CHAPITRE CXV.

Voyage en Illyrie.--Je retrouve Junot, alors duc d'Abrantès.--Son

gouvernement.--Sa folie singulière.

Cette époque de ma vie est remarquable par une disposition singulière de

mon coeur. Je n'échappai pas tout-à-fait aux passions, car il était de ma

destinée de ne leur échapper jamais; et cependant j'éprouvais je ne sais

quel besoin de calme et de distraction, semblable à celui qui appelle le

sommeil à la fin d'une journée laborieuse et pénible. Un sentiment

restait à mon avenir et paraissait devoir le combler tout entier, mais

j'éprouvais la nécessité de me reposer du passé dans quelques

impressions nouvelles. J'ai toujours aimé les voyages, et alors les

voyages étaient riches de sensations puissantes et glorieuses pour une

Française de coeur. La France était partout, et dans quelque endroit que

je portasse mes pas, je voyais flotter ces drapeaux sous lesquels

j'avais joui d'un bonheur qui était presque de la gloire. Rien ne me

retenait dans les cours brillantes du midi de l'Italie. Je voulais voir

Venise, ville miraculeuse que tout le monde a décrite, mais dont

personne n'a pu juger sur le faible témoignage des livres. La renommée

de nos armes n'y avait pas imprimé des traces moins vivantes que

l'ancienne illustration de sa république. La statue de Napoléon,

chef-d'oeuvre de Battle, s'élevait sur la placette, près de l'endroit où

l'étranger admirait naguère les chevaux de Corinthe et le fier lion de

Saint-Marc. On venait d'achever la belle rue _Eugenio_, et les jardins

merveilleux qui portaient le nom de ce prince, prêtaient depuis peu de

temps aux tristes îles des Lagunes un embellissement qui semble dû à la

féerie. Jamais l'éclat du grand empire n'avait été plus éblouissant, et

jamais il n'avait été plus près de s'éteindre. Les désastres de Moskou

commençaient à retentir dans l'Europe, et déjà Napoléon, pressé de

réunir autour de lui toutes les forces morales qui avaient contribué au

développement de sa destinée, retirait de ces provinces, abandonnées

d'avance, l'élite de ses hommes d'État et de ses capitaines. Le comte

Bertrand, qui gouvernait l'Illyrie avec cette supériorité d'esprit et

cette bienveillance de coeur qui font respecter et chérir le pouvoir,

venait d'être appelé auprès du souverain, juste appréciateur de la

pureté de ses vues et de la sagesse de ses conseils. Il était remplacé

par Junot, duc d'Abrantès, autre héros dont Napoléon n'avait jamais

dédaigné les services, mais que les blessures et les fatigues mettaient,

dit-on, hors de service avant l'âge, et qui ne pouvait plus fournir à ce

ministère vice-impérial qu'un simulacre imposant. Il n'en fallait pas

davantage chez ce peuple facile et doux, qui ne demande à ses maîtres

que la liberté du travail et de la prière, et dont la plus grande partie

est encore composée d'ailleurs de tribus nomades ou patriarcales.

L'administration du pays était confiée, au reste, à un grand magistrat

dont l'aptitude rendait l'intervention du gouverneur à peu près inutile,

et qu'on appelait l'intendant général. Cette place était exercée par M.

le comte de Chabrol, le même, si je ne me trompe, qui a été depuis

ministre, et qui jouissait dès cette époque d'une haute réputation de

savoir, de modération et d'intégrité.

