--Petite, attrape l'amarre!
Le capitaine Guen, qui arrivait à la godille, et doublait la pointe de
la jetée de Perros, lança un paquet de cordes qui se déroula, et vint
tomber sur la haute levée de granit, couverte de goëmons comme un
vieux mur où grimperaient des lierres bruns. Marie-Anne se baissa avec
effort, et attacha la corde au dernier échelon d'une échelle de fer.
Le douanier de service regardait.
--Est-ce que la pêche est bonne, père?
M. Guen, sans répondre, se mit à parer son canot, en alignant, le long
des bordages, les deux avirons, la gaffe et le bâton de sapin qui lui
servait de beaupré. Le bruit des bois heurtés s'en allait, porté au
loin par l'eau, dans le petit port en demi-cercle. Cette musique-là
réjouissait le capitaine, et donnait de l'importance à son
débarquement. Il ne se pressait pas. Des baigneurs, qui l'avaient
aperçu, hâtaient le pas dans l'espoir d'acheter du poisson.
--La pêche doit être bonne, puisque vous ne répondez pas! reprit la
jeune femme, les mains jointes sur le devant renflé de sa jupe grise.
Le capitaine enleva encore son ciré de toile, l'enferma dans un
placard, à l'arrière, revêtit sa veste usée à deux rangs de boutons
d'or qui lui donnait haute mine, puis, saisissant d'une main les
barreaux de l'échelle, il monta, tenant de l'autre un panier d'où
s'échappaient des gouttes de saumure mêlées d'écailles, qui tombaient
dans la mer.
--Voilà! fit-il en apparaissant sur la jetée: dix dorades, deux
vieilles et un congre, un petit, par exemple!
--Combien vos dorades, mon ami? demanda une voix d'homme, dans un
groupe de cinq ou six curieux qui s'était formé autour de lui.
--Je ne vends pas mon poisson! dit le capitaine.
Il se redressa, en se voyant entouré d'étrangers, de ces «gallos»
qu'il n'aimait guère, et, par-dessus leurs têtes, comme il était très
grand, il regarda quelque chose droit en face de lui, sur le quai,
là-bas. C'était son habitude, quand il prenait terre, de donner le
premier coup d'œil à sa maison. Il aimait la revoir, en retraite sur
l'alignement des autres, avec la porte abritée d'un auvent, et ses
deux fenêtres ouvertes sur la baie, par où la brise entrait jusqu'à
la nuit. Et ma foi, il n'avait point l'air ainsi d'un homme qui vend
ses dorades, le capitaine Guen! Son cou, maigre et tanné, portait une
tête petite et aplatie, une tête de goëland. Comme beaucoup de marins,
Guen avait des oiseaux du large l'œil bleu vert et transparent. Quand
il se fut assuré que tout était bien en place, dans le bas Perros:
--Enlève, petite!
Marie-Anne souleva le panier, le douanier porta la main à son képi, et
Guen se mit à marcher rapidement vers le bourg. Arrivé à l'endroit où
la jetée se coude pour rejoindre le quai, il se détourna pour voir
l'étranger qui lui avait ainsi fait perdre ses mots, leva les épaules,
et dit, d'une voie radoucie, tandis qu'une sorte de contentement
plissait ses joues raidies par le vent et par le sel:
--Eh! eh! Marie-Anne! jolie pêche, n'est-ce pas?
--Oui, père!
--Et je n'ai été que jusqu'à la Noire de Thomé, sais-tu? Je n'avais
qu'à moitié le cœur à mes lignes. Toujours je croyais qu'il nous
était arrivé quelqu'un. Personne n'est venu?
--Non, personne, répondit la jeune femme en changeant de main le
panier.
--Et pas de lettres?
--Non plus.
--Ça sera pour demain. Dommage que ton Sullian ne soit pas là, lui qui
aime tant la soupe de vieilles! Enfin tu les porteras aux Tudy, qui
sont pauvres.
--Oui, père.
Ils longèrent le quai, où quelques notables, moins actifs que le vieux
Guen, revenus de toute navigation, même de la petite, bonnes gens à
colliers de barbe rude, assis sur les bornes d'amarre et les pieds sur
les câbles, échangèrent avec le capitaine le grognement bref des
anciennes connaissances du même port. Ils baissaient la tête,
balbutiaient un bonjour, et laissaient passer avec la belle
indifférence d'un navire qui en croise un autre.
