Le duc d'Otrante, nouveau gouverneur d'Illyrie.--Le comte de Chabrol,
intendant général.--Un bal.
Le duc d'Otrante venait de remplacer le duc d'Abrantès au gouvernement,
et la confiance affectée de ce grand politique dans l'invariable durée
de la circonscription de l'empire communiquait à tous les esprits une
sécurité aveugle. On ne pensait pas à quitter Leybach: on y donnait des
fêtes, des comédies, on y appelait des cantatrices et des bateleurs, on
dansait; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est qu'on dansait chez le
duc d'Otrante, l'homme le moins dansant peut-être qui ait jamais existé,
mais qui savait être aimable, comme autre chose, parce qu'il était
toujours ce qu'il était nécessaire qu'il fût.
Je ne pensais pas que mes anciens rapports avec lui fussent effacés de
son imperturbable mémoire, mais je pensais moins encore qu'ils pussent
m'être défavorables auprès de lui dans le profond oubli où Moreau était
tombé. Je lui demandai une audience, et je l'obtins minute pour minute;
car l'hôtel _du Sauvage_ où j'étais logée est presque en face de celui
du gouvernement. Un suisse de six pieds de hauteur vint me prévenir que
son Excellence m'attendait; et quoique ma toilette fût à peine finie, je
me hâtai de le suivre pour ne pas exposer le vice-roi d'Illyrie à
attendre. Je le connaissais, et je savais que je venais de quitter un
roi de meilleure composition.
Le gouverneur était alors dans une salle basse, consacrée à ses travaux
intimes. On me nomma; il vint, m'offrit la main, attacha sur moi ces
yeux pénétrans qui fascinaient les ames les plus fortes, et me conduisit
à un fauteuil avec une aménité dont on était toujours disposé à lui
savoir gré, parce que la nature n'en avait imprimé le caractère ni dans
sa figure de pierre, ni dans ses paroles incisives, ni dans ses manières
sèches et absolues. Ensuite il me salua de la main, comme pour s'excuser
de ne pas parler encore, et reprit sa promenade que j'avais interrompue,
en s'arrêtant successivement à chacun de ses bureaux. Le premier était
occupé par un homme d'un âge et d'une physionomie respectables, qui
feuilletait des journaux étrangers et qui paraissait employé à les
traduire. «Eh bien! lui dit-il, mon Babel, car vous êtes pour moi le
trésor des langues, où en sont-ils avec toute leur jactance? Ces
Mirmidons ont-ils un Achille?» M. Babey, c'était le nom de l'écrivain,
lui répondit par un sourire équivoque. Le duc n'insista pas, imposa
doucement sa main sur l'épaule du bon oratorien, et passa. C'était la
simple échange d'une phrase ou d'un signe avec un ami; mais cette phrase
avait son intention, et je cherchai cette intention sans m'en rendre
compte au premier abord.
Le second bureau était occupé par un jeune homme de petite taille,
auditeur au conseil d'état, et je crois militaire, dont les yeux animés
annonçaient des résolutions décidées, promptes, impétueuses. Sa lèvre
supérieure était garnie de deux moustaches épaisses, et tous ses
mouvemens indiquaient une sorte de brusquerie loyale. J'ai oublié son
nom. «Quelle folie, lui dit le duc d'Otrante, que de vouloir nous
persuader des choses pareilles! Votre oncle Charette était un grand
homme, que personne n'a mieux apprécié que moi, mais il se battait avec
des Français contre des Français; il courait la noble chance des guerres
civiles, et il en a subi les malheurs. Pensez-vous qu'il eût passé sous
des drapeaux étrangers?» Et pendant qu'il semblait attendre une réponse,
il me fixa de son oeil de linx. Je compris qu'il s'agissait de Moreau, et
je baissai les yeux. Il y avait dans ces phrases si subitement arrangées
un commencement de révélation.
Au troisième bureau était un autre jeune homme, beaucoup plus grand (on
se levait au passage de monseigneur). Il n'avait de remarquable qu'une
physionomie douce, paresseuse et fatiguée. «Très bien, mon Moniteur,
reprit le duc; je suis enchanté de votre dernier numéro. Il y a là de
bonnes études et de la solide instruction, mais cela est peut-être trop
spécial, trop scientifique, trop littéraire même pour le temps. Faites
apprécier les avantages de l'influence française sur l'éducation
publique; parlez de l'abolition des fiefs, parlez de la liberté: c'est
un nom qui sonne très bien dans toutes les langues. Recueillez ce qui
nous honore; démentez ce qui nous flétrit; justifiez Moreau d'une
imputation odieuse!» Il me regarda encore, et vint à moi: «Pardon,
Madame, me dit-il, tous mes services vous sont acquis. J'ai peu de
momens à vous donner ce matin, mais je m'en dédommagerai. On m'a donné
un gouvernement où il n'y a rien à faire.
