IX

Quand Guen rentra, il ne trouva plus personne dans la salle d'en bas.

Dans la chambre, Marie-Anne se promenait, pâle, les dents serrées.

Elle ne regardait ni sa sœur Corentine, qui avait porté le berceau

dans un angle et le garnissait à la hâte de son revêtement de piqué,

ni une vieille femme qui dormait à moitié, les mains étendues sur les

genoux et le corps à demi ployé, une habituée de ces nuits de veille

auprès des malades. Quand une douleur la prenait, elle s'arrêtait, les

yeux à terre, son visage se contractait, une sueur moite lui perlait

aux tempes: mais elle ne se plaignait pas, et, sitôt la crise passée,

elle reprenait sa marche en travers de la pièce à peine éclairée, dont

le plancher criait.

Guen s'assit près de la porte, en disant seulement:

--J'ai envoyé la dépêche. Le syndic reviendra s'il y a quelque chose.

Et le temps continua de se traîner, lentement. Il était compté par le

grincement d'un réveil-matin, posé sur la cheminée. Souvent la jeune

femme, à la dérobée, regardait du côté de ce cadran, gros comme le

poing, sur lequel se mesurait sa dernière espérance. Plus qu'une

heure. Plus que trois quarts. Plus que vingt minutes. Oh! après cela,

après dix heures, plus de nouvelles des mourants, plus de secours à

demander, plus rien: les télégraphes de la côte sont fermés.

Elle n'avait pas d'autre pensée. La souffrance même n'interrompait pas

cette attente qui prenait tout l'esprit, tout le cœur de la femme de

Sullian Lageat: «La dépêche viendra-t-elle? Que sera-t-elle? Oui,

l'échelle était vieille. Oui, les canots tombent tout seuls à la mer.

Oui, les mâts de misaine sont quelquefois jetés par-dessus bord.

Cependant... que de signes! La dépêche pourrait seule éclaircir le

mystère. Viendra-t-elle? Que sera-t-elle?»

Et cela était indéfini, coupé seulement par des élans convulsifs de

tendresse. L'amour des fiançailles et des noces nouvelles encore

remontait en sanglots à la gorge de Marie-Anne, et l'étouffait. O

jeune femme, le bien-aimé ne reviendrait-il pas? Était-ce fini

d'aimer? Fini la joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent: «C'est

toi, c'est toi, Sullian! mon Sullian!» Alors elle s'arrêtait, le

temps de se recommander à Dieu. Et Corentine demandait:

--Tes douleurs augmentent?

--Non.

Elle songeait aussi, Corentine. Elle était moins contrainte, ayant

envoyé Simone chez des voisins. Tandis que le père refaisait pour la

centième fois dans sa tête la carte de l'entrée de la Gironde, elle

songeait que cette Marie-Anne, par une ironie nouvelle de la destinée,

lui donnait une étrange leçon. Elle l'enviait presque de pleurer,

d'être si malheureuse à cause de son mari, tandis que d'autres avaient

écarté le leur, et le détestaient. Elle se demandait si, à aucune

époque, la disparition de son mari lui eût fait une peine pareille. Et

une voix intérieure, qui la troublait, lui répondait: «Oui, autant de

peine, tu l'as aimé follement, tu as été heureuse comme elle, comme

elle!»

La sage-femme dormait à demi, se raidissant parfois et se redressant,

lorsque, par degrés, sa poitrine s'était courbée jusqu'à toucher ses

genoux.

Les vitres tremblaient. C'étaient comme des voix hurlantes qui

enveloppaient la maison du capitaine. Pourtant, elles faisaient moins

de bruit que le balancier du petit réveil. L'attention était

concentrée sur ces dernières minutes qui pouvaient encore parler.

Qu'importait la tempête maintenant! Lui, il avait échappé ou il était

mort. Le vent pouvait souffler. Les âmes ne l'écoutaient plus. Elles

attendaient.

