Nouvelle course à Caserte.--Rencontre et nuit passée chez Deborah.
Caserte m'était devenu cher, depuis que j'y avais vu une reine, mieux
qu'une reine, une femme charmante. De grands embellissemens avaient été
faits par Murat à cette résidence, et elle était un point de promenade
pour les oisifs très nombreux de Naples. Je voulus la voir dans un
appareil plus simple que celui de ma visite cérémonieuse. En parcourant
ces beaux lieux, je m'aperçus cependant que, malgré la royale protection
qui semblait y attirer la foule, elle ne s'y portait pas de préférence;
j'y passai néanmoins des heures délicieuses, mais dont le charme tenait
plus peut-être aux souvenirs qu'aux spectacles. Mon retour de cette
course capricieuse fut marqué par plus d'incidens que le séjour
lui-même. Mon conducteur me demanda, quand je le repris, si je ne
voulais pas voir les ruines de l'ancienne Capoue. Craignant de trouver
l'ennui où les citoyens romains s'amusaient tant autrefois, et où leur
plus cruel ennemi, Annibal, s'était amusé trop, je préférai reprendre la
route que j'avais parcourue avec délices; car j'ai de la reconnaissance
pour des lieux qui m'ont procuré d'agréables impressions. Où peut-on en
trouver de plus enivrantes que dans cette campagne, jardin embaumé? Mon
_vetturino_ (cocher) voulut me faire dîner à Ceversa, petite ville assez
vilaine, qui sert de contraste à tant de beautés; mais je refusai, et
nous nous arrêtâmes à cinquante pas plus loin, près d'une bicoque fort
jolie, dont le toit n'arrivait pas au haut du cabriolet, qui n'avait ni
portes ni fenêtres, mais qui était tellement entourée de lauriers, de
grenadiers et de jasmins, qu'elle paraissait comme assise dans une
corbeille de fleurs. Derrière la cabane était un bosquet de hauts
peupliers, où grimpait en festons le pampre des vignes. Une paysanne
vieille et pauvre vint nous offrir des oeufs, des fruits et du sorbet.
Dans un coin on voyait une espèce de caisse couverte de feuilles
fraîches, sans draps ni couverture; c'était le lit de la vieille. Un
bénitier, un crucifix, une madona della Seggiola formaient tout
l'ameublement. Un énorme chat, et une cage pleine d'oiseaux, voilà toute
la société. Je regardais cette femme, son asile, tout ce qui
l'entourait, et à ma curiosité se mêlait une sorte de terreur
soupçonneuse. En général, les paysannes, même jeunes, sont peu jolies
dans les environs de Naples, et Deborah n'avait rien moins que
soixante-treize ans. Sous cette hideuse enveloppe battait encore un coeur
noble et généreux.
Mon _vetturino_ ne me parut nullement content de me voir descendre à la
cabane de Deborah, et il me pressa fort de retourner promptement à
Naples. Je cédai à son empressement; car, par un mouvement rétrograde,
je me mis à supposer que cette délicieuse cabane pouvait être l'honnête
maison de plaisance de quelques bandits. Je m'arrêtai tellement à cette
idée, qu'au lieu de suivre ma générosité naturelle, je payai fort
mesquinement la dépense, et remontant lestement en voiture, je dis au
cocher de presser le retour; la recommandation était inutile: il faisait
si bien voler son char, que sur la route la plus unie, il eut la
maladresse de rencontrer une pierre qui culbuta le phaéton et les gens,
à pouvoir casser les roues et nos jambes. «_Maladetta la stregha che ci
val questo_[9].» Pendant que le voiturier criait cette aimable
malédiction, j'étais déjà sur pieds. «N'est-ce pas, dis-je à l'Hippolyte
en colère, que c'est une sorcière cette Deborah?» espérant par cette
approbation provoquer le récit d'un de ces vieux contes auxquels j'ai
toujours trouvé un plaisir extrême, je ne m'attendais guère que cette
laide et pauvre, vieille allait me faire éprouver un sentiment différent
pour son malheur et la plus vive admiration pour sa constante fidélité à
un touchant souvenir. Changeant d'idées dans mon embarras, je résolus de
passer la nuit à la cabane de Deborah, et dis en conséquence au
conducteur de tâcher de gagner jusque-là, et de revenir m'y chercher le
lendemain à l'aurore. «_Santissimo!_ s'écria le superstitieux imbécille,
je ne vous trouverai plus.--Eh bien! vous ne perdrez pas la course, lui
dis-je en la lui payant amplement», et je le laissai, avec deux paysans,
arranger sa voiture, et m'en retournai à pied à la cabane.
