Séjour à Naples.--Romilda, anecdote napolitaine.
J'ai toujours eu le goût de ces courses libres et solitaires où, sans
projet arrêté, le hasard seul est chargé de l'intérêt de la journée; il
m'a presque toujours bien servie, et mon imagination est singulièrement
propre à profiter de ces rencontres. Mais la découverte qu'il me fit
faire à Naples, et que je vais rapporter, peut s'appeler une bonne
fortune du sort, puisqu'elle se rattache au souvenir d'un homme cher à
la France et à mon coeur, à la mémoire du général Championnet. Les ruines
et les antiquités sont rares dans l'intérieur de Naples, quoique cette
ville soit plus ancienne que Rome. Cependant il y a beaucoup de choses à
admirer. Les bords de la mer, couronnés de collines délicieuses,
m'attiraient de préférence. Un jour que pour jouir mieux du coup d'oeil,
je m'étais avancée jusqu'au pied du rocher taillé dans le roc, assise
sur l'un des bancs pratiqués dans le large chemin circulaire, je vis non
loin de moi une femme à genoux, priant avec ferveur, par intervalle
regardant une des fenêtres du fort qui donnait sur la mer, et à chaque
regard essuyant une larme et étouffant un soupir. Son attitude ne me
surprit point, dans un pays où le peuple s'agenouille devant les images
des saints, au coin des rues, comme en France on s'incline sur les
marches des autels. Mais elle pleurait, et par là elle devenait
intéressante. «Qui pleure aime, me disais-je; peut-être cette jeune
femme est-elle tournée vers un ami, un époux, un frère, que cachent les
cruelles murailles du fort Saint-Elme.» Rapide pensée qui lui valut
toute ma compassion et mon ardent désir de la consoler. J'approche avec
discrétion, adressant à l'inconnue la parole en italien. Aussitôt la
confiance s'établit, d'autant plus que cette femme jeune, belle encore,
n'appartenait pas à la classe dégradée du peuple napolitain, mais à une
famille de Sienne. «Quel est l'objet de votre tendresse, privé de sa
liberté? Pour qui répandez-vous des pleurs?--_Non son per me queste
lagrime piango io per ben passate venture_[8]!» Ce fut toujours pour moi
un ravissement d'entendre les sons purs de la belle langue que mon père
prononçait et m'apprit à accentuer comme le Tasse. Cette douce surprise
influa tellement sur ma prévention pour cette femme, que son récit
touchant semble encore retentir près de mon coeur. Le temps n'a pu
l'affaiblir. Bien souvent je répands encore des larmes au souvenir des
malheurs de Romilda et d'Albert. Antonia (nom de la Siennoise) me dit:
«Vous voyez cette triste fenêtre, madame, en m'indiquant le fort, eh
bien! c'est là que s'adressent mes larmes, à deux amans qui y comptèrent
les heures d'une réclusion, d'une affreuse agonie. Albert, beau de
jeunesse, beau de noble dévouement et d'amour, y trouva la mort; et
Romilda, sa digne amie, y vécut dans les larmes, y serait morte comme
son fiancé, si la victoire n'y eût conduit un héros généreux, un
Français, pour briser d'odieuses chaînes. Si vous voulez verser des
pleurs, écoutez-moi alors _se lei vuol lagrimar m'ascolta!_» et elle
commença de la manière suivante son récit:
«À l'époque où des cris de liberté s'étendirent des bords de la Seine
jusqu'au pied du Vésuve, la noble famille Durazzo fut accusée, sous
l'ancien gouvernement, d'intelligence avec les Français. Le père, les
deux frères de Romilda subirent les rigueurs d'un jugement militaire. Au
jour heureux où l'opulence étendait son voile d'or sur l'heureuse
enfance de Romilda, elle regardait comme un troisième frère le jeune