Quand l'aiguille passa sur dix heures, le réveil ne sonna pas. Il ne

sortit de la boîte de cuivre qu'un son bref de ressort détendu. Et

tout le monde tressaillit. Corentine se dressa tout debout. Le vieux

Guen eut l'air plus effaré. Marie-Anne, blanche, ferma les yeux,

baissa la tête, et s'appuya de ses deux mains à la cheminée. Puis elle

se laissa aller, sans un mot, sur les genoux. Sa sœur et la vieille

femme la relevèrent.

--Viens, Marie-Anne, dit Corentine, il faut te mettre au lit. Tu n'en

peux plus.

Elle se laissa déshabiller et coucher, inerte, indifférente, tandis

que le capitaine descendait, comme ivre de chagrin, tâtant les murs,

et ouvrait toute grande la porte d'entrée, pour écouter s'il ne venait

pas, lui, l'attendu.

Et rien ne vint.

Il n'y avait toujours que la mer démontée et les nuages courant sur la

lune.

X

Le lendemain, à l'aube, l'enfant venait de naître. Marie-Anne était

accouchée presque sans se plaindre, sans une larme. Étendue sur le lit

au fond de la chambre, les rideaux à demi tirés, elle avait l'air

d'une morte. Quand Corentine lui avait dit, tout bas, presque

joyeusement: «C'est un garçon!» elle n'avait rien répondu. Le fils

d'un père mort, un pauvre petit qui vient tandis que la vague roule

encore le cadavre de l'homme, est-ce une joie? Et vieillir auprès de

ce témoin grandissant de son malheur, est-ce un avenir? O enfants de

marins, combien d'entre vous sont nés ainsi de mères désolées? Combien

dont la venue en ce monde n'a été saluée que par des larmes! Il a dû

vous rester quelque chose de cette tristesse prise au sang de vos

mères. Et l'on vous reconnaît peut-être, parmi la race songeuse et

déjà sombre d'elle-même.

Corentine habillait le petit, près de la fenêtre que rayait au milieu

la bande rose de l'horizon. Quelque chose d'heureux souriait dans le

ciel lavé. Elle se hâtait. Dans le tas de brassières et de langes, et

de bavettes, disposées sur une chaise à portée de la main, elle

choisissait ce qu'il y avait de plus joli. Elle essayait plusieurs

bonnets, et, nouant la ruche de dentelle autour de la petite tête

endormie, elle baisait l'enfant avec une douceur inattendue. Elle se

sentait la vraie mère de la frêle créature, en ce moment, chargée de

lui donner les premières caresses. Et son cœur, qui était demeuré

très maternel, s'ouvrait complaisamment à d'anciennes tendresses. Et

elle songeait, le regardant étendu sur ses genoux, dans sa toilette

blanche de nouveau-né, qu'elle eût été infiniment heureuse d'avoir un

autre enfant, un fils comme lui.

Le jour grandissait. Sur le bourg, où la nouvelle s'était répandue,

une sorte de tristesse pesait. Les gens s'abordaient avec des

hochements de tête. Les mères avaient des airs graves. Du fond du

passé, des histoires remontaient à la mémoire de tous. Et c'était

moins peut-être la sympathie pour Marie-Anne, qu'une sorte de retour

égoïste qui assombrissait ces âmes exposées aux mêmes deuils, groupées

sur le même coin de falaise.

Les passants, avertis en traversant la longue rue, soit dans le haut

Perros, soit sur le chemin du bourg bas, regardaient la maison

endeuillée, la fenêtre où l'on ne voyait personne.

Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'étaient assemblées, une

douzaine peut-être, vêtues de noir, émues. Les plus agitées étaient

les jeunes, qui n'étaient pas veuves encore, et dont plusieurs

portaient un enfant sur le bras. Elles parlaient avec de grands gestes

et peu de voix, se tournant parfois vers la mer, qui était calme à

perte de vue, lasse de deux jours de tempête et à peine bruissante

sous le ciel clair.

--Quand son homme est parti, disait l'une, il avait du mal à la

quitter. Il ne se sentait pas brave. C'est souvent un signe.

--Oh! ça dépend bien, reprenait une vieille, à qui son châle épinglé

faisait comme une cuirasse plate. Il n'y a pas de signes. Quand on

doit avoir un malheur, il arrive.

