Naples.--Machine infernale.--Salicetti.--Sa famille.
La vue de Naples tirerait de sa rêverie l'Allemand le plus mélancolique,
l'Anglais le plus malade. Je n'avais pas besoin de toutes ces merveilles
pour être heureuse en approchant de ces beaux lieux; le roulement d'une
voiture agit sur moi d'une manière toute puissante, la distraction
semble le remède infaillible de toutes mes douleurs. Qu'on juge de
l'ivresse qu'elle me cause, quand mon ame tranquille ne porte point avec
elle de ces blessures du coeur qui luttent à tout instant contre la magie
des beaux spectacles de la nature! Pour la première fois de ma vie, je
faisais un voyage qui n'avait pas une grande passion pour mobile. Comme
Élisa m'avait donné entière latitude pour ma mission, je restai à
Naples, ainsi qu'à Rome, pour voir et pour observer avant de me mettre
en mesure d'exécuter mes instructions. Je me rendis néanmoins
immédiatement chez le prince Pignatelli, pour lequel j'avais une lettre:
j'étais trop bien recommandée pour ne pas recevoir un gracieux accueil.
Le général me demanda si je comptais faire un long séjour, qu'il serait
heureux de me faciliter tous les moyens de distraction et de plaisir que
Naples peut offrir. Sa charge à la cour le rendait en effet l'homme du
monde le plus propre à seconder la curiosité d'une voyageuse. Je lui
répondis que pour le moment je n'avais rien de mieux à faire qu'à
m'amuser, mais que probablement je recevrais de Florence des ordres pour
causer plus sérieusement avec lui. Élisa lui avait sans doute écrit
secrètement sur mon compte, car ma réception n'eut rien de froid, de
glacial et de réservé. Nous causâmes quelque temps, nous échangeâmes
quelques renseignemens mutuels sur les cours de Naples et de Florence.
Je savais que j'aurais à comparaître devant leurs majestés, et j'étais
bien aise de me mettre un peu au courant de la langue du pays, j'entends
de la langue de cour, qui demande toujours un peu de truchement.
Pendant que j'étais chez le général Pignatelli, je ne fus pas peu
surprise de voir entrer chez lui le baron d'Odeleben, Saxon d'origine,
colonel au service de Napoléon, que j'avais rencontré à Rome quelques
jours avant. Me voyant en si bonne maison, il me fit bien plus de
politesses qu'à notre première rencontre; c'était un de ces hommes qui
n'ont dans la tête qu'une idée fixe, celle de la fortune; qui n'estiment
les gens qu'autant qu'ils en attendent quelque chose, et qui font en
quelque sorte l'addition de vos qualités, de vos défauts, la revue de
vos connaissances et l'examen de votre position dans le monde, avant de
vous saluer et de vous accueillir: espèces de négocians de salon qui
réduisent l'amitié à une règle d'arithmétique, chez lesquels on est à la
hausse ou à la baisse suivant l'habit, la fonction ou les emplois qui
nous distinguent. Il m'avait déplu à Rome; mais n'ayant pas encore
pénétré tout le laid côté de ce caractère, je reçus avec beaucoup de
grâce ses politesses plus empressées, que j'avais le bon esprit de
n'attribuer qu'au salon de M. de Pignatelli, qui les obtenait bien plus
que moi-même. J'acceptai la main du colonel pour descendre, et
tout-à-fait revenue de mes préventions et de ma rancune, je ne refusai
pas davantage les offres qu'il me fit de m'accompagner dans mes courses.