«--Je vous en félicite, répondis-je, et d'autant plus que je m'en
doutais moins. J'arrive de Villach, qu'on a brûlé cette nuit.
«--Entendez-vous, dit-il? on a brûlé Villach cette nuit! Des bandits,
des bandits! L'écume des troupes de Schill et de Chateler! Tout ce qu'il
y a de plus méprisable! La compagnie de Jacquinot suffit pour les mettre
à la raison. Oh! point d'esclandre, point de bruit! cela y donnerait la
consistance de quelque chose! Mais une ville qui brûle, cela arrive tous
les jours... Avez-vous vu des troupes?
«--Aucune.
«--Aucune troupe! C'est cela; c'est un crime privé. N'oubliez pas de
mettre dans le journal qu'une poignée de bandits a profité de la
sécurité de nos garnisons pour mettre le feu dans les faubourgs de
Villach, et que les brigands vont être livrés à la main de la
justice.--Je reçois ce soir, Madame, et j'ai entendu dire que vous
dansiez à merveille.» En parlant ainsi, il m'offrait la main comme pour
me reconduire avec une invitation; mais, parvenu à un salon qui
précédait ce cabinet de travail, il s'arrêta tout à coup avec un air de
réminiscence. «Je l'ai entendu dire à Moreau, reprit-il. C'était mon
compatriote, mon ami, un homme de bien, incapable, je pense, de
l'indigne trahison qu'on lui attribue. Vous en savez quelque chose?
«--Depuis un moment, répondis-je; et mon étonnement ne m'a pas encore
permis d'approfondir cette idée. Elle m'accablerait, si elle ne me
révoltait pas. Oui, Monseigneur, Moreau en est incapable.
«--Cela présente bien, dit-il, en paraissant parler à sa pensée, une
apparence de vérité. Nous avons une armée de prisonniers en Russie, et
Moreau, montré à ces troupes tout à coup délivrées de leur esclavage,
comme un nouveau souverain; Moreau, couronné sous le nom de Victor Ier,
dans le camp de l'ennemi, sous les drapeaux aux trois couleurs; Moreau,
engagé par un traité de paix honorable avec l'étranger, par des
promesses de liberté avec l'intérieur, opposerait certainement à
l'Empereur le plus grand obstacle qu'il ait rencontré dans sa glorieuse
carrière. Ce serait là, il faut l'avouer, une abominable tactique.»
Tout cela était récité avec une méthode de calme si extraordinaire,
qu'il fallait connaître Fouché depuis long-temps pour ne pas tomber dans
la déception qu'il voulait produire. J'y cédais sans m'en apercevoir, et
rassemblant dans mon esprit tout ce que j'avais pu saisir des projets
d'Oudet, tout ce que je me rappelais de l'autorité passive que Moreau
avait prêtée à cette conjuration, tout ce qu'elle lui offrait de
ressources dans les rangs de l'armée, j'allais peut-être laisser
échapper l'expression d'un doute qui s'éclaircit, d'une pensée qui se
fixe, quand l'huissier annonça la Cour impériale. C'était la première
fois qu'elle était présentée au nouveau gouverneur. Il jeta sur moi un
regard pétrifiant comme s'il avait voulu fixer à son terme
l'investigation commencée, et s'assurer de la reprendre au même point,
quand il en aurait le loisir. Il n'est que trop vrai de dire qu'il y
avait dans ses yeux, dans son langage, je ne sais quelle puissance de
volonté qui lui était particulière, une sorte de fascination, mais qui
avait cela de commun avec les autres, que l'événement le plus
indifférent en détruisait le prestige. Quand la Cour défila avec ses
robes et ses fourrures, je retrouvai sans crainte le front glacé, la
physionomie immobile et le regard creux du duc d'Otrante. Le charme
était rompu, et le Méphistophélès de la révolution n'était qu'un homme.
