VI

Les trois voyageurs avaient monté la rude côte du bourg, passé devant

l'église, laissé à droite la Croix-Erskine, et suivaient la route qui

tourne par la crête des collines, autour de la plage de Trestrao. Le

cheval, un mauvais cheval blanc, tout menu entre les brancards et

qu'on s'étonnait de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le

pain du boulanger, traînait assez résolument la carriole, au petit

trot, le capitaine et Simone par devant, madame Corentine à l'arrière,

assise sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et sans joie,

qui précède l'aube. Mais déjà on pouvait prédire que la journée ne

serait pas belle. Le vent avait ce souffle régulier qui dure. Il

venait de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages amoncelés

comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais une

masse lourde, uniforme, couvrant des lieues de côte. Dans la campagne,

appesantie d'eau et de sommeil, rien ne luisait. L'horizon rétréci

coupait en deux des pointes toutes proches des falaises. La mer

n'était d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, très lente, en

volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao.

--Ça ressemble à la Norvège, ce temps-là, disait le capitaine.

Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las d'errer

sur cette ombre morne, revenaient sans cesse à ce point fixe devant

elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit et net au-dessus

d'un plateau de roches dénudées. A mesure qu'elles approchaient, des

bruits de voix et de pas montaient plus fréquents des vallons noyés

dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent les chemins

s'écartaient au passage d'une carriole. Des groupes de pèlerins

débouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent autour des

champs leurs deux murs en pierres sèches, ou des adresses invisibles

tracées parmi les landes. Simone regardait curieusement ces bandes de

paysans rapidement dépassés par la voiture, tandis que sa mère, gênée,

tournait presque aussitôt la tête, avant d'avoir pu lire, sur la

physionomie des gens, ce mouvement de surprise qu'elle connaissait si

bien: «Tiens, la fille de M. Guen, celle qui a laissé son mari à

Lannion! La voilà! C'est elle! Voyez donc!»

Bientôt la rumeur grandit. Le cheval se mit de lui-même au pas pour

gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de pilote

responsable, les yeux bridés et fixes, tâchant de ne heurter personne

dans la foule serrée autour de la carriole. En haut, on voyait

maintenant quelques pauvres toits d'herbes sèches collés à l'abri de

gros rochers ronds, couverts de lichens, un village misérable

au-dessus duquel s'enlevaient la petite nef de granit, les ogives, la

balustrade à jour et le clocher dentelé, comme un cierge avec sa

manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers Perros, en arrière,

une bande rose affleura l'horizon, et s'éteignit, couverte aussi par

le brouillard. C'était le jour. La plainte de la mer parut grandir

encore. Il y eut des mouettes qui passèrent dans le vent. Les cloches

sonnaient la première messe.

Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la chapelle,

ayant peine à se faire un chemin, à cause des hommes qui refusaient de

se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de bruit qui s'élevait

de la place étonnait d'abord, pêcheurs pour la plupart ou paysans des

paroisses voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, le

visage creusé de rides, l'œil fixe et froid, gardant, même aux jours

de fête, la songerie du large et l'inquiétude du danger. Aux abords de

la place, sur le seuil des portes, aux angles des routes, des

mendiants demandaient l'aumône, dans une langue rauque. Il y en avait

des grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte de la

chapelle, des êtres affreux de misère, tendant aux pèlerins, dans une

sorte de concurrence sauvage, leurs moignons, leur poitrine rongée de

lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des idiots, habillés de

jupons, tournaient autour de leur bâton. Des joueurs de vielle

raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la

pente qui descend vers Ploumanac'h, les marchands ambulants dressaient

sur leurs tréteaux des piles de pains mous, de gâteaux mal levés, ou

des mannequins pleins de poires et de prunes, cahotées, meurtries,

mais jamais mûres.

De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaieté: les

coiffes blanches emplissaient l'église.

Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà encombré de carrioles,

les brancards en l'air, et de chevaux attachés par des cordes aux

ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la

chapelle.

La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand

l'assistance est encore exclusivement bretonne. Après avoir erré

autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examiné les

costumes, les étalages forains, déjeûné dans une chambre, dont une

paroi de rocher avançante formait le fond, les deux femmes

abandonnèrent le capitaine, qui rencontrait à chaque pas d'anciennes

connaissances des ports de la côte, et s'assirent à l'écart, sur un

petit mur de champ, près de la pente par où devait descendre la

procession.

La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer comme

une lame de métal poli, au delà des roches confondues et ternes. Le

nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même paraissait gris. A leurs

pieds une vallée désolée, coupée de ravins où la mer avait dû venir

autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume entourés de murs, la

route qui montait, et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore

noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps elles

restèrent là, causant un peu, envahies par la mélancolie de ce jour

brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place

se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. On ne voyait

plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de

coiffes blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée humaine,

l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner le bord. Et de grands gars

bretons levaient leurs têtes de cavaliers par-dessus la foule, et

bousculaient leurs voisins avec le sourire bête de la force.

Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme de la fanfare du

collège de Tréguier, pour annoncer le départ de la procession.

Et voilà, sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des

curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes

en carillon, puis les petits garçons et les petites filles des

villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse

bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui

tournent toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les

jeunes filles passent, Simone, qui a eu de la peine à obtenir la

permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang

le plus proche, et commence à descendre la pente. La mère reste seule.

Les jeunes femmes défilent à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant

encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de

l'autre un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-né qu'elles

consacrent ainsi à la Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant.

Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles ont quitté les châles

clairs, enlevé l'épingle qui tenait assemblées les ailes de leur

coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs épaules. Un

seul jour a suffi. Le regard dur et défiant de la race a reparu en

elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement,

poussées par les files noires des hommes, les bannières, la musique,

les prêtres qui chantent. La procession est tout allongée sur la

pente. Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes,

les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait

de tout cela comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin.

