II

Le lendemain matin, quand Simone entra dans la chambre de sa mère,

celle-ci dormait encore, lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré. La

jeune fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa sa mère de ses

bras, et l'éveilla en l'embrassant longuement, sans rien dire, avec ce

merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent déjà que

les tendresses blessées n'ont pas besoin d'explication, mais de

caresses pour guérir.

Elle retournait dans son appartement, heureuse d'avoir fait plaisir et

de se sentir tant aimée. En passant à côté du métier, elle jeta un

coup d'œil sur le dessin du canevas. A peine si le mouvement fut

marqué: une inflexion légère de la taille, les grands cils qui

s'abaissent et se relèvent. Mais elle avait vu que le trait à l'encre

de Chine en était au même point. Madame L'Héréec avait deviné la

pensée de sa fille.

--J'avais les yeux si fatigués hier soir, dit-elle, que je n'ai pu

continuer.

Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la

servante venait d'ouvrir et de balayer. Il faisait un soleil radieux.

Et il était bien joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la

_Lande fleurie_. La lumière se brisait, en éclats de toutes les

couleurs, sur mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin,

broches, bracelets, épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en

plumes. Elle mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de

l'Inde, sur les ongles des pattes de lagopèdes montées en porte-plumes

et en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de

choux vernies, des _cabbage sticks_ entassés dans un coin, cerclait

d'une auréole les assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'où

s'élevaient, en pyramides crêpelées, tous les tabacs de la libre

Angleterre, Virginian, Old Judge, army and navy mixture, Richmond gem,

Orient, qui répandaient dans l'atmosphère un parfum de bazar levantin.

Simone aimait ces choses brillantes et bien rangées. Elle aimait les

clairs jours d'été. Elle s'avança, ouvrant les yeux tout grands, comme

si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant que sa jeunesse et

cette lumière étaient faites l'une pour l'autre.

Madame Corentine, qui la suivait, parut, au contraire, gênée par ce

miroitement universel. Elle s'assit derrière un bureau qui occupait

le milieu de la pièce, et se courba sur un livre de comptes, tandis

que sa fille, debout, penchée au-dessus d'une vitrine, rangeait une

collection de bijoux en granit de Jersey et de sous de l'île émaillés.

Les doigts de Simone, à petits coups légers, redressaient l'alignement

compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une

inclinaison plus heureuse à un croissant de pierre bleue ou rose,

essuyaient un grain de poussière. Elle avait l'habitude et le goût de

ce joli ménage. Son esprit ne s'y dépensait guère. Il lui en restait

assez pour songer, et son cœur faisait du chemin autant que sa main

en faisait peu, son cœur si jeune, grisé pour un rayon de jour. Elle

pensait à son père qui, en ce moment peut-être, lisait la ligne tracée

par elle sur la page blanche. Comment l'avait-il reçue? Un petit

frisson l'agitait à cette idée. Elle se représentait bien la maison,

le jardin, le salon où se tenait sans doute M. L'Héréec, avec sa mère,

la sévère madame Jeanne, le coup de sonnette du marin, la porte

ouverte par la vieille Gote; mais tout se brouillait ensuite, et elle

cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure de son père. Cinq années

sans le voir avaient presque effacé l'image, altéré les contours,

l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. Elle ne pouvait

pas. C'était déjà comme si la mort avait passé, avec ses voiles qui

s'ajoutent les uns aux autres, d'année en année. Pas même un portrait

qui pût l'aider à ressaisir l'impression ancienne et si chère. Dans la

nouvelle maison, tout ce qui rappelait le père était banni, excepté

une photographie déjà jaune, datant des premières semaines après le

mariage, et qu'elle avait aperçue une fois, un jour que sa mère

feuilletait des liasses de lettres pliées en quatre.

Elle se ralentit un peu dans son travail, leva la tête, et regarda sa

mère.

Madame Corentine avait appuyé son menton sur une de ses mains, et, les

yeux vagues fixés sur la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air

triste.

Comme tout avait changé, depuis la veille, pour une ligne d'écriture!

Simone se remit à ranger les bijoux de granit et les sous de Jersey.

De temps en temps, elle levait les yeux vers le bureau d'où ne venait

aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre rapide d'un bras

levé brisant les lueurs du parquet. Elle retrouvait toujours la même

silhouette fine et songeuse.

Il devait y avoir autre chose que le souci de la veille, pour que

madame Corentine fût à ce point absorbée dans ses réflexions. Après le

déjeuner, elle annonça l'intention d'aller rendre visite à miss Ellen

Crawford, vieille demoiselle pauvre, qui se disait toujours

institutrice, bien que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune

élève, et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce pavillon, rendre mille

petits offices rétribués qui lui eussent fait sans cela un état

inférieur: Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les

cuisinières, et prenait en pension, dans son petit jardin de

Springfield Road, les géraniums et les fuchsias laissés par les

baigneurs ou par les familles en voyage.

Simone, restée seule, se demanda ce que sa mère pouvait bien avoir à

confier à miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le savoir,

plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de cabbage sticks,

de broches en vieil argent et de vues de Jersey. Enfin sa mère revint,

et, comme personne ne se trouvait arrêté à la devanture du magasin:

--Simone, dit-elle, je viens de convenir avec miss Ellen qu'elle

gardera la maison pendant une absence que je compte faire.

--Avec moi?

--Oui. Marie-Anne désire beaucoup que je sois marraine de son enfant;

j'ai réfléchi, et j'accepte.

--Oh! maman!

La jeune fille traversa l'appartement; elle arriva, toute sa joie

étonnée dans les yeux, jusqu'à madame Corentine, qui se tenait au

delà de la porte, et enlevait son chapeau.

--Alors, Perros? dit-elle.

--Certainement.

--Et le grand-père Guen?

--Et même Lannion, si tu veux.

Simone voulut passer le bras autour du cou de sa mère.

--Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir!...

Elle s'arrêta, sentant que sa mère la repoussait doucement.

--Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de suite,

d'ailleurs. Dans quatre jours: miss Ellen est occupée jusque-là.

L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mère pleurait. Sa joie, brusquement

refoulée, lui fit comme une blessure à l'âme. De nouveau, elles

souffraient de tant s'aimer sans pouvoir se mettre à l'unisson.

Mais, un moment après, comme elles rentraient toutes deux dans le

magasin, madame Corentine pria Simone d'aller chercher une liasse de

papiers dans une des chambres du second. Simone partit. Elle monta

l'escalier en courant. Et à mesure qu'elle montait, la joie

recommençait à grandir en elle. Il fallait passer par un couloir vitré

d'où l'on découvrait, par-dessus les toits voisins, le bout des jetées

de Saint-Hélier et une large bande de mer. Simone s'arrêta. Elle

regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme

personne n'était là pour l'épier, elle envoya un baiser vers la terre

invisible de France.

Au retour, elle entra, sans raison, dans sa chambre de jeune fille,

qu'elle trouva plus jolie que de coutume.

Des mots traversaient son esprit, bondissant l'un après l'autre, se

rattrapant, se confondant, pêle-mêle, sans repos, comme des papillons

de printemps: Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, Guen, Sullian, le

père.

Et elle souriait à tous.

Madame Corentine · 第 2 / 31 题