L'audience de la Cour ne fut pas longue. Le duc d'Otrante passa dans le
cercle, saluant d'un geste familier de sa main pâle, chacune des
personnes qui lui étaient nommées par M. de Heim, le même que j'avais vu
à Trieste, et leur adressant quelques paroles brèves auxquelles il
n'attendait point de réponse. Le procureur général, qui était par
parenthèse un charmant jeune homme, nommé M. Duclos, ou quelque chose
comme cela, s'approcha seul de lui avec un grand nombre de feuilles à
signer; le gouverneur y jeta les yeux, regarda derrière lui, et fit
appeler par l'huissier un des messieurs que j'avais vus dans la salle de
travail, puis retint les feuilles, et renvoya sa réponse au lendemain.
La Cour sortit.
«Que me demandent-ils?» dit le gouverneur en jetant les papiers dans la
main de son jeune auditeur au conseil d'état, «et qu'ai-je à voir dans
ces paperasses?
«--Monseigneur, répondit l'auditeur, les pouvoirs de Votre Excellence
ont cela d'inusité chez la plupart des autres nations, qu'elle a droit
de suspendre et même d'empêcher l'exécution des actes de la justice,
quand toutes les voies de juridiction et de grâce sont épuisées.
L'exécution d'aucun jugement criminel ne peut s'accomplir sans son
autorisation, et c'est la signature de Votre Excellence qui décidera de
la vie de quatorze malheureux depuis long-temps condamnés.
«--Quatorze hommes condamnés à mort! et pour quel crime, dans ce pays si
renommé par la pureté des moeurs, par l'aménité de ses habitans?
«--Ce sont des vagabonds étrangers au pays, et qui l'ont effrayé par
quelques vols à main armée.
«--Des voleurs de grand chemin! s'écria le duc; quatorze voleurs de
grand chemin! Ah! continua-t-il avec un sourire aussi expansif que sa
figure pût le lui permettre; nous remettrons cela, s'il vous plaît, à la
session prochaine. J'ai plus besoin de quatorze voleurs de grand chemin
que de toute la cour impériale.»
Je désire sincèrement qu'on ne voie dans ce récit, très fidèle, que la
peinture sans haine d'un caractère d'exception, qui a prêté, par
quelques côtés, à des reproches que je n'examinerai point; mais qui a
racheté des fautes de conduite et peut-être des excès, par
d'innombrables services, et par des marques singulières de bonté. M. le
duc d'Otrante a été peut-être de tous les hommes d'état qui ont existé,
le plus facile, le plus accessible, le plus ouvert aux impressions
bienveillantes, le moins entêté dans les préventions fâcheuses. Il
semblait surtout s'améliorer par l'expérience, et devenir tolérant par
raison, comme il avait été exagéré par sentiment. Dans l'intérieur de sa
maison, il était admirable de simplicité, de naturel, de cet abandon qui
ressemble à la grâce, et dont on sait cent fois plus de gré aux hommes
secs et sévères qu'aux autres. Il chérissait ses enfans dont il était
chéri, et l'affection qu'il inspirait, sans effort, autour de lui, était
sentie du dernier de ses domestiques. Sa conversation familière était
pleine d'agrément et de charmes, surtout pour les hommes d'un esprit
ferme et d'une bonne éducation. L'étude et l'enseignement des lettres
avaient occupé la première partie de sa vie, et il n'était jamais plus
heureux que lorsqu'il pouvait rétrograder sur ses souvenirs, et
_latiniser_, comme il disait, avec _ses carabins_. C'était le nom que se
donnaient entre eux les Oratoriens. Le duc d'Otrante en avait toujours
trois ou quatre autour de lui, et jamais il n'a oublié, dit-on, ni un de
ses écoliers, ni un de ses condisciples, ni un de ses maîtres.
L'engouement incroyable du faubourg Saint-Germain, en 1815, prouve qu'il
avait su se faire aimer de ses ennemis naturels. Un éloge qu'il ne
mérite pas moins, c'est qu'il n'a pas perdu un ami, pendant sa longue
carrière politique. Il serait difficile d'y ajouter quelque chose.
À l'époque dont je parle, le duc d'Otrante était veuf. Il n'y avait de
femme dans sa maison qu'une dame parfaite dans ses manières, et qui
présidait l'éducation d'une jeune et charmante demoiselle. Le bal de
monseigneur n'était donc qu'un bal de convenance politique, où, sur le
point d'une dissolution infaillible d'intérêt avec les pays un moment
conquis, on cherchait mettre en rapport pour la dernière fois la haute
société des deux nations, et prévenir, par des rapprochemens d'estime et
de politesse, les inconvénient d'un brisement prochain.