Je fus curieuse de visiter cette Illyrie, qui était encore la France. Le

nom de ces provinces reculées de la grande Grèce que j'avais souvent

rencontré dans mes lectures, me pénétrait d'un enthousiasme difficile à

exprimer, et tel que je me faisais nommer tous les villages, comme si

j'avais dû trouver partout des souvenirs et des monumens. Je ne tardai

pas à en rencontrer de tous les âges. Il y a si peu de distance entre ce

château de Passariano, où le traité de Campo-Formio fut signé, et ces

rivages délicieux où les pâtres eux-mêmes vous nomment le Timave,

immortalisé par Virgile! Quelques pas encore, et on vous dira où est

débarqué Antenor, où a fleuri Japix, où a régné Diomède, où Castor et

Pollux ont navigué, où Jason a bâti des murailles. Toutes ces idées me

charmaient comme un enfant, et plus qu'on ne peut l'imaginer, parce

qu'elles étaient si naïvement empreintes dans l'esprit du peuple qu'on

les aurait crues fondées sur une tradition de quelques années, plutôt

que sur une fable de trente siècles, et j'admirais en cela le privilége

de ces gloires héroïques dont notre temps a renouvelé de si magnifiques

exemples.

Il n'y a rien de sublime sur la terre comme le point de vue du golfe et

de la ville de Trieste: depuis le hameau d'Opschina, on embrasse là une

espèce de monde nouveau, qui a un ciel, des eaux, des arbres, des palais

comme on n'en a vu nulle part. J'étais si fatiguée de ces sensations,

que je n'eus pas la force d'écrire au duc d'Abrantès le jour de mon

arrivée; je succombai à un sommeil presque fantastique comme les

impressions de mon voyage, et où m'apparurent confusément, ainsi que

dans mes méditations, les héros de la guerre de Troie et ceux des

guerres d'Italie. Quand le soleil fut levé, je me précipitai à ma

fenêtre, je l'ouvris impatiemment, et je jetai les yeux avec une

admiration indicible sur le golfe, le pont et le palais Carciotto qu'on

apercevait tout à la fois de ce point de mon appartement. Il fallait peu

s'en éloigner pour saisir le bel aspect de la bourse et de la place du

théâtre. Le canal était hérissé de mâts dont les pointes s'élevaient

parmi les faîtes des bâtimens et les flèches des clochers; mais on

distinguait malheureusement à l'horizon ceux de deux frégates anglaises

immobiles et pourtant menaçantes. Cette insulte me brisa le coeur, et je

rougis que ces déserts des mers, plus vastes que tous les continens,

appartinssent à nos ennemis.

Je dînai chez le duc d'Abrantès, au palais Saint-Charles, dans une salle

bien décorée qui donne sur le Môle, et d'où l'on me fit remarquer la

tour d'Aquilée. Les honneurs de la table étaient faits par une dame de

vingt à vingt-cinq ans, aussi belle qu'on peut l'être sans physionomie,

et aussi aimable qu'on peut l'être sans usage.

On a beaucoup parlé du duc d'Abrantès, et peu de soldats ont mérité par

des faits d'armes plus éclatans et plus multipliés d'être immortalisés

dans les bulletins; mais il serait rigoureux de ne voir en lui qu'un

soldat vulgaire. Il était né dans cette classe honorable de citoyens où

les enfans ont presque le choix de leur état, et le soin extrême qu'on

avait donné à quelques unes de ses études marquait qu'on l'avait destiné

au monde et aux affaires. Un maître d'écriture aurait envié sa plume, et

un maître d'escrime sa belle tenue sous les armes. Il était à merveille

dans un salon, un peu droit, un peu tendu, faisant valoir avec quelque

affectation sa taille, sa jambe, ces avantages naturels et brillans qui

ne lui étaient disputés dans l'armée que par le comte de Pajol, son

rival en bravoure et en loyauté. Toutes ses habitudes se ressentaient de

l'habitude d'une vie provinciale agréablement désoeuvrée; il tirait des

armes comme M. de Bondy, et ne reconnaissait pour rivaux au pistolet que

Fournier et Delmas. Il avait pour la danse des prétentions moins

heureuses, mais qui n'étaient jamais ridicules, parce que c'était

réellement un homme de bon sens et de bon goût et qu'il apprenait ce qui

est bien par une sorte d'instinct. Je crois seulement qu'on a un peu

exagéré son mérite dans ce genre, et je ne vois pas que sa mémoire ait

beaucoup à gagner aux succès de l'_anglaise_ et de la _montferrine_.