Deborah était assise sur le seuil, dans l'attitude de la plus triste
méditation. Je lui contai mon accident et mon intention de passer la
nuit sous son humble toit, si elle voulait bien me recevoir.«_Madona
mia_, dit-elle en se signant, vous demandez l'hospitalité à Deborah;
vous ne la croyez donc ni sorcière, ni maudite? Que votre entrée chez
moi soit bénie, vous qui ne traitez pas le malheur comme un crime.» Son
langage me frappa par sa pureté; les termes dont elle se servait
ajoutèrent à ma surprise. «Deborah, lui dis-je, vous n'êtes pas
Napolitaine?--Je suis Florentine, me répondit-elle, et depuis des
siècles les miens furent toujours attachés à la noble maison des
Strozzi; cette famille s'éclipsa sous le poids du malheur, et il y a
soixante-deux ans qu'ici de vils brigands massacrèrent le dernier
rejeton de cette race de héros, et sa jeune soeur, celle qui avait sucé
avec moi le lait de ma mère. J'avais alors vingt ans; les riches amis,
les parens de la fiancée, tous ont oublié, après quelques larmes
données, et l'héritier illustre, et la jeune et belle épouse; le coeur de
la pauvre Deborah a eu plus de mémoire. Mais, ajouta la vieille, vous ne
pouvez, madame, passer la nuit ici; un lit de feuilles et un peu de
paille de maïs est tout ce que je possède.--C'est excellent, bonne
Deborah; je dors partout, et très bien; et je suis sûre que vous aussi
vous dormez bien paisible, et contente, sur votre lit de feuillage. Oui,
grâce au ciel! le repos me reste après les larmes.--Et dans cette
cabane, de quoi vivez-vous?--Depuis que le gouvernement du roi Joachim a
fait cesser toutes les persécutions, en bannissant les superstitions
nuisibles, je respire et ne manque de rien; depuis que la haine et les
préjugés n'osent plus dévaster mon petit domaine, que les lois
françaises protègent ma cabane comme le palais du riche, la pauvre
Deborah a du pain; ma vie, usée dans les regrets et les larmes, finira
moins malheureuse. Mais puisque vous êtes venue seule près de moi;
puisque vous voulez honorer ma cabane et mes cheveux blancs par une
preuve de confiance si courageuse, venez voir mon domaine; la promenade
et la nuit sont ici délicieuses.»
Me voilà, avec une femme que je connaissais depuis deux heures et par de
sinistres rapports, parcourant la nuit un bosquet nu de toute
habitation, dans un pays où l'on pourrait dire que le mélodrame croît en
pleine terre pour fournir des sujets à la muse de nos boulevarts.
Deborah me devançait de quelques pas, et je faisais _in petto_ ces
réflexions, mais toutefois en les repoussant. Je tombai, en tournant
près d'un bosquet de myrtes, sur un banc de marbre noir. «Reposons ici,
dit Deborah, vous n'êtes point une femme ordinaire; vous n'avez point
peur.» Je fis bonne contenance, quoique les pulsations de mon coeur
fussent devenues plus fréquentes. «_Ils n'y reposent point_, ajoutait
Deborah, mais c'est ici qu'ils furent cruellement immolés, ici, à cette
place, où depuis plus de soixante ans la pauvre Deborah pleure leur mort
comme au jour de leur perte. Je pressai la main de Deborah contre mon
coeur. Je ne redoutais plus rien, mais j'étais aussi vivement agitée; le
lieu, l'heure, le genre de la confidence, tout ajoutait à mon émotion.
Deborah devait la porter à son comble, en m'apprenant qu'elle était
d'origine française. «Quoi! m'écriai-je, de parens étrangers, et née à
Florence!» Voilà mon imagination lancée dans tous les rapprochemens
d'une effrayante conformité.
