Voyage en Illyrie.--Je retrouve Junot, alors duc d'Abrantès.--Son
gouvernement.--Sa folie singulière.
Cette époque de ma vie est remarquable par une disposition singulière de
mon coeur. Je n'échappai pas tout-à-fait aux passions, car il était de ma
destinée de ne leur échapper jamais; et cependant j'éprouvais je ne sais
quel besoin de calme et de distraction, semblable à celui qui appelle le
sommeil à la fin d'une journée laborieuse et pénible. Un sentiment
restait à mon avenir et paraissait devoir le combler tout entier, mais
j'éprouvais la nécessité de me reposer du passé dans quelques
impressions nouvelles. J'ai toujours aimé les voyages, et alors les
voyages étaient riches de sensations puissantes et glorieuses pour une
Française de coeur. La France était partout, et dans quelque endroit que
je portasse mes pas, je voyais flotter ces drapeaux sous lesquels
j'avais joui d'un bonheur qui était presque de la gloire. Rien ne me
retenait dans les cours brillantes du midi de l'Italie. Je voulais voir
Venise, ville miraculeuse que tout le monde a décrite, mais dont
personne n'a pu juger sur le faible témoignage des livres. La renommée
de nos armes n'y avait pas imprimé des traces moins vivantes que
l'ancienne illustration de sa république. La statue de Napoléon,
chef-d'oeuvre de Battle, s'élevait sur la placette, près de l'endroit où
l'étranger admirait naguère les chevaux de Corinthe et le fier lion de
Saint-Marc. On venait d'achever la belle rue _Eugenio_, et les jardins
merveilleux qui portaient le nom de ce prince, prêtaient depuis peu de
temps aux tristes îles des Lagunes un embellissement qui semble dû à la
féerie. Jamais l'éclat du grand empire n'avait été plus éblouissant, et
jamais il n'avait été plus près de s'éteindre. Les désastres de Moskou
commençaient à retentir dans l'Europe, et déjà Napoléon, pressé de
réunir autour de lui toutes les forces morales qui avaient contribué au
développement de sa destinée, retirait de ces provinces, abandonnées
d'avance, l'élite de ses hommes d'État et de ses capitaines. Le comte
Bertrand, qui gouvernait l'Illyrie avec cette supériorité d'esprit et
cette bienveillance de coeur qui font respecter et chérir le pouvoir,
venait d'être appelé auprès du souverain, juste appréciateur de la
pureté de ses vues et de la sagesse de ses conseils. Il était remplacé
par Junot, duc d'Abrantès, autre héros dont Napoléon n'avait jamais
dédaigné les services, mais que les blessures et les fatigues mettaient,
dit-on, hors de service avant l'âge, et qui ne pouvait plus fournir à ce
ministère vice-impérial qu'un simulacre imposant. Il n'en fallait pas
davantage chez ce peuple facile et doux, qui ne demande à ses maîtres
que la liberté du travail et de la prière, et dont la plus grande partie
est encore composée d'ailleurs de tribus nomades ou patriarcales.
L'administration du pays était confiée, au reste, à un grand magistrat
dont l'aptitude rendait l'intervention du gouverneur à peu près inutile,
et qu'on appelait l'intendant général. Cette place était exercée par M.
le comte de Chabrol, le même, si je ne me trompe, qui a été depuis
ministre, et qui jouissait dès cette époque d'une haute réputation de
savoir, de modération et d'intégrité.