Comme il n'y a rien que d'historique dans ces Mémoires, et que tout ce

qui appartient à l'histoire doit être religieusement recueilli, quand il

s'agit d'un homme tel que Junot, je n'ai pas le droit d'oublier que son

orgueil aurait été moins accommodant sur ses prédilections, c'est-à-dire

sur le pistolet, et surtout sur le billard. C'était à propos de ce

dernier exercice en particulier qu'il ne fallait pas le heurter d'une

prétention rivale: il y avait tout tenté, tout exécuté, tout

perfectionné, et le plus brillant souvenir de ses succès militaires ne

l'aurait pas distrait de cette démonstration. Ainsi, c'était à lui qu'on

devait l'instrument qui taille la queue de billard sans ralentir la

partie, et que Bouvard venait de lui apporter de Paris; à cette

incroyable époque de la gloire française, où tout ce qui était français

paraissait grand, j'ai vu de hauts seigneurs, de graves diplomates, des

évêques et des princes lui en faire compliment. Sa passion pour les jeux

d'exercice, et sa générosité sans ordre et sans bornes, attiraient,

comme on peut le croire, une foule de parasites et de spéculateurs; et

l'Illyrie, sous un tel prince, tombait en proie aux premiers aventuriers

venus; mais Napoléon le savait. L'Illyrie allait lui échapper, et il

laissait périr une domination finie dans les mains d'un homme fini.

S'il avait été possible de douter de la décadence morale de ce noble

Junot, ce n'était pas à la fin d'un de ses dîners qu'on se serait avisé

d'une idée aussi consolante. Poli jusqu'au raffinement, et trop poli

comme tous les hommes qui ne le sont pas par une habitude constante de

moeurs, ou par un instinct particulier de caractère, il s'animait tout à

coup jusqu'à la brusquerie et même jusqu'à la violence. Il cherchait

encore à être gracieux, mais ses caresses blessaient. On sentait qu'il

ne s'appartenait plus, quand rien d'ailleurs ne pouvait expliquer cette

nouvelle position; car il buvait fort peu dans le courant du repas, et

il semblait que son exaltation subite résultât de quelque impulsion

sympathique qui lui était communiquée par la conversation. Alors, et ce

moment, prévu et senti par tous les habitués de sa table, était comme

marqué par une révolution dont les étrangers seuls avaient peine à

apprécier le motif; l'entraînement qui partait de si haut se

communiquait sur-le-champ de monseigneur à ses convives, et du moindre

invité aux gens de service. Le banquet finissait par ces éclats qui

révèlent à Hamlet la joie des fêtes de Claudius; et dans une société

moins choisie d'ailleurs, ce dénouement aurait ressemblé à une orgie;

mais une de ces hautes précautions d'amitié, dont l'ame de Napoléon

était plus capable qu'on ne le pense communément, avait prémuni le duc

d'Abrantès contre le danger, si grave dans son état, d'une société peu

digne de sa position. Tout le monde y était fort bien, et j'ai vu peu de

cercles plus élégans dans les capitales de notre civilisation

européenne. Le secrétaire général du gouvernement, qui s'appelait, je

crois, M. de Heim, et qui était un homme de la plus belle figure et des

manières les plus parfaites, y maintenait surtout par la dignité de ses

formes cette réserve que le duc n'était que trop disposé à franchir. Le

jour où j'y dînai, le gouverneur s'avisa de varier le service des

liqueurs, en faisant circuler un flacon d'éther sulfurique, et après des

refus qu'on peut croire unanimes, il en remplit un verre et l'épuisa

d'un seul trait, aux applaudissemens un peu contraints de l'assemblée.

