Voyage à Caserte.--Audience de la reine.--Détails intérieurs.
Depuis plus d'une semaine je respirais le doux air de Naples; mes jours
étaient transportés dans des promenades et des rêveries charmantes;
heureuse, sans soucis d'affaires, sans inquiétude de coeur, sans aucune
de ces pensées vulgaires qui avec le sommeil dévorent les trois quarts
de l'existence, je me laissais vivre, état délicieux de l'ame qui se
compose tout à la fois de paresse et de méditation, de souvenir et
d'oubli, d'impressions terrestres et de pensées divines. Un paquet, qui
me fut remis par le prince Pignatelli, me rappela au but de mon voyage,
et à toute la gravité de ma mission.
La grande-duchesse m'envoyait une lettre de sa main pour Caroline, une
pour Joachim, me recommandant de me présenter à part chez sa soeur et
chez son beau-frère, d'attendre l'effet de leur bienveillance et de leur
accueil avant de m'ouvrir et de me laisser aller à la séduction de
causerie qu'elle voulait bien me reconnaître. «Voyez Pignatelli, voyez
Rosetti: dites un quart de vérité au second, et au premier la vérité
presque entière; qu'il soit, au besoin, le conseiller de vos démarches,
l'auxiliaire de tous les moyens que vous aurez à employer. Rien ne
presse; mettez le temps à vos affaires, dépensez de l'argent, ayez l'air
d'être bien insouciante, bien distraite, bien inoccupée; soyez bien
vous-même: pour la première fois, votre caractère ne sera point un
obstacle à vos succès.»
Pignatelli me pressa de faire usage de la protection que la princesse
Élisa m'accordait. Quant au roi, me dit-il, je me charge de vous
présenter à S. M., et de vous y conduire moi-même avant le conseil.
Mettez-vous à ce bureau, faites à la reine la demande d'une audience
particulière; elle lui sera remise aujourd'hui, et je ferai tenir à
votre hôtel la réponse probablement avant ce soir.» Dès le soir, en
effet, je trouvai chez moi un mot du secrétaire des commandemens, et je
remarquai avec plaisir cette exactitude et cette attention dont les
subalternes devraient toujours donner le mérite à leurs souverains, car
elles leur sont comptées par la bienveillance publique comme des vertus.
Le colonel d'Obedelen me donnait le bras quand je rentrai; et, comme je
trouvais plaisir à voir son épine dorsale se courber devant les
apparences de la faveur et les prestiges du pouvoir, je ne manquais
jamais à ses yeux de me donner de l'importance par le récit de mes
relations et l'étalage de mes amitiés politiques, toujours cependant
sans lui rien dire de positif, le désespérant par des paroles qui
avaient l'air de vouloir être des aveux, et qui s'arrêtaient justement à
la réticence. On m'annonça qu'un valet de pied avait apporté une lettre
du château: là-dessus, je pris ma dignité, et je jetai ces mots à la
tête de mon adorateur par ambition: «Je sais... C'est la reine qui
m'écrit.» Obedelen mourait d'envie de rester pour en savoir plus long;
mais, «vous voyez, colonel, ceci ne se remet ni ne se communique: à
demain donc» me valut le salut le plus humblement respectueux qu'ait
jamais fait un solliciteur ministériel. Je le laissai aller rêver toute
la nuit à ce grave intérêt, qui était tout naïvement une simple réponse.
Je sentis alors, en réfléchissant, que la connaissance du colonel était
une infraction à mes promesses, et que je devais la restreindre. Mon
audience était indiquée pour le lendemain, à la royale maison de
plaisance de Caserte.
J'avais vu Caserte en revenant de Rome. On y arrive par des routes
ornées de myrtes, d'orangers et de mille objets plus délicieux les uns
que les autres. Avant de me mettre en route, je procédai à ma toilette
avec un désir bien ambitieux de plaire à la reine. Élisa m'avait dit
quelquefois que rien ne m'allait aussi bien que le noir: j'espérais sous
le même costume obtenir la même bienveillance auprès de Caroline. Je le
pris, et m'acheminai fièrement vers Caserte. En arrivant, on me proposa
de faire un tour dans les délicieux jardins de la résidence royale, en
attendant que la reine eût fini sa toilette; ce que j'acceptai avec
d'autant plus de plaisir, que je n'étais pas fâchée de méditer un peu
les louanges ou les réflexions que ce grave entretien pourrait m'obliger
à improviser.
