Retour à Florence.--Nouvelles bontés de la grande-duchesse.--Campagne de
Russie.
Mon retour à Florence fut une véritable fête. La grande-duchesse n'était
point inquiète de moi, car elle avait reçu de mes nouvelles, et les plus
agréables qu'elle pût recevoir. Les princes, qui aiment surtout qu'on se
dévoue à leur service, aiment qu'on réussisse. J'avais eu le mérite du
zèle, et le bonheur encore plus apprécié du succès. Ma réception se
ressentit de cet heureux auxiliaire de la bienveillance. Attentive et
délicate comme une inférieure, Élisa n'attendit point que je me
présentasse. Instruite de mon arrivée, elle daigna envoyer savoir de mes
nouvelles, en me faisant prier de passer au palais aussitôt après que
j'aurais un peu reposé. Moi qui ne me repose guère et que l'habitude des
fatigues militaires avait de longue main préparée à ne compter ni les
lieux ni les nuits, je me rendis immédiatement au palais. Je trouvai la
princesse encore au lit; elle était un peu souffrante.
«Soyez la bien venue, me dit-elle; j'ai un peu de mélancolie dans l'ame;
vous ne pouviez arriver plus à propos; mais aujourd'hui, au lieu de
lire, nous allons causer. J'ai été contente de vous.
«--Votre altesse attache trop de prix à mes modestes services.
«--Franchement, vous méritez de sincères complimens, et ce n'est pas mon
intérêt seul qui vous les accorde. Votre mission n'a pas seulement été
remplie avec intelligence, mais votre conduite personnelle a été
exemplaire. Je ne sais pas tout ce que vous avez fait; mais je sais que
vous avez vécu à Naples comme je voudrais vous voir vivre à Florence.
Voilà le secret du monde, mon amie; suivre ses goûts et les cacher,
vivre pour soi, et ne pas mettre le public dans la confidence.
«--Je sentais trop le bonheur d'une mission confiée par ma souveraine
pour n'en pas être digne. Je n'avais plus seulement à penser à moi, mais
à l'auguste personne dont j'eusse pu compromettre la protection.
«--Mais ce voyage a fait beaucoup de bien à votre tête. Vous avez
presque autant de raison que d'esprit. Caroline m'a écrit sur vous des
choses très flatteuses. Elle est bien jolie, Caroline, n'est-ce pas?
«--Elle est tout-à-fait de sa famille.
«--Vous savez flatter sans bassesse, et servir sans vanterie; cela n'est
pas commun dans les cours... Et votre mission, dont vous vous êtes bien
acquittée, vous a-t-elle donné beaucoup de mal?»
À cet égard je racontai les choses à la grande-duchesse avec une grande
réserve d'expression, mais sans aucune altération de la vérité. J'avais
à ménager cet amour-propre de femme, que le trône rend encore plus
susceptible. J'arrangeai tout cela si bien, qu'au lieu de s'offenser de
certains aveux sur certaines premières résistances, elle se mit, à en
rire, et elle eut raison; car, par le fait, si ces aveux indiquaient un
tort, ils prouvaient une réparation qui avait mis le remède à côté du
mal. Quand les passions tournent au plaisant, elles cessent d'être bien
dangereuses; je crus m'apercevoir, en effet, que l'objet d'une si longue
course avait beaucoup perdu de son prix depuis, ou peut-être seulement
parce qu'il était retrouvé. Mes devoirs étaient remplis, et mes
fonctions diplomatiques dès lors expirées, m'interdisaient à cet égard
toute question. Avec les princes il faut avoir grand soin de ne pas trop
désirer la confiance; on en doit faire naître le besoin sans en
provoquer les épanchemens: c'est un très sûr moyen de l'obtenir que de
ne pas trop la chercher.