Cet étrange excès ne paraissait pas altérer sa raison; il lui prêtait au

contraire l'enthousiasme de la jeunesse et presque l'éloquence du

talent; mais cet enthousiasme et cette éloquence n'avaient qu'un objet,

l'admiration fanatique de l'Empereur. Si l'on avait parlé alors de

_monomanie_ comme aujourd'hui, je n'aurais pas pu caractériser par un

autre terme l'effet que produisait sur moi cette frénésie de glorieuse

servitude, qui avait toute la piété d'un culte et tous les emportemens

d'un premier amour. Il était rare que cet élan se terminât sans que

l'orateur fût obligé d'essuyer ses larmes, et c'étaient là des larmes

naïves et loyales. Junot ne voyait plus rien ni ne pouvait rien voir

au-delà de son gouvernement d'Illyrie, qui était une royauté fort

réelle, pour lui du moins, qui n'a jamais su le secret de sa frêle

existence et de sa fugitive durée. Son affection pour Napoléon était

peut-être unique dans son espèce; il ne s'y mêlait point d'ambition,

point d'espérance, point d'arrière-pensée, point de combinaisons pour un

autre avenir, pour un autre état de choses. L'idée de survivre à

l'empire, et surtout à l'Empereur, ne serait jamais entrée dans son

esprit. Une prospérité inespérée, immense, accabla son intelligence,

trop faible pour tant de grandeurs. L'adversité l'aurait trouvé plus

résolu, car il était essentiellement décidé à tous les périls, et brave

à toutes les occasions; mais les revers de Napoléon ne comptaient pas

dans ses calculs. La mort a complété cette vie d'élection d'un heureux

soldat, en le frappant le premier.

Cette soirée bizarre me laissait un peu d'inquiétude. Il n'y avait point

là d'excès grossiers, mais il y avait je ne sais quelle aberration, je

ne sais quel oubli de soi, dont mes premières habitudes ne me

rappelaient pas d'exemples. Cette idée me poursuit; elle m'occupait

quand on m'annonça le duc d'Abrantès, au moment où ma toilette était à

peine finie. Sa visite m'étonna d'abord, mais je n'avais guère le droit

d'être difficile sur les procédés, car il n'y a rien qui nuise à la

dignité du caractère comme le souvenir d'y avoir manqué. Je le reçus, et

je le conduisis à un siége; cette petite circonstance n'est pas inutile

à dire: je ne sais s'il y serait allé de lui-même. Sa figure animée

était devenue pâle; ses yeux étaient abattus: doués d'une transparence

particulière qui leur donnait beaucoup de charme, et sur l'attrait de

laquelle je n'insisterai pas, parce qu'on m'a dit souvent qu'ils

ressemblaient aux miens, ils étaient alors vagues et ternes comme une

lumière qui s'éteint. Il s'assit, et saisit ma main d'une des siennes,

tandis que de l'autre il couvrait son front et le frappait à plusieurs

reprises. J'ai eu quelques entretiens qui commençaient ainsi, et ce

genre de sensations n'avait jamais beaucoup effrayé ma tête

extravagante: il faut bien que je le répète. J'attendais donc, avec

cette sécurité émue qui se compose de l'instinct de notre pudeur et du

tact de notre expérience, les premières paroles du gouverneur.

«Avez-vous dormi? me dit-il.

«--Pourquoi pas? J'étais satisfaite, tranquille, heureuse...

«--Quoi! aucune pensée, aucun sujet de trouble, aucun bruit extérieur...

«--Aucun bruit extérieur! repris-je. Ah! vraiment, je me trompe! un

réveil enchanteur, délicieux, qui m'a plongée dans les plus douces

idées, le chant d'un rossignol!...

«--Le chant d'un rossignol! s'écria-t-il en se renversant sur le dos de

son fauteuil. Il est donc vrai! ce rossignol me poursuivra partout! Je

n'irai plus nulle part sans y être éveillé par le rossignol! Avez-vous

des rossignols dans cette maison?

