Ma présentation au roi de Naples.--Lecture de l'acteur Philippe.--Les
ministres du roi.
Ma présentation au roi Joachim se fit d'une manière moins cérémonieuse
que ma présentation à la reine, puisque le prince Pignatelli se contenta
de m'amener au château, et de me faire attendre que S. M. sortît de son
cabinet pour présider le conseil des ministres. Le premier des
appartemens était occupé par les chambellans, puis venait une autre
salle où se tenaient les aides-de-camp, des officiers supérieurs des
régimens de service, une espèce de camp et d'état-major, toujours prêts
à servir le prince. Les uniformes de ces officiers étaient éblouissans
de richesse. Tout le caractère de Murat respirait dans cette
magnificence militaire qui tenait de la féerie. Ce coup d'oeil parlait
encore plus à mon imagination et à mes goûts que les beaux spectacles de
la nature qui venaient de m'enchanter par leurs merveilles. C'est bien
là, me disais-je, le palais d'un souverain devenu roi par son épée,
toujours prêt à monter à cheval pour défendre sa couronne, faisant de la
gloire des armes la distraction de ses loisirs, ne se sentant roi enfin
qu'au milieu des images de la guerre qui l'avait élevé.
J'avais déjà vu isolément la plupart de ces brillans chevaliers d'un
autre Roland; car c'était le spectacle de Naples que leur présence, et
ils ne se montraient pas incognito aux spectacles, aux promenades, dans
les salons, leur grâce, leur bonne mine et leur jeunesse les faisant
nommer à chaque pas. Ils causaient assez bruyamment, parlaient chevaux,
femmes et bataille, du même ton et avec la même facilité de paroles.
Pignatelli me donna la main, je traversai cet élégant bivac sans
beaucoup de frayeur, et je me reposai dans la salle voisine qui attenait
au cabinet même du roi; là, Pignatelli me dit de l'attendre, une dépêche
qui lui fut remise à l'instant exigeant qu'il passât chez l'ambassadeur
de France avant le conseil. Pendant ce temps, la discussion allait
toujours dans le salon militaire que je venais de parcourir; j'entendais
les mots de ganses, de doliman, de liserés, et je ne comprenais pas trop
que des termes aussi techniques et aussi simples occasionassent les
disputes d'une colère aussi vive que celle dont les éclats arrivaient
jusqu'à moi. On se serait cru volontiers dans les ateliers de Berchu,
beaucoup plus que dans les salons d'un souverain. Mais qu'on juge de ma
surprise, malgré une grande habitude des uniformes, quand je vis entrer
et s'avancer vers moi l'état-major en querelle, et l'un de ces
messieurs, portant la parole, me montrer des dessins envoyés de Paris,
et destinés à servir de modèles au costume d'un nouveau régiment de
chevau-légers, et me demander mon avis, ma préférence sur chacun des
dessins qui se partageaient les suffrages. Malgré ma connaissance de la
galanterie française, qui pouvait bien inventer ce prétexte par
curiosité, et comme une occasion d'adresser la parole à une inconnue, et
de papillonner autour d'elle, je savais aussi que l'étude des couleurs
et des liserés était une grande affaire dans une cour toute belliqueuse,
où l'émulation de _la tenue_ militaire se trouvait excitée par les
faveurs et les félicitations du maître. Je répondis avec beaucoup
d'aplomb et une sagacité spéciale à la singulière consultation qu'on
réclamait de moi, et il fut déclaré par l'aimable troupe que mon
jugement deviendrait l'avis universel, lorsqu'il serait question de la
chose devant le roi. «Entre deux uniformes, dis-je à ces messieurs,
également riches, également beaux, il me semble que le plus riche et le
plus beau, c'est nécessairement le plus militaire; je donne donc ma voix
au n° 2, parce qu'il se rapproche le plus de la sévérité des chasseurs à
cheval de la garde, des chasseurs de l'intrépide Lefebvre-Desnouettes.»
La présence de Pignatelli vint heureusement empêcher les développemens
de mon opinion et les exclamations admiratives de mes auditeurs. Ils
rentrèrent tous dans le salon rejoindre les deux premiers aides-de-camp
qui n'avaient pas pris part à la chaleur de la dispute et à la légèreté
de la consultation. Je ne me rappelle pas aujourd'hui les noms des
brillans officiers qui composèrent ce petit congrès, si ce n'est celui
de MM. de La Vauguyon et de Beaufremont, tous deux des premières
familles de notre vieille aristocratie, et dignes par leur courage de
recevoir le baptême de cette noblesse nouvelle qui se donnait sur les
champs de bataille.
