CHAPITRE CXI.

Ma présentation au roi de Naples.--Lecture de l'acteur Philippe.--Les

ministres du roi.

Ma présentation au roi Joachim se fit d'une manière moins cérémonieuse

que ma présentation à la reine, puisque le prince Pignatelli se contenta

de m'amener au château, et de me faire attendre que S. M. sortît de son

cabinet pour présider le conseil des ministres. Le premier des

appartemens était occupé par les chambellans, puis venait une autre

salle où se tenaient les aides-de-camp, des officiers supérieurs des

régimens de service, une espèce de camp et d'état-major, toujours prêts

à servir le prince. Les uniformes de ces officiers étaient éblouissans

de richesse. Tout le caractère de Murat respirait dans cette

magnificence militaire qui tenait de la féerie. Ce coup d'oeil parlait

encore plus à mon imagination et à mes goûts que les beaux spectacles de

la nature qui venaient de m'enchanter par leurs merveilles. C'est bien

là, me disais-je, le palais d'un souverain devenu roi par son épée,

toujours prêt à monter à cheval pour défendre sa couronne, faisant de la

gloire des armes la distraction de ses loisirs, ne se sentant roi enfin

qu'au milieu des images de la guerre qui l'avait élevé.

J'avais déjà vu isolément la plupart de ces brillans chevaliers d'un

autre Roland; car c'était le spectacle de Naples que leur présence, et

ils ne se montraient pas incognito aux spectacles, aux promenades, dans

les salons, leur grâce, leur bonne mine et leur jeunesse les faisant

nommer à chaque pas. Ils causaient assez bruyamment, parlaient chevaux,

femmes et bataille, du même ton et avec la même facilité de paroles.

Pignatelli me donna la main, je traversai cet élégant bivac sans

beaucoup de frayeur, et je me reposai dans la salle voisine qui attenait

au cabinet même du roi; là, Pignatelli me dit de l'attendre, une dépêche

qui lui fut remise à l'instant exigeant qu'il passât chez l'ambassadeur

de France avant le conseil. Pendant ce temps, la discussion allait

toujours dans le salon militaire que je venais de parcourir; j'entendais

les mots de ganses, de doliman, de liserés, et je ne comprenais pas trop

que des termes aussi techniques et aussi simples occasionassent les

disputes d'une colère aussi vive que celle dont les éclats arrivaient

jusqu'à moi. On se serait cru volontiers dans les ateliers de Berchu,

beaucoup plus que dans les salons d'un souverain. Mais qu'on juge de ma

surprise, malgré une grande habitude des uniformes, quand je vis entrer

et s'avancer vers moi l'état-major en querelle, et l'un de ces

messieurs, portant la parole, me montrer des dessins envoyés de Paris,

et destinés à servir de modèles au costume d'un nouveau régiment de

chevau-légers, et me demander mon avis, ma préférence sur chacun des

dessins qui se partageaient les suffrages. Malgré ma connaissance de la

galanterie française, qui pouvait bien inventer ce prétexte par

curiosité, et comme une occasion d'adresser la parole à une inconnue, et

de papillonner autour d'elle, je savais aussi que l'étude des couleurs

et des liserés était une grande affaire dans une cour toute belliqueuse,

où l'émulation de _la tenue_ militaire se trouvait excitée par les

faveurs et les félicitations du maître. Je répondis avec beaucoup

d'aplomb et une sagacité spéciale à la singulière consultation qu'on

réclamait de moi, et il fut déclaré par l'aimable troupe que mon

jugement deviendrait l'avis universel, lorsqu'il serait question de la

chose devant le roi. «Entre deux uniformes, dis-je à ces messieurs,

également riches, également beaux, il me semble que le plus riche et le

plus beau, c'est nécessairement le plus militaire; je donne donc ma voix

au n° 2, parce qu'il se rapproche le plus de la sévérité des chasseurs à

cheval de la garde, des chasseurs de l'intrépide Lefebvre-Desnouettes.»

La présence de Pignatelli vint heureusement empêcher les développemens

de mon opinion et les exclamations admiratives de mes auditeurs. Ils

rentrèrent tous dans le salon rejoindre les deux premiers aides-de-camp

qui n'avaient pas pris part à la chaleur de la dispute et à la légèreté

de la consultation. Je ne me rappelle pas aujourd'hui les noms des

brillans officiers qui composèrent ce petit congrès, si ce n'est celui

de MM. de La Vauguyon et de Beaufremont, tous deux des premières

familles de notre vieille aristocratie, et dignes par leur courage de

recevoir le baptême de cette noblesse nouvelle qui se donnait sur les

champs de bataille.