Je fus curieuse de visiter cette Illyrie, qui était encore la France. Le
nom de ces provinces reculées de la grande Grèce que j'avais souvent
rencontré dans mes lectures, me pénétrait d'un enthousiasme difficile à
exprimer, et tel que je me faisais nommer tous les villages, comme si
j'avais dû trouver partout des souvenirs et des monumens. Je ne tardai
pas à en rencontrer de tous les âges. Il y a si peu de distance entre ce
château de Passariano, où le traité de Campo-Formio fut signé, et ces
rivages délicieux où les pâtres eux-mêmes vous nomment le Timave,
immortalisé par Virgile! Quelques pas encore, et on vous dira où est
débarqué Antenor, où a fleuri Japix, où a régné Diomède, où Castor et
Pollux ont navigué, où Jason a bâti des murailles. Toutes ces idées me
charmaient comme un enfant, et plus qu'on ne peut l'imaginer, parce
qu'elles étaient si naïvement empreintes dans l'esprit du peuple qu'on
les aurait crues fondées sur une tradition de quelques années, plutôt
que sur une fable de trente siècles, et j'admirais en cela le privilége
de ces gloires héroïques dont notre temps a renouvelé de si magnifiques
exemples.
Il n'y a rien de sublime sur la terre comme le point de vue du golfe et
de la ville de Trieste: depuis le hameau d'Opschina, on embrasse là une
espèce de monde nouveau, qui a un ciel, des eaux, des arbres, des palais
comme on n'en a vu nulle part. J'étais si fatiguée de ces sensations,
que je n'eus pas la force d'écrire au duc d'Abrantès le jour de mon
arrivée; je succombai à un sommeil presque fantastique comme les
impressions de mon voyage, et où m'apparurent confusément, ainsi que
dans mes méditations, les héros de la guerre de Troie et ceux des
guerres d'Italie. Quand le soleil fut levé, je me précipitai à ma
fenêtre, je l'ouvris impatiemment, et je jetai les yeux avec une
admiration indicible sur le golfe, le pont et le palais Carciotto qu'on
apercevait tout à la fois de ce point de mon appartement. Il fallait peu
s'en éloigner pour saisir le bel aspect de la bourse et de la place du
théâtre. Le canal était hérissé de mâts dont les pointes s'élevaient
parmi les faîtes des bâtimens et les flèches des clochers; mais on
distinguait malheureusement à l'horizon ceux de deux frégates anglaises
immobiles et pourtant menaçantes. Cette insulte me brisa le coeur, et je
rougis que ces déserts des mers, plus vastes que tous les continens,
appartinssent à nos ennemis.
Je dînai chez le duc d'Abrantès, au palais Saint-Charles, dans une salle
bien décorée qui donne sur le Môle, et d'où l'on me fit remarquer la
tour d'Aquilée. Les honneurs de la table étaient faits par une dame de
vingt à vingt-cinq ans, aussi belle qu'on peut l'être sans physionomie,
et aussi aimable qu'on peut l'être sans usage.
On a beaucoup parlé du duc d'Abrantès, et peu de soldats ont mérité par
des faits d'armes plus éclatans et plus multipliés d'être immortalisés
dans les bulletins; mais il serait rigoureux de ne voir en lui qu'un
soldat vulgaire. Il était né dans cette classe honorable de citoyens où
les enfans ont presque le choix de leur état, et le soin extrême qu'on
avait donné à quelques unes de ses études marquait qu'on l'avait destiné
au monde et aux affaires. Un maître d'écriture aurait envié sa plume, et
un maître d'escrime sa belle tenue sous les armes. Il était à merveille
dans un salon, un peu droit, un peu tendu, faisant valoir avec quelque
affectation sa taille, sa jambe, ces avantages naturels et brillans qui
ne lui étaient disputés dans l'armée que par le comte de Pajol, son
rival en bravoure et en loyauté. Toutes ses habitudes se ressentaient de
l'habitude d'une vie provinciale agréablement désoeuvrée; il tirait des
armes comme M. de Bondy, et ne reconnaissait pour rivaux au pistolet que
Fournier et Delmas. Il avait pour la danse des prétentions moins
heureuses, mais qui n'étaient jamais ridicules, parce que c'était
réellement un homme de bon sens et de bon goût et qu'il apprenait ce qui
est bien par une sorte d'instinct. Je crois seulement qu'on a un peu
exagéré son mérite dans ce genre, et je ne vois pas que sa mémoire ait
beaucoup à gagner aux succès de l'_anglaise_ et de la _montferrine_.