--Le commissaire va peut-être répondre ce matin?

--Pas avant huit heures. Ah! la pauvre Marie-Anne! Et accouchée de la

nuit!

--Ça l'a fait avancer, vous pensez. Des coups pareils! La femme Yvon a

eu son enfant de même, l'an dernier, la nuit de son malheur.

--Eh bien! reprit une autre, une toute jeune et jolie, avec ses rubans

encore tout frais de velours noir dessinant son corsage, moi, je crois

que ce n'est pas encore sûr. Le syndic n'a pas confiance. Mais,

tenez, en septembre, je ne valais guère mieux que Marie-Anne Lageat à

cette heure-ci. Tous ceux d'Islande étaient arrivés, et pas Louis. On

n'avait pas de nouvelles. Personne n'avait vu le bateau depuis deux

mois. C'est le père Le Floch qui est venu me crier, un matin, à quatre

heures: «Ton mari, la Lise, ton mari qui est dans le port!» Dieu que

ça été vite fait de descendre!

Et elle retrouvait, en parlant, le même sourire qu'elle avait dû avoir

en ce moment-là.

Tout près d'elle, mais à l'écart, une grande femme, les cheveux en

désordre, gris et crépus comme de la limaille de fer, était assise sur

une pierre, le long de la muraille. C'était la mère du mousse,

accourue de Ploumanac'h. Personne n'avait fait attention à elle. Quand

elle entendit parler la jeune femme, elle dit, avec un regard de

colère:

--Tout le monde les plaint, les Guen, parce qu'ils sont riches. Il y

en a d'autres qu'on ne plaint pas. Pourtant, c'est tout ce qui me

restait, à moi qui suis pauvre, mon enfant que la mer m'a pris! Il me

faisait vivre, et le voilà mort! Un enfant qui ne m'avait jamais fait

de peine!

Les femmes la regardèrent, en branlant la tête, pour montrer qu'elles

avaient pitié.

La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'était jeté tout habillé sur son

lit. Et bientôt le sentiment de l'heure qui approchait l'avait

éveillé.

Il traversa le groupe des femmes, bien droit dans sa vareuse à boutons

d'or, et dit seulement:

--Je crois que Marie-Anne s'est endormie. Ne faites pas de bruit, les

femmes.

Et il continua sa route. La mère du mousse Guyon Le Dû le suivit à

distance, comme si elle demandait l'aumône. Elle voulait sa part de la

nouvelle qu'il allait chercher, lui, le riche, la nouvelle de la vie

ou de la mort de son petit. Car tout cela s'achète.

Que la rade était jolie, pauvre Guen! Comme il filait le côtre

anglais, au large de l'île Thomé, ouvrant toutes ses voiles que le

matin emplissait de brise et de soleil!

--Oh! la garce! murmura Guen. Jamais la même!

Il y avait longtemps qu'il n'avait dit une semblable injure à la mer.

Et il se détourna rapidement, sans plus la regarder. Les gens de

Perros, à présent, l'observaient, montant le bourg. La même phrase

montait avec lui, de porte en porte:

--Il va pour la dépêche. Ça l'a déjà vieilli, on dirait....

Quand il fut devant la cabane du bureau de poste, il eut peur. Et, ne

voulant pas paraître faible devant la directrice, qui relevait la tête

derrière la fenêtre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue,

comme il faisait toujours, quand il avait affaire à quelqu'un. Il vit

le fuchsia tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui de

granit, et il essaya de dire: «Comme il est fleuri, madame la

receveuse, votre fuchsia!» Mais il ne fit qu'un geste écourté. La voix

lui manqua. Et il entra.

La dépêche était arrivée. Elle portait: «Grand mât du navire sombré

apparaît à trois milles au large. Aucune nouvelle équipage.»

C'était clair. _La Jeanne_ était perdue corps et bien, Marie-Anne

veuve, le nouveau-né orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre.