Le prince Pignatelli tira sa montre en arrivant, pour voir si l'heure

approchait où il pouvait entrer dans le cabinet du roi pour lui

remettre, en sa qualité de ministre secrétaire d'état, place équivalente

à celle qu'occupait auprès de l'Empereur M. le duc de Bassano, le

portefeuille des affaires sur lesquelles S. M. avait ce jour-là à

appeler l'attention de son conseil. Pendant que l'excellence hésitait à

se faire annoncer par le chambellan, qui se tenait dans une petite

embrasure très rapprochée de la porte, on annonça M. l'ambassadeur de S.

M. l'Empereur et Roi, et Pignatelli, qui avait entendu le bruit

d'importance occasioné par l'arrivée du grave personnage, se précipita

au devant de lui, en lui exprimant le vif regret de l'avoir manqué de

cinq minutes; qu'il sortait de chez lui, qu'il avait à l'entretenir de

la part du roi. Les deux personnages se retirèrent, tout en ayant l'air

de marcher négligemment, jusqu'au fond du salon, et là ils s'assirent,

et parurent causer avec une très visible inquiétude de part et d'autre.

Je reconnus sous le masque noble et superbe de M. l'ambassadeur de

France une figure que j'avais rencontrée souvent dans les corridors du

ministre des affaires étrangères. C'était en effet M. le baron Durand,

qui avait fait un savant apprentissage diplomatique à la grande école de

Paris, je veux dire dans le cabinet de M. de Talleyrand. Pignatelli

était un homme d'esprit, et bien certainement capable de soutenir la

lutte; mais quoique je n'entendisse pas un mot de la conversation,

facilement néanmoins j'apercevais sur le jeu des figures quelque chose

de ce grand colloque. On voyait que le diplomate de Paris se dispensait

d'être fin, qu'il sentait sa force, sa supériorité, parlant au nom d'un

maître qui faisait la diplomatie bien plus sans doute avec des ordres

qu'avec des notes. Je ne crois pas que, sous l'empire, nos ambassadeurs

aient eu le loisir de déployer cette science profonde que la crédulité

publique veut bien encore juger très nécessaire à leurs fonctions; mais

je me rappelle un mot fort juste de lui, et qui peint bien le règne de

Napoléon sous ce rapport. On lui avait parlé de je ne sais trop quelle

mission dont il pourrait bien être chargé. «Bah! dit l'ambassadeur, je

ne connais en fait de bons ambassadeurs que les boulets de canon.»

Pendant que j'observais avec ma curiosité de femme les deux figures si

différentes du prince de Pignatelli et du baron Durand, j'entendis comme

un murmure sourd et plaintif venant du côté du cabinet de Murat. Mon

sang se glace dans mes veines, et ma tête, toujours prompte à rêver des

catastrophes et des scènes extraordinaires, croit déjà voir un noble

guerrier frappé dans sa carrière de gloire par quelque poignard italien.

J'écoute avec plus d'attention, sachant combien j'avais à me défier de

mes impressions fantasmagoriques, mais impossible de ne pas me rendre à

la supposition de quelque attentat, car le bruit et le murmure

semblaient devenir plus effrayans et plus réels. On eût dit de quelque

lutte, accompagnée de menaces et de résistance. Cependant le chambellan

de service, qui était encore bien plus près que moi du lieu de la scène,

ne fronçait pas même le sourcil et semblait démentir toute crainte par

son immobilité. J'osai m'approcher, bien moins par curiosité que par

intérêt pour la vie précieuse d'un guerrier digne de trouver la mort sur

un champ de bataille et non sous le fer d'un assassin. Le chambellan,

qui avait deviné le motif de mon émotion, s'empressa de me dire: «Vous

paraissez surprise de mon sang-froid, si près d'un appartement où vous

croyez peut-être qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire;

rassurez-vous, le roi est fort aimé à Naples; il est gardé par l'amour

de son peuple et par son courage, dont il n'a pas donné des preuves à la

guerre seulement. La scène qui vous _intrigue_ tant est tout ce qu'on

peut imaginer de plus simple et de plus naturel. Le roi se plaît à

trouver au théâtre la représentation des sentimens chevaleresques qu'il

porte dans le coeur, il chérit la tragédie qui élève l'ame; la pompe des

beaux vers le séduit autant que l'éclat des diamans et des plumes.

