Simone n'osa pas dire: «Mon père?»

Mais la fille, qui l'avait élevée, la reconnut. Elle se recula,

livide, comme si elle avait vu une morte apparaître, et, perdant la

tête, les mains levées, elle s'enfuit en criant:

--Ciel adorable! voilà notre demoiselle à présent!

Simone avança, par l'allée sablée, jusqu'au milieu de la façade. Là

elle trouva Gote, la blanche, la vieille Trégoroise inféodée à madame

Jeanne. Gote était accourue aux exclamations de sa compagne et

servante Fantic. Elle venait se rendre compte et défendre sa maison,

avec son air de maîtresse, bourrue, et le ventre en avant, barrant la

porte.

--Mon père est-il ici? demanda Simone.

--Il n'y est pas.

--Doit-il rentrer bientôt?

--Je ne sais pas.

--Et ma grand'mère?

Pour le coup, le visage impassible et dur de Gote exprima la stupeur.

Oser demander madame Jeanne?

--Elle n'y est pas non plus, répondit-elle.

--C'est bien: j'entre et j'attendrai, fit Simone.

Intimidée par le ton résolu de Simone, Gote s'effaça à moitié le long

du mur, et demeura immobile, tandis que la jeune fille ouvrait

elle-même la porte du salon, et disparaissait.

Simone alla s'asseoir au fond, sur le canapé. Émue de ce premier

accueil hostile de la vieille bonne, plus qu'elle ne l'aurait voulu,

les narines serrées, comprimant de sa main les battements trop vifs de

son cœur, elle tâchait de se remettre, en parcourant du regard ce

mobilier qu'elle retrouvait dans le même ordre, aussi clairsemé le

long de la tapisserie, comme elle se l'était souvent représenté, de

souvenir. Mais, involontairement, ses yeux se tournaient vers la

fenêtre. Qui allait-elle voir le premier? Son père ou madame Jeanne?

Elle voyait déjà celle-ci entrer, l'air impérieux, ses deux papillotes

blanches toutes raides au bord de sa coiffe. Et puis c'étaient les

domestiques, dont elle entendait le chuchotement à travers les longs

espaces endormis de cette maison. L'émotion ne faisait que grandir.

Jamais Simone ne s'était sentie si dépourvue de moyens.

Elle attendait ainsi, inconsciente de la durée, frémissante au moindre

bruit, quand la porte s'ouvrit brusquement. Son père entra. Elle

s'était levée. Il ne jeta qu'un regard sur elle. Puis, comme s'il

allait défaillir, il s'appuya, fermant à demi les yeux, contre la

porte dont il tenait la poignée.

Alors Simone s'avança:

--Bonjour, mon père!

Il ouvrit les bras, poussa un grand soupir, et la tint embrassée.

Et elle ne bougea plus, écoutant la réponse de ce cœur d'homme qui

battait puissamment contre le sien, comprenant que cet accueil muet

valait mieux que toutes les paroles, sûre d'avoir bien fait,

récompensée quoi qu'il advînt. Toute cachée sur l'épaule de son père,

elle ne le voyait pas. Lui non plus ne songeait pas encore à la

revoir. Il la tenait là, sa fille, son sang, l'être cher séparé de lui

trop longtemps, la jeunesse qui rentrait.

Enfin ils s'écartèrent l'un de l'autre.

--Ah! Simone, dit le père, que tu me fais de bien! D'où viens-tu?

--De Perros. Grand-père m'a amenée.

--Quelle bonne idée tu as eue! Asseyons-nous là, veux-tu, où tu

étais?... Tu m'as attendu?

--Un peu, je crois, je ne sais pas.

--Moi qui ne me doutais pas! Tu aurais dû écrire.

--A quoi bon?

--C'est vrai, à quoi bon?... Tu es grande à présent! M. Guen va bien?

--Très bien.

Il la dévorait des yeux, maintenant, assis en face d'elle sur une

chaise, à contre-jour. Il s'était mis là pour la mieux voir, un peu

penché en avant, les mains jointes sur les genoux, sa figure sérieuse

éclairée d'un sourire, et juste à la même hauteur que celle de sa

fille. On eût dit qu'il découvrait son enfant, cette robe, ce cou,

cette coiffure, ce bout de dentelle. Il parlait, mais ce qu'il disait

n'avait pour lui qu'une importance médiocre, et les réponses

traversaient comme une partie vague, non encore attentive de son

esprit. Simone, au contraire, tout heureuse qu'elle fût, et fière de

ce long éloge qu'elle lisait dans les yeux de son père, ne pouvait

s'empêcher de remarquer la navrante banalité des mots qu'ils

échangeaient. M. L'Héréec n'avait pas demandé des nouvelles de sa

femme. Il évitait de la mêler à cette entrevue d'où elle n'était pas

absente, cependant. L'enfant devinait, elle voyait que la pensée de la

mère était là, entre eux deux. Ils faisaient effort l'un et l'autre,

lui par habitude, elle douloureusement et par discrétion, pour ne pas

la nommer. Et tout de suite cela les réduisait à un bavardage

d'étrangers.