«--Non, monseigneur,» dis-je, interdite et effrayée; car sa dernière

question avait été proférée du ton du soupçon et de la colère. «J'ai

pensé que ce chant provenait des jardins de Saint-Charles.

«--Bien, bien, reprit-il en se levant avec violence. Oui, c'est chez

moi, c'est sous ma fenêtre maintenant que viennent chanter les

rossignols. Oh! cela ne peut pas être ainsi! je ferai connaître ici

comme partout ce que peuvent la colère et la vengeance du frère d'armes

de Napoléon.»

Il me serait difficile de donner une idée de la surprise, ou pour mieux

dire de la consternation où m'avait plongée ce langage. Heureusement, le

gouverneur était sorti sans attendre ma réponse, et m'avait laissé le

temps de réfléchir sur une incartade aussi extraordinaire. Je ne tardai

pas à en apprécier le motif, et rien ne manqua bientôt à ma conviction.

Le tocsin sonna, la générale battit dans toutes les rues, deux

bataillons de Croates furent mis sur pied pour _traquer_ dans le jardin

de Saint-Charles le rossignol qui avait interrompu mon sommeil: le duc

d'Abrantès était fou; et cette infirmité s'expliquait également par les

blessures nombreuses qui avaient altéré en lui le principal organe de la

raison, et par les incroyables excès auxquels il se livrait depuis

quelque temps. Mille nouvelles extravagances confirmèrent d'heure en

heure cette triste certitude, et chaque instant nous en rapportait un

nouvel exemple. Tantôt c'était une grande conspiration organisée par

tous les moutons de l'Illyrie, et contre laquelle il fallait mettre en

garde toutes les investigations de la police, toutes les ressources de

l'administration, toutes les rigueurs de la loi. Tantôt c'était une

passion romanesque pour une jeune et jolie fille grecque, attachée au

service de sa maison, et dont les vertueuses résistances avaient achevé

de bouleverser ses facultés, au point de le décider à s'ensevelir dans

les flammes sous les ruines du palais. On fut par bonheur averti assez à

temps de ce projet pour mettre obstacle à propos aux progrès de

l'incendie. Parmi ces marques innombrables de démence, il en est une qui

n'est pas à dédaigner dans l'histoire de l'esprit et du coeur humain. Le

duc éprouvait le besoin de se soustraire à cette éblouissante grandeur

pour laquelle il n'était pas né, et de retrouver dans l'obscurité de la

vie populaire la paix que lui refusait le rang élevé auquel il était

parvenu. Il ne cessait de demander la campagne et une chaumière, et

peut-être que si ses voeux avaient été remplis, sa carrière, qui ne

pouvait plus se prolonger beaucoup, se serait terminée du moins avec

plus de douceur. Enfin il s'affranchit par sa propre volonté des

contraintes que lui imposait sa dignité, et sous prétexte de visiter ses

provinces, il embrassa pendant plusieurs semaines un genre de vie tout

nouveau qui parut un moment rendre le calme à ses esprits troublés. Il

arriva presque _incognito_ dans la jolie ville de Goritzia, et s'y

informa de la maison la plus modeste, entre toutes celles qui étaient

consacrées aux plaisirs honnêtes du bas peuple. Elle s'appelait _la

Glacière_, et c'était là que de pauvres ouvriers allaient ordinairement

se délasser des fatigues de la semaine, en buvant dans un verre commun à

tous de la petite bière de dernière qualité. Le gouverneur y élut une

espèce de domicile, qu'il ne quittait que rarement, même de nuit, et où

il prenait plaisir aux entretiens insoucians de ces heureux de la

misère, comme le calife Haroun al Raschid, dont il aimait beaucoup les

merveilleuses histoires. Son coeur, naturellement bienveillant et

affectueux, s'y était même formé tout de suite un lien, le dernier

peut-être qui l'ait retenu à la vie, et auquel il attachait de jour en

jour plus de prix. Par un rapprochement plus naturel qu'on ne pense mais

qui laisse étrangement à réfléchir, il avait fait son Pylade d'un fou

d'assez bonne maison, et de moeurs assez innocentes, pour qu'on n'opposât

aucune contrariété à ses démarches, mais doué d'ailleurs d'un esprit

satirique et bouffon, qui s'exerçait sans scrupule sur tous les états.