Comme il n'y a rien que d'historique dans ces Mémoires, et que tout ce
qui appartient à l'histoire doit être religieusement recueilli, quand il
s'agit d'un homme tel que Junot, je n'ai pas le droit d'oublier que son
orgueil aurait été moins accommodant sur ses prédilections, c'est-à-dire
sur le pistolet, et surtout sur le billard. C'était à propos de ce
dernier exercice en particulier qu'il ne fallait pas le heurter d'une
prétention rivale: il y avait tout tenté, tout exécuté, tout
perfectionné, et le plus brillant souvenir de ses succès militaires ne
l'aurait pas distrait de cette démonstration. Ainsi, c'était à lui qu'on
devait l'instrument qui taille la queue de billard sans ralentir la
partie, et que Bouvard venait de lui apporter de Paris; à cette
incroyable époque de la gloire française, où tout ce qui était français
paraissait grand, j'ai vu de hauts seigneurs, de graves diplomates, des
évêques et des princes lui en faire compliment. Sa passion pour les jeux
d'exercice, et sa générosité sans ordre et sans bornes, attiraient,
comme on peut le croire, une foule de parasites et de spéculateurs; et
l'Illyrie, sous un tel prince, tombait en proie aux premiers aventuriers
venus; mais Napoléon le savait. L'Illyrie allait lui échapper, et il
laissait périr une domination finie dans les mains d'un homme fini.
S'il avait été possible de douter de la décadence morale de ce noble
Junot, ce n'était pas à la fin d'un de ses dîners qu'on se serait avisé
d'une idée aussi consolante. Poli jusqu'au raffinement, et trop poli
comme tous les hommes qui ne le sont pas par une habitude constante de
moeurs, ou par un instinct particulier de caractère, il s'animait tout à
coup jusqu'à la brusquerie et même jusqu'à la violence. Il cherchait
encore à être gracieux, mais ses caresses blessaient. On sentait qu'il
ne s'appartenait plus, quand rien d'ailleurs ne pouvait expliquer cette
nouvelle position; car il buvait fort peu dans le courant du repas, et
il semblait que son exaltation subite résultât de quelque impulsion
sympathique qui lui était communiquée par la conversation. Alors, et ce
moment, prévu et senti par tous les habitués de sa table, était comme
marqué par une révolution dont les étrangers seuls avaient peine à
apprécier le motif; l'entraînement qui partait de si haut se
communiquait sur-le-champ de monseigneur à ses convives, et du moindre
invité aux gens de service. Le banquet finissait par ces éclats qui
révèlent à Hamlet la joie des fêtes de Claudius; et dans une société
moins choisie d'ailleurs, ce dénouement aurait ressemblé à une orgie;
mais une de ces hautes précautions d'amitié, dont l'ame de Napoléon
était plus capable qu'on ne le pense communément, avait prémuni le duc
d'Abrantès contre le danger, si grave dans son état, d'une société peu
digne de sa position. Tout le monde y était fort bien, et j'ai vu peu de
cercles plus élégans dans les capitales de notre civilisation
européenne. Le secrétaire général du gouvernement, qui s'appelait, je
crois, M. de Heim, et qui était un homme de la plus belle figure et des
manières les plus parfaites, y maintenait surtout par la dignité de ses
formes cette réserve que le duc n'était que trop disposé à franchir. Le
jour où j'y dînai, le gouverneur s'avisa de varier le service des
liqueurs, en faisant circuler un flacon d'éther sulfurique, et après des
refus qu'on peut croire unanimes, il en remplit un verre et l'épuisa
d'un seul trait, aux applaudissemens un peu contraints de l'assemblée.