Dans tout le cours de cette audience, je dois mieux dire, de cette
causerie, Élisa me prodigua toutes les preuves d'une bonté déjà tant de
fois éprouvée. La reine Caroline, avant mon départ de Naples, m'avait
déjà envoyé un fort beau et fort riche cadeau. J'en parlai à la
grande-duchesse, qui fut très sensible à une générosité qui lui
témoignait le sincère attachement d'une soeur. Élisa ne me donna point ce
jour-là la peine de passer chez M. Rielle; sa délicatesse s'était
précautionnée, afin de mieux reconnaître la mienne. Le bienfait que je
reçus d'elle dans cette occasion pouvait abondamment suffire aux
dépenses que mon voyage m'avait coûtées, me procurer les moyens de
reprendre à Florence mon genre de vie, pourtant très dispendieux,
pouvait même suffire à des économies; mais des économies! voilà un
talent que je n'ai jamais su me donner, et une vertu dont je ne me suis
doutée que lorsqu'il a été trop tard pour l'acquérir.
Ma position devint à Florence plus intime et plus douce de jour en jour.
Je puis me rendre la justice de croire que j'étais une très bonne
connaissance pour Élisa. Les souverains ont rarement auprès d'eux des
serviteurs qui les aiment pour eux-mêmes, qui n'abusent pas de
l'intimité pour se glisser dans la politique, et qui ne profitent point
des confidences pour se créer une certaine et fâcheuse influence dans
les affaires. Sous se rapport, mon voyage diplomatique ne m'avait point
gâtée, et j'avais rapporté, par ce désintéressement, des honneurs et des
ambitions de la terre, que tant d'occasions avaient inutilement tenté.
Mon coeur pourtant laissait alors toute liberté à mon esprit, et je me
trouvais dans une de ces dispositions qui ne sont pas si favorables aux
femmes qu'on le suppose, et qui, à défaut de ces intérêts passionnés de
l'ame, les jettent d'ordinaire dans les intrigues, et une vie de
mouvement qui n'a plus rien de noble ni de délicat pour excuse. Ce
veuvage du coeur, si je puis ainsi parler, ne me pesait pas assez pour me
corrompre; je m'y plaisais, au contraire, comme à un hommage à celui qui
était loin d'y croire et de m'en tenir compte. Je mettais un secret
orgueil à embellir, à ennoblir le passé par tout ces sacrifices du
présent que l'âge rend quelquefois difficiles à l'amour-propre; car, à
l'approche des années qui nous avertissent que la beauté s'en va, il
faut être bien peu femme pour se garantir des faiblesses qui peuvent
nous assurer que le fatal moment est encore loin, et qui sont en faveur
de nos charmes des protestations si flatteuses.
Oui, Ney seul, Ney absent, engagé dans des liens qui m'éloignaient de
lui pour toujours, occupait cependant ce coin intime de l'ame, qu'aucune
distraction ne peut jamais envahir. Ce n'était plus le feu dévorant de
l'impatience, mais c'était le culte du souvenir et la préoccupation des
promenades, des rêves et de la solitude; les idées de gloire surtout me
ramenaient délicieusement aux rêves d'un amour dont la victoire avait
été la complice. Souvent, au milieu des lectures que me demandait
souvent la princesse, j'interrompais les frivoles distractions de ses
soirées et de ses loisirs par des questions sur le mouvement des armées
françaises. Élisa, pour qui la gloire était aussi une idole, et qui
assistait de coeur et de pensée à toutes les conquêtes de son noble
frère, ne se fâchait point de mes interrogations, et y trouvait au
contraire un extrême plaisir; de la sorte, j'étais toujours au courant
de ces grandes entreprises par lesquelles Napoléon, ne laissant pas
reprendre haleine à la victoire, occupait l'attention du monde courbé
sous son sceptre, et par lesquelles, plus habile que ces empereurs qui
amusaient la vieillesse de Rome par les jeux du Cirque, il donnait
l'Europe entière pour théâtre à son peuple, pacifiant ainsi l'empire à
force de guerres.
