CHAPITRE CXVI.

Voyage à Gratz.--Portrait de Louis Napoléon.--Fouché succède à

Junot.--Séjour à Leybach.

Il n'est pas nécessaire d'avoir pénétré bien avant dans les secrets de

l'ame d'une femme pour deviner le sentiment qui ne cessait de me

préoccuper au milieu de ces diversions inutiles. Les succès de Lutzen et

de Bautzen n'avaient brillé que comme deux éclairs au commencement de

l'orage qui menaçait de tout engloutir. La tempête était au nord, et je

regrettais d'être partie, pour ne pas en supporter les derniers coups,

s'ils devaient être funestes à ce que j'aimais plus que moi-même.

Cependant mon retour vers ces contrées était si insensé, si ridicule, si

dénué de prétextes, que je cherchais à m'en créer quelques uns en me

forgeant d'illusoires pensées d'utilité, des occasions imaginaires de

dévouement. Je pensais que, dans ces jours d'alarmes où le monde entier

était en question bien mieux qu'à la bataille d'Actium, tout ce qui

avait appartenu au tourbillon de Napoléon devait se précipiter vers lui,

et que le concours des plus faibles volontés pouvait le servir, s'il

était sincère, courageux, unanime. Louis Napoléon était à Gratz, et son

influence morale, un peu altérée par une vie méticuleuse et une royauté

bourgeoise, n'était cependant pas entièrement désarmée d'ascendant et de

crédit. Je partis pour la Styrie.

Le duc d'Abrantès était à Goritzia, et probablement à la Glacière, quand

je sortis de Trieste, une heure après le lever du soleil. Je m'étais

promis de visiter les grottes d'Adelsberg et les curiosités du lac de

Zirchnitz; mais un sentiment plus imposant que tous ces vains appâts de

l'imagination avait absorbé mes pensées. Je parcourus l'espace sans le

voir, et je traversai Leybach au milieu de la nuit, sans m'y arrêter. Le

jour du lendemain était déjà assez avancé quand je m'éveillai près de la

Save, dans une des campagnes les plus poétiques de la terre. Comme ce

n'est pas ici un de ces romans à la mode où les descriptions romantiques

usurpent plus de la moitié du récit, je me garderai bien d'esquisser les

impressions que j'éprouvai à la vue de ce fleuve bleu, encaissé dans des

rochers pittoresques, de ces monts neigeux, et en particulier du mont

d'Eg, dont le sommet se perd dans un ciel si brillant et si pur, de ce

ciel surtout qui diffère de celui des Alpes de Suisse par une

transparence ardente, animée, colorée, si l'on peut s'exprimer ainsi, et

qui verse sur tous les aspects je ne sais quelle lueur idéale. Je n'en

parle qu'autant que cette sensation se liait à quelques événemens.

J'avais laissé à ma droite la fabrique fantastique du pont du diable,

sous lequel une rivière d'azur se roule et se brise entre d'énormes

rochers de marbre blanc, qu'elle inonde d'une écume plus blanche que le

marbre même; j'avais traversé la riche ville de Krainbourg, et je

côtoyais depuis long-temps les abîmes au milieu desquels on l'a jetée,

quand mon postillon s'arrêta à l'aspect d'une chaise rompue. Le

voyageur, un peu froissé par cet accident, semblait attendre

impatiemment un moyen de continuer sa route, et il accueillit la

proposition que je lui fis de l'achever dans ma voiture avec ces

manières exquises qui font reconnaître partout un Français. C'était M.

le comte Édouard de Charnage, intendant de Villach, jeune homme de

vingt-huit à trente ans, que la nature semblait avoir formé pour

représenter ce qu'il y a de plus élégant et de plus élevé dans les

manières et dans les sentimens d'une nation, et qui, sous ce rapport au

moins, avait été admirablement choisi pour cette mission lointaine. M.

