, tout haut, selon sa coutume, madame Jeanne
regarda, pour voir ce que ferait Simone. Mais Simone fit son signe de
croix très simplement. Et l'on s'assit dans la salle à manger, où les
paroles sonnaient comme des coups de trompe, et se prolongeaient en
échos.
Très raide, très droite, les lèvres agitées d'un frisson, madame
Jeanne découpait et servait chaque plat comme de coutume. Toute sa
conversation se bornait à des phrases banales et sèchement dites:
«Passez du sel, Guillaume... Demandez donc une autre carafe de cidre.»
Ou bien, affectant de s'adresser toujours à son fils, elle disait: «Je
ne sais pas si votre fille aime ceci? Nous n'avons que peu de chose à
lui offrir.»
Mais dans le regard dont elle accompagnait ces phrases, il était
facile de deviner l'irritation, l'étonnement, le trouble où l'avait
jetée, à quelques jours de distance, l'apparition de la mère et de la
fille. Il fallait bien la supporter, celle-ci: Guillaume le voulait.
Elle avait vu son fils lui tenir tête, elle avait cédé, et cela
l'humiliait. Elle aurait désiré, tout au moins, que le retour de
Simone fût préparé, arrangé par elle, et limité à un temps précis.
Lannion aurait appris que mademoiselle L'Héréec revenait passer chez
sa grand'mère les vacances réglées par le tribunal. Tandis que ce coup
de théâtre diminuait son autorité, et changeait le titre auquel Simone
était admise dans la maison de la rue du Pavé-Neuf. A présent, pour
combien de temps était-elle là, entre le fils et la mère, cette enfant
toute façonnée aux idées et aux manières de la Jersiaise? Il fallait
se taire cependant, et ne pas heurter l'homme, ce soir du moins. Et
elle se taisait.
A peine si M. L'Héréec remarquait cette humeur de sa mère. Il lui
semblait presque qu'il était à table avec sa fille toute seule. Ses
yeux d'un vert marin, transparents, semés de petits points d'or, qui
ne faisaient d'ordinaire qu'effleurer les choses et les gens, attirés
et ressaisis aussitôt par le songe intérieur de l'âme, s'arrêtaient
sur Simone avec une expression de ravissement. Il ne cessait de la
regarder. Mais il ne parlait presque pas. Il se sentait timide devant
sa propre fille. Les nouvelles sur le capitaine et sur Marie-Anne
étaient épuisées: au delà il y avait le domaine interdit de la vie à
Jersey, des habitudes, des occupations, des goûts, des derniers
événements qui avaient amené Simone. Une imprudence aurait pu faire
rougir ou froisser la jeune fille. Il la connaissait si peu, et il
ignorait si complètement la mesure d'amour et d'estime qu'elle pouvait
garder pour lui! Alors, pour ne pas rester tout à fait silencieux, il
disait des choses de Lannion, qu'elle avait l'air de comprendre, ou
bien il s'excusait de la médiocrité du repas: «Nous n'avons que cela,
ma Simone. C'est très simple, ici. Les habitudes bretonnes.»
La vieille servante effarée, considérait alternativement ses maîtres,
quand elle apportait un plat, et se sauvait à la cuisine, sentant
qu'il y avait de l'orage et de la gêne dans cette réunion de famille.
Simone avait aussi perdu de son calme ordinaire. Sa grand'mère
l'intimidait, et elle devinait que son père, le seul qui lui rendît
possible le séjour à l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, n'était pas
habitué à imposer sa volonté. Elle le voyait presque effrayé de
l'énergie qu'il avait montrée. Mieux qu'avant, elle mesurait la
difficulté de son projet de faire rentrer l'épouse là où, elle-même,
l'enfant très innocente et forte de sa jeunesse, n'était entrée que
par surprise, et pour combien de temps?
Après le dîner, madame Jeanne sortit devant son fils, et, l'attendant
au milieu du vestibule qui divisait la maison:
--Votre fille a fait apporter ses bagages, sans doute?
Simone rougit, derrière elle, et dit:
--Oui, grand'mère... J'avais cru... Ils sont à l'auberge...
--Bien, je les enverrai prendre. La chambre est prête. Simone peut
monter avec moi.
Par l'escalier de granit, bâti pour les siècles, les deux femmes
montèrent, en effet, madame Jeanne toujours devant. Arrivée au premier
étage, elle parut hésiter un moment si elle devait prendre à droite ou
à gauche. Simone eut un battement de cœur, car à droite, c'était la
chambre de réserve, rarement occupée par les étrangers, et
l'appartement de la vieille dame. A gauche, au contraire, Simone se
souvenait de la petite chambre qu'elle avait habitée, entre celle de
son père et une autre, où sa mère s'était réfugiée, dans les derniers
temps du séjour à Lannion. Ce côté-là était le sien. Madame Jeanne,
ayant réfléchi, se dirigea vers la gauche, dans le couloir vitré, et
ouvrit la porte du milieu.
Les rideaux bleu et blanc, à rayures, la glace toute petite encadrée
d'un ruban Louis XVI peint des mêmes couleurs, les trois chaises de
cretonne, le fauteuil pour jouer à la poupée, les statuettes même qui
ornaient les murs, luisaient un peu dans l'ombre. Rien n'avait été
touché. L'immobile tradition de la maison avait tenu fermée la chambre
inutile, et une odeur légère y flottait, échappée sans doute du rameau
de romarin oublié depuis dix ans au-dessus du bénitier.
--Voilà, dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, Fantic apportera la
malle.