Nous voilà donc faisant, comme des amis de vingt ans, le plan du reste
de notre journée. «Nous avons ici une vie tout à part de la population,
me dit mon cavalier; les Français mangent entre eux, car la cuisine
napolitaine est détestable, et nullement à la hauteur de la régénération
politique qu'on leur a fait subir; mais soyez tranquille, nous allons de
ce pas aller contempler le beau spectacle de la mer, et puis nous irons
ce soir jouir du beau spectacle de Saint-Charles, ce qu'il y a de mieux
enfin dans la nature et dans les arts.» Ah! si j'avais le talent de
décrire, je me donnerais en ce moment la volupté du plus magnifique
tableau qui se retrace à mon imagination; je me plongerais dans cette
mer, devant laquelle je restai deux heures suspendue, semblable dans mon
extase à la barque caressée par une rame indolente et nullement
impatiente d'arriver au port. Heureusement qu'un baron saxon sait
toujours l'heure de son dîner; car, sans son bienveillant avertissement,
je serais restée à respirer le bonheur d'une belle soirée sur les
rivages enchanteurs où il avait eu l'imprudence de me conduire. Rentrée,
grâce à lui, dans des idées plus matérielles, je le suivis à une table
fort élégante que tenait la femme d'un employé français, et qu'honorait
la présence de tous les gastronomes de la haute administration. Je fus
encore là bientôt en pays de connaissance, car il y avait des officiers
français. Malgré la tentation de mes souvenirs militaires, je ne me
laissai point aller à l'élan de mes admirations belliqueuses, et je me
contentai d'être gaie tout juste autant qu'un diplomate; ce que les
Français font le plus volontiers après de la galanterie, c'est de la
satire: aussi, après les belles princesses de Naples, car à Naples les
femmes un peu jolies sont princesses, comme les hommes un peu riches
excellences; après, dis-je, les confessions de la vanterie française sur
les grandes dames de Naples, venaient les épigrammes sur les grands
seigneurs orgueilleux et pauvres qui mangeaient des pois chiches toute
l'année, afin de donner une seule fois, dans les trois cent
soixante-cinq jours dont elle se compose, une fête dont le mauvais goût
encore ne valait pas tant de dépenses.
Le baron d'Odeleben et trois autres personnes de la société, nous nous
rendîmes au théâtre de Saint-Charles; j'espérais y apercevoir le roi et
la reine, et faire encore du spectacle une étude préparatoire pour mes
prochaines entrevues; mais il ne parut dans la loge de leurs majestés
que les aides-de-camp de Murat, parmi lesquels je distinguai le général
Excelmans et le beau comte de La Vauguyon, dont toute la salle citait
les succès, le faste brillant, et dont Murat payait l'amabilité, la
bravoure et la noblesse historique avec la magnificence de Louis XIV.
D'ailleurs rien de remarquable ne s'offrit à moi dans cette soirée que
l'admirable talent de la _prima donna_, qui obtenait tous les bravos.
Les Napolitains, qui, sensibles à la beauté de leur pays, ne voyagent
pas, sont cependant de tous les Italiens ceux qui, dans leur fidèle
enthousiasme national, cèdent cependant avec le moins de répugnance à
quelque admiration pour les talens étrangers. Aussi ne fus-je pas
médiocrement surprise, quand je demandai le nom de la cantatrice qui
enlevait tous les suffrages de Saint-Charles, d'apprendre que c'était
une Française, mademoiselle Colbran, épouse depuis d'un[6] génie
européen, qui a fait dans la musique une révolution à peu près semblable
à celle que Napoléon a opérée dans l'art de la guerre.
Mon baron saxon me voyant entourée de deux ou trois des cavaliers du
dîner, me dit qu'il laissait à l'un de ces messieurs le soin de me
reconduire, ou à tous probablement; que, s'il m'était nécessaire, il
était disposé à me sacrifier un devoir dont cependant il lui serait
agréable de pouvoir s'acquitter. Je fus enchantée de la liberté qu'il
sollicitait, car ses complaisances ne m'avaient que médiocrement
réconciliée avec lui. Le reste de la soirée se passa à voir des
polichinelles; car on sait que Naples en est la vraie patrie, et à
prendre dans la rue de Tolède des glaces et des sorbets, objets de la
convoitise et du culte des lazzaroni aussi bien que des princes. Je
rentrai chez moi assez tard; mais j'avais eu l'esprit remué par tous les
spectacles de cette première journée, qu'au lieu de m'endormir, je
passai encore plusieurs heures à causer avec une personne qui se
trouvait là par hasard, et qui parlait de l'événement arrivé au ministre
Salicetti.