Je comparus enfin au lever de Caroline, non pas à un lever de grande
cérémonie, car je la trouvai seule. M. Baudus, gouverneur des enfans,
sortait de chez elle avec le prince Achille, héritier présomptif de la
couronne. La reine, tout en reconduisant son fils, était entrée dans le
salon où j'attendais mon introduction, et où mon introduction se fit par
un mot de la souveraine elle-même, qui me dit: «Venez, madame, avec nous
faire un tour de promenade; vous êtes ici comme à Florence, de
l'intimité.» Rien n'égalait un sourire de Caroline. Le matin est la
véritable épreuve d'une femme, même quand elle est reine. La reine
Caroline me parut délicieuse, malgré l'heure. Moins parfaitement belle
que sa soeur Pauline, elle avait dans la physionomie une grâce, une
mobilité, une expression, qui donnaient à sa jolie tête cet air de gaze
des élégantes et vaporeuses miniatures d'Isabey. Sous sa petite mine
délicieuse et mignonne, sur cette jolie figure de camée respirait avec
la grâce une fierté qui la rendait plus piquante; un sourire malin et
presque profond accompagnait ses paroles. Tout en elle semblait pétri
par les Grâces et animé par l'esprit. Elle possédait toutes les hautes
qualités de sa haute destinée: elle l'a remplie comme reine, comme soeur
et comme épouse, aux jours de l'adversité, et de manière à mériter
l'estime de ceux mêmes dont elle n'avait pas conquis l'amour.
J'avais fait un pas respectueux à l'apparition de la souveraine. Elle me
regarda en souriant, et avec un ton de femme à femme, que toutes les
soeurs de Napoléon savaient prendre à propos; elle me dit: «Vous avez un
peu attendu, mais aussi convenez que vous êtes très matinale: dès quatre
heures vous étiez debout devant le beau spectacle de la mer de Naples
réfléchissant les feux du Vésuve, et dès neuf heures vous avez fait le
voyage de Caserte. On n'a point tort de vous confier des expéditions
importantes: se lever de bonne heure est presque une vertu.» Je restai
stupéfaite de voir la reine si bien instruite de ma vie, de mes
démarches et de mes allures. Elle sourit encore à mon embarras, non
point avec la malice qui veut intimider, mais avec la finesse qui devine
et la grâce qui approuve.
«--V. M. sait que j'ai peu dormi, mais elle ne peut en être surprise: il
s'agissait d'être bientôt en présence de la soeur chérie de Napoléon. Je
suis donc ici l'objet d'une observation bien prompte!
«--Comme toute personne qui arrive. On croit surtout servir les princes
par l'excès des investigations; car la connaissance de tous ces faits
n'a été provoquée par aucun ordre, et est en quelque sorte un acte de
surveillance gratuite et de bonne volonté. Je vous avoue même qu'à la
nouvelle de toutes ces révélations, j'ai craint que votre tête, que je
sais un peu singulière, ne prît fort mal ces attentions, et ne vous fît
reprendre la route de Toscane sans m'avoir vue.»
Pendant ce petit discours, j'avais repris toute ma liberté d'esprit, et
je répondis à la reine que la confiance et la faveur d'une honorable
familiarité m'étaient trop précieuses pour que je me privasse du bonheur
dont je jouissais dans le moment. Regarder Caroline eût suffi pour
donner de la vérité à l'expression de ces sentimens, tant Caroline,
élevée loin du trône, avait naturellement les qualités qui l'honorent!
«La grande-duchesse, reprit la reine, notre Élisa, est aimée en Toscane.
--«Comme elle mérite de l'être.
--«Et s'amuse-t-on à sa cour? est-elle brillante, riche en nobles et
beaux courtisans? quelques uns sont-ils préférés? Des haines, des
propos, n'est-ce pas?
«--La cour de Toscane est comme toutes les cours.
«--Et vous ne cachez rien à Élisa? Vous lui dites tout ce qu'il lui
importe de savoir?
«--Oui, ce qui intéresse sa personne seulement, ce qui dans ses
habitudes fait jaser.
«--Ce qui fait jaser? Et quels sont les objets de ces conversations
malignes?
«--Tout ce qu'il y a de plus simple: une course, un mot dit dans un bal,
la moindre bienveillance accordée par la princesse à une personne que le
hasard ou l'amabilité rapproche d'elle. Ne faut-il pas que les grands de
la terre paient contribution aux oisifs? Élisa fournissait outre mesure
à cet impôt des grandes villes, en sortant seule en phaéton avec le beau
comte Cereni.