de Charnage avait une figure charmante, mais un peu enfantine, à

laquelle les grandes occasions seules pouvaient imprimer une fierté

imposante. Sa haute taille avait plus d'abandon que de dignité, mais cet

abandon était noble et presque royal; son rire surtout m'étonnait par un

effet de modulation que je ne saurais exprimer, et qui me rappelait une

idée connue. Je m'écriai tout à coup: «Avez-vous vu Oudet?...» Il était

impossible de voir Charnage sans se rappeler quelque chose d'Oudet;

c'était cette pierre de Bologne qui conserve pendant la nuit les rayons

que le soleil lui a confiés. «Si j'ai vu Oudet! répondit-il; eh! c'était

mon ami et mon frère... Mais vous...» Le lecteur en sait déjà trop sur

ce genre de confidences; le souvenir d'Oudet n'est pas un de ces

sentimens qui s'épuisent, et demandez à tous ceux qui l'ont approché

quels traits il aimait à graver dans le coeur d'une femme, d'un enfant,

du pauvre avec lequel il partageait sa bourse, du blessé dont il pansait

la plaie, du malade dont il assistait le chevet mortuaire? J'écoutais

son ami, et mon coeur, si long-temps épouvanté par l'ascendant impérieux

d'Oudet, qui ne vivait plus!... s'associait avec un trait incroyable à

ce panégyrique passionné. Heureux qui a vécu ainsi, et qui a laissé de

pareils sentimens!

Je n'ai pas besoin de dire que les honneurs de Villach me furent faits

de la manière la plus gracieuse par le comte Édouard. Je ne l'ai jamais

revu, mais je sais qu'il a épousé long-temps après madame la marquise de

Montgérault, qui est justement célèbre dans les arts.

J'avais, pour compter sur l'accueil de Louis, deux titres qui en

valaient mille: je pouvais m'honorer des bontés de la plus chérie de ses

soeurs, et j'étais une Italienne naturalisée en Hollande. Ce pays lui

avait laissé les souvenirs les plus doux de sa vie, et il n'en parlait

qu'avec la tendresse qu'un époux porte à une épouse bien aimée, qu'un

père a pour ses enfans. Le plaisir de causer de la Hollande me valut

sans doute une partie des témoignages d'extrême bienveillance dont il ne

cessa de me combler pendant mon séjour, mais je n'en dus pas moins au

sentiment d'affectueuse hospitalité qu'il aimait à exercer envers tous

les étrangers. Louis Napoléon, et on peut le dire aujourd'hui même sans

crainte d'être démenti, était adoré à Gratz; il n'a cependant aucune de

ces qualités entraînantes qui subjuguent l'ame, et qui agissent sur elle

à tous les momens de la vie par une parole, par un geste, par un regard.

Timidement organisé pour toutes les choses avec lesquelles on fait de la

gloire, si ce n'est pour la bonté qui n'est pas le moyen le plus sûr d'y

parvenir, il y avait dans toutes les habitudes de sa physionomie et de

sa conversation des symptômes de faiblesse ou d'abattement. Ses traits,

jeunes encore, portaient déjà l'empreinte des vieilles peines et des

longs soucis, et cette empreinte d'une secrète affliction de coeur le

rendait plus intéressant que ne l'aurait fait le bandeau royal. Une ride

prématurée sied bien à un front qui a ceint la couronne. L'Europe lui

connaissait d'ailleurs quelques touchantes douleurs, et avait admiré en

lui quelques nobles résistances. On prétendait qu'il s'était démis du

trône pour ne pas souscrire à des concessions contraires à l'intérêt de

ses peuples, et il circulait en Illyrie des copies de l'adieu royal

qu'il leur avait adressé quand il fut obligé de renoncer à les rendre

heureux. J'avais lu cette espèce de proclamation avec une émotion que je

ne saurais exprimer: elle était belle comme ce que les anciens ont

laissé de plus beau, comme l'aurait faite un Fabricius, roi, comme

l'aurait écrite un Épictète, secrétaire d'État. Les ouvrages qu'il a

publiés ou laissé publier depuis, sont peu propres à confirmer cet

éloge; mais est-il juste d'apprécier un homme si parfait dans ses

actions par quelques imperfections auxquelles les génies les plus

sublimes ont payé leur tribut, lui qui n'était que roi?

J'avais d'abord parlé français, puis hollandais; le mouvement de la

conversation nous amena à l'italien, notre langue naturelle à tous deux.