Simone ne pouvait comprendre, d'ailleurs, les sentiments multiples

qu'éprouvait son père en ce moment, l'un surtout, la peur de la voir

s'échapper, de la perdre, de retomber dans la solitude, après cette

apparition radieuse. Il ne savait pas pour combien de temps elle était

venue. La question avait dix fois expiré sur ses lèvres, de crainte de

cette réponse: «Mais, je retourne. Adieu, grand-père m'attend.»

Enfin, il s'enhardit. Ils causaient depuis une demi-heure au moins.

--Simone, est-ce que... est-ce que tu repars ce soir?

--Non, mon père, si vous voulez...

--Si je veux, Simone! Alors ce n'est pas une visite?

--Bien mieux qu'une visite. J'ai pensé, et ma mère a pensé,--elle le

regarda en disant ce mot, et elle s'aperçut qu'il avait baissé les

yeux comme sous une douleur vive,--que je ne pouvais passer en

Bretagne sans vous donner au moins plusieurs jours. Je souffrais de ne

plus vous connaître...

Il répondit, sans changer d'attitude, à demi-voix, confus devant elle:

--J'en ai souffert aussi, va, mon enfant. Mais je me croyais oublié,

tu comprends, je n'osais pas t'imposer... La maison n'est pas très

gaie... Enfin, puisque ton cœur t'a conduite, je te remercie.

Il leva sur elle ses yeux où brillait une joie encore inquiète.

--Tu restes?

--Oui, je reste. J'ai fait apporter mes bagages au pont de Viarmes.

--En effet, il faudrait les envoyer prendre... tu n'as pas vu ta

grand'mère?

--Non, elle est sortie.

--En effet, à cette heure-ci...

Et M. L'Héréec ajouta, avec un sourire triste:

--C'est que, vois-tu, pour désigner ta chambre, pour tous les détails

de service, c'est elle qui commande ici... Moi, je suis un peu son

pensionnaire...

Il y eut un silence, pendant lequel ils pensèrent tous deux à madame

Jeanne.

Un bruit de voix dans le jardin fit se détourner M. L'Héréec. Et,

derrière les vitres, dehors, il aperçut sa mère qui le regardait.

La coiffe de la vieille Gote, à côté, dépassait à peine le bourrelet

de glycine.

--La voici, dit-il.

Ils étaient debout l'un près de l'autre, quand elle entra doucement,

son mantelet de soie sur le bras, grande, les yeux dans l'ombre de sa

coiffe de Tréguier. Madame Jeanne ferma la porte, et s'arrêta à

quelques pas, comme si elle venait seulement de découvrir la présence

de Simone.

Un peu pâle, interdite, Simone marcha en glissant. Elle essaya de dire

avec un sourire:

--C'est moi, grand'mère!

Et elle se haussa sur les pieds, pour l'embrasser au front.

Madame Jeanne ne lui rendit pas sa caresse. Elle n'eut pas même l'air

de l'avoir reçue. Elle ne quittait pas des yeux Guillaume, son fils,

resté près du canapé, et c'était bien à lui, au fond, qu'elle

s'adressait, quand elle dit, de ce ton glacé que les émotions vives

lui donnaient:

--Je suppose, Simone, que vous êtes seule ici?

--Oui, dit Simone en s'écartant un peu, toute seule. Ma mère est

repartie.

Elle souffrait affreusement d'être obligée de dire cela. Elle regarda

son père qui n'avait plus la même physionomie. Très froid d'apparence,

comme sa mère, et l'œil aussi ferme maintenant, il dit avec lenteur,

en caressant sa barbe:

--Je suis content qu'elle soit venue, mère. Elle a été conduite par

son bon cœur. Elle vient passer plusieurs jours avec nous, comme

autrefois.

Madame Jeanne comprit, à l'expression qu'il avait, que le Breton de

race forte parlait en ce moment.

--C'est bien, dit-elle simplement. Tu n'as pas fait préparer une

chambre?

--Je vous ai attendue.

--Alors, je vais m'en occuper. Nous nous retrouverons tout à l'heure,

à dîner.

Quand elle fut sortie, M. L'Héréec et Simone s'approchèrent ensemble

de la fenêtre, gênés.

--Simone, dit le père en prenant la main de l'enfant, il ne faut pas

t'étonner ni te froisser... Ta grand'mère est un peu rude... Elle a eu

des chagrins qui l'ont aigrie... Et puis elle ne te connaît guère...

Ne fais pas attention... Elle est très bonne, je t'assure. Tu ne

saurais croire le dévouement qu'elle a montré pour moi.

Et il expliqua, tenant toujours la main de Simone, comment madame

Jeanne et lui vivaient dans l'hôtel de Lannion, quelles prévenances

elle avait, quelle entente des choses du ménage et du commerce même,

quelle situation honorable parmi les gens de la ville. Et plus il

montrait, voulant défendre sa mère, la grande place qu'elle tenait

dans sa vie, plus la pauvre Simone se sentait envie de pleurer.

Madame Corentine · 第 16 / 31 题