Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
_Madame Corentine_
[Illustration: frontispice]
_Madame
Corentine_
_Par
René Bazin
de l'Académie française_
[Illustration]
_Nelson
Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Paris_
_Calmann-Lévy
Éditeurs
3, rue Auber
Paris_
_RENÉ BAZIN
né en 1853_
_Première édition de «Madame
Corentine»: 1893_
MADAME CORENTINE
I
Chaque dimanche, elles prenaient le petit chemin de fer de Saint-Aubin
ou celui de Gorey, descendaient à une station au hasard, le long de la
mer, et s'enfonçaient dans la fraîche campagne de Jersey. Elles
faisaient un peu de toilette ce jour-là, par coquetterie d'abord, et
aussi par une sorte d'amour-propre national, pour ne pas être
confondues avec ces troupes de jeunes Anglaises, vêtues d'une taille
ronde et d'une robe de satinette. On les voyait toujours seules. Elles
passaient la journée dehors, doucement, à causer, à se sentir occupées
l'une de l'autre. Madame L'Héréec admirait l'éclosion rapide de cette
grande Simone, presque une femme, quinze ans bientôt, et dont elle
avait toute la tendresse, tous les sourires, toute la grâce naissante.
Elle se disait que rien ne lui manquait, puisqu'elle avait cela. Elle
croyait se confier, parce qu'elle lui parlait sérieusement, par
moments, de choses peu sérieuses. Simone, de son côté, éprouvait la
fierté intime des êtres qui sont la joie, et qui la donnent aux
autres. Elle se sentait grandir, au ton que sa mère prenait avec elle,
à la surveillance plus étroite sous l'apparence de la même liberté;
elle devinait quelque chose, pas tout, heureusement, du bien qu'elle
faisait à ce cœur blessé. Et quand le soir venait, et qu'elles
s'étaient vues ainsi, l'après-midi entière, sans témoins, elle avait
conscience que sa mère, lasse et silencieuse, avait l'âme plus calme,
plus oublieuse, une sorte d'âme d'enfant comme elle.
Un dimanche de la fin de juillet, elles étaient parties, comme
d'habitude, s'étaient arrêtées pour déjeuner dans une auberge de
Saint-Aubin, et, tantôt par la falaise, tantôt par la route, sous le
soleil chaud, avaient gagné la baie de Sainte-Brelade, la plus
merveilleusement faite et lumineuse de Jersey. Depuis plus d'une
heure, madame L'Héréec se reposait, assise en haut de la plage, sur la
dune couverte d'herbes. Elle portait un deuil élégant. Des fleurs
mauves, très fines, formaient bandeau entre les bords de son chapeau
de paille et les frisons de ses cheveux blonds. L'enfant d'un voisin
lui avait dit: «Oh! madame, on dirait que tes cheveux poussent en
fleurs!» Depuis lors, elle mettait plus volontiers ce chapeau-là. En
ce moment, elle regardait, immobile, sous l'abri de son ombrelle à
long manche, que le soleil éclaboussait de rayons.
Que regardait-elle? Une nature plus artiste que la sienne eût été
séduite par le paysage: ces deux falaises, roses de bruyères,
enfermant une baie d'un bleu tendre, la plage d'une courbe si aisée,
le village, dans un coin, avec son église gothique en granit rouge et
ses chênes dont les grandes marées mouillent les branches, et en
arrière, dans la verdure des collines, des villas qui s'étagent. Mais
elle ne s'intéressait pas longtemps à la beauté d'un site. Dans ce
cadre d'une splendeur molle, comme une grève de Sicile embrumée, elle
ne voyait qu'un fourreau gris, un col marin, une aile blanche
au-dessus: sa fille, très loin d'elle, marchant au bord de la mer et
buvant la brise qui venait de l'est. Elle la contemplait, les yeux
mi-clos, dans une attitude de bien-être et d'orgueil satisfait, se
contentant de penser: «Elle se baisse. Elle se relève. A-t-elle des
mouvements jeunes! Est-elle grande, ma fille, ma Simone!» Ce flux de
tendresse, régulier et monotone comme celui de la vague, suffisait à
l'occuper.
Mais les mères qui sont loin ne voient pas tout ce qui se passe.
Simone, partie du milieu de la plage, avait, en suivant le bord,
atteint l'extrémité gauche de la baie, où le sable s'amincit et se
perd, près des assises rousses des falaises que la mer ne quitte pas.
C'était une belle enfant, en effet, qui deviendrait peut-être une
jolie femme: la taille un peu forte, les épaules un peu épaisses, les
joues d'un ovale trop plein, encore dans cette période où la poussée
de sève et de couleur cache des lignes inconnues. Mais la bouche était
large et sérieuse, le nez mince, légèrement courbé, les yeux très
francs, très droits, d'un brun qui devenait doré quand elle souriait.
A sa robe courte, à la tresse châtain nouée par une agrafe d'écaille,
on reconnaissait que sa mère ne tenait pas à la vieillir. L'expression
habituellement grave du visage, quelque chose de résolu dans toute sa
personne, démentait cette robe courte. Simone allait, grisée d'air
salin et de soleil, prise à tout ce qu'elle voyait, la tête levée, ne
songeant guère.
A vingt mètres du rocher, elle s'arrêta. Il y avait là, échoué sur le
sable, la coque inclinée, un sloop dont la mer commençait à soulever
la proue. La jeune fille se pencha, et lut: _Edith_. Un souvenir
classique, implacable, murmura en elle: «au cou de cygne». Et elle
trouva tout naturel que le bateau fût peint en blanc, avec un filet
d'or, comme un collier.
Au même moment, un marin du bord arrivait du bout de la plage, jeune,
le béret sur la tête, le gilet de tricot bleu portant le nom du sloop.
En passant près de Simone, qui ne l'entendait pas venir, il salua
militairement, et dit, en montrant toutes ses dents:
--Vous embarquez, mademoiselle?
Et il enjamba le bordage.
Simone ne s'effaroucha pas, et demanda:
--Vous êtes du port de Saint-Malo, peut-être?
Le marin, qui dénouait la corde enroulée autour de la voile, s'arrêta
un moment:
--Pardon, mademoiselle, nous sommes Lannionnais.
Avec la soudaineté d'impression de son âge, Simone devint sérieuse.
Ses yeux s'ouvrirent davantage. Elle enveloppa le bateau, l'homme, le
mât, la flamme bleue de là-haut, de ce regard d'attention passionnée
que nous donnons indistinctement aux gens et aux choses qui viennent
d'un pays lointain et aimé.
--Lannion? dit-elle. Vous y retournez?
--Tout à l'heure, mademoiselle. Ces vents-là, voyez-vous, c'est ce
qu'il y a de meilleur pour nous. Quand nous avons doublé la pointe,
nous cherchons la Corbière, au plus près, et alors, par grand largue,
en cinq heures, cinq heures et demie, nous sommes derrière les
Sept-Iles.
--Oh! les Sept-Iles! fit Simone.
Sa voix, qui était son âme de quinze ans parlante, avait pris le ton
du rêve. Elle répéta:
--Les Sept-Iles!
--Vous connaissez?
--Oui.
Voyant que cela l'intéressait, le marin continua:
--Alors, vous pouvez calculer vous-même. Le temps d'arriver devant la
passe du Guer, avec toutes les pierres qu'il y a par là, il est nuit.
Nous avons le jusant contre nous. Faut attendre. Nous ne serons pas à
Lannion avant le petit jour. Voilà!
L'homme se remit au travail.
