Les trois voyageurs avaient monté la rude côte du bourg, passé devant
l'église, laissé à droite la Croix-Erskine, et suivaient la route qui
tourne par la crête des collines, autour de la plage de Trestrao. Le
cheval, un mauvais cheval blanc, tout menu entre les brancards et
qu'on s'étonnait de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le
pain du boulanger, traînait assez résolument la carriole, au petit
trot, le capitaine et Simone par devant, madame Corentine à l'arrière,
assise sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et sans joie,
qui précède l'aube. Mais déjà on pouvait prédire que la journée ne
serait pas belle. Le vent avait ce souffle régulier qui dure. Il
venait de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages amoncelés
comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais une
masse lourde, uniforme, couvrant des lieues de côte. Dans la campagne,
appesantie d'eau et de sommeil, rien ne luisait. L'horizon rétréci
coupait en deux des pointes toutes proches des falaises. La mer
n'était d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, très lente, en
volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao.
--Ça ressemble à la Norvège, ce temps-là, disait le capitaine.
Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las d'errer
sur cette ombre morne, revenaient sans cesse à ce point fixe devant
elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit et net au-dessus
d'un plateau de roches dénudées. A mesure qu'elles approchaient, des
bruits de voix et de pas montaient plus fréquents des vallons noyés
dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent les chemins
s'écartaient au passage d'une carriole. Des groupes de pèlerins
débouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent autour des
champs leurs deux murs en pierres sèches, ou des adresses invisibles
tracées parmi les landes. Simone regardait curieusement ces bandes de
paysans rapidement dépassés par la voiture, tandis que sa mère, gênée,
tournait presque aussitôt la tête, avant d'avoir pu lire, sur la
physionomie des gens, ce mouvement de surprise qu'elle connaissait si
bien: «Tiens, la fille de M. Guen, celle qui a laissé son mari à
Lannion! La voilà! C'est elle! Voyez donc!»
Bientôt la rumeur grandit. Le cheval se mit de lui-même au pas pour
gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de pilote
responsable, les yeux bridés et fixes, tâchant de ne heurter personne
dans la foule serrée autour de la carriole. En haut, on voyait
maintenant quelques pauvres toits d'herbes sèches collés à l'abri de
gros rochers ronds, couverts de lichens, un village misérable
au-dessus duquel s'enlevaient la petite nef de granit, les ogives, la
balustrade à jour et le clocher dentelé, comme un cierge avec sa
manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers Perros, en arrière,
une bande rose affleura l'horizon, et s'éteignit, couverte aussi par
le brouillard. C'était le jour. La plainte de la mer parut grandir
encore. Il y eut des mouettes qui passèrent dans le vent. Les cloches
sonnaient la première messe.
Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la chapelle,
ayant peine à se faire un chemin, à cause des hommes qui refusaient de
se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de bruit qui s'élevait
de la place étonnait d'abord, pêcheurs pour la plupart ou paysans des
paroisses voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, le
visage creusé de rides, l'œil fixe et froid, gardant, même aux jours
de fête, la songerie du large et l'inquiétude du danger. Aux abords de
la place, sur le seuil des portes, aux angles des routes, des
mendiants demandaient l'aumône, dans une langue rauque. Il y en avait
des grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte de la
chapelle, des êtres affreux de misère, tendant aux pèlerins, dans une
sorte de concurrence sauvage, leurs moignons, leur poitrine rongée de
lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des idiots, habillés de
jupons, tournaient autour de leur bâton. Des joueurs de vielle
raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la
pente qui descend vers Ploumanac'h, les marchands ambulants dressaient
sur leurs tréteaux des piles de pains mous, de gâteaux mal levés, ou
des mannequins pleins de poires et de prunes, cahotées, meurtries,
mais jamais mûres.
De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaieté: les
coiffes blanches emplissaient l'église.
Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà encombré de carrioles,
les brancards en l'air, et de chevaux attachés par des cordes aux
ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la
chapelle.
La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand
l'assistance est encore exclusivement bretonne. Après avoir erré
autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examiné les
costumes, les étalages forains, déjeûné dans une chambre, dont une
paroi de rocher avançante formait le fond, les deux femmes
abandonnèrent le capitaine, qui rencontrait à chaque pas d'anciennes
connaissances des ports de la côte, et s'assirent à l'écart, sur un
petit mur de champ, près de la pente par où devait descendre la
procession.
La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer comme
une lame de métal poli, au delà des roches confondues et ternes. Le
nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même paraissait gris. A leurs
pieds une vallée désolée, coupée de ravins où la mer avait dû venir
autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume entourés de murs, la
route qui montait, et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore
noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps elles
restèrent là, causant un peu, envahies par la mélancolie de ce jour
brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place
se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. On ne voyait
plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de
coiffes blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée humaine,
l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner le bord. Et de grands gars
bretons levaient leurs têtes de cavaliers par-dessus la foule, et
bousculaient leurs voisins avec le sourire bête de la force.
Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme de la fanfare du
collège de Tréguier, pour annoncer le départ de la procession.
Et voilà, sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des
curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes
en carillon, puis les petits garçons et les petites filles des
villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse
bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui
tournent toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les
jeunes filles passent, Simone, qui a eu de la peine à obtenir la
permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang
le plus proche, et commence à descendre la pente. La mère reste seule.
Les jeunes femmes défilent à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant
encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de
l'autre un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-né qu'elles
consacrent ainsi à la Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant.
Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles ont quitté les châles
clairs, enlevé l'épingle qui tenait assemblées les ailes de leur
coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs épaules. Un
seul jour a suffi. Le regard dur et défiant de la race a reparu en
elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement,
poussées par les files noires des hommes, les bannières, la musique,
les prêtres qui chantent. La procession est tout allongée sur la
pente. Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes,
les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait
de tout cela comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin.