Tout, même dans notre coin de Florence, annonçait les préparatifs d'une
nouvelle et gigantesque campagne de Napoléon. L'Italie était traversée
dans tous les sens par des troupes qui passaient en Allemagne. Des
points les plus éloignés, des munitions, des conscrits, de l'argent,
étaient dirigés vers le Nord. La trop fameuse guerre de Russie allait
s'ouvrir. Si tout ce qu'on a déjà lu de ma vie aventureuse n'eût préparé
le lecteur à toutes les velléités d'une imagination inépuisable,
j'hésiterais à avouer qu'au moment de la campagne de 1812, ma résolution
d'en courir les hasards fut l'affaire de quelques heures. Riche des dons
d'Élisa, j'avais dans ma bourse de quoi satisfaire toutes les fantaisies
de ma tête. La grande-duchesse, qui ne me refusait plus rien, m'accorda
un congé, dont cette fois ma santé fut le prétexte. Personne ne fut donc
mis dans la confidence de mon coeur, pas même l'objet qui, à son insu,
m'entraînait dans des climats nouveaux. Je n'écrivis point à Ney; il
m'eût arrêtée par une formelle défense; et je partis, sans presque
espérer que tant de périls nouveaux, bravés pour lui, méritassent même
son approbation.
Mille fois en route, et avant de toucher les terres de la Pologne,
j'avais failli revenir sur mes pas. L'hésitation était parfois plus
forte que l'amour; mais je marchais toujours au milieu des périls du
plus imprudent voyage que femme pût oser. J'avais des lettres pour
plusieurs généraux. Cette précaution était même la seule que j'eusse
prise. Ney avait le commandement du troisième corps. Je le savais, et ou
m'en donna l'assurance, avec quelques autres précieux détails, à mon
arrivée dans l'un des plus misérables villages de la Lithuanie, près de
Newtroki au moment où Napoléon jetait le grand mot de _liberté_ à la
nation polonaise, opprimée par les Russes. Ces cris d'indépendance
retentirent et se répétèrent avec une noble crédulité dans ces contrées
auxquelles, hélas! on ne demandait que du courage. Au milieu de
l'enthousiasme de la guerre, j'arrivai à Wilna, où venait d'être établi
le quartier général. Là je pus contempler la réunion d'une de ces armées
gigantesques, qui semblaient comme un empire armé, composé de vingt
peuples qui criaient _vive Napoléon!_ en trois langues différentes.
J'avais parmi mes lettres une puissante recommandation pour le général
Montbrun, digne successeur du général Lasalle, et qui mourut, ainsi que
son émule, à la tête de ses braves.
C'était un beau spectacle qu'une armée qui, des sables de l'Égypte et
des feux de l'Espagne, venait refouler les enfans du Nord jusque dans
leur dernière retraite. Il y avait beaucoup de femmes à la suite de
l'armée. J'eus le bonheur de trouver une amie dans une jeune
Lithuanienne que son enthousiasme pour les Français avait élevée jusqu'à
l'héroïsme. Elle avait donné au prince Eugène un avis très important sur
la marche de Platow, qui avait valu à cette Jeanne d'Arc modeste la
reconnaissance du chef et l'admiration des soldats. Nidia cependant,
dans ses transports guerriers, cédait à une passion plus intime et plus
secrète. Hélas! elle eut la douleur de perdre dans cette terrible
campagne celui qui lui inspirait tant de courage. Un jour que je lui
demandais qui la poussait au milieu de tant de dangers, elle me
répondit: «Les éloges du prince Eugène! En cédant à la voix de mon coeur,
je croyais obéir à une inspiration religieuse. J'étouffai les remords
d'avoir quitté ma famille, par l'idée que mon père aussi s'était livré à
nos libérateurs et au héros qui venait de promettre une Pologne aux
Polonais. À ces pensées de gloire et de liberté venait se joindre un
sentiment plus puissant, le cri d'un premier amour; mon imagination
s'était à ce point exaltée, que j'aurais été heureuse de saisir l'aigle
et de la porter comme une bannière de victoire au milieu de la
mitraille.»