Le prince Pignatelli tira sa montre en arrivant, pour voir si l'heure
approchait où il pouvait entrer dans le cabinet du roi pour lui
remettre, en sa qualité de ministre secrétaire d'état, place équivalente
à celle qu'occupait auprès de l'Empereur M. le duc de Bassano, le
portefeuille des affaires sur lesquelles S. M. avait ce jour-là à
appeler l'attention de son conseil. Pendant que l'excellence hésitait à
se faire annoncer par le chambellan, qui se tenait dans une petite
embrasure très rapprochée de la porte, on annonça M. l'ambassadeur de S.
M. l'Empereur et Roi, et Pignatelli, qui avait entendu le bruit
d'importance occasioné par l'arrivée du grave personnage, se précipita
au devant de lui, en lui exprimant le vif regret de l'avoir manqué de
cinq minutes; qu'il sortait de chez lui, qu'il avait à l'entretenir de
la part du roi. Les deux personnages se retirèrent, tout en ayant l'air
de marcher négligemment, jusqu'au fond du salon, et là ils s'assirent,
et parurent causer avec une très visible inquiétude de part et d'autre.
Je reconnus sous le masque noble et superbe de M. l'ambassadeur de
France une figure que j'avais rencontrée souvent dans les corridors du
ministre des affaires étrangères. C'était en effet M. le baron Durand,
qui avait fait un savant apprentissage diplomatique à la grande école de
Paris, je veux dire dans le cabinet de M. de Talleyrand. Pignatelli
était un homme d'esprit, et bien certainement capable de soutenir la
lutte; mais quoique je n'entendisse pas un mot de la conversation,
facilement néanmoins j'apercevais sur le jeu des figures quelque chose
de ce grand colloque. On voyait que le diplomate de Paris se dispensait
d'être fin, qu'il sentait sa force, sa supériorité, parlant au nom d'un
maître qui faisait la diplomatie bien plus sans doute avec des ordres
qu'avec des notes. Je ne crois pas que, sous l'empire, nos ambassadeurs
aient eu le loisir de déployer cette science profonde que la crédulité
publique veut bien encore juger très nécessaire à leurs fonctions; mais
je me rappelle un mot fort juste de lui, et qui peint bien le règne de
Napoléon sous ce rapport. On lui avait parlé de je ne sais trop quelle
mission dont il pourrait bien être chargé. «Bah! dit l'ambassadeur, je
ne connais en fait de bons ambassadeurs que les boulets de canon.»
Pendant que j'observais avec ma curiosité de femme les deux figures si
différentes du prince de Pignatelli et du baron Durand, j'entendis comme
un murmure sourd et plaintif venant du côté du cabinet de Murat. Mon
sang se glace dans mes veines, et ma tête, toujours prompte à rêver des
catastrophes et des scènes extraordinaires, croit déjà voir un noble
guerrier frappé dans sa carrière de gloire par quelque poignard italien.
J'écoute avec plus d'attention, sachant combien j'avais à me défier de
mes impressions fantasmagoriques, mais impossible de ne pas me rendre à
la supposition de quelque attentat, car le bruit et le murmure
semblaient devenir plus effrayans et plus réels. On eût dit de quelque
lutte, accompagnée de menaces et de résistance. Cependant le chambellan
de service, qui était encore bien plus près que moi du lieu de la scène,
ne fronçait pas même le sourcil et semblait démentir toute crainte par
son immobilité. J'osai m'approcher, bien moins par curiosité que par
intérêt pour la vie précieuse d'un guerrier digne de trouver la mort sur
un champ de bataille et non sous le fer d'un assassin. Le chambellan,
qui avait deviné le motif de mon émotion, s'empressa de me dire: «Vous
paraissez surprise de mon sang-froid, si près d'un appartement où vous
croyez peut-être qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire;
rassurez-vous, le roi est fort aimé à Naples; il est gardé par l'amour
de son peuple et par son courage, dont il n'a pas donné des preuves à la
guerre seulement. La scène qui vous _intrigue_ tant est tout ce qu'on
peut imaginer de plus simple et de plus naturel. Le roi se plaît à
trouver au théâtre la représentation des sentimens chevaleresques qu'il
porte dans le coeur, il chérit la tragédie qui élève l'ame; la pompe des
beaux vers le séduit autant que l'éclat des diamans et des plumes.