Guen, au milieu du port, inclina à droite, entra dans le petit
cul-de-sac qui formait une place minuscule au-devant de sa maison,
passa sous l'auvent couvert d'ardoises épaisses, d'un bleu gris, qui
tremblaient, les jours de tempête, comme un clavier de castagnettes,
et ouvrit la porte.
Pas de lettres! Cela le tourmentait un peu. Pourquoi Corentine
n'avait-elle pas écrit, ni Sullian?
Selon son habitude, quand il rentrait de la pêche, il s'assit à
califourchon sur une chaise, et alluma sa pipe, tourné vers le maigre
feu qui faisait bouillir la marmite.
--Je sors, père, dit Marie-Anne; je vais chez les Tudy.
Quand elle eut refermé la porte, la longue salle enfumée redevint aux
trois quarts obscure. Une seule fenêtre l'éclairait, petite et
grillagée, à droite de l'entrée. Il faisait nuit de bonne heure dans
cette pièce basse, qui servait de cuisine et de magasin de pêche au
capitaine. Une table, des chaises, des filets, des lignes roulées sur
des lièges, une paire d'avirons pendus au mur, une voile neuve dans un
angle, c'était tout l'ameublement. Par prévision, depuis quatre jours,
on avait dressé dans le fond un lit de bois pour le capitaine: si les
Jersiaises allaient arriver! La chambre du capitaine, là-haut, était
prête à les recevoir. Mais non, rien, pas de nouvelles!
Pourquoi se tourmenter, cependant? Corentine était comme cela,
capricieuse, irrégulière. N'allait-elle pas se décider tout à coup et
sans prévenir? Il la connaissait bien, sa Corentine! Si elle allait
revenir au pays, là, chez lui! A cette pensée, qu'il avait eue
pourtant bien des fois, Guen sentit son cœur se troubler.
C'est qu'il l'aimait bien, Corentine! Il l'avait aimée, même, d'un
amour de prédilection, quand elle était jeune fille, et qu'on le
louait si souvent à cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la
trouvait embellie. Il comptait avec orgueil qu'il pourrait lui donner
une dot assez ronde, pour une fille de simple capitaine, vingt mille
francs, et qu'elle serait recherchée par quelque breveté, commandant
un beau navire à vapeur, un de ceux qu'il aurait voulu être, lui.
Hélas! ç'avait été son grand chagrin bientôt, sa fille aînée. Il ne
lui en avait pas gardé rancune. Il l'avait excusée tant qu'il avait
pu, disant: «Attendez, laissez venir le temps», et, plus tard, quand,
répudiée, chassée de Lannion, réfugiée à Perros pendant le procès qui
se déroulait, elle était en butte aux médisances de tant de mauvais
cœurs jaloux, ne cessant de répéter: «On n'a pas su la prendre, on a
été trop dur avec Corentine, oui, trop dur!»
Ses raisons n'étaient jamais bien abondantes ni compliquées. Il
n'avait point voulu entendre ce qu'on lui contait des dépenses, de la
coquetterie et des impertinences de sa fille. Et il était demeuré
frappé dans sa joie de vieux brave homme, dans la paix de sa
conscience droite, comme par un malheur injuste, quand madame
Corentine, séparée, trouvant la vie impossible à Perros aussi bien
qu'à Lannion, s'était enfuie à Jersey.
Depuis ce moment-là, il s'était mis à pêcher avec passion. Il passait
des jours, quelquefois une partie de la nuit, dans son canot à une
voile, toujours seul et par tous les temps. Les retraités de son âge,
qui le voyaient tant naviguer et se lasser, lui, un riche, qui avait
bien le moyen d'acheter son poisson, disaient: «C'est Corentine qui
lui manque. Il a un chagrin, cet homme-là.» Et ils n'avaient pas tort.
Mais la maison du port l'induisait aussi en tentation. Rien ne volait,
rien ne flottait sur la baie qu'il ne le vît, pas un coup de vent, pas
un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jetée, pas un vol de ces
petites bécassines qui vont, comme des balles d'écume fouettées du
vent, d'une grève à l'autre. Des fois, quand il souffrait d'un
rhumatisme, il regardait par la fenêtre de sa chambre, pendant des
heures, la ligne d'horizon, nette, légèrement courbée, et il naviguait
en pensée. Il s'en allait bien loin dans les grands espaces, dans
l'infini où il avait commandé ce petit point obéissant, mobile,
intrépide, qui s'appelait l'_Armide_ ou le _Légué_.