Albert, orphelin et héritier du duc del Strati. Dès l'âge de douze ans,
se joignit à l'amitié fraternelle un sentiment plus vif; à dix-sept,
Romilda fut solennellement fiancée au noble orphelin dont son père était
le tuteur. L'affreuse catastrophe qui frappa cette famille eût, par une
lâche frayeur, éloigné un homme ordinaire; elle devint un nouveau lien
pour Albert, et les larmes du désespoir devinrent un nouveau gage
d'amour. Devenir l'appui de la veuve et de l'orpheline, dont il avait
défendu l'époux et les frères avec une énergie que ne lui pardonna point
un gouvernement faible et par conséquent persécuteur, telle fut la
conduite du généreux Albert. Mais bientôt un ami vient l'avertir que sa
liberté et peut-être ses jours étaient menacés. À cet avis cruel, la
mère de Romilda, déjà accablée de désespoir, s'abandonna à toute sa
douleur, et le soir même on la trouva sans vie au lieu où avaient péri
son époux et ses deux fils. Romilda, privée de tous les siens, se vit
encore ravir son amant. Albert fut conduit au fort Saint-Elme, pour y
subir une détention perpétuelle. Romilda, restée seule, fut bientôt
frappée de cet abandon qui s'attache surtout aux victimes de la
politique. Elle passait les longues heures du délaissement à verser des
larmes qui, hélas! n'attiraient même pas les regards de la pitié, et à
s'occuper des moyens de communiquer avec Albert. Chez les femmes, la
douleur est ingénieuse, surtout lorsqu'il s'agit d'adoucir les maux de
ce qu'on aime. Romilda, de tout ce qui faisait le charme de ses jours
heureux, n'avait conservé que deux pigeons apprivoisés, don de son plus
jeune frère, ces charmans emblèmes de la tendresse fidèle lui devinrent
plus chers encore, du moment qu'elle conçut l'espérance d'en faire les
interprètes de sa douleur et les messagers consolateurs de sa
séparation. Les dépouilles mortelles des parens de l'infortunée avaient
été déposées loin du _Campo Santo_, vers les bords de la mer. Une des
tours du fort Saint-Elme avait une fenêtre de ce côté. Une nuit que
Romilda, assise au milieu des quatre croix qui marquaient la sépulture
des siens, élevait au ciel des regards qui demandaient vengeance et
pitié, qu'elle étendait ses bras affaiblis vers cette tour qui
renfermait, comme dans une cinquième tombe, le seul objet qui la
retenait sur la terre, elle vit distinctement quelque chose de blanc
s'agiter aux barreaux. Aussitôt elle détache le mantzara qui
l'enveloppe, et le signal répond au signal. C'est lui! ô ciel, tu nous
prends en pitié! C'est lui, c'est mon Albert! s'écria l'infortunée. Il
fallait les yeux du coeur, d'un coeur tendre et passionné, pour
reconnaître à cette distance et le signal et la main qui le donnait.
Aussi Romilda ne se trompait pas. Sûre d'être vue d'Albert, elle ne
venait plus que pour l'espoir d'adoucir la pénible captivité de son ami.
Chaque jour, le soleil en dorant de ses feux le cap Minerve, trouvait la
jeune orpheline sur la route du champ du repos, pressant doucement sur
son sein les deux blanches colombes, souvenir d'amitié fraternelle,
seules confidentes de l'amour malheureux, dans les longues heures de ces
jours qu'il lui fallut passer à dresser ces messagers ailés; quelquefois
à la vue de cette jeune et belle personne paraissant s'incliner vers la
tombe où dormaient tous les siens, des passans attendris lui dirent:
«Pauvre Romilda! comment pouvez-vous résister à cette vie toute de
douleur et de regrets?--Parce que je suis nécessaire encore au bonheur
d'un être plus malheureux que moi, répondait la jeune fille, et qu'il
faut savoir porter son fardeau.»