Aussi, une ou deux fois par semaine, S. M. reçoit un acteur distingué
qui joue ici les rôles de Talma, lui fait réciter les plus belles
tirades des poètes français, et s'électrisant par le sublime de vos
grands modèles, rectifie quelquefois avec bonheur les intonations de
l'artiste, et lui étale en quelque sorte dans toute leur vérité
historique les grandes figures d'Orosmane ou de Tancrède. C'était
aujourd'hui, sans doute, une étude du fameux monologue d'Hamlet; car je
conviens que la scène a été plus agitée qu'à l'ordinaire, et tout-à-fait
capable d'effrayer ceux qui, comme vous, ne seraient pas au courant du
mystère très peu inquiétant du cabinet royal. Le roi ne prend que pour
se distraire ce délassement de quelques heures, et encore une ou deux
fois par semaine. Il a beau y trouver plaisir, il n'aura pas besoin
qu'on lui rappelle l'heure du conseil; c'est l'oeil fixé sur la pendule
qu'il prend cette distraction délicate et qui n'est point d'un homme
vulgaire. Dans cinq minutes, vous allez voir sortir un Hamlet de fort
bonne mine, sur la figure duquel vous lirez le contentement, et point du
tout les mauvaises intentions d'un conspirateur... Mais pardon, voici la
sonnette qui m'avertit; Philippe va sortir, et vous verrez qu'il a la
physionomie aussi honnête que cela peut être permis à un héros
tragique.»
La porte s'ouvrit, et je vis en effet le Roscius de la cour de Naples,
qui jouissait auprès de Joachim d'autant d'estime que l'éloquent consul
de Rome en prodiguait à l'interprète de la muse latine, ou que le grand
empereur des Français voulait bien en accorder au vrai, au poétique, à
l'admirable Talma. Ce Philippe est le même acteur que le défaut
d'encouragement a relégué depuis sur un théâtre secondaire, et qui a
réveillé nos petites maîtresses sous le masque fantastique et terrible
du Vampire.
Les deux diplomates que j'avais laissés dans leur coin, et qui, en gens
expérimentés, n'avaient pas éprouvé la moindre distraction de ce qui
avait si fort troublé une étrangère, entendirent comme par une simple
sympathie la sonnette qui annonçait les audiences du gracieux souverain.
Pignatelli se détacha avec vivacité, sans oublier toutefois son
portefeuille, et entra chez le roi sans être annoncé, ce qui me parut un
degré bien intime de faveur et de confiance. Je m'expliquai alors le
tact et la finesse d'Élisa dans le choix de son correspondant. Le
ministre ne resta que quelques minutes dans le cabinet, reparut presque
aussitôt, me prit par la main, et m'introduisit auprès du roi.
Murat m'apparut alors, et vraiment il fallait avoir lu les bulletins de
la grande armée avec l'exactitude de mon admiration, pour que je me
crusse devant un des grands capitaines du dix-neuvième siècle. Qu'on se
représente François Ier, jeune et beau, paré de tout le luxe riant des
soieries, la tête surmontée d'un panache flottant; un air de galanterie
répandu sur toute sa personne, prêt en quelque sorte à paraître dans un
bal devant la belle Féronière, ressemblant à un héros de roman plutôt
qu'à un roi de l'Europe moderne: la plus magnifique tête sur un corps
des plus élégans et sveltes proportions, et ce qu'il y a de plus
extraordinaire, sous un costume qui l'était déjà tant, j'admirai le
naturel de ses manières, le bon goût d'habitude et d'expérience, la
grâce et la facilité de mouvemens qui soutenaient ce que j'oserais
presque appeler une étude du quinzième siècle et la copie d'un paladin.
