Suite de la campagne de Russie après le passage de la
Bérézina.--Rencontre du maréchal Ney.
Grâce à l'intrépidité de Nidia et à ma résignation, l'horizon de cette
campagne s'éclaircissait un peu: on est si près dans la vie de se
trouver heureux quand l'extrême malheur est du moins conjuré! Après bien
des peines et avec bien de l'or, nous pûmes enfin nous procurer des
guides et une assez passable calèche, et nous arrivâmes ainsi sur les
terres de la Pologne, d'où tous les parens de Nidia avaient disparu,
suivant le torrent de notre retraite. Avant Marienwerder, nous
rencontrâmes un soldat du troisième corps qui avait été blessé à côté du
maréchal Ney, et secouru par cet ami, par ce père du soldat. On peut
juger de l'accueil que je pouvais faire à un blessé qui prononçait un
nom si cher. «Vous l'avez donc vu? demandai-je.--Oui, madame, et
toujours en avant du feu. Je chargeais mon fusil à ses côtés; sa
contenance donnerait du coeur au plus lâche: c'est lui qui nous a sauvés,
en mettant la rivière entre nous et les soldats de Miloradowitz. J'ai
été blessé là: eh bien! je n'y pensais pas; je ne voyais que mon brave
maréchal. Quand notre colonne épuisée eut à faire le passage terrible du
Dniéper, je l'ai entendu de sa voix mâle crier aux officiers: C'est aux
soldats qu'il faut penser et non aux équipages. Nous nous croyions
sauvés; la nue des Cosaques, inépuisable, fond de nouveau sur nous.
Notre corps d'armée se trouvait presque alors réduit à trois mille
hommes; alors, madame, le prince de la Moskowa, l'intrépide Ney, se
jette au milieu de nous, étendant les bras comme pour nous communiquer à
tous son ame: Soldats! s'écrie-t-il, la France est devant nous,
derrière, l'esclavage et la mort; abandonnerez-vous un chef qui ne vous
abandonna jamais? S'il le faut, seul je vais marcher au feu; du moins je
mourrai Français. Enfoncer l'ennemi fut l'affaire d'un instant: aussitôt
dit, aussitôt fait. Je m'étais assez bien conduit, car le maréchal, qui
s'y connaît fièrement, s'en aperçut: ce qu'il y a de bon avec nos chefs,
c'est qu'ils savent nous apprécier, et qu'on peut causer avec eux. J'ai
dit au maréchal, en lui montrant mon visage en déroute: Voilà un vilain
cadeau de noces que j'emporte là pour une fille de seize ans. Il m'a
répondu: Cela ne fait pas de tort auprès des femmes; nous y joindrons
une lieutenance et la croix.--Et votre parole, maréchal, d'être parrain
de notre premier enfant.--Oui, camarade, je le promets. Après de ces
mots-là, voyez-vous, madame, il n'y a rien d'impossible au soldat
français; car ce ne sont pas les Russes qui nous ont vaincus, c'est leur
climat d'ours.»
Nous pressâmes la main du brave, et nous lui prodiguâmes tous les soins
de la plus tendre fraternité. Il revint avec nous jusqu'à Marienwerder,
d'où le prince Eugène faisait partir les troupes des différens corps qui
arrivaient de tous côtés. Nidia lui demanda de rester; je tentai
vainement de tempérer son ardeur belliqueuse, car mon héroïsme était
d'admiration et non d'action. Nous nous séparâmes, pour obéir chacune à
notre destinée. Je quittai avec des larmes de reconnaissance cette
admirable et courageuse fille, qui trouva la mort plus tard, hélas! au
passage de l'Elbe, à Torgau. Nouvelle affreuse, que je n'appris que
trois ans après; car, de toutes les personnes qu'on a chéries, il n'en
est point peut-être qu'on voie disparaître avec plus de regrets que
celles qui ont été de moitié avec nous dans quelques grandes épreuves de
la vie.