Des ports lointains où il s'était arrêté, des escales pour une avarie,
pour un supplément de charge à prendre, lui revenaient en mémoire, et
les navires qu'on croisait, et les jolis profits du commerce que lui
permettait l'armateur, et les nuits sous les vergues tendues qui
criaient, d'un gémissement doux, à chaque houle, et le susurrement
continu de la brise dans les mâts de sapin, si beaux chanteurs qu'on
les eût dit accordés ensemble pour se répondre et siffler en parties!
Il y avait si longtemps que la mer lui avait pris le cœur! Il se
rappelait les fiançailles, quand, futur mousse aux pieds nus, il
courait dans les vases du Guer, pêchant des crabes et des anguilles
jusque sous la carène des goëlettes amarrées au quai; il se rappelait
le capricieux et fort amour dont elle l'avait aimé, elle aussi,
quarante-cinq ans durant, ses caresses, ses colères, l'indicible
malaise qu'il éprouvait loin d'elle, les nuits toujours parlantes,
l'œil mobile des lames qui fuirent. Oh! il était bien de la race
aventureuse dont il est dit, dès les siècles anciens, qu'elle aimait à
se lancer sur la mer pour y découvrir des îles, de l'espèce des
oiseaux qui ne trouvent pas seulement leur nourriture au large, mais
qui aiment à y planer pour le plaisir et pour le libre essor de leurs
ailes.
Cependant, toute cette douceur qui lui venait du voisinage de la rade
était empoisonnée par la pensée de la séparation d'avec sa fille
aînée. Même en regardant la mer, même en se souvenant de ses belles
années, il se rappelait les mauvaises. Il y avait des calomnies, des
mots qu'il ne pouvait plus chasser. Par exemple, cette phrase de
madame L'Héréec la mère, de madame Jeanne, comme on la nommait, disant
au tribunal: «Je savais, dès le début, que mon fils se repentirait de
cette mésalliance, et je l'en avais prévenu.»
Mésalliance! Qui donc, en pays breton, avait le droit de prononcer un
mot pareil en visant la fille du capitaine Guen? Qui donc pouvait
accuser la famille d'avoir manqué d'honneur ou de probité, et qui donc
pouvait se vanter d'être de meilleur sang, plus honnête, et peut-être,
après tout, plus illustre?
Car il y avait, au sujet des Guen, de vieilles traditions. Le
capitaine ne s'en vantait pas, mais il les connaissait. On disait que
la race était parente de l'apôtre armoricain, saint Guénolé. Tout
petit, il avait été bercé au récit que les grand'mères, discrètement,
racontaient, sous l'abri de leurs capes, les soirs d'hiver. Il savait
l'histoire du saint, fils de comte, dont le nom signifiait: «Il est
tout blanc»; âme toute blanche, en effet, réfugiée de bonne heure dans
la discipline monastique, à l'ombre errante du manteau de saint
Corentin, que les landes de Bretagne voyaient passer tour à tour; âme
égale et sévère pour elle seule, qui fut prise de pitié aux chants de
fête de la ville d'Ys, et pleura, devant le roi Grallon, sur la ruine
prochaine de la grande cité; âme éprise de solitude aussi, vagabonde
au service de Dieu. Comme ils étaient nombreux, dans la rudesse des
temps païens, ces jeunes hommes, fils de pères grossiers et de mères
délicates, qui conservaient de l'un le goût des longues courses et des
navigations à l'aventure, et développaient l'instinctive pureté de
l'autre jusqu'au renoncement du cloître! On les voyait passer,
amaigris par le jeûne et rayonnants de visage, au lendemain des
douleurs publiques, soit des rencontres d'hommes d'armes, soit des
pestes, soit des pillages qui laissent les maisons vides et les champs
sans moisson. Pour les deuils, pour les querelles entre frères, pour
les enfants premiers-nés emportés dans leur fleur, on les appelait en
hâte. Ils venaient, ils consolaient, et parfois rendaient toute la
joie perdue en ranimant les morts. Puis ils s'en allaient, ayant peur
d'eux-mêmes et des louanges du monde. Ils retournaient au monastère,
dont la porte s'ouvrait sur plusieurs lieues de landes ou devant la
mer infinie. Parfois, ils prenaient un pain d'orge, leur bourdon, un
livre de chant, et, montant sur une barque, ils allaient à la
recherche des îles, encore plus loin des hommes, encore plus près de
Dieu. Et leur cœur était ravi dans le bruit des vagues. Et l'instinct
profond de leur race chantait en eux, parmi les écueils.