Debout dans le corridor, il demeura une minute immobile. Il avait tant

cherché des motifs d'espérance pour consoler les autres, qu'il avait

fini par ne point désespérer. Il s'était pris à ses propres mots. Et à

présent il comprenait qu'il avait raisonné comme un enfant, malgré son

âge. Dès la veille, le malheur était certain. Le syndic n'avait pas

caché son avis. Comment avait-on pu conserver de l'espoir? Allons,

bonhomme, il faut revenir avec la nouvelle! Il faut aller leur

apprendre que tout est fini! Guen eut le courage de dire: «Merci,

madame» et il sortit. La mère qui l'avait suivi l'attendait au

passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y avait sur le papier.

--Sombré, ma pauvre Le Dû, répondit le capitaine.

Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et elle

l'injuria, accusant le patron du dindy, qui lui avait noyé son fils,

et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait

d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il

descendait, butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite,

vite, vers la maison.

Quand il traversa de nouveau la cour, elle était toute vide. Guen

monta, décidé à ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu de

temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. Il avait décidé

cela en chemin.

Et quand il parut, Marie-Anne se dressa, les deux bras appuyés au lit.

Ses yeux mauves si doux, qu'elle avait tenus fermés obstinément,

s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, si anxieux en

même temps, que le père baissa les siens.

--Rien, dit-il, ils n'ont rien.

Il pensait que le mensonge servirait. Mais Marie-Anne le fixa un

instant encore, sans répondre, puis elle dit, en se renversant sur

l'oreiller:

--Non, je ne vous crois pas. Ils sont tous noyés!

Madame Corentine l'avait compris aussi. Elle se baissa bien bas vers

le petit, pour qu'on ne vît pas qu'elle pleurait en l'embrassant.

Les émotions de la veille et de la nuit, l'absence de sommeil, cet

enfant qu'elle ne voulait pas laisser à d'autres, pas même à Simone

revenue à la maison de Guen et assise près d'elle, avaient

singulièrement changé madame Corentine, physiquement et moralement.

Les traits disaient assez la fatigue du corps. Son visage avait pris

une expression de bonté compatissante et sérieuse qui ne lui était

point habituelle. Elle se sentait surtout une disposition d'âme bien

nouvelle, un besoin de pleurer avec d'autres, de se dévouer au service

de son père et de sa sœur éprouvés, et une sorte de contentement de

se trouver là, dans le malheur qui frappait la famille, de n'être pas,

comme d'ordinaire, très loin et très inutile. Sous les coups répétés

de ces deux jours, elle revivait de la vie ancienne, et elle

redevenait, pour un temps, la fille et la sœur qu'elle aurait pu être

toujours... Cette impression, mélangée d'amertume, lui était douce

pourtant: elle la grandissait à ses propres yeux et aux yeux de

Simone. Toutes deux, avec ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne

abîmée de douleur au fond de la chambre, elles se trouvaient plus

heureuses que dans leur bien-être égoïste de Jersey, et elles ne se le

disaient pas, et chacune, cependant, était sûre de l'approbation

muette de l'autre.

Guen, qui ne pouvait assister à ce deuil de tous les siens, n'était

pas demeuré longtemps. Il était allé chez le syndic, sans trop savoir

pourquoi. Et peu après son départ, quelqu'un monta l'escalier. C'était

une vieille femme, la Olier, connue et honorée dans le bourg. Elle

avait perdu son mari en mer, il y avait longtemps, et cela lui serrait

le cœur de voir ces belles jeunesses sitôt brisées et réduites à la

longueur des jours qu'elle connaissait trop bien. Elle monta donc, de

son pas d'homme, et, entrant dans la chambre, sa cape de deuil sur la

tête, elle dit:

--Je vous salue.

Marie-Anne, au son d'une voix étrangère, tourna vers la nouvelle venue

son regard sans vie. Elle reconnut la veuve.

Et celle-ci reprit:

--Tu es dans la peine, Marie-Anne, et je ne viens pas pour te parler,

mais seulement pour te dire que nous allons faire une neuvaine.

Veux-tu?

La malade fit un signe de tête qui disait oui, et qui remerciait.