Les circonstances en étaient si extraordinaires que je les ai écrites,
et je vais les retracer.
Depuis deux ans les Français occupaient le royaume de Naples; Ferdinand,
Caroline, la famille royale, quelques officiers de terre et de mer,
plusieurs seigneurs et un certain nombre d'hommes obscurs, réfugiés en
Sicile, voyaient s'éloigner davantage chaque jour le moment de rentrer
dans leur chère Parthénope.
Plusieurs tentatives pour armer les provinces et soulever la capitale
avaient échoué, grâce à la vigilance éclairée d'un homme qui dirigeait
alors trois ministères; Salicetti était à la fois ministre de la guerre,
de la marine et de la police du royaume.
L'ancienne cour avait conservé des intelligences avec Naples. Une
correspondance entre la reine Caroline et le marquis Palmieri ayant été
saisie, ce serviteur dévoué fut accusé, jugé et mis à mort comme
coupable de conspiration contre le gouvernement nouveau.
L'exécution de Palmieri, un moment suspendue par les efforts qui furent
faits pour le sauver sur le _largo del Castello_, excita un vif
ressentiment à Palerme, et la perte de Salicetti fut jurée; car il était
considéré comme l'auteur de toutes les mesures que prenait le
gouvernement du roi Joseph. Mais qui imagina le moyen atroce auquel on
eut recours pour anéantir du même coup le ministre, sa famille et ses
serviteurs? Il serait téméraire de le dire et surtout de l'affirmer. Les
interrogatoires et les procès des misérables qui se chargèrent
d'exécuter un si noir attentat ne donnent pas sur la personne qui le
conçut des lumières assez vives pour la signaler d'une manière certaine,
et la maxime que celui-là doit être considéré comme l'auteur du crime à
qui le crime est utile, n'est pas applicable dans une telle circonstance
et lorsqu'il faut porter une si grave accusation.
Mais s'il n'existe que des soupçons sur l'inventeur de cette machination
infernale, à l'instant même où le complot fut mis à exécution, le nom
des agens fut révélé. Ce nom, dans les événemens de 1798, avait acquis
une célébrité odieuse.
La voix publique accusait l'apothicaire Viscardi d'avoir si non conçu,
du moins offert de mettre à exécution le projet d'empoisonner le pain de
munition fabriqué pour les troupes françaises qui se trouvaient dans le
royaume de Naples, sous les ordres du général Gouvion-Saint-Cyr. La
pharmacie de Viscardi occupait, au rez-de-chaussée, une des ailes de
l'hôtel que Salicetti vint habiter. Il avait choisi cet hôtel, parce
qu'il n'était séparé du couvent de Saint-Joseph, où les bureaux de la
guerre étaient établis, que par une ruelle, appelée _Vico-Carminiello_;
et que, au moyen d'un pont en bois jeté sur le Vico, à la hauteur du
premier étage, les communications entre l'habitation du ministre et ses
bureaux devenaient promptes et faciles.
La mauvaise réputation de Viscardi, plus encore que les convenances, ne
permettait pas de laisser sa boutique ouverte; il reçut ordre d'aller
s'établir ailleurs: mais il sollicita, il obtint de longs délais pour
son déménagement; on oublia de lui redemander les clefs. Cet oubli
devint fatal au ministre: pour s'excuser de cette négligence, Salicetti
disait: «_J'étais chargé de veiller sur la vie du roi; je ne m'occupais
pas de la mienne_.