Cette facilité si multipliée de contacts engendre un peu de familiarité;

je me trouvai plus à mon aise. Le comte de Saint-Leu (c'était le nom

sous lequel on le connaissait à Gratz) ne fut peut-être jamais plus

aimable, et ne jouit peut-être jamais davantage d'une conversation de

faits et de souvenirs. Il y avait au fond de son coeur quelque chose de

tendre et de gracieux que la nécessité de sa position ne lui avait pas

permis de développer, et qu'une affection attentive et caressante aurait

fait éclore. Il aimait à être écouté, et surtout à être entendu; mais

c'était avec toutes les réticences modestes d'un jeune auteur qui lit

son premier ouvrage. Il venait de faire imprimer à peu d'exemplaires son

roman de _Marie_, en deux beaux grands volumes in-8°, et le succès de

quelques vers qui y sont répandus l'avait encouragé. Il faisait des

vers, c'était son défaut; il faisait d'excellentes actions, c'était son

instinct: la postérité remarquera cette différence entre le maître

d'école de Corinthe et le bourgeois de Gratz. Louis, regretté d'une

nation qu'il avait quittée, chéri d'une nation qui lui donnait avec

plaisir le droit de cité, appartenait à toutes les nations par son

caractère; et, chose merveilleuse, si l'empire de Napoléon s'était

maintenu, il y aurait un nom qui lutterait avec celui de Napoléon devant

les historiens, et qui l'emporterait aux yeux des sages, et ce serait le

nom de cet excellent Louis, prince inopiné, roi par force, le seul homme

de tous les siècles qui ait prêté à une usurpation, imposée d'ailleurs,

l'ascendant moral de la légitimité; qui a porté le sceptre comme un

fardeau, et qui était digne de le porter dans une tribu peu nombreuse où

l'élection du souverain ne se fonderait que sur la vertu.

Ce qu'il y avait de plus remarquable dans Louis, c'est qu'il ne s'était

pas identifié avec ces formes de roi, qui sont si ridicules quand on ne

l'est plus; ses prétentions littéraires l'occupaient trop pour qu'il se

souvînt beaucoup de sa souveraineté passagère. C'était un lauréat enté

sur un bourgmestre.

Toutes ses idées se ressentaient de ce mélange de position. Les intérêts

territoriaux de la Hollande se mêlaient à tout moment à des théories

nouvelles de facture poétique dont il était préoccupé. Il détestait la

rime et la douane, et comme si cette famille avait été destinée à

innover en tout, il était presque romantique en littérature, et libéral

en politique. Cependant, de tous les écrivains français, celui qu'il

estimait le plus, c'était M. de Bonald, qu'il avait voulu faire le

précepteur de ses enfans, et qu'il regardait comme le philosophe le plus

profond qui ait existé, pour former un peuple de prélats et de

gentilshommes.

Je ne sais si le roi de Hollande a eu beaucoup de succès auprès des

femmes. Son habitude d'abandon et de tristesse, qui contrastait d'une

manière si remarquable avec notre activité méridionale, ne manquait pas

de quelque charme, et il n'y avait rien en lui de repoussant. Il était

impossible cependant de méconnaître dans ses manières et dans sa

physionomie la longue impression d'un amour malheureux; mais ce pouvait

être l'effet seulement d'une extrême modestie de caractère, d'une

religieuse réserve de moeurs, aussi bien que de quelque infirmité secrète

qu'on lui a quelquefois, et sans doute injurieusement supposée.

Tout-à-fait désintéressée dans cette question, j'ai eu l'occasion de le

voir galant et même tendre. Mon passage à Gratz concourait, je ne dirai

ni pourquoi ni comment, avec celui d'une belle personne qui se faisait

nommer mademoiselle Pascal, et dont le talent sur la harpe n'est pas

tout-à-fait oublié dans ces contrées, quoiqu'il y ait laissé moins de

traces peut-être que sa figure et ses grâces. Aucune des héroïnes de

notre roi poëte ne lui a inspiré plus de vers, et ne lui en a inspiré de

plus heureux. Mais leur candeur n'a cessé de révéler un chaste amour,

dont les entreprises auraient été probablement mal accueillies si elles

avaient été plus téméraires. Ajouterai-je que ce n'est pas ici une

histoire scandaleuse, et que j'ai cependant dit sur Louis Napoléon, tout

ce que mes rapports passagers avec lui, tout ce que le bruit public,

tout ce que la renommée, tout ce que l'histoire m'en ont appris, excepté

le bien, car c'est un chapitre sur lequel l'on ne finirait point? Il n'y

a pas en Styrie une institution pieuse, un établissement utile, une

pauvre famille qui ne se souvienne de ses bienfaits, et lui-même,

descendu si récemment d'un trône, n'existait, dit-on, que de faibles

ressources!