--J'ai engagé avec moi, reprit la femme, des mères et des filles du

bourg, qui sont toutes de tes amies, Marie-Anne: la Guillo, la Betié

Naget, la Caoullet, la Fanchen, la Maon, la Cario Palanton, la Gégo et

la petite Nehoueder, qui est venue exprès de Louannec.

Elle s'interrompit, en voyant fixé sur elle le regard de madame

Corentine et de sa fille. Évidemment, elle n'avait pas osé inviter les

deux femmes qui étaient là, les plus proches parentes et les mieux

désignées, cependant, pour se joindre à la neuvaine. Ni Corentine ni

Simone n'étaient plus de Perros. Leur place n'était plus au milieu

d'honnêtes femmes et d'honnêtes filles de pêcheurs, qui allaient prier

pour une affligée. Et le visage de la vieille exprimait bien cette

sorte d'éloignement que les gens tranquilles, attachés à leurs

devoirs, éprouvent d'instinct pour ceux qui vivent en dehors de la

règle commune.

Ce ne fut qu'un éclair, ce regard échangé. La vieille se retourna vers

le lit:

--Au revoir, Marie-Anne, nous allons partir tout de suite. Il ne faut

pas perdre courage.

Elle serra, en croisant les mains sur sa taille, les deux bords du

capot qui encadrèrent plus étroitement son visage, et elle s'en alla.

Madame Corentine avait rougi. Autrefois, il y avait seulement deux ou

trois jours, elle se serait indignée, elle aurait protesté contre

l'offense. Mais, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait

maintenant, l'humiliation ne souleva en elle aucune colère. Ce que

pensait cette femme, madame Corentine n'était pas loin de le penser

aussi; elle s'était plusieurs fois sentie mécontente d'elle-même. Le

chagrin seul eut prise sur elle.

Marie-Anne avait-elle deviné? Était-ce une invention heureuse d'une de

ces âmes qui ont l'instinct de toutes les consolations, et savent

qu'il y a des peines autour d'elles sans en savoir la cause?

--Corentine, dit-elle, il faut faire baptiser l'enfant.

--Aujourd'hui?

--Le plus tôt sera le mieux. Tu l'accompagneras.

--Oui, ma chérie.

--Mon père est le parrain. Toi, tu es la marraine. Nous en avions

parlé avec...

Elle ne put prononcer ce nom de douleur.

--Oui, dit Corentine, je veux bien, je suis prête à aller. Merci,

chérie. Je l'ai habillé, ton ange, veux-tu le voir?

Marie-Anne dit, faiblement:

--Non. J'ai peur qu'il ne lui ressemble. Je ne peux pas. Plus tard!

Elle ne rouvrit les yeux que pour voir passer, un peu après, la

sage-femme qui portait un gros paquet de mousseline blanche, Corentine

et Guen alourdi par le chagrin. Simone gardait la malade.

Du port à l'église, tout en haut de Perros, la route est assez longue

et rude à monter. Sauf au milieu, où, par-dessus les ormes et les

pentes précipitées de maigres champs, on aperçoit le paysage de mer,

elle est bordée de maisons. Et les gens, déjà mis en éveil par le

passage des femmes qui s'en allaient prier pour les naufragés,

n'avaient pas fini de causer entre eux de l'événement qui frappait le

bourg entier, quand le capitaine et sa fille commencèrent à gravir la

côte. Corentine marchait à côté de la femme qui portait l'enfant, et

l'abritait de son ombrelle. Le capitaine allait derrière et un peu de

côté.

La pitié des hommes est bien courte. A peine avaient-ils aperçu Guen

et échangé entre eux quelques mots de sympathie sur le malheur arrivé

en Gironde, qu'ils remarquaient madame Corentine. Et plusieurs ne

saluaient pas. Plusieurs disaient, sur son chemin, de ces mots qui

remuent tout un passé triste, et qui résument douloureusement le

jugement sommaire de la foule. «Croyez-vous qu'il soit heureux, ce

pauvre vieux, avec une fille veuve et une séparée? Elle l'a déjà

laissé assez longtemps seul à Perros. Qu'elle retourne donc!

J'aimerais mieux une fille morte, moi, qu'une fille comme celle-là,

qui n'a été qu'un tourment pour les autres. Ça ne fait pas bénir les

familles, vous savez!»