J'eus le bonheur d'être souvent utile à la courageuse Nidia, qui me paya
de mes services par la plus douce amitié. Lorsque les troupes furent
dirigées sur Wadniloi, nous en suivîmes les mouvemens. Je ne raconterai
point les détails de tout ce que nous eûmes à souffrir, tout ce que nous
vîmes de courage et de persévérance, dans cette campagne, contre les
obstacles. Nous voyagions en ce moment quatre femmes ensemble, parmi
lesquelles il n'y avait qu'une Française; tour à tour en calèche, en
traîneau, plus tard à pied, à cheval, et toujours avec des fatigues que
l'amour et l'enthousiasme de la gloire peuvent seuls faire supporter.
Nos deux pauvres compagnes succombèrent. Nidia et moi, plus aguerries,
nous résistâmes. Après une lutte de trente lieues dans des marais
presque impraticables, on nous fit faire halte dans un assez beau
château. Nidia n'apprit pas dans le moment la mort du général Montbrun,
tombé dans cette immortelle journée de la Moskowa, qui valut à Ney un
nouveau titre, moins éclatant encore que la valeur qui le lui mérita.
Hélas! la pauvre Nidia n'apprit la mort de celui qui était pour elle le
bonheur, que lorsque déjà ses restes étaient couverts d'un peu de terre
glacée. En entrant dans Moskou, occupé enfin par nos troupes, cette
ville immense nous apparut comme un vaste tombeau; ses rues vides, ses
édifices déserts, cette solennité de la destruction, serraient le coeur.
Malgré les pompes de la victoire, je me sentais atteinte de je ne sais
quelle mélancolie nouvelle à son aspect; les drapeaux me paraissaient
tristes et presque entourés de crêpes funèbres et de noirs
pressentimens. Nous étions logées rue Saint-Pétersbourg, près le palais
Miomonoff, qui fut bientôt occupé par le prince Eugène. La vue de ce
jeune héros, les acclamations des soldats, dont il était adoré, nous
rendirent toutes les illusions de la victoire. Nous nous étions
endormies, bercées par de doux songes: hélas! nous fûmes réveillées aux
lueurs de l'incendie, aux cris du pillage et de toutes les horreurs: les
portes de notre appartement sont bientôt enfoncées par une troupe de
soldats du quatrième corps. À notre aspect, ils nous engagent à quitter
promptement le palais, que déjà envahissait l'incendie.
Comment décrire la scène d'épouvante qui s'ouvrit devant nous? Sans
guides, sans protection, nous parcourûmes cette vaste cité encombrée de
ruines et de cadavres, poussées par des flots de soldats, par des
troupeaux de malheureux fuyant la mort, par des hordes de scélérats
portant la flamme de tous côtés, pour prix de l'infâme liberté que leur
avait à dessein laissée le gouverneur Rostopchin. Nidia et moi nous
étions munies de pistolets bien chargés. Naturellement fortes et
courageuses, enhardies d'ailleurs par le sentiment de la nécessité, nous
marchions au milieu de ces périls. Au détour d'une rue, nous aperçûmes
trois misérables dépouillant un militaire blessé et sans défense;
l'éclair est moins prompt, le vol de l'oiseau moins rapide que l'action
de Nidia saisissant un de ses pistolets et le lâchant sur un de ces
bandits, qui tombe sous le coup; lâches comme le crime et la peur, ses
deux complices s'enfuirent devant deux femmes. Nous conduisîmes le
blessé dans une église, où nous nous arrêtâmes mêlées à la foule des
enfans et des vieillards qui, sur la foi des vieilles croyances,
regardant la ville sainte comme imprenable, se laissaient emporter à un
désespoir sans borne à la vue des vainqueurs, vainqueurs, bêlas! bientôt
plus à plaindre que les vaincus. On n'avait mis des sentinelles qu'au
grand magasin des vivres. Le nombre des soldats croissait de moment en
moment; leur foule obstrua bientôt tous les passages de l'église: la
plupart étaient chargés d'étoffes et de fardeaux précieux. J'en vis deux
qui entraînaient une Russe jeune et belle. «Il faut la sauver, dis-je à
Nidia, qui aussitôt me presse la main et arme son pistolet.--Non, non,
Nidia, m'écriai-je, pas comme cela! Parlons à ces soldats, ils sont
Français; nommons _les braves que nous aimons_, ils céderont à nos
prières» Ces soldats ne maltraitaient point la jeune femme, mais ils
faisaient de grotesques efforts pour lui persuader qu'elle n'était pas à
plaindre, puisqu'elle avait affaire aux deux _plus jolis grenadiers de
l'armée_. Les noms de Ney et de Montbrun furent à peine prononcés par
des bouches françaises, que nous vîmes changer les libres manières de
ces chevaliers un peu vains; les noms que nous avions prononcés, et que
nous répétions, agissaient comme des talismans sur les coeurs des
soldats. «Allons, allons, dirent nos deux braves, ramenés d'un seul mot
à l'honneur, il s'agit d'accomplir une bonne oeuvre, à la considération
de la _particulière_ d'un brave mort pour la France sur le champ de
bataille. De jolies femmes ne doivent jamais prier en vain;» et la jeune
russe, aussitôt libre, nous baisait les mains de reconnaissance.