Simone hésitait, toute troublée. Elle se recula, car une petite vague
frémissante venait de dépasser la poupe du yacht, tourna la tête pour
voir où se trouvait sa mère. Bien qu'elle eût aperçu madame L'Héréec
très loin, immobile sur la dune, elle lutta encore, une minute, contre
cette idée qui l'envahissait. Puis, presque tout bas, comme si elle
avait peur d'être entendue:
--Dites-moi? fit-elle.
L'homme se redressa, et parut à mi-corps au-dessus du trou de
l'écoutille où il travaillait.
--Connaissez-vous, à Lannion, M. L'Héréec?
--Parbleu! M. Guillaume, de la rue du Pavé-Neuf?
--Oui.
--Si je le connais! Je le vois, plus de trois fois la semaine, qui
rentre de l'usine. Un bon homme, sûr! qui n'a pas eu de chance!
Il avait dit les derniers mots en sourdine, comme une réflexion
intime. Simone rougit jusqu'aux frisons de son cou.
--Voulez-vous lui faire une commission? demanda-t-elle.
Sans attendre la réponse, elle tira de sa poche un carnet long d'un
doigt, écrivit au crayon: «Simone, 20 juillet 1891», déchira la page,
et la tendit pliée vers le bateau.
--Ceci, voulez-vous?
Déjà la marée avait gagné plus d'un mètre. La jeune fille fit un pas
en avant, mouilla sa bottine jusqu'à la cheville, pour remettre le
billet au marin, puis se rejeta en arrière.
--Merci..., dit-elle. Puisque vous le voyez, vous, je voudrais
savoir... A-t-il beaucoup vieilli?
Elle le regardait maintenant avec des yeux pleins de larmes.
Il comprit vaguement, et leva son béret.
--Un peu, mademoiselle, le chagrin, vous savez...
--Tout blanc, peut-être?
--Oh! pas encore! un peu gris, là, aux tempes. Un bien bon homme, M.
Guillaume.
--Et sa mère?
--Blanche comme une neige, celle-là.
--A-t-elle encore les deux domestiques?
--Oui, mademoiselle; Gote et Fantic, toujours les mêmes.
--Alors, presque rien n'a changé, là-bas? J'avais peur...
Elle se tut un peu, et ajouta:
--Ma grand'mère n'a pas fait couper les grands lilas, le long de la
rue?
L'homme se gratta la tête, tâchant de se souvenir, puis il dit, avec
une espèce de joie:
--Non, mademoiselle, non. Je me rappelle maintenant que je suis passé
là, en mai. Ils étaient fleuris.
Simone aurait voulu demander autre chose. Les questions se pressaient
dans son esprit. Mais tout cela l'avait trop émue. Elle se détourna,
et s'éloigna, suffoquée de sanglots, tâchant de se maîtriser, tandis
que l'homme la suivait du regard, et remettait son béret en disant:
--Pauvre petit cœur! Ça doit être la fille de M. Guillaume.
Simone marcha doucement, la tête basse, jusqu'à la moitié de la plage.
Arrivée là, elle s'était déjà ressaisie. Elle ne pleurait plus. Même,
elle éprouvait un contentement et comme un orgueil de ce qu'elle avait
fait. Cela dépassait les initiatives ordinaires d'une enfant. Elle le
sentait, et, ce qui lui était plus doux encore, c'était de songer à
la joie qu'il aurait, lui, son père, en recevant cette ligne écrite
par elle, cette ligne qui disait: «Je pense à vous. Je ne vous connais
plus guère. Il y a si longtemps que je vous ai quitté! Mais je vous
aime. Vous tenez une place très grande dans mes rêves de toute jeune
fille. Je voudrais vous revoir. Je voudrais...» Oh! ils en disaient
long, les quatre mots au crayon! Et le père comprendrait tout,
n'est-ce pas, tout ce qu'elle avait voulu y mettre...
Elle éprouva un peu de gêne pourtant, quand elle vit, sous l'ombrelle
à raies noires, sa mère, blonde et fine, qui lui souriait comme
d'habitude.
--Eh bien, mignonne?
--Eh bien, maman?
--Plus d'une heure toute seule! A quoi rêvais-tu?
--Vous savez bien que je ne rêve pas.
--Et ce bateau, qu'est-ce que c'est?
--L'_Edith_. Très joli, n'est-ce pas?
Elle avait rougi en parlant. Madame L'Héréec l'avait remarqué.
--Un anglais? demanda-t-elle.
--Non, maman.
Et, détournée à demi vers la baie, pour avoir plus de courage,
décidée, d'ailleurs, à tout dire, Simone reprit, très vite:
--Il va partir. Tenez, vous voyez, là-bas, près de Sainte-Brelade, un
canot avec trois hommes, deux rameurs, un qui gouverne. C'est le
propriétaire qui rejoint le bord. La brise est bonne, paraît-il. Quand
ils auront doublé la pointe, ils iront grand largue aux Sept-Iles.
--Ah!
--C'est le marin qui me l'a dit. Et demain, au petit jour, ils seront
à Lannion.
--Lannion?
--Mais oui, maman, Lannion, répondit Simone en se retournant.
La petite madame L'Héréec ne riait plus. Surprise, inquiète, elle
cherchait à lire sur le visage de Simone, qui paraissait très calme,
et qui la regardait. Elle n'eut pas besoin d'un long interrogatoire.
--Je t'ai vue causer, en effet. Tu connaissais l'homme?
--Non.
--Et il t'a raconté?...
--Rien, dit Simone. C'est moi qui lui demandais de remettre un billet
à mon père.
Madame L'Héréec eut un mouvement de recul.
--Un billet à ton père? Mais, c'est une...
Elle n'acheva pas. Son instinct de femme malheureuse l'avertit à
temps. Elle savait le danger des violences qui poussent l'enfant vers
l'autre époux. Que pourrait-elle dire d'ailleurs? Avait-elle le droit
strict d'empêcher Simone d'écrire à son père? Elle se contint. Mais
ses mains tremblaient en fermant l'ombrelle. Elle se leva, frappa de
petits coups sur les plis de sa robe, pour faire tomber le sable et
pour se donner le temps de réfléchir, puis elle dit, avec une
résignation affectée, en traçant un cercle, du bout du manche d'ébène,
parmi les herbes:
--Je n'aurais pas cru cela de toi, Simone. Tu avais donc quelque chose
à lui apprendre?
--Non, maman.
--Alors, qu'as-tu écrit, mon enfant?
--Mon nom.
--Rien que ton nom?
--Avec la date.
Un imperceptible sourire brida les yeux de madame L'Héréec.
--Et tu crois qu'on sera heureux, là-bas?
Elle releva la tête, et s'aperçut qu'elle avait encore dépassé la
mesure. Simone s'était détournée. Le regard fixe et dur, les lèvres
serrées, elle suivait la manœuvre du sloop qui levait l'ancre. Elle
aussi se retenait de parler. Mais elle pensait, dans un frisson de
révolte: «Pas heureux! Mon père pourrait ne pas être heureux de savoir
que je l'aime? Vous vous trompez! Vous le calomniez! Vous n'avez pas
le droit de me dire cela!»
La pauvre enfant comprit peut-être que sa mère regrettait déjà la
question. Après un silence, elle dit avec effort, la voix toute
mouillée:
--Comme il va vite, n'est-ce pas, ce petit sloop?
--Oui, très vite.