Je viens de retracer mes fatigues, mes traverses, mes périls, dans une
guerre surhumaine, par les faces nouvelles qu'elle sembla donner à la
destruction et à la mort. Un sentiment bien puissant m'avait fait tout
entreprendre et me faisait tout supporter. Pourquoi allais-je affronter
les hasards d'une campagne? pourquoi allais-je exposer la faiblesse
d'une femme aux rigueurs d'un climat d'airain? pour obtenir encore un
regard de celui dont un sourire m'avait toujours payée de mes courses
militaires. Ce regard était toujours comme un monde offert à mes
espérances; le rêve seul de cette récompense m'avait rendu possibles
toutes les impossibilités de temps, de distance, de sexe, de fortune. Ma
vie s'immolait ainsi à quelques heures, incertaines encore. Je donnais
tout pour un moment dans l'espace. Hélas! cette fois que j'allais
regretter ce moment dont la conquête m'avait tant coûté! Je venais de
jouer mon existence pour un éclair de bonheur, et cet éclair, le plus
rapide de ma vie, en devint le plus cruel.
Avant de quitter ma petite Lithuanienne, nous avions rejoint ensemble
les derrières de la division Gudin, qui s'était réunie au troisième
corps, commandé par le maréchal Ney. Il y avait encore des jours de
triomphe dans cette fatale déroute, et, pour ainsi dire, quelques
remords de la victoire. L'excès d'une misère commune à tous, et que les
officiers généraux subissaient aussi dure que les derniers soldats de
l'armée, n'avait point enlevé à l'or sa toute-puissance, et je me servis
de mes dernières ressources et de son reste de prestiges pour acheter
les moyens de faire connaître enfin au héros de cette guerre et de mon
coeur, que moi aussi j'étais de ceux qui pourraient dire un jour: J'ai vu
Moskou, j'étais au passage de la Bérézina!
Il y a des choses qui, telle abnégation de vanité qu'on ait faite, tel
désintéressement d'amour-propre qu'on y ait mis, coûtent singulièrement
à avouer pour l'orgueil féminin. On ne sera donc pas étonné que j'aie
autant retardé la confession des dernières vicissitudes de cette
campagne. J'eus à passer trois mortelles heures dans une misérable
cahute aux environs de Valontina. Ma toilette était si horrible, qu'elle
était un véritable déguisement. Dans une personne ainsi accoutrée, on
pouvait à peine soupçonner une femme. Ney cependant n'eut qu'à jeter les
yeux de mon côté pour me reconnaître. Avoir été aperçue avait suffi pour
être devinée. J'allais m'élancer au-devant de ce premier bonheur;
j'allais témoigner à l'ame de ma vie combien j'étais fière de cette
devination de l'amitié, de cette perspicacité de souvenir, lorsque des
termes d'une énergie qui était loin d'être celle du sentiment dont
j'étais possédée m'intimèrent l'ordre du renvoi le plus positif: «Que
faites vous ici? que voulez-vous? Éloignez-vous vite.» Avec cette
apostrophe, quelques courtes et brusques réprimandes sur ma rage
d'imprudence, sur ma fureur de le suivre partout, je n'eus que la force
de lui répondre ces mots: «C'est une rage, en effet, mais ce n'est pas
du moins celle des plaisirs ni de la vanité,» en désignant mes vêtemens
grossiers, mon visage brûlé par le soleil et fané par les fatigues. Il
ne tint compte ni de la harangue, ni du costume. Il était lancé. Son
mécontentement de me voir là était si grand, il en laissait échapper les
expressions avec tant de vivacité, que je crus qu'il allait dans sa
colère me repousser au bord opposé du Dniéper. Étourdie de la réception,
frappée de la foudre, je restai plus d'une heure immobile, les yeux
fixés, croyant le voir; il avait disparu sans davantage s'occuper et
s'inquiéter de moi.
En 1813, quand je rappelai au maréchal Ney cette scène d'une fureur si
violente, suivie d'un silence et d'un abandon si cruel, il me dit qu'il
avait été si mortellement effrayé de l'extravagance qui m'avait poussée
au milieu de tant de périls et des licences d'une armée, qu'il avait
même été tenté de me battre. La vérité exige que j'avoue que la
tentation avait été si vive, qu'il y avait, je crois, cédé un peu;
c'était à son insu, car les grandes passions ne savent ni tout ce
qu'elles veulent, ni tout ce qu'elles font. La colère est donc encore de
l'amour, puisqu'elle est aveugle comme lui.
Au passage du Dniéper à Seroknodia, j'aurais encore pu lui parler. Un
nouveau laurier venait de cacher ses torts et de cicatriser ma blessure.