Il était difficile que Nidia ne remportât point une pareille victoire;
c'était bien la beauté la plus militaire qu'on pût voir. Qu'on se
représente un oeil doux et fier, un front ouvert, une bouche qui laissait
compter des dents éblouissantes, un teint coloré par la force et le
soleil, un nez un peu tartare, une cicatrice à la tempe gauche, une
taille de cinq pieds deux pouces, des formes sveltes et délicates. Avec
un croissant et une tunique on l'eût prise pour le modèle de la Diane
chasseresse. Le plus grand des attraits de Nidia était de les ignorer,
de ne compter que sur son ame brûlante, afin de mériter amour pour
amour. Nous avions fait asseoir la jeune Russe, et avions réconforté sa
frayeur par quelques gouttes du vin de nos gourdes. Elle parlait fort
bien français; elle nous pria de la reconduire à une maison plus
éloignée, où nous trouverions nous mêmes un abri. En nous acheminant,
elle nous avoua qu'elle n'était tombée entre les mains des grenadiers
que parce qu'elle s'était enfuie de chez ses parens pour rejoindre un
aide de camp du général Nagel. Nous la quittâmes après l'avoir remise
entre les mains de sa vieille et heureuse gouvernante.
Nidia fut reçue par le prince Eugène avec cette bienveillance qui sait
tout promettre, et qui tient plus encore qu'elle ne promet. On nous
logea presque mourant de fatigues dans un des pavillons du château.
L'état-major campait autour. Je fus tentée de faire une pétition à
l'Empereur pour appeler son intérêt sur notre position. Je n'en fis rien
par la persuasion anticipée de la réponse, qui eût bien certainement
porté en marge l'ordre d'envoyer la Renommée débiter ses tirades
ailleurs qu'à la suite des ambulances. Napoléon était aussi empereur à
huit cents lieues de Paris qu'au palais des Tuileries. C'était chose
bizarre que ce camp qui regorgeait d'objets de luxe, et d'où le
nécessaire seul était absent. On mangeait ce qu'on pouvait rencontrer,
au milieu des chevaux installés dans des jardins magnifiques. Excepté
Napoléon, dont le front soucieux ne se dérida qu'une fois dans cette
campagne; hors le chef suprême qui veillait sur tant de misères, chacun
trouvait encore l'occasion de rire avec les privations. La gaieté et la
galanterie étaient en quelque sorte les dernières vertus de cette
guerre. Nous fûmes traitées avec égards par tous ceux qui nous
approchèrent. Le nom du prince Eugène nous couvrait, grâce à Nidia, de
son égide. Cette admirable amie se serait fait tuer pour me défendre. Au
milieu de nos courses périlleuses, elle me disait: «Racontez-moi votre
amour pour le héros de la Moskowa; racontez-le moi encore, car vous
semblez alors une fée, un génie qui prédit gloire et bonheur, même dans
ces affreux climats.» Le jour que cette pauvre Nidia apprit la mort du
général Montbrun, elle avait entouré son bras d'un crêpe; et quand, dans
les libertés de notre vie militaire, elle entendait quelque provocation
inconvenante, elle se retournait avec fierté en disant aux soldats:
«Camarades, respectez le deuil du brave Montbrun!»