Toutes deux debout, l'une près de l'autre, elles regardèrent un peu de
temps l'ouverture lumineuse de la baie, par où glissait la haute
fléchure de l'_Edith_, au-dessus de la coque presque invisible. Puis
elles traversèrent la dune, pour rejoindre la route de Saint-Aubin.
Elles marchaient côte à côte, mais séparées d'âmes. Chacune devinait
de la pensée de l'autre juste ce qu'il en fallait pour se trouver
gênée. Elles ne se laissaient pas aller tout bonnement aux premières
idées venues, comme d'habitude. Ce qu'elles se disaient était apprêté.
La ligne d'écriture se dressait entre elles comme une barrière. Elles
essayaient de bonne foi de se retrouver, d'être ordinaires, et n'y
réussissaient pas.
La dune franchie, les deux femmes suivirent la route qui monte à
droite. Des groupes d'Anglais et d'Anglaises s'échelonnaient sur la
pente, les uns échappés des _mail-coaches_ Fauvel ou Royal-Blue, et
dépensant en conscience la dernière halte, les autres gagnant à pied
la gare de Saint-Aubin ou celle de Don-Bridge. Parmi eux, Simone et sa
mère étaient bien d'une espèce à part. Les _misses_ leur jetaient, au
passage, des regards d'envie mal déguisée, jalousant en secret ces
tailles souples et cette allure élégante, un peu ailée. Madame
L'Héréec et sa fille ne s'en émouvaient guère. Il leur arrivait même,
dans leurs promenades du dimanche, de ralentir le pas, pour surprendre
ce qu'on disait d'elles. On les prenait souvent pour deux sœurs, tant
elles avaient la même cadence de marche et le même air de jeunesse.
Cela les faisait rire. Aujourd'hui elles se hâtaient. La route leur
était indifférente. Elles n'éprouvaient pas même ce besoin de se
retourner et de regarder en arrière, comme lorsqu'elles emportaient le
regret d'une journée heureuse.
Une fois pourtant, au moment où la baie de Sainte-Brelade allait
disparaître, la jeune fille s'arrêta, et chercha, près de la ligne
d'horizon, un point blanc, déjà estompé par la brume. Sentant qu'on
l'épiait, et qu'une âme inquiète suivait la direction de son regard,
elle le ramena vers les villas espacées, au fond de la grève, et dont
les façades peintes en gris clair, en bleu, en rose, en jaune pâle,
luisaient si doucement parmi les arbres.
--Vous rappelez-vous, dit-elle, que nous avions songé à louer ici,
l'an dernier?
Madame L'Héréec laissa tomber la question, et dit:
--Je ne t'ai cependant jamais empêchée d'écrire, Simone?
La jeune fille répondit, de cet air distrait qui ponctue la
conversation comme une ligne de points:
--Non, maman.
--Jamais, tu le sais bien. Alors pourquoi, sans me prévenir, tout à
coup?
Elles se remirent à marcher, sans plus rien se dire, peinées de ne
plus s'entendre, et poussant chacune ses réflexions dans un sens
différent, avec la conviction grandissante d'avoir raison.
Aux approches de Saint-Aubin, le premier mouvement des promeneurs
débouchant de tous les vallons voisins, la corne d'un mail sonnant
sous les branches, je ne sais quoi de frais qui se lève le soir et
porte à l'action, ranimèrent la causerie interrompue. Simone redevint
gaie, confiante, volontiers rieuse. Madame L'Héréec elle-même semblait
avoir oublié l'incident de l'après-midi, et se plaignait seulement
d'être lasse.
Quand les deux femmes descendirent du train, à Saint-Hélier, le soleil
était déjà couché. Elles tournèrent à gauche, par Conway Street,
embrumée, morne, marquée de la désolation des dimanches anglais,
s'engagèrent dans King Street, et s'arrêtèrent devant une maison assez
jolie, plus blanche que les voisines, ornée de fenêtres géminées. Un
magasin, fermé comme les autres, barrait de noir le rez-de-chaussée.
Au-dessus, on lisait: «_A la Lande fleurie_», et, en lettres plus
petites, de chaque côté: «Bijoux et émaux, souvenirs et articles de
Jersey.» Elles entrèrent. Une servante jersiaise, toute jeune, coiffée
d'un bonnet qui faisait pyramide sur sa face rose, vint à leur
rencontre, un bougeoir à la main.
--Personne n'est venu me demander, Anie?
--Non, madame. Une lettre seulement, ce matin, après le départ du
train.
Madame L'Héréec examina rapidement l'enveloppe, timbrée de
Perros-Guirec, reconnut l'écriture, et mit la lettre dans sa poche,
avec un mouvement de tête qui signifiait: «Oui, je vois ce que c'est.
J'ai le temps de la lire.» Elle monta au premier, suivie de Simone,
soupa légèrement de thé et de gâteaux, et s'installa aussitôt dans sa
chambre, devant son métier à tapisserie, tandis que la jeune fille
s'asseyait en face, et posait un livre sur ses genoux. Leurs places
étaient celles de tous les soirs, devant la fenêtre; leurs deux
visages, inclinés sous le grand abat-jour crème de la lampe, avaient
cette fixité sérieuse que donnent les veillées, quand personne n'est
attendu. Madame L'Héréec, ne voulant pas travailler ce soir-là, avait
pris une plume, et s'était mise à repasser à l'encre de Chine des
parties à demi effacées du dessin, pour occuper l'activité de ses
mains adroites et fines.
Elle faisait deux ou trois traits, à petits coups, et se renversait en
arrière, pour juger de l'effet. Simone lisait, les paupières baissées,
sans hâte, marquant d'un sourire aussitôt effacé des passages qui lui
plaisaient.
Pauvre madame Corentine L'Héréec! ceux qui l'avaient vue autrefois
l'auraient facilement reconnue. Elle avait à peine vieilli: toujours
le même teint de blonde, la même mine chiffonnée, dont l'expression
naturelle était le rire, les lèvres minces, mobiles sur de petites
dents blanches, le nez court, et ces jolis yeux bleus, peu profonds,
mais si vivants! C'étaient les mêmes cheveux ondés, de couleur
cendrée, presque trop abondants, qu'elle tordait et attachait très bas
sur la nuque. La finesse du cou ne s'en voyait que mieux, un cou
d'enfant, d'une pâleur bleuissante par endroits, et qui sortait
élégamment de la robe noire échancrée, comme jadis du col blanc de la
Perrosienne.
Oui, ceux de Perros-Guirec et de Lannion, les gens de son enfance et
de sa première jeunesse l'auraient retrouvée: mais ils auraient perdu
sans doute quelques-unes de leurs préventions, en voyant cette chambre
de King Street. La propriétaire de la _Lande fleurie_, arrivée dans
l'île avec le mince capital de sa dot restituée, avait su, grâce à
une entente parfaite du goût moyen, du caprice banal et limité du
touriste, monter une sorte de bazar qui avait réussi, chose étonnante,
près du double public anglais et français. On ne venait pas à Jersey,
de Southampton ou de Saint-Malo, sans acheter un bijou en granit de
l'île ou une canne de chou à la _Lande fleurie_. Elle passait pour
riche. On l'avait connue dépensière. Et cependant, autour d'elle,
aucune recherche d'ameublement. Les chaises, l'armoire à glace, la
table à ouvrage en tuya qui portait la lampe, étaient celles mêmes qui
ornaient sa chambre de jeune fille, et que le notaire avait
inventoriées, après la séparation de corps, parmi les «reprises» de la
femme. Le tapis qui couvrait la table du milieu, un cachemire démodé,
avait fait partie de sa corbeille de noces. Il était là, intact et
comme neuf, rappelant une période dont les séparés, d'ordinaire, ne
collectionnent pas les reliques. Elle ne l'avait pas remplacé, par
économie. Aurait-on cru cela de cette petite évaporée, qui avait fait
pousser des cris de paon à toutes les respectables bourgeoises de
Lannion? Aucun luxe pour elle-même. La chambre de Simone, qui ouvrait
sur celle où veillaient les deux femmes, avait tout pris, parce
qu'elle enfermait tout l'amour et toute la joie de la maison. Par
l'entre-bâillement de la porte, on apercevait un lit à rideaux de
satin bleu, traversés de bandes de guipure, et une glace biseautée où
se reflétaient un monde de bibelots, à peine distincts dans la
demi-obscurité, mais qu'on devinait jolis et bien rangés.