Les fils de Viscardi résidaient en Sicile, où plus d'une fois ils
s'étaient chargés d'affreuses missions; ces méchans hommes
correspondaient avec leur coupable père; on dit même que, montés sur des
barques palermitaines, ils abordaient fréquemment la plage de Chiaja,
quartier de Naples où se trouvait l'hôtel de Salicetti. C'est là qu'ils
apportèrent dix-huit à vingt livres de poudre anglaise, bien renfermée,
bien ficelée dans un réseau de cordes. Cette poudre, au lieu d'être
enfouie dans une cave, fut suspendue à une des voûtes de la partie de
l'hôtel qu'avait occupée Viscardi: c'est ce qui sauva non seulement une
des ailes de cet hôtel, mais les maisons voisines; car, resserrée et
placée dans les fondemens, cette quantité de poudre suffisait pour les
renverser et les ruiner de fond en comble.
Salicetti passait presque toutes les soirées chez le marquis del Gallo,
dont l'hôtel, peu éloigné du sien, n'était également séparé du rivage
que par la promenade publique des Tuileries, appelée _Villa-Reale_. Le
temps nécessaire pour faire ce court trajet et monter l'escalier fut
calculé; un des fils de Viscardi, caché dans un égoût, d'où il pouvait
voir sortir la voiture du ministre et être aperçu de ceux qui, dans le
_Vico-Carminiello_, devaient mettre le feu à la mèche, donna le signal;
mais, ainsi qu'au 3 nivôse, l'événement trompa ces cruels calculs et mit
en défaut une si criminelle prudence.
M. ***, témoin et acteur dans les scènes de cette terrible nuit, les
racontait à peu près en ces termes:
«L'appartement que j'habite n'est élevé que d'environ quatre pieds
au-dessus du sol; le factionnaire placé à la porte des bureaux du
ministère de la guerre se trouvant sous la fenêtre de ma chambre à
coucher, je lui demandai si ce que je venais d'entendre et d'éprouver
n'était pas l'effet d'un tremblement de terre. «Je crois plutôt, me
dit-il, que c'est l'explosion d'une bombe tirée de la mer.» J'envoyai un
domestique chez le portier prendre des informations, puis je revins à ma
fenêtre; mais déjà la fumée et la poussière des décombres remplissaient
la place. «Voilà de bien mauvaise poudre,» s'écria le factionnaire. Vous
savez qu'en effet, lorsque la poudre fait explosion dans les mines elle
acquiert une odeur fétide; celle-là était suffocante à tel point que je
fus obligé de fermer ma fenêtre. Cette odeur me révéla le crime qui
venait d'être commis. Je m'habillai à la hâte et dans l'obscurité. Je
sortais, quand Montozon, le secrétaire du ministre, est entré chez moi
en chemise et pieds nus: les fenêtres de sa chambre, situées vis-à-vis
le lieu de l'explosion, avaient été jetées en dedans et les deux portes
renversées. Il avait voulu passer dans l'hôtel de Salicetti; mais les
débris, les ruines l'avaient arrêté; revenu sur ses pas, il avait erré
pendant quelques momens dans les bureaux sans savoir où aller, sans
trouver d'issue; enfin un domestique avait ouvert les portes, il venait
pâle, épouvanté, me demander des habits et une chaussure. «J'ai entendu
des cris de femme; j'ai vu du feu, des ruines; j'ai débarrassé ce
domestique des toiles d'un plafond dans lesquelles il était engagé. Je
ne sais ce que c'est, ce que cela signifie. Est-ce un hasard? Est-ce un
crime? Il sera arrivé un affreux malheur à M. Salicetti.» Pendant qu'il
me tenait ces discours interrompus par un tremblement convulsif, il
revêtait à la hâte une capote; nous sortons, nous volons au secours du
ministre; la première personne que nous rencontrons, c'est lui, lui que
nous croyions mort; jugez de notre joie: elle fut de courte durée. «Mes
amis, nous dit Salicetti, ma fille et mon gendre sont sous ces ruines.»