Cet étrange excès ne paraissait pas altérer sa raison; il lui prêtait au
contraire l'enthousiasme de la jeunesse et presque l'éloquence du
talent; mais cet enthousiasme et cette éloquence n'avaient qu'un objet,
l'admiration fanatique de l'Empereur. Si l'on avait parlé alors de
_monomanie_ comme aujourd'hui, je n'aurais pas pu caractériser par un
autre terme l'effet que produisait sur moi cette frénésie de glorieuse
servitude, qui avait toute la piété d'un culte et tous les emportemens
d'un premier amour. Il était rare que cet élan se terminât sans que
l'orateur fût obligé d'essuyer ses larmes, et c'étaient là des larmes
naïves et loyales. Junot ne voyait plus rien ni ne pouvait rien voir
au-delà de son gouvernement d'Illyrie, qui était une royauté fort
réelle, pour lui du moins, qui n'a jamais su le secret de sa frêle
existence et de sa fugitive durée. Son affection pour Napoléon était
peut-être unique dans son espèce; il ne s'y mêlait point d'ambition,
point d'espérance, point d'arrière-pensée, point de combinaisons pour un
autre avenir, pour un autre état de choses. L'idée de survivre à
l'empire, et surtout à l'Empereur, ne serait jamais entrée dans son
esprit. Une prospérité inespérée, immense, accabla son intelligence,
trop faible pour tant de grandeurs. L'adversité l'aurait trouvé plus
résolu, car il était essentiellement décidé à tous les périls, et brave
à toutes les occasions; mais les revers de Napoléon ne comptaient pas
dans ses calculs. La mort a complété cette vie d'élection d'un heureux
soldat, en le frappant le premier.
Cette soirée bizarre me laissait un peu d'inquiétude. Il n'y avait point
là d'excès grossiers, mais il y avait je ne sais quelle aberration, je
ne sais quel oubli de soi, dont mes premières habitudes ne me
rappelaient pas d'exemples. Cette idée me poursuit; elle m'occupait
quand on m'annonça le duc d'Abrantès, au moment où ma toilette était à
peine finie. Sa visite m'étonna d'abord, mais je n'avais guère le droit
d'être difficile sur les procédés, car il n'y a rien qui nuise à la
dignité du caractère comme le souvenir d'y avoir manqué. Je le reçus, et
je le conduisis à un siége; cette petite circonstance n'est pas inutile
à dire: je ne sais s'il y serait allé de lui-même. Sa figure animée
était devenue pâle; ses yeux étaient abattus: doués d'une transparence
particulière qui leur donnait beaucoup de charme, et sur l'attrait de
laquelle je n'insisterai pas, parce qu'on m'a dit souvent qu'ils
ressemblaient aux miens, ils étaient alors vagues et ternes comme une
lumière qui s'éteint. Il s'assit, et saisit ma main d'une des siennes,
tandis que de l'autre il couvrait son front et le frappait à plusieurs
reprises. J'ai eu quelques entretiens qui commençaient ainsi, et ce
genre de sensations n'avait jamais beaucoup effrayé ma tête
extravagante: il faut bien que je le répète. J'attendais donc, avec
cette sécurité émue qui se compose de l'instinct de notre pudeur et du
tact de notre expérience, les premières paroles du gouverneur.
«Avez-vous dormi? me dit-il.
«--Pourquoi pas? J'étais satisfaite, tranquille, heureuse...
«--Quoi! aucune pensée, aucun sujet de trouble, aucun bruit extérieur...
«--Aucun bruit extérieur! repris-je. Ah! vraiment, je me trompe! un
réveil enchanteur, délicieux, qui m'a plongée dans les plus douces
idées, le chant d'un rossignol!...
«--Le chant d'un rossignol! s'écria-t-il en se renversant sur le dos de
son fauteuil. Il est donc vrai! ce rossignol me poursuivra partout! Je
n'irai plus nulle part sans y être éveillé par le rossignol! Avez-vous
des rossignols dans cette maison?