Je pouvais, je voulais lui dire: Vous venez ici d'ajouter encore à votre
gloire immortelle; vous seul venez de sauver des Français perdus dans
des déserts de glace; j'aurais voulu lui exprimer ce qu'aujourd'hui tous
les partis répètent, ce que la postérité proclamera sur les cendres du
brave... Mais je m'en tins au bonheur d'entendre les acclamations
lointaines. Il entrait alors un peu de crainte dans mon délire pour lui,
et j'ai presque l'idée que je l'idolâtrais encore plus en le craignant
de cette façon-là... Oui, le reproche même lui était compté par mon
coeur, et me semblait encore un intérêt tendre. Je trouvais je ne sais
quel plaisir à m'entendre plus tard gronder sur mon association avec
Nidia, mes marches et contre-marches avec les troupes du vice-roi.
J'avais beau dire au maréchal que toute la protection d'Eugène s'était
exclusivement portée sur la jeune Lithuanienne, que j'avais glissé,
inaperçue, dans cette bienveillance, il avait en tête de ne rien croire
de ces sincères protestations. Le faire revenir d'une idée aussi
fortement conçue eût été m'exposer à voir renouveler la consigne et la
correction militaire du Dniéper. Je n'eus garde de tenter deux fois la
chance du même plaisir. Enfin, il se rendit à l'évidence de mon
attachement, et il trouva la générosité de me prouver cette tardive mais
forte conviction, d'une manière que je ne peux passer sous silence.
«Pauvre Ida, me disait alors cet illustre guerrier, comme vous étiez
affublée, ce vilain jour-là.
«--Laide à faire fuir un cosaque, peut-être.
«--Laide..., oui, mais d'une laideur divine, toute de passion, belle
encore d'énergie, de sensibilité, de désintéressement.
«--Vous vous trompez. L'idée de faire quelque chose qui vous plaise
compose pour moi une somme énorme de félicité. Ah! l'égoïsme le plus
habile ne trouverait pas mieux que ce que je me donne de bonheur,
lorsque je me livre à un mouvement de coeur qui peut me rapprocher de
votre ame. Oh! non, l'ingénieux égoïsme avec son _primo mihi_
n'inventerait pas une plus douce volupté personnelle.
«--Comment, du latin, mon cher frère d'armes!
«--Comme s'il en pleuvait, M. le maréchal.»
Ces scènes, d'une gaieté militaire qui allait souvent jusqu'à
l'extravagance, commencées par le sentiment, la raison les achevait
presque toujours. Ney, alors inspiré par la conscience d'un attachement
vrai, m'adressait des remontrances amicales sur ma conduite, des
conseils sur ma position, des offres de services positifs. À tout cela,
je répondais par la protestation sincère que je n'y pouvais rien, par
l'énumération des ressources pécuniaires qui permettaient tout et ne
demandaient pas autre chose.
Je puis me rendre le témoignage que j'employai autant de petites
adresses et d'innocens mensonges pour convaincre le maréchal de la
pureté d'un attachement qui n'avait nul besoin de ses dons, que d'autres
femmes en eussent employé à provoquer ses générosités. Dans une vie si
pleine d'égaremens, c'est bien quelque chose, ce me semble, que ce noble
sujet de paix avec ma conscience.
J'avais éprouvé tant de contrariétés et de fatigues, supporté tant de
privations dans cette campagne de Russie, si follement entreprise, si
lestement exécutée, qu'en franchissant les frontières de France pour y
rentrer à la fin de nos traverses, il me sembla que rien au monde ne
pourrait plus me décider à courir de nouveau les hasards de la guerre.
Mais, hélas! ce coeur, que l'approche de tant de grandes ames avaient
rendu français, devait plus tard être provoqué par de si puissans
appels, que ce me deviendrait un devoir d'assister à de nouveaux combats
et de m'associer à des gloires douloureuses. La raison, quelques froids
retours sur le monde, sur les devoirs plus simples qu'exige mon sexe,
quelques intermittences de calme dans ma tête volcanique, m'avaient,
comme à l'ordinaire, inspiré mille projets de repos, mille résolutions
de sagesse. Mais, comme à mon ordinaire encore, je les abandonnai à la
première occasion. Je ne fis, pour ainsi dire, que toucher barre à
Paris, et je ne sais pas pourquoi, en vérité. Cette ville avait-elle des
illusions et des consolations à m'offrir?