Que de fois Guen, avec son équipage de bons matelots, choisis dans
Perros et Lannion, avait contourné la presqu'île bretonne et passé le
raz de Sein! Il regardait alors, avec un sentiment d'amour et de
prière, l'île plate, rase sur la mer toujours creusée de lames. Dans
les beaux jours, à l'époque où les pêcheurs mettent le feu au goëmon
dans leurs champs, il s'élevait de là des fumées légères, droites dans
le ciel pâle. Guen songeait que l'aïeul avait fait ainsi. Le disciple
de saint Corentin avait semé l'orge sur ce rocher. Ses cantiques
s'étaient répandus parmi les houles, mêlés aux voix d'oiseaux. C'est
de là que, voulant regagner le continent et n'ayant plus de barque, il
s'était mis à marcher sur le détroit avec ses compagnons, et qu'on les
avait vus s'avancer en file, tout blancs, pareils à une troupe
d'alouettes de mer qui suit le creux des lames. Toujours Guen
cherchait du regard l'endroit le moins large du raz et la pointe
probable où ils avaient dû aborder.
Se rattachait-il vraiment, par une suite d'ancêtres inconnus, pêcheurs
de homards et de congres, à la race du comte Fragan, qui vit périr la
ville d'Ys? Un signe aurait pu donner, un seul, quelque ombre de
vraisemblance à la légende: la seconde fille de Guen, Marie-Anne.
Celle-là était demeurée fille du peuple. Elle avait conservé le
costume, l'allure et les préoccupations ménagères de ses compagnes
d'école. Au sortir des classes, elle n'avait pas demandé des leçons
particulières, comme Corentine, ni couru les assemblées, ni rêvé bien
loin un mari. Tout son roman tenait entre l'église de Perros et la
maison du vieux Guen, où, un jour, vers la vingtième année, un
capitaine au long cours était venu la demander en mariage, où, depuis,
elle attendait, pendant des mois, silencieuse et l'esprit toujours en
mer, des réunions qui duraient à peine des semaines. Ce n'était qu'une
femme de marin, dans un bourg de la côte bretonne. Mais l'étrange et
charmante physionomie qu'elle avait, et qui la distinguait de toutes
les autres: des yeux mauves très doux, des cils si fins et si dorés
qu'on n'en voyait que le rayon, point de sourcils, deux grands
bandeaux de cheveux d'or sous la dentelle de la coiffe, la bouche
longue, les épaules tombantes et, surtout, une sorte de transparence
de visage à travers laquelle se lisait une seule pensée, grave et
pure, comme dans les images de saintes! Ceux qui la voyaient prier
dans l'église de Perros songeaient à des figures de fresque. Elle
faisait une impression de passé noble et lointain.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la légende, même incertaine, et dont il
ne se vantait jamais, avait contribué à bien poser le capitaine dans
le pays de Perros-Guirec. Sans doute, il n'était que Lannionnais, et
il avait vécu à Lannion jusqu'à son mariage. Mais, pour une distance
de six kilomètres, l'excommunication bretonne peut être levée: on
l'avait adopté à Perros. Il y jouissait de l'estime et d'une autorité
particulière dans les choses de la mer. Quand on était longtemps sans
nouvelles d'un bateau, les femmes ou même le syndic venaient le
trouver: «Capitaine, il y a _la Marie_ qui devait arriver la semaine
dernière de Christiana; elle n'est pas encore signalée?» Il avait
toujours une explication rassurante: les relâches dans les petits
ports, les avaries qu'on répare dans des îles, certains courants dont
il se souvenait et qui mangeaient la marche des navires. Si Guen ne
faisait pas partie du conseil, c'est parce qu'il ne l'avait pas voulu.
Il réfléchissait justement à ce défaut de nouvelles où l'on était du
beau dindy commandé par son gendre, _la Jeanne_, de Lannion, et il se
donnait des raisons qu'il approuvait de la tête.
Un bruit de pas qui claquaient sur la terre dure de la place. Il
écouta. C'était le pas alourdi de Marie-Anne. Il y avait aussi des
voix, plusieurs, des voix douces. Qu'est-ce que cela? Serait-il
possible?... Guen se leva, déposa sa pipe dans un trou de la cheminée,
et ouvrit la porte.