«--Non, monseigneur,» dis-je, interdite et effrayée; car sa dernière
question avait été proférée du ton du soupçon et de la colère. «J'ai
pensé que ce chant provenait des jardins de Saint-Charles.
«--Bien, bien, reprit-il en se levant avec violence. Oui, c'est chez
moi, c'est sous ma fenêtre maintenant que viennent chanter les
rossignols. Oh! cela ne peut pas être ainsi! je ferai connaître ici
comme partout ce que peuvent la colère et la vengeance du frère d'armes
de Napoléon.»
Il me serait difficile de donner une idée de la surprise, ou pour mieux
dire de la consternation où m'avait plongée ce langage. Heureusement, le
gouverneur était sorti sans attendre ma réponse, et m'avait laissé le
temps de réfléchir sur une incartade aussi extraordinaire. Je ne tardai
pas à en apprécier le motif, et rien ne manqua bientôt à ma conviction.
Le tocsin sonna, la générale battit dans toutes les rues, deux
bataillons de Croates furent mis sur pied pour _traquer_ dans le jardin
de Saint-Charles le rossignol qui avait interrompu mon sommeil: le duc
d'Abrantès était fou; et cette infirmité s'expliquait également par les
blessures nombreuses qui avaient altéré en lui le principal organe de la
raison, et par les incroyables excès auxquels il se livrait depuis
quelque temps. Mille nouvelles extravagances confirmèrent d'heure en
heure cette triste certitude, et chaque instant nous en rapportait un
nouvel exemple. Tantôt c'était une grande conspiration organisée par
tous les moutons de l'Illyrie, et contre laquelle il fallait mettre en
garde toutes les investigations de la police, toutes les ressources de
l'administration, toutes les rigueurs de la loi. Tantôt c'était une
passion romanesque pour une jeune et jolie fille grecque, attachée au
service de sa maison, et dont les vertueuses résistances avaient achevé
de bouleverser ses facultés, au point de le décider à s'ensevelir dans
les flammes sous les ruines du palais. On fut par bonheur averti assez à
temps de ce projet pour mettre obstacle à propos aux progrès de
l'incendie. Parmi ces marques innombrables de démence, il en est une qui
n'est pas à dédaigner dans l'histoire de l'esprit et du coeur humain. Le
duc éprouvait le besoin de se soustraire à cette éblouissante grandeur
pour laquelle il n'était pas né, et de retrouver dans l'obscurité de la
vie populaire la paix que lui refusait le rang élevé auquel il était
parvenu. Il ne cessait de demander la campagne et une chaumière, et
peut-être que si ses voeux avaient été remplis, sa carrière, qui ne
pouvait plus se prolonger beaucoup, se serait terminée du moins avec
plus de douceur. Enfin il s'affranchit par sa propre volonté des
contraintes que lui imposait sa dignité, et sous prétexte de visiter ses
provinces, il embrassa pendant plusieurs semaines un genre de vie tout
nouveau qui parut un moment rendre le calme à ses esprits troublés. Il
arriva presque _incognito_ dans la jolie ville de Goritzia, et s'y
informa de la maison la plus modeste, entre toutes celles qui étaient
consacrées aux plaisirs honnêtes du bas peuple. Elle s'appelait _la
Glacière_, et c'était là que de pauvres ouvriers allaient ordinairement
se délasser des fatigues de la semaine, en buvant dans un verre commun à
tous de la petite bière de dernière qualité. Le gouverneur y élut une
espèce de domicile, qu'il ne quittait que rarement, même de nuit, et où
il prenait plaisir aux entretiens insoucians de ces heureux de la
misère, comme le calife Haroun al Raschid, dont il aimait beaucoup les
merveilleuses histoires. Son coeur, naturellement bienveillant et
affectueux, s'y était même formé tout de suite un lien, le dernier
peut-être qui l'ait retenu à la vie, et auquel il attachait de jour en
jour plus de prix. Par un rapprochement plus naturel qu'on ne pense mais
qui laisse étrangement à réfléchir, il avait fait son Pylade d'un fou
d'assez bonne maison, et de moeurs assez innocentes, pour qu'on n'opposât
aucune contrariété à ses démarches, mais doué d'ailleurs d'un esprit
satirique et bouffon, qui s'exerçait sans scrupule sur tous les états.