C'était l'exil, en somme, et presque le désert, cette vie à
Saint-Hélier. Il était facile de voir que l'appartement ne recevait
pas de visites, qu'il abritait deux existences et non une famille.
Quelque chose y manquait: la présence d'un homme, ou du moins ces
portraits, ces photographies souvent communes, jaunes, presque
ridicules, mais qui disent le passé honorable, et reconstituent
l'ensemble providentiel autour de la veuve et des orphelins.
Les deux femmes se taisaient. Dehors il faisait triste. Sur les
vitres, car les contrevents n'étaient pas fermés, la brume pesait.
Elle glissait, en masses lentes et lourdes, chassées dans le sens de
la rue, et les lumières des maisons en face semblaient entourées de
ouate. Pas une rumeur ne montait de la ville. Jusque dans la chambre
close une sorte d'humidité énervante et malsaine se glissait. Oh!
cette brume jersiaise, comme elles étaient lasses de la respirer! Et
voilà que, dans l'universelle torpeur du soir, les cloches d'un temple
voisin se mirent à carillonner. Elles chantaient bien, alternant ou
fondant leurs sons qui s'atténuaient dans l'air humide, et arrivaient
comme une musique, comme un de ces appels imprévus de la vie
extérieure qui rompent le rêve.
Madame L'Héréec posa un coude sur le bois du métier, et regarda sa
fille qui lisait. Ses pensées l'avaient sans doute conduite vers des
lointains douloureux de passé ou d'avenir.
--Ma Simone! dit-elle tendrement.
La jeune fille leva les yeux, et sourit. C'était sa réponse accoutumée
aux avances maternelles. Elle souriait, et toutes deux reprenaient
leur travail, s'étant dit, une fois de plus, qu'elles s'aimaient.
Seulement il y a des jours où cela ne suffit pas.
--Ma Simone, répéta madame L'Héréec, viens m'embrasser, j'en ai
besoin, ce soir... là, tout près...
Simone se redressa, d'un mouvement souple, posa le livre sur la table,
et vint s'asseoir tout près de madame L'Héréec, sur une chaise basse.
Et la mère attira cette belle tête brune, l'enveloppa de ses bras,
l'appuya contre sa poitrine que soulevait une émotion longtemps
contenue, se pencha toute blonde au-dessus, et la baisa, la caressa,
s'interrompant pour dire:
--Dis, ma Simone, tu m'aimes bien?
--Oh! oui, maman!
--Beaucoup?
--De tout mon cœur.
--Tu ne veux pas me quitter?
--Mais non!
--Répète-le-moi. Dis-moi que tu te trouves bien ici, dans notre
maison, avec ta mère.
--Sans doute, maman, je suis très heureuse. D'où vous viennent des
idées pareilles?
Elle aurait voulu se dégager, mais sa mère la retenait,
s'attendrissant sur elle-même et pleurant de grosses larmes.
--Non, reste! Si tu savais! si tu savais! Ma Simone, tu m'as fait de
la peine tantôt... Tu n'aurais pas dû écrire en cachette.
--En cachette! Je vous l'ai dit tout de suite!
--Sans me prévenir, si tu veux... C'est cela qui m'a fait de la peine.
Simone, sentant l'étreinte se relâcher, passa la main sur ses cheveux
que les caresses de sa mère avaient mis en désordre, et, redressée,
tournée vers madame L'Héréec:
--Voyons, maman, si j'avais demandé la permission d'écrire, surtout
d'écrire mon nom, vous me l'auriez donnée? Il est bien naturel que je
songe quelquefois à mon père.
--Mais certainement, naturel...
--Alors, je ne comprends pas.
Pouvait-elle comprendre le tourment de jalousie qui agitait le cœur
de sa mère? Et la mère pouvait-elle expliquer pourquoi cet acte
innocent, en effet, un mot de souvenir adressé au père à demi inconnu,
la blessait, elle, et l'inquiétait comme une atteinte portée à ses
droits, une menace, un commencement d'abandon? C'était cela justement
qui la faisait trembler, à chaque heure, depuis la séparation: la
crainte de voir la pensée du mari s'insinuer, grandir dans l'âme de la
petite, prévaloir peut-être, et briser pour la dernière fois une
existence désespérément liée à la possession de l'enfant. Elle avait
peur de ce plaidoyer pour l'absent, tout d'amour et de pitié, qui se
bâtit au fond de ces êtres sans soupçon, qui met à profit mille
circonstances insaisissables, interprète le silence comme un regret,
s'exalte dans la contradiction, et qu'on ne peut pas combattre, parce
qu'il faudrait le réfuter. Madame L'Héréec laissa tomber ses mains
blanches sur ses genoux, comme découragée.
--Oh! ma Simone! que je suis malheureuse, ce soir!
L'accent de cette voix, pénétrée d'une souffrance vraie, émut tout de
suite Simone. Elle tendit ses deux mains vers celles de madame
L'Héréec, elle lui répondit d'un de ces regards que les enfants seuls
peuvent lever sur une mère ou sur une madone.
--Sais-tu bien, continua madame L'Héréec, que sans toi je n'aurais
pas eu le courage de supporter la vie? Tu ne te rappelles pas, toi. Tu
étais trop petite. Ç'a été si dur les débuts de notre existence à
Jersey! Je pleurais, le soir, quand tu étais endormie. Je pensais que
je devais être tout pour toi, que tu me rendrais un jour en tendresse
tout ce que je faisais, et cela me redonnait de la force pour
supporter les refus, les démarches inutiles, les désillusions, quand
je croyais avoir trouvé une idée heureuse et que je la sentais
impossible... jusqu'au jour où j'ai eu l'inspiration de monter la
maison de la _Lande fleurie_. Oh! chère! chère! depuis lors, j'ai
travaillé comme une ouvrière,--et je n'en suis pas encore déshabituée,
tu le sais bien,--pour te faire plus belle, t'acheter de jolies
choses, te donner une chambre de jeune fille, te rendre tout ce que tu
aurais eu, et plus encore!
Simone souriait. Madame L'Héréec la sentait bien à elle, et cependant,
en ce moment même, la tentation lui revint, irrésistible, affolante,
de savoir jusqu'à quel point l'enfant était aussi à «l'autre».
--Nous avons eu raison de nous suffire et d'être heureuses l'une par
l'autre, dit-elle en touchant le canevas distraitement, du bout de sa
plume, oui, nous avons eu raison, car personne ne se souciait plus de
nous...
Elle attendit une seconde, et, n'ayant pas de réponse:
--Personne. Nous aurions pu tomber dans la misère, mourir même... qui
s'en serait préoccupé?
Elle écouta de nouveau, en tenant sa plume levée. Et Simone répondit:
--Mais, d'abord, maman, mon grand-père Guen.