Je l'avais déjà vu à cheval, j'avais aperçu ce nouveau Bayard courant à
la tête d'un état-major radieux dans les rues de Naples. À tant de
séductions j'ajoutai encore en ce moment les lauriers de vingt
victoires, et j'étais vraiment éblouie. Murat parut sensible à l'effet
qu'il produisait et à l'applaudissement flatteur de mon silence et de ma
surprise. Joachim s'approcha alors de moi avec un sentiment que je n'ai
peut-être jamais vu à aucun autre homme. Il ne ressemblait en rien peut
être à ses rivaux de gloire et de bravoure: c'était une physionomie
originale et singulière parmi tant de grandes figures de guerriers que
ma mémoire et mon coeur me rappelaient. Son courage à la guerre,
m'avait-on dit, avait quelque chose de chevaleresque et de fabuleux,
comme son accoutrement et son armure. Il s'avança donc vers moi avec une
nuance de galanterie et de politesse qui tenaient peut-être autant au
culte pour lui-même que pour les femmes qu'il abordait. Vu de très près,
je trouvai une certaine coquetterie moderne avec ce costume antique, un
je ne sais quoi de satisfait et d'heureux, enfin un de nos élégans de
Paris très bien déguisés sous l'armure de Tancrède. Mais il était si
beau, mais il était si bon, que l'illusion et les reflets de son
héroïsme ne permettaient pas à la critique de se glisser derrière
l'admiration pour rapetisser un si grand capitaine jusqu'au ridicule.
La lettre de la princesse Élisa que je lui présentai, il la lut à haute
voix, en se promenant, appuyant avec une bienveillance sonore sur les
éloges qu'on avait bien voulu me donner. «Je suis enchanté, madame, que
ma belle-soeur ait pensé à vous recommander à moi. Ma cour est le
rendez-vous des talens; j'aime les arts de la paix comme si je n'avais
jamais fait la guerre. Si vous vous déplaisiez jamais à Florence, venez
ici; j'entends si votre santé exigeait un autre climat, car avec Élisa
il n'y a point à craindre d'autre cause de déplacement.
«--Votre Majesté est mille fois trop bonne. On voit bien que dans la
famille du grand Napoléon les bienfaits sont solidaires; n'importe sur
quel point de l'Europe un Français voyage, il est sûr de rencontrer un
protecteur dans quelqu'un de votre noble famille.
«--Vous êtes depuis peu dans ce pays, madame; vous ne vous en irez pas,
j'espère, sans voir une grande revue; je doute que vous ayez pu à
Florence être témoin d'un aussi beau spectacle. On dit cependant que la
garde d'honneur de la grande-duchesse est magnifique.
«--Oui, mais ce n'est qu'un escadron, et cela ne peut soutenir le
parallèle avec vos deux régimens de chevau-légers.
«--Je compte bien en avoir dans six mois encore six autres, répondit
Joachim, avec un sourire satisfait de mon attention militaire. S'il
plaît à Dieu, on ne reconnaîtra plus les Napolitains.»
Je crus devoir quitter Murat sur ce mouvement de noble ambition, car mes
instructions portaient de ne lui faire aucune confidence sur l'objet
réel de mon voyage, et ne contenaient la recommandation de le voir que
pour qu'il connût ma figure et ne s'étonnât point de me rencontrer à la
cour. Il me reconduisit avec une exquise politesse qui paraissait
naturelle en lui, et qui était fortifiée par un heureux instinct de la
royauté qui lui faisait sentir que l'affabilité des manières était un
des devoirs de la puissance, parce qu'elle en est un des intérêts. En
traversant le salon où j'avais attendu, j'aperçus la plupart des
ministres qui causaient avec l'ambassadeur de France, et qui
paraissaient attendre que le roi les fît appeler pour tenir le conseil.
C'étaient le prince Pignatelli, mon aimable introducteur, ministre
secrétaire d'état; le marquis de Gallo, ministre des affaires
étrangères; M. Daure, ministre de la guerre, qui riait aux éclats et qui
avait presque l'air de mystifier ses collègues; M. Agor, ministre des
finances, ami de coeur de Murat, apportant près du trône un dévouement et
des talens qui le faisaient appeler le Sully de la cour de Naples; deux
ou trois autres encore dont les noms et les figures ne m'étaient pas
connus.
Je rentrai chez moi dans le ravissement de ma réception, heureuse
d'avoir pu de près contempler l'homme qui, avec Napoléon et avec Ney,
était cité par nos braves comme le plus brave, le roi intrépide qui
chargeait l'ennemi une cravache à la main, qui trouvait un secret
plaisir à faire cribler de balles ses panaches et ses soieries, qui ne
semblait fier de sa beauté, de sa parure et de son rang, que parce qu'il
pouvait chaque jour agrandir et légitimer la renommée et la grandeur sur
le champ de bataille.