«--Et vous avez eu le courage de l'avertir?
«--Sans doute, et en mettant les points et les virgules à mes
avertissemens, parce qu'à Florence on est méchant ou bête, et que rien
ne se propage avec autant de facilité que les suppositions de la
méchanceté haineuse et de la bêtise malveillante.
«--Vous avez bien raison: en fait d'épigrammes et de calomnies, jamais
la crédulité publique n'hésite; pour elle l'apparence devient toujours
une certitude.» Puis, avec un air de distraction, Caroline ajouta: Et il
est fort bien ce comte Cereni.
«--Si bien, qu'il m'a fallu voir le roi Joachim pour ne pas proclamer le
comte le plus bel homme de l'Europe.
«--La flatterie est ingénieuse, délicate..., et ne me rend que plus
claire la nature des observations que vous avez l'occasion d'adresser à
ma soeur.»
Ici nous fûmes interrompues par l'entrée subite d'une dame pour
accompagner, dont l'intimité devait être bien grande, puisqu'elle ne
craignait pas d'interrompre. Il est vrai que le motif était grave: elle
venait de recevoir une caisse de modes arrivée de Paris par courrier
extraordinaire, en même temps que des instructions nouvelles et plus
sévères sur le blocus continental. Voici la reine qui, sans contrainte,
sans grimaces de grandeur et me traitant comme une amie, comme une
femme, étale elle-même les robes, les chapeaux, les garnitures qui
embelliront encore sa beauté. «Et ma soeur, me disait-elle, quelle
couleur lui sied le mieux maintenant? Vous voyez bien ce négligé, c'est
une attention de mon frère; entre deux victoires il pense encore à ces
gracieusetés-là... N'est-ce pas qu'on peut être un très grand homme avec
des qualités privées?» Et moi de répondre: «La famille de Napoléon nous
a habitués à rencontrer en elle toutes les choses les plus opposées, le
génie du grand et le goût du simple, des contrastes qui sont
admirables.» Puis, entremêlant très adroitement le sérieux au frivole,
la reine ajoutait: «Il faut frapper le peuple, éblouir la foule. Les
souverains auraient tort de négliger la parure: on leur en sait gré
comme d'une marque de respect pour les spectateurs. Et Cereni se
_met-il_ bien?
«--Comme un homme qui aurait besoin de ce secours, et qui, sans beaucoup
d'esprit, se rend compte de toutes les illusions que la toilette peut
produire.
«--Il est ici, car je sais tout, moi; et avant les envois de ma
marchande de modes, j'avais lu mon rapport ou mes rapports de la
journée. On peut tout vous montrer à vous, Madame, confesseur d'une
souveraine: lisez.
«Si S. M. a entretenu le roi de mon dernier rapport, j'espère qu'elle
lui aura caché la source de ses connaissances. Il faut que le roi sache
les choses, mais il ne faut pas qu'il sache les noms. La discrétion est
sacrée de haut en bas, mais il est nécessaire au service de S. M. que le
secret se garde aussi de bas en haut. Le roi serait jaloux des
renseignemens qu'on nous communique au lieu de les lui apporter; cela
est surtout bien important en ce qui concerne les relations avec
l'ambassadeur de France. On a dit hier, au cercle de M. le baron Durand,
que l'empereur et roi avait écrit une lettre à cheval au roi Joachim;
que S. M. paraissait depuis quelques jours fort mécontente. On a
remarqué, par suite de ces bruits, que le roi et la reine n'avaient
point été ensemble au grand théâtre.
«--On voit beaucoup dans les promenades une dame de Florence; elle a de
fréquentes relations avec le colonel d'Obedelen. On ne sait pas trop ce
que ce dernier fait à Naples; vient-il grossir le nombre pourtant déjà
bien assez considérable des agens français? Les officiers le voient d'un
mauvais oeil.
«--La dame de Florence travaille très avant dans la nuit; on prétend à
son hôtel qu'elle n'a pas quitté la terrasse de la soirée.