Les _burle_, tantôt facétieuses, tantôt sanglantes, de ce Diogène
d'Istrie, avaient seules le privilége d'égayer les sombres soucis du
héros déchu; et celui-ci prenait un plaisir indicible à voir tourner en
ridicule toutes les grandeurs de la société qu'il avait si chèrement
conquises, et dont il devait jouir si peu. C'est surtout dans
l'imitation burlesque de la pompe des gouverneurs et de l'élégance toute
française des intendans, qu'excellait le malin fou, et c'est alors que
la joie qu'il savait inspirer à son pauvre et illustre ami ne
connaissait plus de bornes. C'est dans un de ces accès que le duc
d'Abrantès enthousiasmé se jeta dans ses bras, et l'investit des nobles
insignes de la Légion-d'Honneur, en lui passant lui-même son grand
cordon. J'ai vu, à mon retour à Goritzia, le fou de monseigneur encore
grotesquement revêtu de ces attributs, que la volonté seule de
l'Empereur pouvait lui retirer, et dont nos autorités françaises étaient
obligées, si je ne me trompe, de reconnaître la bizarre légitimité. Je
ne doute pas que cet épisode d'une vie glorieuse et déplorable ne
rappelle à mes lecteurs les touchantes scènes du roi Léar et de son fou;
tant il est vrai que Shakespeare avait tout prévu et tout deviné dans la
nature.
Ce qu'il y a de plus étrange dans ce que je viens de raconter, c'est que
cela dura long-temps, parce que cela était sans remède, et que cette
Illyrie, extrême confin de notre Europe, sur laquelle ne s'étendait que
de loin le sceptre de l'Empereur, ne pouvait reconnaître d'autorité
absolue que celle de son délégué. Aucun pouvoir, aucune institution
n'avait le droit de se mettre à la place de celle-là, ou de s'en
attribuer un moment les fonctions, sans violer le sceau de souveraineté
que l'Empereur lui avait imprimé. Le vice-roi même, interrogé humblement
à Udine où il passa deux jours, sur ce qu'il y avait à faire, répondit
simplement: _Envoyez des courriers à l'Empereur, et attendez sa
réponse_. Elle arriva trop tard. Le malheureux gouverneur avait tué un
homme, et ce sentiment affreux pour sa belle ame a horriblement
empoisonné ses derniers momens. Rien de tout cela n'a été écrit, et
pourquoi pas? Pourquoi dérober à Junot l'honneur que font à sa
sensibilité les angoisses qui précédèrent son agonie? Pourquoi taire des
faits que l'histoire sera obligée d'emprunter à une tradition vague, mal
instruite, et peut-être malveillante? Les infirmités de sa raison, la
tragédie de sa mort, nuisent-elles à la noble réputation de sa fidélité,
de son courage, de l'héroïque candeur de ses vertus militaires? En
vérité, je ne le crois pas, et c'est pour cela que je n'ai pas hésité à
soulever la première le voile qui couvrait ces étranges événemens
perdus, au temps où ils arrivèrent, dans le grand événement de la chute
du grand empire. Ils ne me donneront plus qu'une réflexion à faire:
quelle gigantesque puissance que cette puissance de Napoléon, déjà
éprouvée par le revers, déjà voisine de sa chute, et dont le reflet
suffit pour maintenir dans toute son inviolabilité le pouvoir d'un homme
privé de raison, à deux cents lieues au delà des frontières naturelles
de la France, en face d'une flotte anglaise, et au milieu d'un pays
conquis auquel on n'a pas daigné donner une garnison!