Le jour où l'Autriche rompit son alliance avec l'Empereur d'une manière

si inattendue, Louis sentit la nécessité de renoncer à l'asile qu'il ne

pouvait plus devoir qu'aux ennemis de son frère, et il alla réclamer

auprès de l'injuste grand homme qui l'avait rebuté, la seule place qui

convînt à la dignité de son caractère. Que de regrets alors, que

d'instances, que de prières! On lui refusait des chevaux, le peuple les

dételait pour le conduire; son départ volontaire ressemblait à un

triomphe, et ce roi banni qui n'avait plus de patrie, fut accompagné

d'autant de démonstrations d'amour en partant de son exil qu'en arrivant

à son trône.

Il n'y avait plus moyen de traverser l'Autriche, dès lors soulevée

contre nos armes. Je fus obligée de reprendre la route de Leybach, à

travers quelques partis qui commençaient à se jeter dans la Carinthie.

J'arrivai trop tard à Villach pour y retrouver l'ami d'Oudet. L'autorité

supérieure avait dû abandonner cette ville où flottaient depuis le matin

les couleurs d'un autre empire. Je la parcourus de nuit aux lueurs de

l'incendie qui dévorait ses faubourgs, et, à mon grand étonnement, sans

apercevoir aucune troupe. L'Illyrie était déjà cédée, et toute sa

défense reposait sur quelques bataillons épars, et sur quelques

compagnies de douaniers. La modération bienveillante de ce peuple

excluait, au reste, l'idée de tout danger pour les Français délaissés

dans le pays. On avait redoublé pour eux d'égards et de sollicitude, à

mesure que la mauvaise fortune de nos drapeaux s'était accrue, et les

bons Esclavons étaient devenus plus affectueux en devenant plus libres.

Pleins de dignité avec les vainqueurs, pleins d'affabilité avec les

vaincus, ils avaient donné un double exemple qui mérite d'être

recommandé à la mémoire des nations. Il est vrai que le peuple illyrien

se distingue entre tous les peuples par la perfection de son caractère

religieux et moral. J'ai entendu affirmer que depuis la conquête, il n'y

avait pas eu lieu dans ses vastes et populeuses provinces, à une

condamnation capitale. Nos Italiens peignent cette probité nationale de

l'Illyrie par une expression assez heureuse. Ils l'appellent «le pays où

l'on voyage avec l'argent sur la main.»

Je vis Leybach que j'avais traversée sans la voir, et où l'on s'occupait

aussi peu de l'irruption allemande que si la ville avait été couverte

par cent mille hommes. Il y avait tant de prestiges dans le gouvernement

de Napoléon, que sa ruine est encore un problème pour moi. Le seul bruit

de son nom faisait l'effet d'une armée, et les régimens autrichiens ne

rentraient pas sans inquiétude dans leurs villes autrichiennes quand

nous les avions occupées; ils paraissaient craindre qu'il n'y restât

quelque chose de notre puissance et que ces murs abandonnés ne

s'écroulassent sur eux. Cette espèce de superstition était fortifiée par

l'insouciance crédule des Français, qui faisaient depuis douze ans des

opinions dans les bulletins, et qui prenaient au pied de la lettre les

gasconnades un peu usées des journaux. Il y avait à Leybach tel

honorable fonctionnaire public, sincèrement convaincu sur la foi du

_Moniteur_ de Paris, qu'il avait vu passer quinze jours auparavant une

division de trente mille hommes, et suivant niaisement sur la carte les

mouvemens de cette armée imaginaire.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 33 / 36 题