--Oui, pauvre père, il nous écrit assez régulièrement... Il nous donne
des nouvelles de Perros... Je suis persuadée qu'il referait, au
besoin, le voyage qu'il a fait une fois pour nous voir, il y a cinq
ans... Mais je ne pouvais pas lui demander davantage, surtout de nous
prendre à sa charge... Crois-moi, va, on s'est absolument désintéressé
de nous. Tout ce qu'on désire, c'est de ne plus entendre parler de
moi, ni de toi.
Encore ces attaques, encore cet «on» qui désignait une seule et même
personne, et qui revenait sans cesse dans les conversations de madame
L'Héréec! Simone le redoutait, ce pronom méchant. Elle souffrait
d'être invoquée comme juge, sans cesse, contre son père.
--Comment pouvez-vous supposer cela? dit-elle douloureusement.
--Mais je ne le suppose pas: je l'ai éprouvé. Ce sont des faits. En
as-tu de contraires?
Sa voix était devenue provocante, comme elle devait l'être dans les
discussions d'autrefois, comme si, derrière Simone, il y avait eu le
mari.
--Mon Dieu! maman, dit Simone, vous n'avez eu besoin de personne,
grâce à votre activité, grâce à votre adresse. Il n'est pas étonnant
que personne ne soit venu à votre aide. Mais des preuves d'intérêt,
j'en ai eu.
--Toi? Lesquelles? Je serais curieuse...
--L'accueil que je recevais, quand j'allais passer les vacances à
Lannion.
--Et il y a de cela combien d'années?
--Cinq ans, dit plus bas Simone.
--Bientôt six, ma chère. C'est-à-dire que ton père, après avoir usé de
son droit au début,--il le faisait sonner assez haut, son droit de
t'avoir au mois de septembre!--s'est lassé de toi. Ton dernier séjour
à Lannion date de ta neuvième année. Tu as quinze ans. Je ne trouve
pas, pour ma part, que l'intérêt soit vif.
--Il y a peut-être des raisons que je ne sais pas.
--Des raisons? Des raisons de ne plus recevoir sa fille? Laisse donc!
Ce qu'il y a, c'est, chez toi, un parti pris de tout excuser.
Madame L'Héréec avait tourné la tête en parlant, irritée de cette
contradiction très nette sous sa forme respectueuse, et qu'elle
rencontrait pour la deuxième fois de la journée. Ses yeux fixèrent
ceux de Simone, qui était un peu pâle, mais dont la physionomie ne
portait aucune trace d'irrésolution ou d'intimidation, et elle dit,
accentuant et séparant les mots:
--De sorte que, Simone, tu serais toute prête à te rendre à Lannion,
si on t'invitait?
--Oui.
--Ce serait une joie pour toi? une grande joie?
La pauvre enfant, ne voulant ni mentir, ni blesser, répondit:
--Je le crois, mais si on m'invitait.
--Eh bien! Tu peux attendre l'invitation! répliqua madame L'Héréec
avec un rire forcé; elle mettra du temps à venir! Pour le moment, tu
feras bien de te mettre au lit. Tu es lasse, et tu déraisonnes...
Simone se leva aussitôt, se pencha au-dessus de sa mère, l'embrassa en
appuyant les lèvres, comme pour demander pardon de sa hardiesse.
--Bonsoir, dit-elle. Et vous?
--Oh! moi, je n'ai pas sommeil.
Elle la suivit du regard, qui s'en allait, dans le jour décroissant de
la lampe. Une traînée fauve courut jusqu'à la pointe de la tresse
brune, quand la jeune fille passa la porte. Madame L'Héréec continua
de regarder. Simone invisible était encore présente. Elle fit
plusieurs tours dans sa chambre, déplaça deux ou trois objets menus,
on ne sait quoi, sur la cheminée, peut-être par plaisir de toucher à
des choses taillées et froides. La mère entendit le bruit d'un ruban
dénoué, des genoux ployés et touchant le tapis de fourrure, un murmure
de prière rapide, et la chute soyeuse des vêtements posés sur une
chaise, un à un. Puis elle entrevit une forme de femme, vague et toute
mousseuse de dentelles, qui se glissait dans le lit. Un profil de
vierge se posa, l'œil clos déjà, sur le nimbe indécis de l'oreiller.
Et, dans la pénombre de la chambre, il n'y eut plus qu'un mouvement
régulier, qui soulevait le drap et l'abaissait, et une seule lueur,
d'or adouci, que faisait le rayon de la lampe sur une torsade de
cheveux échappée de la résille de Simone.
Madame L'Héréec la contempla un peu de temps. Elle eut un sourire de
fierté. Chez elle, les moindres circonstances avaient un pouvoir
incroyable de diversion. Elles ne détruisaient pas, mais elles
écartaient pour un temps les préoccupations même les plus vives.
Toutes les douleurs, sur cette nature nerveuse et mobile, n'agissaient
que par accès. La pensée lui vint, en regardant Simone, de sa propre
jeunesse.
«Elle ne me ressemble pas du tout, songea-t-elle. Nos caractères sont
si différents! Elle a un air de madone, comme cela, dormant. Moi, je
riais toujours.»
Elle se pencha sur le métier, tâchant de reprendre le dessin
interrompu. Mais la comparaison de leurs deux jeunesses l'avait
emportée au loin, et, à la place des mailles du canevas, elle revoyait
la maison de son père le capitaine, une vieille maison en retraite
dans un enfoncement du quai de Perros-Guirec. Qu'on était bien là,
garanti du vent et de la curiosité des voisins! Et cela n'empêchait
pas d'apercevoir la rade entre ses deux rives de collines élargies. On
les suivait, les vertes collines, jusqu'à la pointe rocheuse du
château, jusqu'à l'île Thomé, ronde comme une tortue et, de l'autre
côté, jusqu'à ces longs écueils pâles qui s'émiettent à l'infini dans
la mer, et qu'on prendrait, aux beaux jours, pour des monceaux de
roses thé flottant là sur l'eau bleue. Tout ce large pays, aux vallées
pleines d'arbres et de fermes, aux falaises à moitié couvertes de
fougères et rousses de goëmons à leur base, comme si elles portaient
une double moisson, les gens du bourg, ceux des roches roses de
Ploumanac'h, les jeux auxquels on jouait sur le port, entre deux
passées de voitures, les retours du père qui apportait toujours des
cadeaux, après chaque voyage, des objets de toilette pour Corentine,
des médailles bénites ou des albums pour Marie-Anne, tout revivait,
reconnaissable, dans la brume fine des étés bretons. Le rire des
petites filles qui se tiennent par le bras et vont en bandes, barrant
la jetée, montait encore si clair! Les vieux cherchaient à deviner de
quoi riait cette jeunesse. Ils s'épanouissaient un peu, sans
comprendre. Hélas! on riait de vivre et de se sentir jolies jusque
dans leurs yeux morts. Corentine Guen était plus rieuse que les
autres.
Un second regard vers Simone, presque aussitôt détourné, levé dans le
vague.
«Blonde, murmura-t-elle, blonde comme on ne l'est guère en Bretagne.
Avec cela, j'avais des cheveux ondés qu'on aurait dit frisés au petit
fer. Simone est bien, très bien, d'une autre manière, en brun. Et pas
coquette! Moi je l'étais. On me disait trop que j'étais jolie... Le
père me gâtait. Des soirs, je croyais que les vagues du port
chantaient pour moi: «Jolie, la Corentine, jolie, jolie.»