Nous entrons dans la cour; il n'y avait point de lumière; presque
aussitôt cependant nous voyons paraître le majordome Cipriani, brave et
dévoué serviteur, précédé d'un petit aide de cuisine, enfant de treize
ans, qui tenait une chandelle allumée, mais qui refusait de nous
éclairer, parce que, moins hardi ou plus prudent que nous, il craignait
que le reste de l'édifice ne s'écroulât sur notre tête. «Tu as peur de
mourir? lui dit Cipriani; «eh bien! je te tue à l'instant si tu ne nous
éclaires.» Cipriani monte sur les ruines; il appelle à grands cris:
_Caroline! Caroline! Caroline!_ (c'est le nom de madame Lavello); un cri
sourd et prolongé se fait entendre. _Elle est là! elle est là!_ dit-il;
_elle est là! elle est là!_ répétons-nous au ministre, qui était au pied
des ruines. Nous nous mettons aussitôt à l'ouvrage. Nous étions à peu
près à dix pieds au-dessus du sol et environ à la moitié de la hauteur
des décombres, adossés contre un mur de séparation, resté en partie
debout; Montozon, le domestique qu'il avait débarrassé des toiles,
Cipriani[7], un soldat de je ne sais quel corps, et moi. Nous
commençâmes par rouler en bas les plus grosses pierres et quelques
masses de maçonnerie: j'aurais voulu déblayer ainsi tout ce qui était
au-dessus; je craignais de ne pouvoir contenir ces masses, car nous
manquions de moyens; mais ce travail exigeait deux heures au moins, et,
pendant ce temps, madame de Lavello pouvait être suffoquée. Nous
l'appelions de moment en moment; elle répondait toujours. Nous lui
disions, nous répondions au ministre qui nous interrogeait, des choses
qui n'avaient pas trop de sens, mais que nous croyions propres à les
encourager. Le soldat, qui voulait nous aider, tirait les morceaux de
bois qui se trouvaient engagés dans les décombres, ce qui causait des
éboulemens. Je lui en fis deux fois l'observation, il ne m'entendait
pas; je le poussai en bas d'un coup de pied: quoique nous ne fussions
que cinq travailleurs, il fallait se passer de cet auxiliaire maladroit.
De quelques pièces de lambris, de chaises, de traverses, nous formâmes
une espèce d'étai contre lequel nous nous appuyâmes de toutes nos forces
pour contenir les débris au-dessous desquels nous creusions. Pendant ce
temps, Cipriani, qui lui-même avait la poitrine appuyée contre notre
frêle rempart de planches, avait déjà trouvé les jambes de madame
Lavello. Il redouble d'activité et nous de précautions, mais elles ne
purent empêcher qu'au moment où la duchesse sortait de ce tombeau, elle
ne fut meurtrie par la chute des pierres. Échevelée, couverte de sang et
d'une poussière livide qui la rendait semblable à un cadavre, la bouche
pleine de boue et la langue noire, ne pouvant articuler que deux mots:
_Mon enfant!_ telle était madame Lavello quand Cipriani la remit entre
les bras de son père, et que, portée par tous deux dans la loge du
portier, elle fut déposée sur une misérable paillasse, sans draps, sans
couverture. Elle éprouvait des douleurs si vives que, malgré elle, ses
cris déchirans ajoutaient aux inquiétudes et aux souffrances de son
père. Nous étions tous consternés, moi plus que les autres; ces mots,
_mon enfant!_ retentissaient sans cesse au fond de mon coeur. Je croyais
son fils, âgé de sept mois, écrasé sous les murs; par bonheur, s'étant