Cette campagne même, que je venais d'achever si péniblement, qui m'avait
si peu récompensée de mes espérances et de mes sacrifices, m'avait
cependant encore laissé des impressions si puissantes, des souvenirs de
Ney si irrésistibles, que mon imagination comptait toutes ces fatigues,
toutes ces peines passées comme des délices; la guerre, les privations
et les dangers, comme autant de rapprochemens avec Ney. J'avais encore
d'incroyables saillies d'enthousiasme; la froideur de cet accueil peu
galant que j'avais reçu dans la retraite de Moskou ne me glaçait qu'à de
longs intervalles, et si je ne retrouvai pas dans le moment même
l'exaltation nécessaire pour suivre immédiatement le héros de mon coeur,
elle ne m'en faisait pas moins vouloir et chercher des distractions
moins frivoles que celles de Paris, des distractions images de la
guerre, des impressions fortes et des courses encore périlleuses.
En traversant ce Paris veuf de tout ce qui m'était cher, j'eus
presqu'une joie d'enfant de trouver un prétexte outre toutes les raisons
de devoir, de le quitter aussitôt et de me remettre en route pour
l'Italie; c'était un paquet de papiers que j'avais oubliés à Naples,
dont plusieurs se rattachaient à mes rapports avec Florence, et auxquels
cependant la précipitation de mon départ et l'incertitude de mon
domicile avaient fait faire ce circuit et de détours que le hasard
s'était ainsi chargé néanmoins d'abréger. Le souvenir d'Élisa me
rappelait également par la reconnaissance. Quoique cette fois mon congé
fût illimité, les convenances et la délicatesse me commandaient de
l'abréger. Me voilà donc ne profitant de mon séjour dans la capitale que
pour y rassembler toutes mes ressources, tous mes débris d'argent, afin
de m'embarquer comme ce philosophe de l'antiquité qui portait tout avec
lui, et qui ne portait pas grand'chose. J'avais quelqu'un avoir à Nice,
M. Tampier, directeur de la poste, homme aimable, d'un ton parfait, avec
lequel j'avais quelques affaires, et dont j'aurai plus tard à citer les
services obligeans.
Prendre une résolution, l'exécuter, lever les petits obstacles, me
débarrasser des difficultés minutieuses, tout cela est toujours pour moi
la même chose. Rien de remarquable ne m'arriva jusqu'à Nice, où je ne
restai que deux jours. Je m'embarquai dans cette dernière ville sur une
felouque pour Gênes. Moi qui aime tant les voyages, je n'aime pas les
voyages par mer; ils ne m'incommodent ni ne m'effraient; mais l'idée de
la captivité, l'aspect de cette prison mouvante et qui semble pourtant
immobile, l'impossibilité des distractions en face de ces scènes
monotones et effrayantes des abîmes et des cieux, ce spectacle
m'attriste et me plonge dans une mélancolie maladive. Il me semble que
je ne puis échapper à la délirante activité de mon imagination qu'en la
fatiguant, qu'en l'épuisant par la faculté de courir et de me mouvoir.
Heureusement que cette ennuyeuse corvée maritime ne fut pas de longue
durée. Elle devint presque imperceptible par le bonheur que j'avais eu
de m'embarquer le soir. Le trajet se fit dans la nuit; ce fut l'affaire
d'un songe. On vint nous réveiller avec l'invitation de débarquer. Je ne
m'arrêtai à Gênes que pour déjeuner; mais habile à profiter des heures,
je sus me les rendre douces en choisissant le lieu de ce repas si court
sur le port, vis-à-vis de ce spectacle merveilleux qui tant de fois
m'avait retenue et captivée. Je partis immédiatement pour Lucques, et
par terre; de là je me rendis immédiatement à Pise, où j'appris que se
trouvait en ce moment la grande-duchesse.
Je craindrais vraiment d'être taxée de vanité, si je disais tout ce que
l'accueil que me fit la princesse eut d'intime et d'aimable. Il y avait
dans sa surprise de me voir plus qu'une gracieuse bienveillance; c'était
quelque chose d'abondant, d'affectueux, de fraternel comme l'amitié.
J'étais ravie, j'étais confuse de tant de bontés. Les affaires, tristes
alors, et qui étaient de nature à charger de soucis les têtes sur
lesquelles commençaient à chanceler les couronnes, ne rembrunissaient
pas le noble front d'Élisa. Confiante, facile, abandonnée, il semblait
qu'en ce moment ma présence fût le seul grand intérêt de sa vie. Élisa
avait compté le temps de mon absence par chaque mois dont elle s'était
composée.