Oui, le père la gâtait. Il était fier de la montrer, car nulle fille
de Perros ou de Lannion n'avait la peau si blanche, le cou si fin, les
yeux plus malicieux ou plus doux, selon qu'elle le voulait. Elle
n'aimait pas les gros travaux, qu'elle laissait à Marie-Anne, la
cadette. Elle préférait coudre, repasser, broder, ou s'en aller rendre
visite à des amies moins jolies qu'elle. Son sang léger de
Lannionnaise la poussait au plaisir. Elle adorait danser. Et quand
approchait l'époque des pardons, de celui de la Clarté, ou même de
ceux de Pleumeur, de Trébeurden, de Locquivy, elle y songeait des
semaines d'avance, et demandait: «Si nous allions?» Et ils allaient,
tous deux, elle et le père, lui, serré dans sa veste bleue de marin,
qui avait des boutons marqués d'une ancre, et elle, en robe claire,
avec son châle long, gris pâle, à frange de soie, sa coiffe de fête
qu'elle portait si bien, sa chevelure d'or nattée sous les deux
bandeaux de mousseline qui encadrent le visage des Perrosiennes et se
redressent en touchant l'épaule, comme un bord de coquille. Ils
allaient pour ne rentrer qu'à la nuit, presque les derniers. Le père
grondait un peu. Corentine suppliait pour rester. Elle sortait du bal
très lasse, enivrée des compliments, des regards, des mouvements de
jalousie qu'elle avait provoqués. Elle revenait, dans un abattement
délicieux, bercée par le roulis de la voiture, derrière le capitaine
qui conduisait le cheval, bien droit au vent de la nuit, comme à la
manœuvre. Et à la maison, au premier coup frappé, Marie-Anne, qui
n'accompagnait jamais sa sœur aux pardons, accourait en jupon,
épeurée, les yeux battants de sommeil. Une bouffée d'air entrait par
la porte, et faisait voler les cendres du foyer.
C'était une de ces nuits-là qui avait décidé de sa vie. Corentine Guen
ne pouvait manquer aux fêtes de Lannion, qui durent deux jours chaque
année, le dernier dimanche d'août et le lendemain. Le dimanche soir
surtout, il y a un vrai bal, sous les ormeaux du Guer, avec des bancs
en gradins enveloppant une allée, des cordons de lanternes vénitiennes
et de verres de couleurs pendus aux arbres, un orchestre, un peuple de
curieux autour des palissades qui défendent l'entrée. Le dessous des
branches est tout blond de lumière. Les bateaux ont mis leurs
pavillons dehors. Tout le pays est là: les châtelaines avec leurs
maris, accourus des vieux châteaux perdus dans les blés noirs, les
officiers de marine en uniforme, beaucoup de maîtres de la flotte aux
manches galonnées, car la maistrance se marie volontiers en Lannion,
et les bourgeois et bourgeoises, et les jeunes filles de la ville ou
des landes voisines, folles de danse et de toilette, qui viennent
chercher un fiancé ou montrer leurs bijoux d'accordailles. C'est là
qu'il faut voir, sous la coiffe d'apparat, deux rouleaux de mousseline
allongés en cornets, les jolis cous bretons, minces comme des tiges de
fleurs, et les grandes boucles d'oreilles d'or, et les tabliers de
soie, et cette manière de marcher qu'ont les belles Lannionnaises, en
balançant les franges de leurs châles et la tête en arrière.
Corentine Guen se trouvait parmi elles, au premier rang, la plus
jolie, la plus regardée de toutes. Elle avait seize ans. Jamais elle
ne s'était sentie si heureuse ni si bonne.
Et voilà qu'au moment où plus de cent jeunes hommes vont inviter
autant de jeunes femmes et ouvrir le bal, un homme s'était avancé pour
l'inviter, non pas quelqu'un de la maistrance, mais un monsieur,
grand, jeune, avec toute sa barbe noire en carré et l'air grave. Au
premier coup d'œil, elle avait deviné qu'il était venu pour elle,
pour elle seule. Il la considérait, en approchant, avec une sorte
d'admiration pieuse, comme une petite statuette de sainte. Elle en
était troublée avant même qu'il lui parlât.
--Mademoiselle Corentine Guen, je crois?
--Oui, monsieur.
--Je n'ai personne pour me présenter. Mais ma famille connaît la
vôtre. Je suis Guillaume L'Héréec, de Tréguier.
Sans rien dire de plus, il avait offert son bras. Elle l'avait pris,
sans rien trouver à répondre, intimidée, presque effrayée, sans savoir
pourquoi. Il avait bien un peu causé en dansant, mais de choses
banales, comme avec les autres. Il prenait un soin extrême de ne pas
froisser la robe grise ou la coiffe brodée. Il touchait à peine sa
danseuse, comme une chose trop frêle. Mais elle lisait dans son âme,
étant comme lui Bretonne et connaissant les songes que font les âmes
silencieuses de ce pays-là.
Quand il l'eut reconduite à son banc, elle eût voulu ne plus danser de
toute la soirée. Il revint l'inviter encore. Elle ne savait plus rire.
La seule phrase hardie qu'il risqua, ce fut: «Je vous ai vue au
dernier pardon de Pleumeur, et je n'ai pas osé vous inviter.» Qu'y
avait-il là qu'elle n'eût dix fois entendu? Elle se sentait troublée
au son de cette parole froide en apparence et au fond passionnée...
Madame L'Héréec se laissait rarement emporter, dans ses souvenirs, au
delà de cette période de sa vie. La vanité heureuse et flattée avait
fait autrefois sa gaieté exubérante. Sa vanité blessée la protégeait
maintenant contre les retours offensifs des années pénibles. Elle
s'interdisait d'y penser. Elle aimait mieux ne songer qu'à l'enfance,
à la mignonne Corentine, à qui la vie et les passants souriaient dans
les rues de Perros et de Lannion. Ce soir, la lassitude avait-elle
affaibli sa volonté, ou bien l'occasion de ce retour en arrière
avait-elle plus puissamment agi sur cette imagination toujours jeune?
Madame L'Héréec abandonna sa pensée au cours qu'elle avait pris. Elle
revit cet au delà des fêtes de Lannion, l'amour déclaré de Guillaume
L'Héréec, l'opposition immédiate, violente, persévérante de madame
Jeanne, la mère de Guillaume, une Bretonne de Tréguier, froide et
tenace.
Oh! certes, si le mariage avait eu lieu, c'était bien malgré madame
Jeanne. Elle avait lutté jusqu'au bout contre son fils, et dit tout ce
qu'on pouvait dire: l'inégalité des fortunes, car les L'Héréec étaient
riches et de vieille souche bourgeoise, la coquetterie de la jeune
fille, l'humeur légère de toutes ces femmes de Lannion. Elle détestait
Lannion d'une haine de clocher, méprisante et aveugle. Tous ses
ancêtres étaient nés, s'étaient mariés, avaient dormi leur dernier
sommeil à l'ombre de la cathédrale noire de Tréguier. L'honneur de
leur vieux nom, leur réputation d'aisance et de probité commerciale
avaient grandi lentement, sur ce sol rocheux, le long des rives
profondes du Jaudy. Et il allait falloir quitter la patrie familiale,
ne plus voir la tour d'Hastings, d'où tombait le soir le couvre-feu
sur la ville endormie déjà, se transplanter, à plus de cinquante ans,
pour suivre le caprice d'une enfant qui tenait le cœur, le cœur
faible de Guillaume.
