Le lendemain matin, quand Simone entra dans la chambre de sa mère,
celle-ci dormait encore, lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré. La
jeune fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa sa mère de ses
bras, et l'éveilla en l'embrassant longuement, sans rien dire, avec ce
merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent déjà que
les tendresses blessées n'ont pas besoin d'explication, mais de
caresses pour guérir.
Elle retournait dans son appartement, heureuse d'avoir fait plaisir et
de se sentir tant aimée. En passant à côté du métier, elle jeta un
coup d'œil sur le dessin du canevas. A peine si le mouvement fut
marqué: une inflexion légère de la taille, les grands cils qui
s'abaissent et se relèvent. Mais elle avait vu que le trait à l'encre
de Chine en était au même point. Madame L'Héréec avait deviné la
pensée de sa fille.
--J'avais les yeux si fatigués hier soir, dit-elle, que je n'ai pu
continuer.
Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la
servante venait d'ouvrir et de balayer. Il faisait un soleil radieux.
Et il était bien joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la
_Lande fleurie_. La lumière se brisait, en éclats de toutes les
couleurs, sur mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin,
broches, bracelets, épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en
plumes. Elle mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de
l'Inde, sur les ongles des pattes de lagopèdes montées en porte-plumes
et en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de
choux vernies, des _cabbage sticks_ entassés dans un coin, cerclait
d'une auréole les assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'où
s'élevaient, en pyramides crêpelées, tous les tabacs de la libre
Angleterre, Virginian, Old Judge, army and navy mixture, Richmond gem,
Orient, qui répandaient dans l'atmosphère un parfum de bazar levantin.
Simone aimait ces choses brillantes et bien rangées. Elle aimait les
clairs jours d'été. Elle s'avança, ouvrant les yeux tout grands, comme
si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant que sa jeunesse et
cette lumière étaient faites l'une pour l'autre.
Madame Corentine, qui la suivait, parut, au contraire, gênée par ce
miroitement universel. Elle s'assit derrière un bureau qui occupait
le milieu de la pièce, et se courba sur un livre de comptes, tandis
que sa fille, debout, penchée au-dessus d'une vitrine, rangeait une
collection de bijoux en granit de Jersey et de sous de l'île émaillés.
Les doigts de Simone, à petits coups légers, redressaient l'alignement
compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une
inclinaison plus heureuse à un croissant de pierre bleue ou rose,
essuyaient un grain de poussière. Elle avait l'habitude et le goût de
ce joli ménage. Son esprit ne s'y dépensait guère. Il lui en restait
assez pour songer, et son cœur faisait du chemin autant que sa main
en faisait peu, son cœur si jeune, grisé pour un rayon de jour. Elle
pensait à son père qui, en ce moment peut-être, lisait la ligne tracée
par elle sur la page blanche. Comment l'avait-il reçue? Un petit
frisson l'agitait à cette idée. Elle se représentait bien la maison,
le jardin, le salon où se tenait sans doute M. L'Héréec, avec sa mère,
la sévère madame Jeanne, le coup de sonnette du marin, la porte
ouverte par la vieille Gote; mais tout se brouillait ensuite, et elle
cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure de son père. Cinq années
sans le voir avaient presque effacé l'image, altéré les contours,
l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. Elle ne pouvait
pas. C'était déjà comme si la mort avait passé, avec ses voiles qui
s'ajoutent les uns aux autres, d'année en année. Pas même un portrait
qui pût l'aider à ressaisir l'impression ancienne et si chère. Dans la
nouvelle maison, tout ce qui rappelait le père était banni, excepté
une photographie déjà jaune, datant des premières semaines après le
mariage, et qu'elle avait aperçue une fois, un jour que sa mère
feuilletait des liasses de lettres pliées en quatre.
Elle se ralentit un peu dans son travail, leva la tête, et regarda sa
mère.
Madame Corentine avait appuyé son menton sur une de ses mains, et, les
yeux vagues fixés sur la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air
triste.
Comme tout avait changé, depuis la veille, pour une ligne d'écriture!
Simone se remit à ranger les bijoux de granit et les sous de Jersey.
De temps en temps, elle levait les yeux vers le bureau d'où ne venait
aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre rapide d'un bras
levé brisant les lueurs du parquet. Elle retrouvait toujours la même
silhouette fine et songeuse.
Il devait y avoir autre chose que le souci de la veille, pour que
madame Corentine fût à ce point absorbée dans ses réflexions. Après le
déjeuner, elle annonça l'intention d'aller rendre visite à miss Ellen
Crawford, vieille demoiselle pauvre, qui se disait toujours
institutrice, bien que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune
élève, et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce pavillon, rendre mille
petits offices rétribués qui lui eussent fait sans cela un état
inférieur: Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les
cuisinières, et prenait en pension, dans son petit jardin de
Springfield Road, les géraniums et les fuchsias laissés par les
baigneurs ou par les familles en voyage.
Simone, restée seule, se demanda ce que sa mère pouvait bien avoir à
confier à miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le savoir,
plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de cabbage sticks,
de broches en vieil argent et de vues de Jersey. Enfin sa mère revint,
et, comme personne ne se trouvait arrêté à la devanture du magasin:
--Simone, dit-elle, je viens de convenir avec miss Ellen qu'elle
gardera la maison pendant une absence que je compte faire.
--Avec moi?
--Oui. Marie-Anne désire beaucoup que je sois marraine de son enfant;
j'ai réfléchi, et j'accepte.
--Oh! maman!
La jeune fille traversa l'appartement; elle arriva, toute sa joie
étonnée dans les yeux, jusqu'à madame Corentine, qui se tenait au
delà de la porte, et enlevait son chapeau.
--Alors, Perros? dit-elle.
--Certainement.
--Et le grand-père Guen?
--Et même Lannion, si tu veux.
Simone voulut passer le bras autour du cou de sa mère.
--Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir!...
Elle s'arrêta, sentant que sa mère la repoussait doucement.
--Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de suite,
d'ailleurs. Dans quatre jours: miss Ellen est occupée jusque-là.
L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mère pleurait. Sa joie, brusquement
refoulée, lui fit comme une blessure à l'âme. De nouveau, elles
souffraient de tant s'aimer sans pouvoir se mettre à l'unisson.
Mais, un moment après, comme elles rentraient toutes deux dans le
magasin, madame Corentine pria Simone d'aller chercher une liasse de
papiers dans une des chambres du second. Simone partit. Elle monta
l'escalier en courant. Et à mesure qu'elle montait, la joie
recommençait à grandir en elle. Il fallait passer par un couloir vitré
d'où l'on découvrait, par-dessus les toits voisins, le bout des jetées
de Saint-Hélier et une large bande de mer. Simone s'arrêta. Elle
regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme
personne n'était là pour l'épier, elle envoya un baiser vers la terre
invisible de France.
Au retour, elle entra, sans raison, dans sa chambre de jeune fille,
qu'elle trouva plus jolie que de coutume.
Des mots traversaient son esprit, bondissant l'un après l'autre, se
rattrapant, se confondant, pêle-mêle, sans repos, comme des papillons
de printemps: Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, Guen, Sullian, le
père.
Et elle souriait à tous.