On a peint admirablement cette guerre fabuleuse, les épisodes de cette
retraite si pleine d'émotions terribles et nouvelles pour des Français;
mais le pinceau énergique et pittoresque de M. de Ségur n'a pu en
épuiser l'intérêt et en reproduire toutes les couleurs. J'ai vu de
malheureuses femmes payer par de tristes et humiliantes complaisances la
faveur d'approcher des feux d'un bivac, ou l'avare nourriture d'un jour;
je les ai vues, abandonnées, périr sur la route et sous les pas de ceux
qui ne reconnaissaient plus dans les misères du lendemain les victimes
qui, la veille, avaient passagèrement excité la pitié de leurs désirs.
Nidia allait souvent accompagner au loin les soldats pour chercher de
rares et difficiles alimens; elle servait de guide et d'appui aux
blessés. Jamais nous n'avons été insultées, et nous avons souvent obtenu
des secours pour lesquels il fallait, la plupart du temps, risquer sa
vie. Ah! je sens le besoin de le répéter pour l'honneur du soldat
français, il suffit, dans les plus rudes circonstances, de prononcer le
nom du héros que je pleure, pour échapper à toute espèce d'outrage.
Notre projet était de regagner la Lithuanie et d'attendre le retour de
l'armée. Nidia connaissait parfaitement le pays; il ne s'agissait que
d'une ferme résolution, et elle ne nous manqua point.
Nous quittâmes Pétersbrea le 19 septembre, et nous nous dirigeâmes vers
Wilna. Sur la route de Borouski, nous rencontrâmes la 13e division et la
cavalerie du général Ornano. Quelques officiers de notre connaissance
nous montraient toutes les difficultés de notre entreprise; Nidia
s'écriait alors, généreuse Cassandre de bivac: «Pressons-nous tous
maintenant, dans un mois il sera trop tard; nous aurons les frimas à
combattre et ils seront les plus forts.» On riait encore; mais nous nous
sommes revus au fatal Boristhène, et ceux qui avaient échappé répétaient
alors à Nidia: «Eh! pourquoi votre prophétie n'est-elle pas allée
jusqu'au coeur de Napoléon!» Jusques-là les Cosaques n'avaient point
encore inquiété nos équipages; mais ils parurent pour la première fois,
avec l'insolence de leur _houra_, derrière les chariots sans escorte. Je
n'avais pas l'énergie guerrière de Nidia, mais à l'approche du tigre je
sentis le besoin de le tuer. C'est dans leurs déserts qu'il faut les
avoir vus tombant sur nos soldats, non pour les combattre, mais pour les
piller, et les laisser nus comme des bêtes fauves sur les neiges. Dans
cette première et subite alerte, Nidia tira huit coups de pistolet, dont
cinq portèrent juste. J'essayai de ne pas être au-dessous d'elle. Un
soldat, qui ajustait l'ennemi par-dessus mon épaule, me dit: «Votre main
tremble; auriez-vous pitié de cette canaille?» Je lâchai le coup, et
tout en mâchant une autre cartouche, le soldat me fit frissonner par
l'énergie de cette approbation militaire: «C'est bien cela.» Nidia,
électrisée, s'était saisie d'une carabine, et allait se jeter encore
plus dans la mêlée, quand le bruit de la cavalerie vint faire, ainsi
qu'à l'ordinaire, lâcher prise aux cosaques. Il y eut tant d'éloges pour
Nidia, que j'aurais rougi de démentir notre amitié par mon peu de
courage. L'occasion se renouvela souvent d'en donner des preuves dans
ces innombrables attaques de bagage, triomphe ordinaire des soldats de
Platow; voir en face les sales héros du Don eût suffi pour inspirer la
force de les braver.