Elle entendait une partie de ces propos, et devinait le reste, et elle

était trop fière pour pleurer, mais les larmes l'étouffaient. Elle

trouvait la route interminable.

Enfin, le petit groupe franchit l'enceinte du cimetière. Au milieu des

tombes de granit entourées de fleurs, la vieille église ouvrait sa

porte en ogive, coupée d'une colonnette, sous le toit qui pendait

démesurément d'un côté et trop court de l'autre. C'était la paix pour

Corentine. Ils entrèrent. Devant eux, au premier tiers, sur les dalles

tout humides des végétations de l'ombre, les femmes de la neuvaine

étaient agenouillées en demi-cercle autour d'un des premiers piliers,

tout noir de l'encens et de la rouille de dix siècles. Sur le fond

sombre du granit, une statuette de la Vierge de Lourdes s'enlevait,

toute blanche, ayant une ceinture bleue flottante et deux roses d'or

sous les pieds. Elle était posée sur l'épais rebord de la corniche.

Tous les visages des femmes étaient levés vers elle. La vieille, en

cape de deuil, récitait le rosaire. Elle disait la première partie de

l'_Ave Maria_, que toutes reprenaient et terminaient dans la langue

rude du pays. Et, devant elles, minces comme des fils blancs, neuf

petites bougies brûlaient dans l'ombre, collées au dos des chaises.

La première voix, ferme, sans inflexion, disait: «Mé o salud Marie,

leun o a graces, an otro Doué so ganch beniguet...» Et elles

reprenaient, les autres, confusément: «Santes Marie, mam da Doué,

pédet évidon péliérien...»

Dans une chapelle toute noire, non loin de la neuvaine, le recteur

était venu baptiser le fils de Marie-Anne. Corentine et le capitaine

touchaient d'une main le petit, que portait l'autre femme. Ils

répondaient à voix basse aux questions liturgiques, détournés, malgré

eux, vers les neuf petites lumières et les neuf femmes prosternées.

Le prêtre demandait:

--Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la

terre?

--J'y crois, répondait Guen et Corentine.

--Santes Marie, mam da Doué, reprenaient les femmes.

--Croyez-vous en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur?

--J'y crois.

--Santes Marie, mam da Doué...

--Croyez-vous au Saint-Esprit, la sainte Église catholique, la

communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la

chair et la vie éternelle?

--J'y crois.

--Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien...

Ils s'écoutaient réciproquement, tous émus, de voir ces prières se

rencontrer, les unes pour le petit qui entrait dans la vie, les autres

pour le père naufragé, bien loin, à jamais séparés, à jamais inconnus.

Le rosaire devenait une sorte de psalmodie grandissante, lourde de

soupirs comme le bruit des lames qui déferlent. Et la voix de Guen, de

Corentine, du recteur lui-même, baissait de plus en plus, au

contraire, et se perdait sous la voûte moisie aux jointures des

pierres.

Un rayon de soleil, comme une lame flamboyante, entrait par une

découpure de la porte.

--Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien...

Et aucune cloche ne sonnait le baptême, le baptême du fils de Sullian,

le naufragé.

Le prêtre avait achevé les cérémonies avant que les femmes se fussent

levées.

--Allons! dit Guen, car personne ne bougeait dans la chapelle, ni

Corentine, ni la femme, toutes deux tournées vers ce groupe de

désolation et de larmes, enveloppant la statue à ceinture bleue.

L'enfant dormait.

Sans répondre, mues par le commandement de l'homme, elles sortirent,

la tête basse, sans un geste, l'âme absente et demeurée sous les

voûtes où l'on priait, écoutant le murmure plus lointain: «Santes

Marie, mam da Doué...»

Elles traversèrent ainsi le cimetière, sous le ciel sans nuage, dans

la pluie de lumière et de chaleur qui dilatait, jusqu'à en remplir

l'espace, le parfum d'une touffe de réséda fleuri au bord d'une tombe.