--Père, c'est Corentine! dit une voix. Grand-père, c'est Simone! dit
une autre.
Avant qu'il eût pu se reconnaître, il se sentit attiré par deux bras
jetés sur ses épaules. Il se pencha, et deux lèvres fraîches, un pli
de voilette relevée, un nœud de satin froissé se posèrent sur sa joue
hâlée.
--Bonjour, père!
Il ne dit rien, mais il la serra si fort contre son cœur qu'il
l'enleva de terre un moment. Puis, détachant ses bras, et se reculant,
et fermant à demi les yeux, comme s'il avait voulu juger la voilure
neuve d'une goëlette:
--Pas changée! dit-il, la même, bien la même! Et l'autre? Voyons?
Simone se tenait en arrière de sa mère, un peu à gauche. La porte
entre-bâillée laissait en pleine lumière cette grande jeune fille,
rose comme une Anglaise, étonnée, souriante et grave. Le capitaine la
considéra de la tête aux pieds, examina son chapeau de feutre noir, où
s'enroulait un voile blanc, son cache-poussière, qui était un vêtement
nouveau pour lui, et, ne reconnaissant point en elle le type des Guen,
ni leur manière d'être, en fut comme décontenancé.
--Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avouée pour mienne dans la rue,
cette enfant-là, Corentine. Bonne mine, d'ailleurs... Comme la voilà
grande!
--Je le crois bien, depuis le temps que vous ne m'avez vue! Vous ne
m'embrassez pas, grand-père?
Elle s'avança, droite, tendit une joue, puis l'autre.
--Vous savez, grand-père, dit-elle posément, c'est moi qui ai voulu
venir.
--Qu'est-ce que tu dis, Simone?
--Maman, il ne faut pas me démentir. Je vous suis si reconnaissante
d'avoir consenti! Oui, grand-père, je suis très heureuse d'être ici.
Je m'y reconnais!
--Oh! petite, ça n'est guère possible!
--Parfaitement, et je me souviens encore des deux jolis bricks de la
chambre, là-haut!... Je vois bien que vous me prenez pour une
demoiselle. Mais je n'en suis pas une, allez! Pour vous le prouver, si
tante Marie-Anne veut me garder avec elle, je l'aiderai à préparer le
dîner.
Elle avait déjà tiré l'épingle qui tenait son chapeau, et accroché le
feutre à la dent d'une ancre pendue au mur.
Le capitaine la suivit du regard, content, au fond, de cette franchise
et de cette décision, se demandant: «Qu'est-ce que c'est que
celle-là?»
--Comme il te plaira, répondit-il. Marie-Anne devient lourde, la
pauvre, et un peu d'aide ne lui fera pas de mal. Toi, Corentine, viens
là-haut, que je te montre ta chambre.
Ils s'engagèrent, le capitaine précédant sa fille, dans l'escalier de
bois à petits paliers, bordé de colonnes torses, vieille relique
bretonne de cette vieille maison.
--Vous excuserez Simone, mon père, dit madame Corentine à voix basse:
c'est un peu une enfant gâtée... toute seule avec moi... vous
comprenez...
--Gâtée? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit tout haut le
marin, qui se sentait porté à défendre sa petite-fille; non, ce
qu'elle a dit n'est pas mal du tout. Seulement elle n'a pas pris de
ton côté, voilà!
--Je crois, en effet...
--Il n'y a pas de crime à cela, Corentine. Il avait bien ses qualités,
lui aussi! N'avait été la mère, la dame Jeanne, les malheurs ne
seraient peut-être pas arrivés.
Le nom du mari ne fut pas prononcé. Mais madame Corentine éprouva une
sorte d'impatience de le sentir si près. Deux portes ouvraient sur le
dernier palier: en face, la chambre de Marie-Anne; à droite, celle du
capitaine. Madame Corentine se hâta d'entrer dans la dernière.
--Que vous l'avez bien arrangée pour nous! dit-elle.