Il faudrait me connaître pour se faire une idée de l'effet de la
solitude sur l'accumulation de mes souvenirs. Deborah me rassura un peu
en continuant d'un ton humble et monotone: «Il y a bien des _siècles_
qu'une de mes aïeules, née à Lyon, se donna la mort pour ne pas survivre
à une maîtresse adorée; mais pour que vous compreniez, signora, cet
attachement si dévoué, il faut vous faire connaître son objet, qui
n'est, hélas! plus qu'une cendre; mais le récit des vertus d'Isaure, son
amour et ses malheurs, l'héroïsme de l'homme qu'elle avait choisi: voilà
ce qui s'est perpétué de génération en génération dans notre famille;
voilà les nobles souvenirs qui m'inspirèrent un attachement si religieux
pour les descendans de l'illustre maison des Strozzi. Ce papier (et elle
me donna un manuscrit), je vous le donne; vous êtes digne de le
conserver, mais vous n'en parlerez pas à la pauvre vieille Deborah; vous
me le rendrez, j'ai ajouté de ma main tremblante le peu de lignes qui
vous apprendront la fin terrible de mes maîtres assassinés si jeunes.»
Deborah se leva; je la suivis en silence. En rentrant dans sa cabane,
elle me regarda. J'ôtai mon chapeau. Deborah resta devant moi, et
debout, d'un air inspiré, touchant de sa main décharnée mes cheveux,
elle me débita une espèce d'improvisation. Elle comparait ma taille, mes
traits et mes cheveux avec ceux de la maîtresse dont cette pauvre femme
pleurait la mort depuis soixante ans. Si je dois vieillir autant, je ne
perdrai pas non plus la mémoire de cet exemple de piété domestique, de
cette scène singulière de toute une nuit passée dans une cabane, que,
peu d'heures avant, les apparences auraient dû plutôt me faire fuir que
chercher.
Deborah, après son récit, avait levé un grand rideau de laine, et je fus
fort surprise à la vue d'un petit lit fort propre. «_Ci dormiva_[10],»
me dit-elle, et elle resta immobile devant le lit. Une terrible pensée
vint de nouveau effrayer mon esprit. «Deborah, pourquoi n'y plus dormir?
votre maîtresse y serait-elle morte?--«_È un voto!_[11]» Quand, en
Italie, on vous dit cela, il n'y a plus ni raisonnemens à faire ni avis
à donner. «Voulez-vous, bonne Deborah, que je lise ici le manuscrit que
vous m'avez confié? Couchez-vous, je veillerai sur votre sommeil.--Ah!
combien vous êtes bonne? _Compassione vole_. Elle était comme cela, _mia
dolce padrona_[12],» et la pauvre Deborah tomba à genoux, les mains
jointes sur la poitrine.
J'entendais ses lèvres murmurer des prières. Je pensais à ce voeu d'une
si longue douleur, si religieusement observé. Je tenais toujours le
manuscrit; il me semblait le sentir légèrement s'agiter; je n'osais
interrompre la prière de la pauvre Deborah. Je ne résistai plus à toutes
les émotions de ma bizarre situation, et, pour m'en distraire, je jetai
les yeux sur la première page où je trouvai une émotion nouvelle en y
lisant ce qui suit: «En 1742, l'arrière-petit-neveu de Philippe Strozzi,
et la jeune et belle Paula Albergati, se rendant à Caserte pour les
visites de leurs noces, célébrées à Naples, la chaleur du jour leur
ayant fait chercher un abri et s'éloigner de leur suite, des brigands,
attirés par les richesses des habits des deux jeunes époux, leur
donnèrent la mort, irrités par la défense de Strozzi. C'est à la place
où les corps furent retrouvés, dans le bois, que j'ai élevé une pierre
qui porte le nom des victimes et le jour de leur mort funeste, en
jurant, si Dieu me fait survivre à cette terrible catastrophe, de ne
vivre dans les mêmes lieux que la vie des cénobites, de n'avoir de
nourriture que les produits des champs, de couche que la dépouille des
arbres, et de prier pour mes maîtres bien aimés jusqu'au dernier
soupir.»
Je m'arrêtai, je regardai Deborah; elle venait de s'étendre sur son lit
de feuillage. Toute cette laideur de la décrépitude qui m'avait tant
frappée venait de disparaître; je ne voyais plus sur ces traits flétris
que la belle ame qui les animait, et assise au pied de cette humble
couche, ayant sous les yeux le modèle d'une si longue résignation, je
lus avec un vif intérêt le fragment de la vie de l'illustre Philippe
Strozzi.