endormi chez sa grand'mère, la princesse de la Torella, il y était
resté. En proférant ces tristes mots, madame Lavello pensait à l'enfant
qu'elle portait; elle était alors enceinte de quatre mois. Ses douleurs
étaient si aiguës, ses cris si perçans que je crus qu'elle allait
expirer, ou au moins faire une fausse couche. Au milieu des plus grands
désastres une femme est femme. «Monsieur, m'a-t-elle dit, je serai
estropiée; j'ai la jambe cassée.--Madame, c'est un malheur, mais il y a
remède: une jambe se raccommode; il pouvait vous arriver pis.» Cependant
le ministre me regardait avec inquiétude; j'ai deviné sa pensée: il
avait retrouvé sa fille, mais son gendre lui manquait. On nous avait dit
qu'il était sauvé, qu'un homme de la maison l'avait emporté dans ses
bras; mais personne ne l'avait vu. Je suis sorti; je l'ai trouvé
enveloppé dans une mauvaise couverture de soldat, se traînant vers
l'hôtel, où il croyait encore sa femme ensevelie. Le moment de leur
réunion a été déchirant: tous trois, appuyés sur un méchant grabat, tous
trois presque nus, tous trois blessés et confondant dans de tristes
embrassemens leur sang qui coulait en abondance. _Je vais mourir_,
criait madame Lavello.--_Je veux mourir si elle meurt_, disait son
mari.--_Famille mille infortunée! crime affreux!_ répétait le ministre.
Je me suis presque fâché: «Votre femme ne mourra point, ai-je dit au
duc, et vous vivrez pour elle; mais il faut sortir d'ici.--Eh! comment
la transporter? nous n'avons rien.» Il fallait du linge pour bander les
plaies, et arrêter le sang qui coulait de tant de blessures. La partie
du palais occupée par le ministre était restée debout: on a dit à la
femme de chambre de la duchesse d'y monter pour prendre le linge
nécessaire. Elle n'osait: je lui ai donné, le bras; nous montons, nous
prenons tout ce qu'il faut; mais, en sortant de la chambre, la
maladroite éteint son flambeau, et nous voilà plongés dans les ténèbres,
perdus dans des appartemens que je ne connaissais pas, sur les ruines
d'une maison à moitié écroulée. En tâtonnant et cherchant à voir,
j'aperçois de la lumière dans une pièce reculée; je me dirige de ce
côté; mais au moment où j'allais y mettre le pied, je m'aperçois que
cette pièce est défoncée: c'était la chambre de madame Lavello, dont une
petite partie du pavé, restée entière contre le mur, soutenait la
veilleuse. Je recule promptement, et, après un quart d'heure de
recherches, je retrouve enfin l'escalier; mais tout le monde était
parti. Le ministre était dans mon lit; son gendre et sa fille avaient
été transportés chez la princesse de la Torella. On avait envoyé de tous
côtés chercher des médecins et des chirurgiens; ils arrivèrent: de temps
en temps on venait dire au ministre que sa fille allait mieux; je n'en
croyais rien. Je fus m'en assurer par moi-même aussitôt que les
blessures de M. Salicetti furent pansées: «Ne me cachez rien, me dit-il
à mon retour; j'ai peu d'espérance; je ne pourrais être insensible à un
si grand malheur, mais je me sens assez de force pour le supporter. Nous
sommes seuls: ma fille est-elle en danger? est-elle morte?» Je le
rassurai; en effet je venais de trouver madame Lavello dans un état de
repos, de calme, et même de force que je n'aurais jamais osé espérer.