C'était vrai. Tout reluisait, tout avait été frotté, lavé ou
épousseté: les bois du lit, de vieux noyer, sculptés de feuilles de
trèfle et d'où débordaient deux draps brodés, fleurant la verveine;
les deux coquillages de l'Inde, à valves roses, garnis d'épines
blanches comme des clochetons, qui flanquaient, sur la cheminée, le
rameau de corail épanoui sous verre; la longue-vue suspendue à deux
clous; le brevet de capitaine encadré; deux gravures coloriées
représentant les anciens navires commandés par le capitaine, un brick
et une goëlette d'une fidélité de lignes et de gréement excessive,
posés sur une mer très régulièrement labourée avec du bleu et du vert:
tout, jusqu'aux vitres, un peu épaisses, mais nettes, de la fenêtre, à
travers lesquelles on apercevait un géranium en pot, des tiges de
volubilis grimpant à une ficelle agitée, et la belle rade au delà, la
royale avenue que font les collines en s'écartant, pour le plus grand
bien des caboteurs de Perros, et pour le plaisir des vieux capitaines
en retraite.
--Cela vaut mieux que Jersey, hein? demanda Guen, qui voyait madame
Corentine fixer le large un peu rêveuse.
--Oui! fit-elle, sortant de cette distraction et secouant le piquet de
plumes noires de son chapeau: bien mieux!
--Si seulement Sullian était avec nous!
--Où se trouve-t-il?
--A Bilbao, chargeant pour le retour. Si tu nous restes un peu, tu
auras la chance de le revoir. Nous attendons de ses nouvelles. Il se
hâtera de revenir, tu comprends!
--Oui, embrasser le petit dans son berceau... Elle est bien lourde,
Marie-Anne!
--N'est-ce pas? dit Guen avec un sourire. Ce sera un garçon!... Dire
que si mon gendre Sullian était là, nous serions...
Il voulait dire «au complet». Mais il songea qu'un autre manquerait
encore, le premier gendre. Et il rougit, le vieux Guen, en s'arrêtant
de parler, comme quelqu'un qui n'a pas l'habitude de rien taire, et
qui se trouve pris.
Corentine n'eut pas l'air de comprendre, et dit, en revenant sur ses
pas:
--Nous allons être bien ici, père! Voyons la chambre de Marie-Anne?
Quelques heures plus tard, ils dînaient tous dans la salle basse,
autour de la table ronde qui n'avait jamais eu de rallonge. Les quatre
couverts étaient mis sur une nappe fine, repassée par la plus adroite
lingère du bourg. Guen avait en face de lui Corentine, à droite et à
gauche sa petite-fille et Marie-Anne.
Entre les convives c'étaient des regards heureux, et cette
conversation brisée de gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps,
et qui effleurent tous les sujets, dans la hâte de se remettre au
point les uns des autres, et de tout dire pour se mieux faire agréer.
Plus que les autres, le capitaine causait. Il racontait des pêches,
des histoires du haut et du bas Perros, il se souvenait, il
rajeunissait, et retrouvait ses formules et jusqu'à ses intonations du
vieux temps, pour dire, à propos de tout:
--Eh bien, petite Corentine, le pays breton, est-ce assez bon?
Corentine subissait à sa manière le charme de la réunion. Comme
beaucoup de natures que la vie a tendues, que l'effort à soutenir, le
rôle à jouer surexcitent, elle éprouvait une détente, elle jouissait
de pouvoir s'abandonner librement en paroles, sans être jalousement
observée, comme à Jersey, par des étrangers qui ne comprennent jamais
tout de nous-mêmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, souvent prononcé,
souriait de ce sourire infiniment doux et grave qu'ont les statues de
saints dans les églises et les filles de pure race celte dans les
coins ignorés de Bretagne. Mais le dialogue était vif surtout entre le
capitaine et Simone, Simone, curieuse des moindres détails, nouvelle
en ce pays qu'elle avait à peine entrevu dans son enfance, et qui
s'apercevait de la conquête rapide qu'elle faisait en la personne de
son grand-père.
--Nous irons voir l'église demain, n'est-ce pas, grand-père?
--Oui, ma mignonne.
--Et la plage de Trestrao?
--Sans doute.
--Et la pointe du château où vous avez chaviré?
--Je le crois!
--Et puis nous irons à Ploumanac'h, quand la mer sautera autour du
phare? à Trégastel aussi? Grand-père, il faudra décider maman à venir
avec nous au pardon de la Clarté. C'est bientôt?
--Le 15 août.
--Elle viendra! Voyez-vous comme elle a envie de dire oui! Elle
viendra! Dans la carriole du boulanger! Je ne veux pas de voiture.
Nous ferons comme maman faisait, quand elle avait mon âge!