Ç'avait été la grande faute de Corentine, d'exiger que son mari vînt
habiter Lannion. Elle avait déclaré qu'elle mourrait d'ennui dans
cette ville sombre de Tréguier, plaisanté les gens de là-bas, leur vie
contrainte et morne à son gré. Guillaume avait cédé, malgré tous,
parce que les deux yeux bleus de sa fiancée le demandaient. Il avait
vendu le moulin à huile, où s'était faite la fortune des aïeux, pour
en acheter un autre, plus vieux et moins près de la mer, tout à côté
de Lannion. Lui, très soumis à sa mère, Breton songeur et timide, il
s'était trouvé intransigeant, presque dur, quand il s'était agi de ce
départ qui coûtait tant à madame Jeanne.
Rapidement madame Jeanne avait eu sa revanche. Elle s'était vite
révélée dépensière et frivole, la petite Corentine. Jolie comme elle
était, pouvait-on lui refuser de la présenter dans le monde breton,
qui s'ouvrait volontiers devant le nom des L'Héréec? Les invitations
n'avaient pas tardé à venir, ni les succès pour la jeune femme, ni les
médisances d'une petite bourgeoisie jalouse et caquetant autour
d'elle. Elle avait trop d'esprit, elle riait trop, elle ne savait pas,
pauvre fille de seize ans, ce que lui coûteraient son amour du bal et
ses dîners chez les bourgeois riches de la contrée, dans les petits
manoirs où elle se rendait avec Guillaume, dans le cabriolet remis à
neuf du grand-père Jobic.
Pendant leurs absences qui duraient parfois plusieurs jours, madame
Jeanne, qui s'était occupée de commerce depuis son enfance, gouvernait
l'usine, et prenait, par devoir autant que par besoin de domination,
la place de son fils. Dans l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, elle était
maîtresse aussi, l'ayant acheté de ses deniers. Guillaume, au retour,
la trouvait mécontente. Elle lui montrait que ce train de vie était
trop lourd, que ces relations trop hautes absorberaient et au delà les
revenus du ménage, que les affaires se ressentaient de la négligence
de l'homme. Elle répétait les médisances qu'on racontait, dans le
cercle étroit de vieilles gens qu'elle s'était créé; elle se
préoccupait, sincèrement, mue par la passion maternelle qui emplissait
tout son cœur depuis la mort de M. Jobic, de savoir si les mots
risqués, les inconséquences de langage ou de conduite qu'on prêtait à
sa bru, pouvaient être démentis. Guillaume, très amoureux, excusait
Corentine, assurait qu'on la calomniait, et malgré lui, pourtant, il
retenait quelque chose des propos auxquels il ne croyait pas. Il
continuait à mener sans goût, pour plaire à Corentine, la même vie que
madame Jeanne appelait une vie de dissipation, et qui était simplement
coûteuse et vaine: mais sa jalousie soupçonneuse de Breton, lente à
éclater, avait reçu l'éveil.
La naissance de l'enfant aurait pu tout changer. Et Guillaume espéra
un moment qu'il en serait ainsi. Mais quand sa femme, heureuse d'être
mère, voulut prendre dans la maison la place qui lui revenait, elle se
heurta à madame Jeanne. Entre elles deux l'opposition des caractères
et des éducations était complète. Elles ne s'entendaient sur rien. Les
plus petites décisions prises par madame Corentine étaient blâmées par
madame Jeanne, ses ordres désavoués, ses désirs prévenus en sens
contraire. A propos de ce nom de Simone, inusité au pays breton, à
propos du choix d'une nourrice, que l'une voulait Lannionnaise et que
l'autre s'entêtait à faire venir de Tréguier, et quand madame
Corentine déclara qu'elle tutoierait sa fille, ce qui ne s'était
jamais fait dans la famille L'Héréec, où les enfants étaient tenus à
distance par le «vous» moins tendre, il y eut des scènes violentes,
des reproches, des rappels blessants de l'humble condition des Guen.
Alors la jeune femme, se sentant à l'étroit dans l'hôtel de Lannion,
surveillée, blâmée dans les choses les plus innocentes, annihilée par
madame Jeanne, n'eut plus de repos que son mari n'eût consenti à
reprendre l'existence mondaine de la première année.
Et les germes de désaccord, semés entre les époux, avaient levé et
grandi. Prévenu par sa mère contre la Lannionnaise, fatigué de ces
luttes dont il n'était guère que le témoin attristé et trop faible,
Guillaume avait mieux aperçu les défauts de sa femme, sa vanité
d'enfant gâtée, son désir excessif de plaire, le vide de cette petite
tête uniquement occupée des regards qui se tournaient vers elle. Il
avait souffert de la voir mal jugée par les vieux bourgeois de
Lannion. Ses affaires avaient pris une tournure inquiétante. Les
dettes affluaient, entamant la fortune des L'Héréec, modeste en somme
et considérable seulement pour le petit pays pauvre de là-bas. Et il
s'était plaint, à son tour, amèrement, cruellement, comme s'il se
repentait d'une patience trop longue, entêté désormais et partial
comme sa mère.
Madame Corentine revoyait, dans la chambre silencieuse de King Street,
ces scènes d'autrefois, la lente désaffection, les discussions
toujours renaissantes, les emportements de son mari, les hontes
qu'elle avait reçues, devant les domestiques, devant l'enfant, jusqu'à
cette dernière, jusqu'à ce soir où elle avait été injuriée, jetée
violemment et à demi renversée sur l'angle d'un meuble, au retour d'un
dîner chez les de Couëdan, où elle s'était montrée trop libre, au dire
de cet homme de Tréguier, mal marié à une fille de Lannion.
Oh! cette brutalité! la fin de tout, la fuite, le pays à demi soulevé,
la retraite chez le père, l'enfant disputée en justice, Perros même
devenu inhabitable, le refuge à Jersey pour vivre et pour cacher
Simone! Tout ce drame rapide, elle le revécut, et sa figure
s'empourpra, et tout son cœur se souleva de colère, et ses petites
mains se mirent à trembler sur le bois du métier qu'elle serrait.
Il y avait bien longtemps que madame Corentine ne s'était animée
ainsi. Toute l'ancienne colère, comme elle était vive encore! Comme
elle se retrouvait! Comme les mots accouraient, véhéments, contre cet
homme brutal avec sa femme et faible devant sa mère!
L'excès même de son trouble avertit madame Corentine que cette pente
d'esprit était mauvaise. Elle se renversa en arrière, passa les mains
sur ses yeux, soupira, et, cherchant à quoi penser pour se tirer de
là, se souvint tout à coup de la lettre qu'elle avait reçue en
rentrant. Elle prit l'enveloppe froissée, la déchira lentement,
voulant faire durer la distraction et s'y complaisant. C'était bien
une lettre de son père.
«Perros, le 24 juillet.
«Ma chère fille,
«Tout va bien en Perros. Sauf que la vieille mère Gode Tiec, qui
mendiait son pain, n'en a plus besoin parce qu'elle est morte, il n'y
a pas eu de malheur. Les terriens sont contents de leur froment, et on
dit que les blés noirs sont jolis. Le fait est qu'en passant près du
Hédrou, j'ai vu un morceau de lande où il pousse bien des douzaines
de galettes pour la saison. Tu sais que ça ne m'intéresse qu'un peu,
ces choses-là, et seulement à cause des voisins qui ont du bien au
grand air.
