III

A peine le voyage de Lannion fut-il décidé, que madame Corentine

regretta la parole donnée.

Elle était nerveuse, pâle, incapable de rien entendre en dehors de ses

propres pensées qui la torturaient, quand elle monta, quatre jours

après son entrevue avec miss Ellen Crawford, sur le pont de

l'_Alliance_, le petit vapeur anglais qui fait le service entre

Saint-Hélier et Saint-Malo. Étendue à l'arrière, sur une chaise

longue, la tête enveloppée dans un châle, elle prétexta le malaise du

roulis pour éloigner Simone: «Va, dit-elle, laisse-moi, je ne

rouvrirai les yeux qu'à Saint-Malo.» Et elle se mit à penser, avec un

trouble affreux, qu'elle allait perdre son enfant, qu'on la lui

volerait, oui, sûrement, et à repasser toutes ces circonstances qui

l'avaient amenée là, tous les mots échangés avec Simone depuis une

semaine.

Des terreurs subites la prenaient. Et sa main, conduite par une espèce

d'instinct de défense, touchait le sac aux armatures nickelées, posé

près d'elle, et où elle avait renfermé la charte de sa liberté, la

copie du jugement dont elle lisait de mémoire les lignes régulières,

nettes comme des lames d'acier: «Au nom du peuple français, attendu

qu'il résulte de l'enquête des sévices graves... Par ces motifs,

prononce la séparation de corps entre les époux L'Héréec, avec tous

ses effets de droit, déclare que la demanderesse aura la garde

exclusive de l'enfant, qu'elle sera tenue seulement de remettre au

mari pendant le mois de septembre...» Oserait-on, après cela, lui

ravir sa fille? Non, il était lié. Elle avait pour elle la force des

lois, les gens de justice. Elle en userait, au besoin. Elle se disait

cela, et elle continuait quand même à s'enfoncer dans ce dédale de

souvenirs, d'appréhensions, de raisonnements contradictoires, qui

brisent l'énergie, et ne réparent pas les fautes commises.

Simone, après avoir refusé de quitter sa mère, la voyant immobile et

la croyant assoupie, monta sur la passerelle. Il y avait peu de

passagers. Elle s'accouda aux balustrades de fer, la figure dans le

vent qui soulevait ses cheveux, près du lieutenant, un marin

irlandais, que sa mère et elle avaient connu à Saint-Hélier. Et,

pendant plus de deux heures, tandis que le bateau courait, brisant les

lames courtes, elle prit un plaisir d'enfant à se faire expliquer la

route, les manœuvres, les courants qui portent sur les roches, les

balises. Le lieutenant racontait des histoires de mer, souriant dans

sa barbe blonde aux questions de la jeune fille, et lui nommait les

écueils, les uns trouant les vagues, les autres invisibles,

reconnaissables seulement au bouillonnement et à la nuance de l'eau.

Bientôt Cézembre émergea, ronde comme un chaton de bague. La terre de

France, simple ligne d'abord, se dentela, prit couleur, s'éleva. Le

clocher de Saint-Malo pointa dans l'azur, et ce fut l'entrée de la

Rance, large et superbe, toute blonde sur ses bords de roches et toute

bleue au milieu, avec des lointains de forêts comme les fjords de

Norvège.

Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'échelle de la passerelle.

Les mots d'admiration se pressaient sur ses lèvres. Elle fut surprise

de trouver sa mère debout, qui la regardait venir, en souriant un peu

derrière son lorgnon d'écaille.

--Est-ce beau, cette Bretagne!

Madame L'Héréec répondit, avec moins d'accent, mais avec un sérieux

qui n'échappa point à Simone:

--Oui, très beau. Cela fait je ne sais quoi de se retrouver en France,

n'est-ce pas, Simonette?

Et elle caressa la joue de Simone du bout de sa main gantée.

Dès leur arrivée, madame Corentine et sa fille prirent le train de

Bretagne, mais elles s'arrêtèrent à Plouaret. Le lendemain seulement,

vers dix heures, une calèche de louage vint les prendre, pour les

mener à Perros, en tournant Lannion. Madame Corentine ne voulait pas

s'exposer à rencontrer son mari, elle voulait éviter jusqu'à la vue de

l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, massif entre ses deux jardins, avec

ses contrevents bruns, son toit long coiffé d'un bourrelet de zinc, et

qu'on aperçoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux du Guer.

Il fallut couper à travers la campagne, par les chemins tordus autour

des fermes. On allait lentement. La matinée avait la douceur bretonne,

pénétrante et voilée. La brume, qui s'était embaumée toute la nuit sur

les landes et les chaumes, comblait encore les vallées, et fumait sur

les buissons bas, tandis que le soleil chauffait les arêtes rocheuses

couronnées de pins. Les alouettes, qui sont nombreuses sur les côtes,

se levaient et montaient pour voir la mer. On devinait que la

splendeur de midi serait superbe et courte.

Madame Corentine, assise à droite, au fond de la calèche, resta

d'abord silencieuse et distraite. Souvent, elle jetait un regard

rapide sur les hauteurs qui cachaient Lannion. Ses yeux s'animaient

comme au voisinage du danger. Un sentiment de révolte et de défi

faisait redresser cette petite tête volontiers hautaine. Puis

l'émotion d'une minute s'effaçait. Les yeux bleus se laissaient

prendre aux détails familiers de la route. Un apaisement, un

demi-sourire détendaient la physionomie de la jeune femme. Madame

Corentine passait où elle avait passé petite fille, jeune fille, jeune

épousée.

Quand les collines de Lannion, évitées par un long détour, bleuirent

derrière la voiture, quand les chevaux, rendus plus vites par les

effluves salins, commencèrent à trotter sur la route de Perros, cette

impression devint dominante, et se fixa. Madame Corentine répondit aux

questions de sa fille, s'intéressa à tous les clochers de l'horizon,

se pencha quand Simone se penchait, pour lire, sur les bornes, les

kilomètres franchis. Les inquiétudes avaient disparu. Le charme du

pays natal prévalait souverainement. La mère et l'enfant se

retrouvaient, unies dans la même attente joyeuse. Au sommet des côtes,

les pinières dressaient leurs bouquets de poils drus, qui chantaient.

Par l'ouverture étroite des vallées, chacune ayant son ruisseau plein

de menthes et sa ferme écrasée parmi les arbres, la mer apparaissait,

entre deux pointes de falaises, d'où venait le souffle frais et

l'étincelle des vagues. On approchait de Perros.

Madame Corentine · 第 3 / 31 题