«Tant de malheurs furent adoucis. La première lettre qui fut suivie
d'une réponse créa pour les deux amans une existence nouvelle. Ils se
voyaient de bien loin, mais ils se voyaient, et l'avenir, qui avait
semblé fermé pour eux, commençait à se rouvrir... L'espoir de briser les
fers d'Albert ranimait les forces de sa jeune amie... Oh! comme elle
aimait ses colombes fidèles! Quel soin elle prodiguait à ses oiseaux
chéris! De quel regard d'amour elle suivait leur vol rapide, lorsque sa
main caressante avait placé sous l'aile discrète les confidences de son
coeur! Alors à genoux sur la tombe de son jeune frère, embrassant d'un
coup d'oeil toutes ses pertes, l'infortunée Romilda s'écriait en pressant
son sein contre le signe rédempteur. «Ames des miens, ames bienheureuses
de ceux que j'ai tant chéris, veillez sur ceux que vous avez bénis à vos
derniers instans.» Un jour une des colombes revint plus tôt que de
coutume; déjà la main de Romilda avait détaché le papier, déjà elle
dévorait en idée le billet qu'elle croyait une réponse de son amant;
c'était son billet à elle. La fenêtre hospitalière ne s'était pas
ouverte.--Albert, qui avait caché ses souffrances à son amie, venait d'y
succomber. Munie des titres qui attestaient tout ce qu'elle avait à
regretter, Romilda osa se présenter au chef du conseil qui avait
condamné son père et ses deux frères à la mort, et son amant à une
prison devenue son tombeau. «Je suis, lui dit-elle, la fille et tout ce
qui reste de la noble famille Durazzo, la fiancée et la veuve du duc de
Strati. J'espérais le délivrer, et fuir avec lui nos communs tyrans,
mais il est dans ma destinée de pleurer tous ceux qui me furent chers.
Vous qui avez causé tous mes maux, exaucez le seul voeu que la
malheureuse Romilda peut former encore. Que je puisse pleurer et mourir
dans le lieu où mourut mon Albert... J'avais besoin d'être libre tant
que j'ai conservé l'espoir de l'arracher de votre tyrannie; il n'est
plus, laissez-moi le remplacer. Après m'avoir tout ôté, je croirai que
vous m'avez tout rendu, si vous exaucez ce voeu d'une bouche mourante...»
Le barbau fit un signe, et la prison d'Albert devint celle de Romilda.
C'est là qu'à quinze ans ses jours s'éteignirent dans les larmes, assise
à cette fenêtre où elle avait reçu son amant, et d'où elle ne voyait
plus que les tombeaux de sa famille. Lorsque les Français vinrent
planter la bannière tricolore sur les murs de Parthénope, le nouveau
gouvernement prit Romilda sous son égide; il voulut lui rendre tous ses
biens et lui rendre tous ceux d'Albert dont on lui donna le nom. Elle
refusa la fortune. «Ils sont là, disait la noble affligée, en montrant
les fosses: ce gazon, où mes pleurs arrosent les fleurs du deuil, me
sépare moins de ces restes chéris que le marbre dont on les couvrait.»
Romilda n'accepta de ses protecteurs qu'un asile moins lugubre. Elle s'y
éteignit, peu avant que le général Championnet fût rappelé et partît
pour Paris. C'est lui qui fut son zélé protecteur et son ami.
L'avant-veille de la mort de l'infortunée Napolitaine, un orage terrible
éclata sur son humble demeure, dévasta ses fleurs, sa volière, et frappa
une de ses colombes chéries. «Vous le voyez, disait-elle au général
Championnet, la foudre me cherche partout où je me réfugie. Ah! pour moi
le repos n'existera que dans la tombe.»
«Romilda y reposa au milieu des siens. Le temps a détruit les croix, la
mer a envahi les tombes, mais les malheurs de Romilda et d'Albert ne
sont pas oubliés, me dit celle qui m'avait fait ce touchant récit. Elle
ajouta, avec cette superstition du coeur que donnent aux femmes les
sentimens tendres et les douleurs amères: Aux jours anniversaires de
tant de morts réunis, on voit de blanches colombes raser de leurs ailes
argentées la fenêtre du fort Saint-Elme et les vagues qui couvrent le
lieu de la sépulture; on entend comme un gémissement dans leurs tristes
ondulations; un cri de plaintes, un écho de douleurs répète alors les
noms d'Albert et de Romilda.»