«Moi je n'ai pas fait belle pêche, ces jours. Je crois que le bar se
fatigue de nos côtes. Il faut aller jusqu'aux îles pour le trouver, et
encore! Ça m'oblige à mettre un peu plus de toile sur mon canot, qui
est vieux comme moi.
«Je te dirai, ma chère fille, que j'ai chaviré une fois, depuis ton
honorée du 30 juin, par le travers de l'île Rougie. Le bateau n'a pas
eu de mal, ni ton père non plus. Ceux de Ploumanac'h nous ont relevés
tous deux, en moins d'une demi-heure. Ne t'inquiète pas, ça n'est pas
encore mon tour, comme tu vois.
«Je te dirai de plus que Marie-Anne va avoir son enfant dans bien peu
de jours. Elle ne marche guère. Son mari est en mer, et elle voudrait
bien t'avoir pour ce moment-là. Même elle aurait l'idée de te demander
d'être marraine. Je sais que cela va te faire réfléchir. Elle n'osait
pas t'écrire là-dessus. Moi, je m'en suis chargé, parce que la petite
avait de la peine, depuis dix ans qu'elle ne t'a pas vue.
«Embrasse ta demoiselle, qui est ma petite-fille tout de même, et
crois-moi ton père dévoué.
«CAPITAINE GUEN.»
Madame Corentine relut la fin de la lettre. «Marraine, dit-elle à
demi-voix, marraine!» Elle ne s'attendait pas à cette proposition, qui
ajoutait à son trouble. Sous la phrase droite et sèche du vieux Guen,
elle devinait l'émotion qu'il avait dû éprouver en écrivant cette
lettre, elle entendait la conversation qu'il avait eue avec
Marie-Anne, timide, épeurée par l'approche de cette maternité,
désireuse d'avoir près d'elle sa sœur, «depuis dix ans qu'elle ne l'a
pas vue». Et lui! il ne disait rien de lui, mais son sentiment n'était
que trop clair. Pauvre père! lui non plus, depuis dix ans, n'avait pas
vu sa fille, sauf une fois, à Jersey, en passant, mais sur la terre de
Bretagne, chez lui, non, jamais, jamais elle n'avait voulu
retourner...
«Marraine, songea la jeune femme en froissant la lettre dépliée, non,
cela ne se peut pas. Remettre le pied à Perros, moi!»
L'intense irritation de tout à l'heure lui remontait par bouffées, et
lui faisait dire «non!» Non, elle n'irait pas dans ce pays où elle
avait trop souffert, d'où la méchanceté et la basse envie ameutées
l'avaient fait partir...
Pourtant, la lettre du père, qu'elle tenait serrée entre ses doigts,
lui chantait comme un refrain: «Marie-Anne va avoir son enfant... Son
mari est en mer... Elle voudrait...» Et cela s'insinuait, elle le
sentait bien, dans son cœur de femme, malgré les révoltes de
l'amour-propre et les dénégations des lèvres.
Mauvaise soirée! Elle se leva, pour mettre un terme à ce combat
intérieur. Il était l'heure de se coucher. Dans la chambre en face,
Simone dormait; elle avait joint les mains qui s'allongeaient droites
et blanches vers le mur. En écoutant, car le silence de la nuit
s'était fait dans la rue, la mère entendait la respiration égale et
pleine de l'enfant. Elle sentit un frisson rapide. Elle eut une sorte
de vue claire d'un problème redoutable. Cette jeune fille qui dormait
avait eu, l'après-midi, une initiative inquiétante. Elle pensait à son
père, peut-être bien plus qu'elle ne l'avouait; elle désirait le
revoir. Oui, la trop longue séparation avait dû faire éclore, dans
cette âme de vierge, une sorte de père idéal qu'elle adorait en le
cachant, comme d'autres le fiancé des premiers rêves. N'était-ce pas
effrayant de laisser se développer, dans la contrainte où les
sentiments s'exaltent, le souvenir embelli du toit paternel et du
père? Ne valait-il pas mieux aller au-devant du danger, accepter
bravement l'invitation de Guen?
Que répondrait-elle, madame Corentine, le jour où Simone lui dirait:
«Mon devoir est de ne pas l'abandonner, je veux revoir mon père»? Que
répondrait-elle? Et la question se poserait sûrement. A quoi
servirait alors de dire oui? Quelle obligation Simone lui aurait-elle
d'un consentement qu'elle aurait arraché, qu'on ne pouvait refuser? Et
quelle autorité la mère aurait-elle pour fixer la durée de ce séjour?
Une autorité bien diminuée, parce que l'enfant serait partie malgré la
mère, parce qu'entre elles deux il y aurait eu une lutte sourde et
longue avant d'en arriver là! Et si le père accueillait bien sa
fille,--comment douter de l'accueil?--l'enfant très flattée, très
adulée là-bas, penserait certainement qu'on avait eu tort de la
retenir si longtemps, elle accuserait sa mère, elle ne lui
pardonnerait pas, au fond du cœur, de lui avoir disputé cette joie
naturelle, et, revenue à Jersey, elle y rapporterait une âme partagée,
elle serait changée en une autre fille, qui examinerait curieusement
et jugerait la longue jalousie de sa mère...
Peut-être une diversion immédiate, un voyage en Bretagne préviendrait
cet avenir menaçant. Oui, passer huit jours à Perros, envoyer Simone à
Lannion deux ou trois jours... Elle était maîtresse de limiter la
durée d'une faveur que personne n'avait demandée. Elle ramenait sa
fille à jour fixe. Elle avait le beau rôle, et Simone serait engagée à
revenir, par le sentiment même de générosité qui aurait poussé sa mère
à lui dire: «Va!» L'objection, le malaise né entre elles à l'occasion
du père disparaîtrait. Il serait évident que madame L'Héréec n'avait
pas peur, puisqu'elle envoyait l'enfant vers lui, qu'elle n'avait pas
de rancune sauvage...
Hélas! la peur, la rancune, c'était au contraire, en ce moment, le
plus vivant de cette âme bouleversée. A peine l'idée se fut-elle
formulée dans l'esprit de madame Corentine, de risquer un voyage en
Bretagne, la jeune femme se sentit toute défaillante. L'abandon
qu'elle avait toujours craint, elle s'y précipiterait donc! Elle irait
confier sa fille à ses ennemis! Encore s'il n'y avait eu que le mari,
mais la mère, madame Jeanne, qui la détestait! Qui sait quand elle
reverrait Simone, si elle la reverrait jamais? Sur un caprice
d'enfant, sur une lettre du vieux Guen, elle serait folle, en effet,
de risquer tout son bonheur, folle, folle...
Elle répétait le mot, dans la peur de ce silence de tout, dans le vide
de son âme, dans l'anxiété de ses contradictions. Qui la délivrerait,
qui l'éclairerait, qui la sauverait?
Un instant, elle, alla vers la fenêtre, et appuya son front aux vitres
moites, derrière lesquelles la brume allait toujours, soufflée par le
vent d'est. Tristesse des rues désertes, morne accablement des maisons
où plus rien ne veille! Tout dort, il n'y a même plus un mouvement de
passant, pas une étoile qui puisse tirer à soi l'abandonnée qui se
débat et voudrait échapper à elle-même.
Alors madame Corentine a traversé la chambre, elle s'est approchée du
lit où dormait Simone, et, la fièvre au cœur, elle a pris dans ses
mains une poignée des grands cheveux bruns épars sur l'oreiller, elle
s'est penchée, elle les a baisés avec passion, puis elle est demeurée
debout, immobile, longtemps, à regarder dormir celle qui venait
d'écrire au père, là-bas, sur la côte de France.