Vous allez en juger par tout ce que je vais vous raconter, et qu'elle
m'a dit dans ces premiers momens; mais comme le récit de la duchesse est
plus touchant que celui du duc, je commence par lui. «Ma foi, monsieur,
je n'ai qu'une idée bien confuse de tout cela. J'étais couché avec ma
femme, au bord du lit, du côté où le mur a sauté; il paraît que
'explosion m'a fait sauter aussi, du moins je suis venu pêle-mêle avec
les chevrons, les pierres, les plâtras; j'étais dessus, quoique un peu
engagé dans tout ce tintamare. Lancé comme un caillou, blessé et à
moitié enterré, je dormais, ou peu s'en faut. Un soldat entre pour
donner du secours; il voit une figure humaine en chemise, se démenant et
probablement grognant; il m'a pris dans ses bras et m'a déposé dans la
cour: je m'y suis évanoui. Alors il m'a porté près de la promenade
publique, vis-à-vis l'hôtel, à environ cinquante pas de la porte.
J'ignore combien de temps j'y suis resté: enfin je revins un peu, sans
cependant que mes idées soient très nettes. Je me trouve assis sur une
mauvaise chaise, une vieille couverture sur les épaules, du reste
nu-pieds, nu-col, tête nue. Diable! diable! qu'est-ce donc que cela
signifie? comment suis-je ici? pourquoi y suis-je venu?--Votre palais
est écroulé.--Et ma femme, où est-elle?--On ne sait.--On ne sait! J'ai
voulu courir à son secours, alors je me suis aperçu que j'étais blessé;
j'essaie de marcher, ma jambe droite ne peut me porter; je retombe sur
ma chaise, je m'y évanouis, ou peu s'en faut, une seconde fois.
Cependant, ayant repris assez promptement mes sens, j'ai prié, j'ai
conjuré les soldats qui m'entouraient de courir au secours de ma
Caroline; ils m'ont quitté. Resté seul, dévoré d'impatience,
d'inquiétude, j'ai vaincu la faiblesse, la douleur; je me suis traîné
vers le lieu où je croyais ma femme ensevelie; je voulais y recourir
aussi; dans ce moment vous m'avez rencontré, et vous savez le reste.
Diable! diable! voilà une terrible nuit.»
Il y avait à peu près une heure que madame Lavello était dans son lit;
le premier appareil venait d'être posé sur les blessures; elle ne
pouvait faire le moindre mouvement; mais ses nerfs, engourdis encore par
la violente commotion qu'elle avait éprouvée, la laissaient dans une
espèce d'état de tranquillité. Les douleurs assoupies ne s'étaient point
encore réveillées; sa figure, calme et tout-à-fait remise, n'était
rembrunie que par une légère teinte d'inquiétude à peine perceptible et
comme fondue dans l'expression générale de résignation qui semblait
reposer tous ses traits. Elle m'a dit en m'apercevant, du ton le plus
touchant et le plus doux:
«Ô monsieur! que je plains ceux qui n'ont pas de religion! qui ne
croient point à une autre vie! Cette religion consolante m'a soutenue
quand l'espérance de revoir la lumière était éteinte dans mon coeur. Il
m'arrive souvent de faire des songes pénibles: tombée avec mon lit, qui
m'a portée et garantie, je croyais rêver; le bruit que j'avais entendu,
la secousse que je venais d'éprouver, tout m'a paru l'effet d'une
imagination mélancolique, et j'ai essayé de continuer à dormir.