Ce soir-là, la maison du capitaine, bien close contre le vent, contre
les regards, ressemblait à une île où des gens heureux se seraient
retirés à l'abri, ignorés, sans témoins. Personne encore, ou bien peu
de gens savaient l'arrivée des deux Jersiaises. L'émotion du retour
était dans sa fraîcheur. Les souvenirs, qui remontent comme une plante
vivace, n'avaient pas eu le temps de jeter leurs grandes rames tristes
dans cette subite floraison de joie.
Le vieux Guen rayonnait. Bien tard, quand tout le monde fut couché, il
ouvrit discrètement la porte, il s'échappa pour se promener à grands
pas sur la jetée, où la mer montait caressante et chantante. Il
reconnut son canot, et, pour la première fois depuis longtemps, ne
songea pas aux projets de pêche pour le lendemain. Il pensait: «Que
c'est bon de se retrouver!» Et cela lui remplissait l'âme. Et les
voyageuses, dans la chambre qu'il apercevait de loin, à cause de la
veilleuse allumée, pensaient de même.
Seule, Marie-Anne rêvait des villes lointaines, des ports qui ne
devaient pas ressembler à celui de Perros, et qu'elle s'efforçait
d'imaginer, parce que son mari était en voyage. Sullian lui manquait.
Elle ne vivait qu'à demi en son absence. Mais elle se sentait
raisonnable, ce soir, et confiante, comme protégée par la joie des
autres.
V
La veille au soir, 14 août, les cloches de la Clarté avaient sonné
pour annoncer le pardon du lendemain. Elles avaient sonné longtemps, à
toute volée, dans le clocher de granit qui pointe, au bout de la plage
de Perros, sur l'arête rocheuse partie de la mer et montant vers les
collines. Il y avait déjà du monde autour du hameau sans verdure, des
jeunes surtout, venus pour le feu de l'Assomption. Et, selon l'ancien
usage, le vicaire était descendu, en procession, bénir et allumer le
bûcher de fagots et de broussailles dressé un peu plus bas, près d'un
calvaire. On avait aperçu la flamme de plusieurs lieues, les gens de
mer qui passaient inconnus dans la nuit, les gens des terres qui
veillaient. Longtemps des traînées d'étincelles avaient tournoyé en
l'air, voyageant parmi les étoiles, et madame Corentine, debout sur la
falaise de Perros, debout et muette derrière le groupe des siens,
s'était souvenue de la joute des jeunes gens bretons, sautant
par-dessus les tisons ardents, emportant la braise rouge aux talons
de leurs bottes, pour montrer leur courage aux belles qui sont venues,
et puis de la promenade que font les fiancés, la main dans la main,
autour du bûcher, pauvres gens naïfs dont l'amour longtemps caché,
secret des chemins bordés d'ajoncs ou des roches de la côte,
s'épanouit et se déclare devant la Bretagne assemblée, en la nuit de
vigile.
Les cloches avaient sonné. Elles s'étaient tues. La pleine nuit avait
dispersé les amants, et, depuis des heures et des heures, il n'y avait
plus, sur l'immense dentelure des côtes, d'autre lueur que le feu du
petit phare de Ploumanac'h; il n'y avait plus d'autre bruit que le
roulement ininterrompu des vagues sur les plages et le sifflement du
vent qui fraîchissait aux pointes des falaises.
Les hommes tiennent si peu de place dans la nuit!
Cependant beaucoup étaient en marche. Car on vient de très loin au
pardon de la Clarté, d'au moins cinq ou six lieues, de plus loin
encore. Dans les ravins pleins d'herbe, au bord des ruisseaux tout
couverts de vapeur, dans la buée lourde des iris et des menthes foulés
aux pieds des bœufs, des fermes s'éveillaient; des gars bretons
allaient donner l'avoine aux chevaux immobiles devant le râtelier et
qui penchaient la tête, endormis sur trois pieds; dans les maisons de
Trégastel, de l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays côtier tout
entier frémissant sous la même nappe régulière du vent qui passe, les
pêcheurs, plus tôt que d'ordinaire, et comme aux jours où la marée le
commande, sortaient du lit, et allumaient la résine. «Est-ce qu'il est
temps de partir déjà, mon homme?--Oui, deux heures avant le jour.» Et
l'homme allait ouvrir la porte, observait les nuées glissant sur le
ciel presque entièrement obscur, et revenait dire, ayant vérifié
l'heure à je ne sais quel signe mystérieux: «Il est temps.»