Au bout de l'allée, devant la pierre debout qu'il fallait franchir

pour retrouver la route, les femmes levèrent les yeux, et regardèrent

de ce regard vague et chargé de tristesse qui suit les réveils

brusques. En ce moment, le cœur de Corentine était déchiré des

douleurs de sa sœur, du désespoir muet de ce vieux dont elle

entendait le pas derrière elle, du peu de joie qu'elle avait su lui

donner, de l'impuissance où elle se sentait de lui refaire une

vieillesse, ayant perdu le droit d'habiter le pays, de consoler,

d'être la paix. Elle aurait voulu cependant. Une aspiration vers le

bien, une soif d'être bonne, de se sacrifier, montait du fond de son

âme, avec cette pitié pour ceux qui l'entouraient. Et deux filles, sur

le seuil d'une boutique, voyant sa mine défaite, se mirent à rire

d'elle, deux filles de pauvres qui tricotaient de la laine.

Alors, contre cette dernière injure, si peu méritée, si blessante à

cette heure, elle chercha d'instinct une protection. Et elle la

trouva. Guen venait de s'éloigner vers la plage de Trestrao, où

demeurait un ami. Il allait reparler du gendre et de l'entrée de la

Gironde, ne pouvant se taire de son malheur. Corentine se retourna

vers la sage-femme:

--Donnez-moi l'enfant, fit-elle, c'est moi qui l'emporte!

Elle prit le petit Sullian. Un flot de mousseline blanche lui couvrit

l'épaule. Une tête rose et dormante s'appuya, tout abandonnée, sur son

bras. Et, fière de son fardeau, défendue contre le sourire des gens

par l'innocence qu'elle portait, elle descendit le bourg, parmi les

femmes que la vue d'un nouveau-né émeut, et qui disaient: «Voyez, elle

a le fils de Sullian Lageat sur les bras. C'est Guen qui l'a voulu,

pour lui faire honneur. C'est tout de même une mère, cette femme-là.»

Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrême douceur, qui lui

faisait presser l'enfant sur son cœur de plus en plus, et s'absorber

dans ce petit être sans parole et sans regard. Elle lui souriait. Elle

lui parlait, non avec les lèvres, mais avec son âme tout à coup

agrandie et dilatée d'amour maternel, qui disait: «J'aurais voulu

d'autres enfants comme toi... que je les aurais aimés!... que je les

aimerais!..... Avec quel bonheur ce sein que tu touches se

découvrirait pour eux, et les allaiterait!... O joli, joli neveu que

je voudrais mon fils!» Elle avait des ailes. Soutenue par le petit

qu'elle portait, le visage calme, les yeux en joie, elle monta

l'escalier, elle entra dans la chambre.

Heureusement Marie-Anne dormait. Elle ne vit pas sa sœur. Une heure

passa, puis deux, puis trois. Simone s'éloigna. Et entre le berceau où

l'enfant reposait maintenant, et Corentine, qui veillait auprès, le

dialogue continua, le conseil doux et persuasif de ces yeux clos, de

ces lèvres tendues vers le sein rêvé, de ce visage derrière lequel une

âme transparaissait pour cette femme malheureuse, en qui le regret de

la maternité prenait la forme d'un désir grandissant et d'une attente

de vie nouvelle.

Il y avait des années qu'elle ne s'était sentie si prompte à

l'émotion, si disposée à pleurer.

Dans la paix de cette chambre, près de ces deux êtres plongés dans le

sommeil, un mystère profond sa passait. Une âme s'accusait, oubliait,

apercevait une voie de sacrifice et de salut, et, tremblante,

heureuse, remontait vers l'amour.

Le sommet des coteaux, vers Louannec, se dorait au soleil déclinant.

Nul bruit ne venait du dehors, pas même celui de la mer. La

respiration de Marie-Anne et de son fils, régulières, se répondaient

comme un battement d'ailes.

Tout à coup, un pas sonna dans la cour. Corentine se pencha. Le père!

c'était le père qui traversait la place! Il courait! Des gens

couraient derrière lui; ils disaient: «Mon Dieu! est-ce possible!

Est-ce possible!»