Cependant, quelques parcelles de décombres m'étant tombées sur le
visage, j'y ai porté la main, et, sans être bien certaine d'être
éveillée, j'ai appelé mon mari; j'ai cherché à le toucher, il ne m'a pas
répondu. J'ai étendu le bras, ma main n'a rencontré qu'un corps froid et
lisse qui m'enveloppait de toutes parts comme le couvercle d'un tombeau:
c'était le pavé de ma chambre. J'ai alors reconnu la vérité et mon
malheur, que j'ai attribué non aux hommes, mais à un tremblement de
terre; ma mémoire m'a offert aussitôt la tragique histoire de la
princesse Gérace, morte en Calabre sous les ruines de son palais; je
finis comme elle, me suis-je dit; sans doute mon père, mon mari, mon
enfant, ont le même sort; c'est un naufrage général; et j'ai trouvé
quelque consolation à mourir avec les miens. Je me suis rappelé, avec
une véritable joie, qu'avant de me mettre au lit j'avais fait ma prière;
je l'ai renouvelée pour moi, pour mon père, pour mon mari, avec toute la
ferveur d'une ame religieuse devant qui toutes les illusions de la vie
viennent de s'évanouir, et qui se croit au moment de paraître devant
Dieu. Alors je me suis abandonnée à sa justice, et j'ai attendu ma
dernière heure. J'étais depuis quelques instans dans cette situation
calme et résignée, quand la voix de mon père est parvenue jusqu'à moi;
j'ai cherché aussitôt à me faire entendre: j'ai appelé; puis je me suis
tue pour écouter. J'ai entendu très distinctement mon père prononcer le
nom de _Cipriani_, fortement et à plusieurs reprises. Je n'ai pu
distinguer si sa voix partait de dessus les décombres; je l'ai cru dans
la même situation que moi, et pour ne pas détourner l'attention de ceux
qui auraient pu le secourir ou partager leurs efforts, j'ai cessé
d'appeler; j'ai répondu seulement quand j'ai distingué mon nom, et que
j'ai reconnu que c'était de moi dont on s'occupait: vous savez tout ce
qui est arrivé ensuite.»
«Madame Lavello a peut-être mis dans son discours un peu plus de
désordre; mais je vous en rends le sens; et à peu près toutes les
paroles, car elles m'ont frappé; malheureusement je ne puis vous rendre
le ton touchant dont tout cela a été dit: j'en étais pénétré.
«Il y avait près de dix minutes que le ministre était rentré chez lui
quand la machine infernale a fait explosion. Il était seul dans sa
chambre, et à moitié déshabillé; croyant, comme nous tous, que c'était
l'effet d'un tremblement de terre, il a couru ouvrir les portes des
appartemens qui donnent sur le jardin, afin qu'on pût se sauver; puis il
est rentré pour avertir sa fille et son gendre. En traversant un
corridor étroit pour arriver à l'escalier qui de ses appartemens
conduisait à ceux occupés par madame Lavello, il a trouvé ce corridor
rempli de fumée de poudre, et cette fumée lui a comme à moi révélé le
crime: il a monté rapidement, et d'abord a rencontré un valet par qui il
s'est fait éclairer; mais à peine tous deux sont entrés dans la pièce
qui précède la chambre de madame Lavello, que leur poids fait écrouler
le pavé; ils tombent perpendiculairement du second étage au-dessus de
l'entresol. Le valet a eu une jambe cassée; le ministre, la joue et une
jambe déchirées. Cipriani est venu l'aider à se dégager des décombres.
Il est remonté aussitôt de l'autre côté, pour s'assurer si sa fille
était rentrée; il espérait qu'elle serait encore avec sa grand'mère,
chez laquelle elle restait quelquefois plus tard; mais il a appris de
ses femmes que depuis une demi-heure la duchesse et son mari étaient
couchés. Alors le ministre est redescendu dans l'état que vous pouvez
imaginer. Je viens de vous dire tout ce qui s'est passé après cette
chute, et jusqu'au moment où nous avons tous abandonné ce lieu de
désolation. Deux domestiques attendaient dans la première antichambre le
retour du ministre; quelques secondes après son passage dans cette
pièce, l'un d'eux en est sorti pour boire un verre d'eau sucrée dans
celle sous laquelle la machine infernale était placée: il a été tué;
l'autre en a été quitte pour la peur. Le second devait se sauver; le
premier devait mourir, diront les fatalistes: c'est le seul homme qui
ait péri dans cette catastrophe.
«La duchesse Lavello a boité tout le temps de sa grossesse; elle est
accouchée d'une petite fille bien constituée, mais dont les traits doux
et agréables sont empreints d'une mélancolie profonde. Salicetti n'a pas
survécu deux ans à cette nuit fatale.»