«--On a encore arrêté sur les côtes deux barques montées par des
matelots français; ils venaient de jeter sur le rivage une énorme
quantité de denrées coloniales. Le capitaine a montré une licence
revêtue d'un paraphe du gouvernement français. On a relâché
immédiatement les délinquans sur le port, où beaucoup de peuple était
assemblé: cette scène a occasioné force murmures. Puisqu'on force notre
bon roi Joachim, s'écriaient des voix robustes, à rendre son peuple
malheureux par la ruine du commerce et par le maudit blocus continental,
on devrait au moins respecter les lois qu'on lui impose. Chiens de
Français! ils veulent non seulement nous empêcher de gagner notre vie,
mais ils viennent faire la contrebande avec privilége: elle ne leur
coûte pas même, comme à nous, un coup de fusil. La colère, la rage du
peuple était à son comble; le tumulte a fini, ainsi qu'il finit
d'ordinaire, par la présence de la force armée; mais l'habitude de se
frotter aux baïonnettes pourrait bien, à la longue, donner à nos
_lazzaroni_ le courage de les braver.
«--La princesse dont Sa Majesté a remarqué l'absence au cercle d'hier, a
été rencontrée à Bahia avec le beau comte ***, dont le roi s'est
également plaint ce matin pour cause d'inexactitude.
«--Monseigneur l'archevêque reçoit beaucoup depuis quelques jours un
marchand de Palerme, qui lui a remis une boîte de la part de Ferdinand.
On ne fait pas de cadeaux à ceux qui ne nous rendent pas de services.
«--Le baron *** a encore perdu hier une somme considérable au Pharaon.
«--Il circule depuis quelques jours une caricature que je n'ai pu me
procurer; ce que je sais, c'est que c'est une grossière insulte à toute
la famille impériale. Les marionnettes de la rue de Tolède sont depuis
quelques jours l'objet d'une fureur plus active. Les allusions pourtant
ne m'ont pas frappée; ce qu'il y a de certain, c'est que le vieux
polichinel pense fort mal. Il était très lié avec le feu roi,
c'est-à-dire avec le roi qui réside en face, et qui lui faisait donner
de bonnes gratifications quand il l'avait amusé.
«--On répand le bruit qu'il arrive ici des troupes françaises. Les
passe-ports sont visités avec une incroyable surveillance sur les
frontières. Il y a méfiance et désaccord entre les cours de Naples et de
Paris: le peuple du moins le croit et le répète.
«--La dernière revue du Roi a fait un bien extrême, et les secours que
Votre Majesté a distribués pour les femmes indigentes ont accru encore
les bénédictions, qui ne demandent qu'à monter vers le trône qu'occupent
la beauté et la vertu.
«--Voici ma dernière et ma meilleure nouvelle: la glace a baissé de près
de trois liards.»
Cette pièce me parut si curieuse, que je l'écrivis de mémoire en
quittant Caserte. J'espère, me dit la reine, qui, tout en chiffonnant
ses envois de Paris, n'avait pas perdu un seul des signes de mon
étonnement, j'espère que vous ne direz pas que je ne suis pas aussi bien
instruite que ma soeur Élisa.
«--Dans l'heureuse famille d'un grand homme, les femmes mêmes ne veulent
pas mériter l'épithète que l'histoire de France a donnée aux rois de la
première race. Mais ce que j'admire plus peut-être que les précautions
de la politique, ce sont les élans de la bienfaisance: vous cachez vos
bienfaits et vos affaires, deux choses habiles et honorables. Permettez
cet éloge à ma franchise.
«--Comment êtes-vous venue à Caserte? me demanda la reine avec bonté. Je
vais vous faire reconduire; la matinée est chaude, je veux que vous
fassiez le voyage commodément, pour que vous preniez goût à revenir. Je
ne laisserai point ignorer à ma soeur combien j'ai été contente de vous.»
Le colonel d'Obedelen m'attendait quand je rentrai à Naples. La vue
d'une voiture aux armes des Deux-Siciles, et aux livrées de la reine,
produisit sur lui leur effet magique: il me salua, je me trompe, il
salua l'équipage avec toute la béatitude d'un bourgmestre. La royale
entrevue ne m'avait pas rendue plus fière, mais elle m'avait fait sentir
sinon la morgue, du moins les obligations de la diplomatie, et le besoin
de cacher des démarches dont l'honneur et le succès dépendaient de ma
discrétion. Je me contentai de saluer le colonel, et de lui dire que
j'étais très fatiguée de la route, et que j'allais me mettre au régime
napolitain du sommeil pendant le reste de la journée. Ce que je fis, en
effet, avec plus de conscience que je ne voulais le promettre par mes
paroles.