Les _burle_, tantôt facétieuses, tantôt sanglantes, de ce Diogène

d'Istrie, avaient seules le privilége d'égayer les sombres soucis du

héros déchu; et celui-ci prenait un plaisir indicible à voir tourner en

ridicule toutes les grandeurs de la société qu'il avait si chèrement

conquises, et dont il devait jouir si peu. C'est surtout dans

l'imitation burlesque de la pompe des gouverneurs et de l'élégance toute

française des intendans, qu'excellait le malin fou, et c'est alors que

la joie qu'il savait inspirer à son pauvre et illustre ami ne

connaissait plus de bornes. C'est dans un de ces accès que le duc

d'Abrantès enthousiasmé se jeta dans ses bras, et l'investit des nobles

insignes de la Légion-d'Honneur, en lui passant lui-même son grand

cordon. J'ai vu, à mon retour à Goritzia, le fou de monseigneur encore

grotesquement revêtu de ces attributs, que la volonté seule de

l'Empereur pouvait lui retirer, et dont nos autorités françaises étaient

obligées, si je ne me trompe, de reconnaître la bizarre légitimité. Je

ne doute pas que cet épisode d'une vie glorieuse et déplorable ne

rappelle à mes lecteurs les touchantes scènes du roi Léar et de son fou;

tant il est vrai que Shakespeare avait tout prévu et tout deviné dans la

nature.

Ce qu'il y a de plus étrange dans ce que je viens de raconter, c'est que

cela dura long-temps, parce que cela était sans remède, et que cette

Illyrie, extrême confin de notre Europe, sur laquelle ne s'étendait que

de loin le sceptre de l'Empereur, ne pouvait reconnaître d'autorité

absolue que celle de son délégué. Aucun pouvoir, aucune institution

n'avait le droit de se mettre à la place de celle-là, ou de s'en

attribuer un moment les fonctions, sans violer le sceau de souveraineté

que l'Empereur lui avait imprimé. Le vice-roi même, interrogé humblement

à Udine où il passa deux jours, sur ce qu'il y avait à faire, répondit

simplement: _Envoyez des courriers à l'Empereur, et attendez sa

réponse_. Elle arriva trop tard. Le malheureux gouverneur avait tué un

homme, et ce sentiment affreux pour sa belle ame a horriblement

empoisonné ses derniers momens. Rien de tout cela n'a été écrit, et

pourquoi pas? Pourquoi dérober à Junot l'honneur que font à sa

sensibilité les angoisses qui précédèrent son agonie? Pourquoi taire des

faits que l'histoire sera obligée d'emprunter à une tradition vague, mal

instruite, et peut-être malveillante? Les infirmités de sa raison, la

tragédie de sa mort, nuisent-elles à la noble réputation de sa fidélité,

de son courage, de l'héroïque candeur de ses vertus militaires? En

vérité, je ne le crois pas, et c'est pour cela que je n'ai pas hésité à

soulever la première le voile qui couvrait ces étranges événemens

perdus, au temps où ils arrivèrent, dans le grand événement de la chute

du grand empire. Ils ne me donneront plus qu'une réflexion à faire:

quelle gigantesque puissance que cette puissance de Napoléon, déjà

éprouvée par le revers, déjà voisine de sa chute, et dont le reflet

suffit pour maintenir dans toute son inviolabilité le pouvoir d'un homme

privé de raison, à deux cents lieues au delà des frontières naturelles

de la France, en face d'une flotte anglaise, et au milieu d'un pays

conquis auquel on n'a pas daigné donner une garnison!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 32 / 36 题