Chez les Guen aussi, on se préparait. Madame Corentine l'avait voulu
ainsi, malgré la petite distance qui sépare Perros de la Clarté, pour
échapper aux commérages dont elle eût été l'objet, en plein jour, tant
qu'aurait duré le voyage, parmi les groupes inoccupés des voisins et
des voisines. Déjà elle avait deviné derrière elle, plus d'une fois,
le murmure des anciennes médisances échangées d'une porte à l'autre,
et elle était résolue à ne se montrer que le moins possible en Perros.
Elle s'habillait donc, à la lueur de la minuscule lampe à pétrole,
l'unique lampe de la maison, que Guen avait prêtée à sa fille. Dans la
chambre voisine, elle entendait aller et venir Simone et, de temps en
temps, la voix couverte et lente de sommeil de Marie-Anne, faisant des
recommandations pieuses.
--Tu prieras pour moi?
--Oui, ma tante.
--Pour Sullian, qui est en mer?
--Oui, tante.
--Pour le petit qui doit venir?
--Oh! bien sûr!
Elle ajouta quelque chose bien bas, une demande secrète à peine
murmurée, qui ne parvint pas jusqu'à la chambre voisine. Madame
Corentine se pencha dans l'entre-bâillement de la porte, sans être
vue, et elle aperçut, devant une glace, Simone qui répondait de la
tête un oui sérieux.
Quand ils furent tous partis, Marie-Anne descendit en chemise pour
aller pousser le verrou de la porte, puis elle se recoucha, ayant
froid, ayant peur dans la maison déserte.
Il faisait noir dans la chambre. Le vent secouait les ardoises de
l'auvent et les volets fendus, par où entraient les lueurs pâles du
matin. Elle se tourna du côté du mur, et ferma les yeux.
La mer montait.
Tout à l'heure le bruit des pas, la voix du père, de Corentine, de
Simone, les roulements de la carriole s'éloignant, couvraient la
plainte de la marée. A présent elle emplissait tout le grand silence
du bourg endormi; elle arrivait, apportée de toutes les plages
voisines, de tous les écueils semés au large, tantôt aiguë et
sifflante, tantôt sourde, toujours triste.
Oh! quand elle était petite, Marie-Anne était curieuse de la mer et
attirée par elle. Dans les jours d'été, elle restait des après-midi
entières, gamine aux cheveux emmêlés, couchée à plat ventre sur les
falaises, à voir galoper les vagues et l'écume sauter, familière comme
toutes les petites de la côte avec celle qui les rendra veuves.
Quand elle était petite, elle courait pieds nus sur les grèves, pour
chercher des coquillages roulés par la tempête et des débris qu'elle
jette souvent, des boîtes de conserves, des bouteilles et des bois
flottants qui sont couverts d'animaux.
Quand elle était petite et qu'il faisait gros temps, la nuit, elle se
tenait éveillée dans son lit, contente d'avoir peur, parce que le père
était là, au fond de la chambre, qui la rassurait, et elle écoutait
avec ravissement, le drap ramené sur les yeux, la grande musique de
Bretagne, l'hymne sauvage qui s'élève de toutes les plages à la fois.
Mais à présent, elle avait horreur de l'entendre. Elle ne se promenait
jamais sur les falaises. Les coups de vent l'épouvantaient. Elle
savait que la mer emporte au loin les hommes, qu'elle sépare les
époux, et brise les cœurs. Elle aurait voulu ne point rencontrer
toutes ces veuves dans le bourg, car cela fait penser. Elle
connaissait les attentes longues, l'inquiétude des retards quand une
lettre doit venir, et cette souffrance d'appliquer son pauvre esprit,
des heures entières, sans même pouvoir imaginer où se trouve le navire
du bien-aimé, en route, au port, ou bien... La nuit surtout, quand
elle était seule et que la mer parlait ainsi, il lui semblait qu'on
criait au secours. C'était lui, dans la brume, dans la houle, à des
distances infinies. Il appelait: «Marie-Anne! Marie-Anne!» Elle
s'éveillait en tendant les bras. Oh! la mer, elle la détestait.
Et voilà qu'au matin de ce pardon, et depuis des heures déjà, la mer
chantait sa chanson mauvaise. Marie-Anne s'enfonça dans les draps pour
ne plus l'entendre. Elle tâcha de ne plus penser.