Madame Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu
apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone.
Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour
du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs échelonnés
dans les petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. Ils
dominaient de plusieurs mètres l'endroit où elle se trouvait. Et à
mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquiétude
grandissait en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille la
quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette
foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux fêtes, en dehors de
Lannion, mais il devait être à celle-là. Elle le devinait: elle en
était sûre.
Et, en effet, presque en face, séparé d'elle par vingt rangs de
fidèles suivant, pêle-mêle, le clergé, elle le reconnut, lui, son
mari, Guillaume L'Héréec.
Elle se baissa instinctivement, pour être mieux cachée par le flot des
passants.
Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il était là, le dos appuyé à
une roche ronde, un peu en arrière d'une jeune femme qu'elle ne
connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, qui prenait un
croquis à main levée sur un album. Il semblait regarder vers
Ploumanac'h. Combien changé! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli: sa
barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, demeurait presque
entièrement noire. La taille avait épaissi, mais la physionomie
surtout n'était plus la même: toute la jeunesse en avait disparu, tout
le feu du regard, et l'énergie était devenue sombre, sur ce visage qui
portait écrit qu'il y a des douleurs sans trêve et que la vie est
lourde.
Corentine se sentit émue d'abord; elle ne s'attendait pas à lui
trouver cette figure-là. Elle ne pouvait détacher les yeux de cet
homme qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait à
présent avec une sorte de curiosité apitoyée. La jeune femme qui,
devant lui, montée sur une chaise, applaudissait du bout des doigts la
procession, comme un spectacle, se détourna, et, par-dessus l'épaule,
lui dit quelques mots. M. L'Héréec sourit à peine, et s'absorba de
nouveau dans la contemplation d'un point, sur la pente, là-bas.
Une pensée traversa l'esprit de madame Corentine. Son mari avait vu
Simone. C'est elle qu'il fixait. Il était venu pour elle. Il attendait
qu'elle passât pour se faire reconnaître, pour lui parler, pour
l'emmener!
L'ancienne jalousie se réveilla tout entière. En un instant, cette
pitié disparut qu'elle avait éprouvée en apercevant M. L'Héréec. Il
redevint l'ennemi. Elle se sentit prisonnière de la foule. Son
imagination exaltée lui représenta comme une trahison la présence de
son mari à la fête de la Clarté. Elle l'accusa de lâcheté, elle ne se
souvint plus qu'elle-même était venue à Perros avec l'intention
déclarée de lui laisser quelques jours sa fille. Non, dès lors qu'elle
n'était maîtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari
lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, elle ferait un scandale
plutôt que de céder. Et, tremblante, prête à crier, elle regardait
venir Simone, parmi les jeunes filles qui remontaient vers la
chapelle.
Simone chantait un cantique breton, les yeux levés, radieuse.
Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du regard. Madame Corentine
crut remarquer qu'il devenait tout pâle, puis qu'il faisait un pas en
avant.
Une minute s'écoula, où la vie s'arrêta en elle.
Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha sa mère, voulant
continuer, et dit:
--Avons-nous bien fait de venir, mère!
Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, et prit la main de
Simone.
--Viens, viens! dit-elle.
--Où donc?
--Viens vite!
Les spectateurs se rangèrent, pour laisser passer la jeune fille.
--Je suis souffrante, dit madame Corentine en l'entraînant. Viens...
je veux rentrer.
Elle tournait les groupes inégaux massés sur la place, elle ne levait
pas les yeux, sa main tremblait, et ne lâchait pas celle de Simone.
Une voix d'homme, éclatant près d'elle, la secoua d'un frisson.
C'était un marchand dont la foule avait renversé le tréteau.
Au bout de la place, vers le nord, il y avait l'auberge où l'on
s'était donné rendez-vous.
--Entre là, dit madame Corentine: de l'autre côté, dans la petite
salle, tu seras mieux... Mets ton manteau... nous partons.
Elle-même, debout près de la porte, jeta un coup d'œil sur les hommes
plus rares autour d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'était pas
là. Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme elle l'avait
laissé, avec deux vieux de son âge.
Il vint, elle lui dit quelques mots, et il partit aussitôt vers le pré
voisin en hochant la tête. Que cela était triste, capitaine Guen,
cette guerre des époux que vous n'aviez pas connue, vous, dans vos
vingt ans de mariage! Que cela était dur de fuir, emmenant la fille de
peur du mari, et la petite-fille de peur du père! Oh! la maudite fête
de Lannion, qui troublait encore celle-ci, quinze ans après!...
Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la rentrée des clercs à la
chapelle, quand la carriole s'éloigna au trot, décrivant un cercle au
delà du village, loin dans la campagne. Les deux femmes se taisaient.
Simone avait deviné. Elle ne demandait rien. Et, se sentant disputée,
elle souffrait comme elle avait déjà souffert tant de fois à Jersey,
mais plus vivement, avec un trouble de plus et le regret de ne point
l'avoir vu, lui qui était venu, lui qui avait dû la regarder passer
avec des larmes. Et elle avait souri! Et elle avait chanté! Comme il
l'avait trouvée, sans doute, insouciante et légère! Comme elle avait
eu tort d'être gaie, involontairement, devant lui!
Le capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compagnes de
route, en racontant des histoires de Trébeurden et de Pleumeur qu'il
venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait point d'écho.
Ils avaient tous hâte de rentrer. Les femmes, enveloppées dans leur
manteau long, penchées en avant à cause du vent violent qui soufflait
d'en face, ne regardaient même plus la route, ni les passants, ni
rien.