Aussi, une ou deux fois par semaine, S. M. reçoit un acteur distingué

qui joue ici les rôles de Talma, lui fait réciter les plus belles

tirades des poètes français, et s'électrisant par le sublime de vos

grands modèles, rectifie quelquefois avec bonheur les intonations de

l'artiste, et lui étale en quelque sorte dans toute leur vérité

historique les grandes figures d'Orosmane ou de Tancrède. C'était

aujourd'hui, sans doute, une étude du fameux monologue d'Hamlet; car je

conviens que la scène a été plus agitée qu'à l'ordinaire, et tout-à-fait

capable d'effrayer ceux qui, comme vous, ne seraient pas au courant du

mystère très peu inquiétant du cabinet royal. Le roi ne prend que pour

se distraire ce délassement de quelques heures, et encore une ou deux

fois par semaine. Il a beau y trouver plaisir, il n'aura pas besoin

qu'on lui rappelle l'heure du conseil; c'est l'oeil fixé sur la pendule

qu'il prend cette distraction délicate et qui n'est point d'un homme

vulgaire. Dans cinq minutes, vous allez voir sortir un Hamlet de fort

bonne mine, sur la figure duquel vous lirez le contentement, et point du

tout les mauvaises intentions d'un conspirateur... Mais pardon, voici la

sonnette qui m'avertit; Philippe va sortir, et vous verrez qu'il a la

physionomie aussi honnête que cela peut être permis à un héros

tragique.»

La porte s'ouvrit, et je vis en effet le Roscius de la cour de Naples,

qui jouissait auprès de Joachim d'autant d'estime que l'éloquent consul

de Rome en prodiguait à l'interprète de la muse latine, ou que le grand

empereur des Français voulait bien en accorder au vrai, au poétique, à

l'admirable Talma. Ce Philippe est le même acteur que le défaut

d'encouragement a relégué depuis sur un théâtre secondaire, et qui a

réveillé nos petites maîtresses sous le masque fantastique et terrible

du Vampire.

Les deux diplomates que j'avais laissés dans leur coin, et qui, en gens

expérimentés, n'avaient pas éprouvé la moindre distraction de ce qui

avait si fort troublé une étrangère, entendirent comme par une simple

sympathie la sonnette qui annonçait les audiences du gracieux souverain.

Pignatelli se détacha avec vivacité, sans oublier toutefois son

portefeuille, et entra chez le roi sans être annoncé, ce qui me parut un

degré bien intime de faveur et de confiance. Je m'expliquai alors le

tact et la finesse d'Élisa dans le choix de son correspondant. Le

ministre ne resta que quelques minutes dans le cabinet, reparut presque

aussitôt, me prit par la main, et m'introduisit auprès du roi.

Murat m'apparut alors, et vraiment il fallait avoir lu les bulletins de

la grande armée avec l'exactitude de mon admiration, pour que je me

crusse devant un des grands capitaines du dix-neuvième siècle. Qu'on se

représente François Ier, jeune et beau, paré de tout le luxe riant des

soieries, la tête surmontée d'un panache flottant; un air de galanterie

répandu sur toute sa personne, prêt en quelque sorte à paraître dans un

bal devant la belle Féronière, ressemblant à un héros de roman plutôt

qu'à un roi de l'Europe moderne: la plus magnifique tête sur un corps

des plus élégans et sveltes proportions, et ce qu'il y a de plus

extraordinaire, sous un costume qui l'était déjà tant, j'admirai le

naturel de ses manières, le bon goût d'habitude et d'expérience, la

grâce et la facilité de mouvemens qui soutenaient ce que j'oserais

presque appeler une étude du quinzième siècle et la copie d'un paladin.