Près de Viazma, Nidia, qui s'était un moment éloignée, nous sauva tous
encore par son appel et son énergie; là elle eut à lutter corps à corps
contre un cosaque qui, l'ayant reconnue pour femme, devenait presque
intrépide par convoitise. La fortune nous amena heureusement le renfort
de la division commandée par le général Nagel, et, toute la nuit, le nom
de Nidia fut répété par les acclamations des braves, de bivacs en
bivacs. Tant que nous avons eu quelques provisions, nous les avons
partagées avec les plus faibles. Quel noble prix nous en reçûmes! Les
plus nécessiteux et les plus souffrans nous offrirent souvent le partage
de leur chétive nourriture; le cheval seul devenait le seul luxe de tant
de misérables repas. Une répugnance invincible m'empêchait d'y toucher.
Un peu de farine restait, et un ordre sévère fixait le nombre de
cuillerées pour chaque officier. Un jeune sous-lieutenant, exténué, et
qui éprouvait le même dégoût, eut cependant la générosité, immense
alors, de nous forcer à prendre sa part de bouillie, et quelques autres
l'imitèrent. C'est là qu'il fallait étudier le coeur humain à nu, aux
prises avec toutes les plus épouvantables épreuves; les relations de
cette campagne en ont négligé ce côté si tristement curieux. Que de
dévouemens, que de beaux traits n'eussent pas dû rester oubliés! Il ne
peut m'appartenir de m'élever jusqu'à la hauteur des considérations
morales, ou à l'autorité des vues militaires; mais il est de ces choses
qui m'ont trop saisi l'ame pour que je les passe sous un silence
impardonnable, telle cette fière et admirable réponse du général Guyon
au parlementaire de Miloradowitz, qui lui répétait: «Napoléon et la
garde impériale sont en notre pouvoir; le vice-roi est cerné par vingt
mille hommes: s'il veut se rendre, on lui offre des conditions
honorables.--Allez dire, répliqua le noble Français, à ceux qui vous
envoient, que nous en avons encore quarante mille pour les écraser.»
Nous n'en avions pas le tiers; cependant la réponse était exacte, car
chaque Français valait encore trois Russes. Chaque jour devenait alors
un combat, chaque mouvement un obstacle.
Dans un de ces assauts, Nidia, toujours héroïque, combattant toujours,
reçut à mes côtés une large blessure à la tempe. L'effroi me fit à
l'instant revenir femme, et je sanglottais de douleur: «Par Dieu,
calmez-vous! me disait Nidia d'une voix plus assurée que la mienne; si
je reste en arrière, je suis perdue: il faut que je ne quitte pas le
cheval pour être sauvée;» et elle y demeura, à peine pansée, avec une
puissance étonnante de résolution. La foule grossissait, poursuivie par
le feu meurtrier des batteries russes. Quel tableau que ce chaos
sanglant des bords de la Bérézina! Le maréchal Ney, à force de prodiges,
parvint à ranimer le combat, grand Dieu! pour que la fuite elle-même
devînt possible. Trois jours n'avaient pu suffire à l'écoulement de tous
ces flots d'hommes; on ne pensait plus qu'à soi dans cette fatale
bagarre, que sillonnait par intervalles le canon meurtrier des Russes.
Un boulet vint tomber à dix pas de nous. Je m'élançai, la tête perdue;
Nidia me suivit avec un calme sublime. Je repris un peu de force,
appuyée sur une telle amie. Nous nous retranchâmes alors sous deux
voitures, avec une vivandière et ses deux enfans, attendant l'heure
favorable. Elle vint plus tôt que ne l'attendait même notre impatience:
la division du général Gérard venait de frayer et d'assurer un passage.
«Le moment est venu, s'écrie Nidia; il faut suivre.» Mais la pauvre
mère, qui avait affronté tant de dangers, n'ose affronter celui-là:
«Donnez-nous un de vos enfans, nous le passerons.--Impossible; ils me
sont tous deux également chers;» et nous fûmes forcées de nous éloigner
pour nous élancer sur les pas de ceux qui traversaient le pont au milieu
de tous les périls. Nous étions à peine sur l'autre bord que le pont fut
brûlé...; nous en aperçûmes les flammes: les Russes venaient
d'arriver... Une fois sur l'autre bord, nous étions presque sauvées; et
le danger, toujours réel, avait du moins une face moins menaçante et
moins effroyable.