«Eh, mon Dieu! ma pauvre lectrice, qu'avez-vous fait, qu'êtes-vous
devenue pendant un si long congé?
«--J'ai été en Russie, j'ai fait la campagne de Moskou, j'ai passé la
Bérézina.
«--Et vous avez échappé! N'est-ce pas que les Français n'ont point été
vaincus?
«--Oh! non, Napoléon, Ney étaient là. Mais il y a eu quelque chose de
plus puissant que le génie, de plus fort que la valeur française: les
glaces, les frimas, la fatalité. Quelle armée! quelles troupes! Le feu
de vingt batailles avait vieilli toutes les moustaches. Ces bataillons
innombrables, rassemblés des quatre vents, où se parlaient toutes les
langues de l'Europe, étaient plus nombreux que la population de quelques
uns de ces royaumes. J'ai vu une division de cuirassiers qui, à elle
seule, était une armée de fer et d'acier. Des batteries qui vomissaient
le feu et la mort étaient chargées avec autant de sang froid que s'il se
fût agi de murailles désertes. J'ai vu Murat, j'ai vu le prince Eugène,
j'ai vu l'Empereur, se battre comme des soldats, s'élancer comme des
géans, marcher plus tard comme des malheureux. Il a fallu la coalition
de la nature entière, la révolte de tous les élémens, pour dissiper
cette armée, qui, dans son abattement, était encore la France par les
vertus du malheur et de l'adversité. Que faire, comment résister, quand
souvent les mains de nos grenadiers se glaçaient durant le court
intervalle d'une cartouche déchirée, que leur bouche seule pouvait
rejeter? Tant qu'on a pu combattre, les Russes ont été battus. La
Victoire nous refusait les bras, plutôt en quelque sorte que ses
faveurs. Vous pouvez m'en croire, je n'ai jamais vu nos soldats en
retraite; mais une retraite pareille a montré encore des courages, et
prédit une vengeance digne du génie de Napoléon et de la fortune de la
France.
«--Oui, oui, soyez tranquille; il suffit au grand Napoléon de frapper du
pied la terre pour en faire sortir des soldats. Il va s'avancer au coeur
de l'Allemagne avec des phalanges nouvelles que son regard suffit pour
aguerrir. Depuis la Vistule jusqu'au Rhin, il n'est pas une place forte
que nous ne possédions. Nous sommes encore en Pologne; nous sommes
encore les maîtres de nos ennemis, les maîtres du monde. Dans quelques
mois, l'Empereur va nous donner de ses nouvelles, et des plus grandes
qu'on ait eues.
«--Ah! que Votre Altesse me fait de bien! Elle me rafraîchit le sang
avec ces espérances de gloire. J'oublie mes fatigues, j'oublie Moskou:
il me semble que tout mon être se ranime au soleil d'Austerlitz.
«--Napoléon saura bien en faire reluire les rayons. Il est parmi nos
serviteurs et nos amis les plus dévoués des ames timides qui, voyant
déjà au delà d'un revers, s'étonnent que l'Empereur ne fasse nulle
attention à la perte d'une armée de huit cent mille hommes, et ne parle
point de faire la paix; ils ne songent pas qu'il n'est point de moyen
terme dans une position pareille à celle de mon frère. Sa politique à
lui, c'est une destinée; la moitié de sa force, c'est son prestige. On
lui rendrait tout ce qu'il a évacué, la diplomatie suppliante lui
offrirait le monde entier par concession et la paix par prières, qu'il
devrait la refuser. Il ne peut pas traiter d'égal à égal avec ses
ennemis: il est leur subalterne, s'il n'est leur vainqueur. Irait-il,
répudiant toute sa vie, désenchantant la magie de quarante batailles,
dire au monde: Eh bien! tant de prodiges ont été arrêtés, tant de génie
est venu échouer contre la lance des Tartares à demi-sauvages! Réfugié
dans son Paris, obligé de regarder tranquillement le vieux ménage de
l'Europe, il assisterait vivant aux funérailles de sa propre renommée!