Ce bal offrait, dans un pays si caractérisé, des rapprochemens
extraordinaires et qui m'étonnent encore. Il y avait d'un côté, toutes
les hautes décorations de l'empire, de l'autre, tous les insignes des
vieilles monarchies du Nord. Les chanoinesses autrichiennes avec leurs
rubans et leurs médailles y étaient mêlées nos françaises, nos
italiennes, étourdies de leur jeunesse et de leur élégance. Parmi elles,
mais sans distinction, figurait une princesse Porcia, dont la famille se
flattait de remonter aux Porcius de Rome, mais qui se souciait peu,
suivant le bruit vulgaire, de justifier cette légitimité sévère par la
sévérité de ses moeurs. Elle avait été belle, et sa physionomie romaine,
et sa froide immobilité au milieu des groupes toujours mouvans, et ce
nom qui l'entourait d'une sorte d'auréole, jetait sur la banquette
qu'elle occupait, isolée, un prestige de grandeur, et de je ne sais quel
autre sentiment qui contrista mon coeur. Hélas! les courtisans de toutes
les fortunes et de tous les souvenirs ne se pressaient pas autour de la
fille de Caton!
L'Illyrie avait appelé, parmi quelques illustrations, beaucoup de
fortunes malheureuses, beaucoup d'hommes honorables, mais repoussés du
centre où vivait le pouvoir. C'était là encore un nouvel objet
d'observation. Il était curieux de voir ces exilés d'opinion, mêlés avec
quelques favoris qu'on n'osait essayer que sur une terre étrangère et
avec quelques esprits notables du pays qui s'étaient arrangés à notre
domination et à nos manières, par résignation ou par goût. On
distinguait entre ceux-ci le brillant Palatin, président de la cour
impériale; le noble, l'élégant Guaraguin, _sauvage de Monténègre_, dont
la grâce aurait fait envie au plus spirituel de nos _merveilleux_; le
prince de Lichtenberg, qui, tout en se prêtant à nos lois avec
complaisance, paraissait les subir avec fierté. Je me rappelle un peu
moins les Français qui se ressemblent un peu plus partout, et sur
lesquels il y a par conséquent beaucoup moins de choses à dire. J'en ai
vu quelques uns gagner en fortune, je ne crois pas en avoir vu gagner en
célébrité.
Tout s'écroulait quand je quittai Leybach, le lendemain du bal, et
personne ne le savait que l'homme inconcevable par qui ce bal avait été
donné. Le dernier serrement de main du gentilhomme esclavon et du
voyageur français fut un adieu éternel. Il n'y avait plus d'Illyrie, et
le royaume de l'Adriatique, rêvé dans les hautes pensées de Napoléon
pour le plus cher de ses capitaines, pour son Eugène, pour son fils,
disparut cette nuit même entre la _Fourlane_ et la _Montferrine_.
L'Illyrie était cédée.
Mon retour ne m'offrit que ce triste spectacle d'une retraite confuse,
auquel le désastre de Moskou m'avait si péniblement accoutumée. C'était
une chose qui ne manquait cependant pas de côtés plaisans, que le
déménagement d'une armée d'administrateurs et d'employés à travers
quelques pelotons de soldats ou de douaniers, échelonnés sur
Ober-Leybach, Lowich, Planina et Adelsberg. Trieste, désert des pétulans
Français qui l'animaient si peu de jours auparavant de toute l'amabilité
de leur caractère, de toute la vivacité de leurs moeurs, présentait un
aspect de deuil et de terreur qui m'étonnait. Les frégates anglaises
stationnaient toujours à la face du port, et on entendait gronder le
canon autrichien dans les bois de Materiá. L'arrivée du nouveau
gouverneur avait fait peu d'impression. Tout le monde savait qu'elle ne
devait que marquer une courte transition entre deux ordres de choses
très différens. Le bruit de la mort de Junot commençait à se répandre.
Il s'était tué dans son délire, en essayant de se faire l'amputation de
la cuisse pour une blessure idéale. L'artère crurale avait été coupée,
et le guerrier était mort du moins comme il avait vécu, dans une sorte
d'illusion héroïque, et rêvant le champ de bataille et la gloire. En
traversant rapidement Goritzia, j'aperçus une espèce de mendiant,
bizarrement bariolé du grand cordon bleu de la Réunion et du grand
cordon rouge de la Légion d'Honneur. C'était ce fou dont Junot avait
fait son dernier ami, et qu'il avait décoré dans sa folie des plus
nobles insignes de la France. Ces rubans, prostitués par le fou qui les
avait donnés, souillés par le fou qui les traînait, parlaient
puissamment à la pensée. C'était tout ce qui allait bientôt rester du
grand Empire.