Toute pâle, au bout de la chambre, Corentine l'écouta monter. Et Guen

entra. Le pauvre vieux tremblait de tous ses membres. Il était comme

égaré. Il approcha, sans bruit, du lit où Marie-Anne dormait. Il se

mit à genoux.

--Marie-Anne? murmura-t-il, ma petite fille?

Elle ne bougea pas.

Il prit la main allongée sur le drap, la main rousselée de sa

mignonne, et la caressa.

--Marie-Anne?

Elle ouvrit les yeux, et fixa sur lui son regard morne de désespérée.

Mais, presque aussitôt, ses paupières se soulevèrent davantage. Elle

voyait le père pleurer et sourire. Elle le voyait incapable de parler.

Une angoisse la prit. Elle ouvrit la bouche. Elle se redressa

brusquement, ses bras raidis sur le drap, se tendit en avant, et tout

ce qui lui restait de vie passa dans un cri:

--Dites! dites!

--Marie-Anne... ce sont des marins anglais... à Bilbao... tout

l'équipage... tout entier... quand je te le disais... il est sauvé!

Il se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras:

--Sauvé, ma petite, sauvé!

Il pleurait à chaudes larmes.

Quand il se recula, suivant encore, de ses mains tendues, la jeune

femme qui se renversait en arrière, on put voir le visage de

Marie-Anne.

Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne doutait plus de la

vie. La jolie tête blonde était retombée, bien pâle encore, sur

l'oreiller, mais un seul moment l'avait transfigurée. Toute la

jeunesse, toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses doux yeux

couleur de jacinthe disaient le ravissement; les cils d'or, immobiles,

étaient levés vers le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à

des visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, l'épousée,

l'heureuse, la sainte au regard de légende.

Le vieux père, tout épanoui, continuait:

--La dépêche est venue d'Espagne... Ils ont rencontré des Anglais...

l'embouchure de la Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours ça, des

navires et encore des navires... Quand la demoiselle de la poste m'a

remis le papier, j'ai tout de suite deviné à son air... elle avait

l'air presque aussi content... Ah! mes filles, quelle bonne nouvelle!

Le dindy est perdu, mais les hommes sont sauvés!... Écoute,

Marie-Anne, je vais faire dire à la mère de Guyon Le Dû, le mousse,

que son gars est retrouvé... Veux-tu? Faut que tout le monde soit

heureux aujourd'hui!

Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin de preuve, ni de

détails. Elle croyait. Sullian vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la

pièce, la regardait fixement: Corentine, la sœur aînée.

Dans la crise d'âme qu'elle traversait, une seule chose l'avait

frappée: l'immense bonheur de Marie-Anne. «Comme elle l'aime!»

pensait-elle. Et, troublée par tant d'amour, elle n'osait s'avancer,

de peur que le cri de tout son être ne lui échappât: «Moi aussi! moi

aussi!»

Marie-Anne se tourna vers elle. Son regard chercha le berceau.

--Apporte-moi mon fils! dit-elle.

Et quand elle l'eut dans les bras, pressant le petit sur sa joue:

--O le bien-aimé! s'écria-t-elle, ton père est vivant!

Elle découvrit son sein, et se pencha pour nourrir le nouveau Sullian.

Et comme Guen s'était retiré, comme elle demeurait seule avec

Corentine immobile près du lit, elle entendit une voix toute basse qui

disait:

--Ma sœur, j'irai retrouver Guillaume. Prie pour moi!

* * * * *

Dix minutes après, Marie-Anne, à demi redressée, contemplait son fils

endormi sur le drap blanc.

Tout à côté, assise, brisée de fatigue et pourtant résolue, la grande

sœur l'écoutait docilement, elle, la plus jeune et l'ignorante, qui

disait:

--Il vaut mieux aller tout de suite, ma Corentine... ne pas avertir

Simone, que cela pourrait inquiéter trop... et puis être humble, tu

comprends, ne pas te rebuter... Ils ne savent pas tout ce que tu

vaux... moi, je le sais... Va, sois courageuse, sois bonne, fais tous

les sacrifices... C'est si bon d'être aimée!

Madame Corentine · 第 8 / 31 题