Madame Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu

apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone.

Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour

du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs échelonnés

dans les petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. Ils

dominaient de plusieurs mètres l'endroit où elle se trouvait. Et à

mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquiétude

grandissait en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille la

quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette

foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux fêtes, en dehors de

Lannion, mais il devait être à celle-là. Elle le devinait: elle en

était sûre.

Et, en effet, presque en face, séparé d'elle par vingt rangs de

fidèles suivant, pêle-mêle, le clergé, elle le reconnut, lui, son

mari, Guillaume L'Héréec.

Elle se baissa instinctivement, pour être mieux cachée par le flot des

passants.

Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il était là, le dos appuyé à

une roche ronde, un peu en arrière d'une jeune femme qu'elle ne

connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, qui prenait un

croquis à main levée sur un album. Il semblait regarder vers

Ploumanac'h. Combien changé! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli: sa

barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, demeurait presque

entièrement noire. La taille avait épaissi, mais la physionomie

surtout n'était plus la même: toute la jeunesse en avait disparu, tout

le feu du regard, et l'énergie était devenue sombre, sur ce visage qui

portait écrit qu'il y a des douleurs sans trêve et que la vie est

lourde.

Corentine se sentit émue d'abord; elle ne s'attendait pas à lui

trouver cette figure-là. Elle ne pouvait détacher les yeux de cet

homme qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait à

présent avec une sorte de curiosité apitoyée. La jeune femme qui,

devant lui, montée sur une chaise, applaudissait du bout des doigts la

procession, comme un spectacle, se détourna, et, par-dessus l'épaule,

lui dit quelques mots. M. L'Héréec sourit à peine, et s'absorba de

nouveau dans la contemplation d'un point, sur la pente, là-bas.

Une pensée traversa l'esprit de madame Corentine. Son mari avait vu

Simone. C'est elle qu'il fixait. Il était venu pour elle. Il attendait

qu'elle passât pour se faire reconnaître, pour lui parler, pour

l'emmener!

L'ancienne jalousie se réveilla tout entière. En un instant, cette

pitié disparut qu'elle avait éprouvée en apercevant M. L'Héréec. Il

redevint l'ennemi. Elle se sentit prisonnière de la foule. Son

imagination exaltée lui représenta comme une trahison la présence de

son mari à la fête de la Clarté. Elle l'accusa de lâcheté, elle ne se

souvint plus qu'elle-même était venue à Perros avec l'intention

déclarée de lui laisser quelques jours sa fille. Non, dès lors qu'elle

n'était maîtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari

lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, elle ferait un scandale

plutôt que de céder. Et, tremblante, prête à crier, elle regardait

venir Simone, parmi les jeunes filles qui remontaient vers la

chapelle.

Simone chantait un cantique breton, les yeux levés, radieuse.

Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du regard. Madame Corentine

crut remarquer qu'il devenait tout pâle, puis qu'il faisait un pas en

avant.

Une minute s'écoula, où la vie s'arrêta en elle.

Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha sa mère, voulant

continuer, et dit:

--Avons-nous bien fait de venir, mère!

Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, et prit la main de

Simone.

--Viens, viens! dit-elle.

--Où donc?

--Viens vite!

Les spectateurs se rangèrent, pour laisser passer la jeune fille.

--Je suis souffrante, dit madame Corentine en l'entraînant. Viens...

je veux rentrer.

Elle tournait les groupes inégaux massés sur la place, elle ne levait

pas les yeux, sa main tremblait, et ne lâchait pas celle de Simone.

Une voix d'homme, éclatant près d'elle, la secoua d'un frisson.

C'était un marchand dont la foule avait renversé le tréteau.

Au bout de la place, vers le nord, il y avait l'auberge où l'on

s'était donné rendez-vous.

--Entre là, dit madame Corentine: de l'autre côté, dans la petite

salle, tu seras mieux... Mets ton manteau... nous partons.

Elle-même, debout près de la porte, jeta un coup d'œil sur les hommes

plus rares autour d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'était pas

là. Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme elle l'avait

laissé, avec deux vieux de son âge.

Il vint, elle lui dit quelques mots, et il partit aussitôt vers le pré

voisin en hochant la tête. Que cela était triste, capitaine Guen,

cette guerre des époux que vous n'aviez pas connue, vous, dans vos

vingt ans de mariage! Que cela était dur de fuir, emmenant la fille de

peur du mari, et la petite-fille de peur du père! Oh! la maudite fête

de Lannion, qui troublait encore celle-ci, quinze ans après!...

Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la rentrée des clercs à la

chapelle, quand la carriole s'éloigna au trot, décrivant un cercle au

delà du village, loin dans la campagne. Les deux femmes se taisaient.

Simone avait deviné. Elle ne demandait rien. Et, se sentant disputée,

elle souffrait comme elle avait déjà souffert tant de fois à Jersey,

mais plus vivement, avec un trouble de plus et le regret de ne point

l'avoir vu, lui qui était venu, lui qui avait dû la regarder passer

avec des larmes. Et elle avait souri! Et elle avait chanté! Comme il

l'avait trouvée, sans doute, insouciante et légère! Comme elle avait

eu tort d'être gaie, involontairement, devant lui!

Le capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compagnes de

route, en racontant des histoires de Trébeurden et de Pleumeur qu'il

venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait point d'écho.

Ils avaient tous hâte de rentrer. Les femmes, enveloppées dans leur

manteau long, penchées en avant à cause du vent violent qui soufflait

d'en face, ne regardaient même plus la route, ni les passants, ni

rien.

Madame Corentine · 第 5 / 31 题