Le vainqueur de l'Égypte, réduit à donner des levers aux Tuileries et
des audiences à Saint-Cloud! C'eût été bien la peine de monter si haut
pour ne plus rien faire de la puissance. En supposant que par amour pour
son peuple, que par considération pour quelques intérêts matériels de
commerce, Napoléon se résignât à faire au bonheur de la France le
sacrifice de sa gloire, le marché n'irait pas loin. L'Europe, qui aurait
eu son secret, ne s'arrêterait pas dans la carrière des réparations, et
l'indépendance des peuples ne dure guère au delà de l'honneur offensé
des rois. Mon frère ne m'a point consultée, mais je l'ai deviné, et je
suis heureuse du moins qu'il reste lui-même. S'il laissait l'Europe
respirer, elle lui échapperait; suppliante d'abord, raisonneuse plus
tard, enfin impérieuse et maîtresse. Il faut, d'ailleurs, que ce qui est
commencé par lui, par lui s'achève; son héritier est bien jeune, il doit
trouver son lit fait; car qui peut répondre de l'empire d'un enfant?
«--L'amour des peuples, l'enivrement des soldats.
«--Sans doute; mais si ces sentimens se commandent par des prodiges, ils
ne s'entretiendraient que par des prodiges nouveaux. La médiocrité, je
le sens bien, ne serait pas si embarrassée. Les princes ne savent pas à
quoi ils s'engagent quand ils montrent aux peuples des vertus
extraordinaires; s'ils cessent un moment d'agir, on appelle leur
modération impuissance. Une fois qu'ils ont fait du sublime, ils sont
dans l'obligation d'en faire tous les jours, sous peine de déchéance
dans l'opinion. Étrange privilége du génie! on lui demande toujours
parce qu'il a promis beaucoup. Plus heureux les souverains préservés de
ces exigeances par leurs facultés intellectuelles plus restreintes, ils
contentent l'envie à bien moins de frais. La force d'inertie leur
suffit, et le monde, qu'ils laissent tranquille, à son tour les laisse
reposer en paix; mais certaines ames ne s'arrangent pas de cette
béatitude politique. Mon frère est de ce nombre. Il a tracé lui-même les
conditions de son existence; il ne peut pas se mouvoir dans une autre
sphère. Les rois géans ne peuvent plus redevenir rois lilliputiens.
Napoléon ne se rapetissera pas; cela n'irait ni à lui ni à la France.»
La grande-duchesse s'était électrisée par la tendresse, par l'orgueil
royal et fraternel, par l'inspiration de la grandeur et l'instinct d'une
généreuse sympathie. Jamais je ne l'avais entendue parler sur de graves
sujets avec cet élan et cet abandon. Je la regardais, dévorant ses
paroles, partageant toute la conviction de ses pensées, embrassant
surtout toute la vivacité de ses espérances. Je sortis de cette première
audience, que dis-je! de cette conférence politique (chose bien nouvelle
pour moi), comblée de nouvelles bontés de ma souveraine. Tout m'eût été
possible pour elle, excepté de profiter de ses dons pour ma fortune.
Les illusions de l'empire duraient encore; mais elles commençaient à
être moins superstitieuses. Les nécessités d'une guerre générale avaient
ramené la cour de Toscane un peu à l'économie, et par conséquent à une
sorte de monotonie qui n'annonçait pas encore l'ingratitude, mais qui
avait diminué l'enthousiasme. La troupe de la cour avait été licenciée.
Les artistes français avaient quitté Florence, et quelques autres
absences avaient jeté un grand vide dans ma vie.
Les Italiens, toujours soumis et souples, ne l'étaient plus qu'avec
quelque insolence; la tristesse, ainsi qu'un oiseau de mauvais augure,
planait sur toutes les réunions. Plus de fêtes à Florence, partant plus
de dévouement. Tout restait debout et ferme sous la main vigoureuse
d'Élisa; c'était chose merveilleuse que cette souveraineté, presque sans
garnison, et qui semblait se tenir d'elle-même sous le sceptre d'une
femme. Quand je pénétrais jusqu'à la princesse, j'étais aussi bien
accueillie, mais je l'étais moins souvent. Le travail de cabinet
absorbait quelquefois tous les momens d'Élisa. Elle m'avait trop bien
garni la bourse pour que je laissasse mes napoléons tranquilles; de peur
d'être gagnée par l'ennui de l'inaction, je résolus d'avoir recours à
mon remède ordinaire, les courses pittoresques. Les provinces
illyriennes étaient le seul coin de l'Italie que je n'eusse pas exploré.
Ainsi que cela m'arrive toujours, je rattachai à mon caprice quelques
sérieux prétextes apparens, et je fus bientôt prête pour cette nouvelle
source d'émotions.