Je l'avais déjà vu à cheval, j'avais aperçu ce nouveau Bayard courant à

la tête d'un état-major radieux dans les rues de Naples. À tant de

séductions j'ajoutai encore en ce moment les lauriers de vingt

victoires, et j'étais vraiment éblouie. Murat parut sensible à l'effet

qu'il produisait et à l'applaudissement flatteur de mon silence et de ma

surprise. Joachim s'approcha alors de moi avec un sentiment que je n'ai

peut-être jamais vu à aucun autre homme. Il ne ressemblait en rien peut

être à ses rivaux de gloire et de bravoure: c'était une physionomie

originale et singulière parmi tant de grandes figures de guerriers que

ma mémoire et mon coeur me rappelaient. Son courage à la guerre,

m'avait-on dit, avait quelque chose de chevaleresque et de fabuleux,

comme son accoutrement et son armure. Il s'avança donc vers moi avec une

nuance de galanterie et de politesse qui tenaient peut-être autant au

culte pour lui-même que pour les femmes qu'il abordait. Vu de très près,

je trouvai une certaine coquetterie moderne avec ce costume antique, un

je ne sais quoi de satisfait et d'heureux, enfin un de nos élégans de

Paris très bien déguisés sous l'armure de Tancrède. Mais il était si

beau, mais il était si bon, que l'illusion et les reflets de son

héroïsme ne permettaient pas à la critique de se glisser derrière

l'admiration pour rapetisser un si grand capitaine jusqu'au ridicule.

La lettre de la princesse Élisa que je lui présentai, il la lut à haute

voix, en se promenant, appuyant avec une bienveillance sonore sur les

éloges qu'on avait bien voulu me donner. «Je suis enchanté, madame, que

ma belle-soeur ait pensé à vous recommander à moi. Ma cour est le

rendez-vous des talens; j'aime les arts de la paix comme si je n'avais

jamais fait la guerre. Si vous vous déplaisiez jamais à Florence, venez

ici; j'entends si votre santé exigeait un autre climat, car avec Élisa

il n'y a point à craindre d'autre cause de déplacement.

«--Votre Majesté est mille fois trop bonne. On voit bien que dans la

famille du grand Napoléon les bienfaits sont solidaires; n'importe sur

quel point de l'Europe un Français voyage, il est sûr de rencontrer un

protecteur dans quelqu'un de votre noble famille.

«--Vous êtes depuis peu dans ce pays, madame; vous ne vous en irez pas,

j'espère, sans voir une grande revue; je doute que vous ayez pu à

Florence être témoin d'un aussi beau spectacle. On dit cependant que la

garde d'honneur de la grande-duchesse est magnifique.

«--Oui, mais ce n'est qu'un escadron, et cela ne peut soutenir le

parallèle avec vos deux régimens de chevau-légers.

«--Je compte bien en avoir dans six mois encore six autres, répondit

Joachim, avec un sourire satisfait de mon attention militaire. S'il

plaît à Dieu, on ne reconnaîtra plus les Napolitains.»

Je crus devoir quitter Murat sur ce mouvement de noble ambition, car mes

instructions portaient de ne lui faire aucune confidence sur l'objet

réel de mon voyage, et ne contenaient la recommandation de le voir que

pour qu'il connût ma figure et ne s'étonnât point de me rencontrer à la

cour. Il me reconduisit avec une exquise politesse qui paraissait

naturelle en lui, et qui était fortifiée par un heureux instinct de la

royauté qui lui faisait sentir que l'affabilité des manières était un

des devoirs de la puissance, parce qu'elle en est un des intérêts. En

traversant le salon où j'avais attendu, j'aperçus la plupart des

ministres qui causaient avec l'ambassadeur de France, et qui

paraissaient attendre que le roi les fît appeler pour tenir le conseil.

C'étaient le prince Pignatelli, mon aimable introducteur, ministre

secrétaire d'état; le marquis de Gallo, ministre des affaires

étrangères; M. Daure, ministre de la guerre, qui riait aux éclats et qui

avait presque l'air de mystifier ses collègues; M. Agor, ministre des

finances, ami de coeur de Murat, apportant près du trône un dévouement et

des talens qui le faisaient appeler le Sully de la cour de Naples; deux

ou trois autres encore dont les noms et les figures ne m'étaient pas

connus.

Je rentrai chez moi dans le ravissement de ma réception, heureuse

d'avoir pu de près contempler l'homme qui, avec Napoléon et avec Ney,

était cité par nos braves comme le plus brave, le roi intrépide qui

chargeait l'ennemi une cravache à la main, qui trouvait un secret

plaisir à faire cribler de balles ses panaches et ses soieries, qui ne

semblait fier de sa beauté, de sa parure et de son rang, que parce qu'il

pouvait chaque jour agrandir et légitimer la renommée et la grandeur sur

le champ de bataille.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 28 / 36 题