Rome.--Lucien Bonaparte.--Les statues de princes Borghèse.--La bulle du
pape Pie VII.
Partie avec toute la sécurité de mon heureuse insouciance, comptant
d'ailleurs sur Élisa comme sur une Providence terrestre, j'arrivai à
Rome sans me tourmenter beaucoup de la mission qui était l'objet de mon
voyage. Le bon et honnête général Miollis avait alors le haut
commandement des États romains, et certes ce n'est pas un médiocre éloge
pour lui d'avoir mérité l'estime et presque la reconnaissance publique
d'une ville où il avait eu à exécuter de si sévères mesures.
J'aurais eu grande envie de voir Lucien Bonaparte, qui alors s'était
fait à Rome une sorte d'exil volontaire; mais la princesse Élisa m'avait
positivement interdit, dans mon audience de congé, d'avoir à Rome le
moindre rapport avec son frère, et même de me présenter chez lui.
Était-ce désapprobation des opinions que Lucien n'avait pas craint de
conserver? était-ce un simple mouvement de cette jalousie des princes
qui ne veulent pas que le dévouement qu'on leur porte soit partagé, et
que les personnes auxquelles elles font l'honneur d'une certaine
confiance, soient exposées par de trop nombreuses relations à laisser
pénétrer des confidences?
J'eus beau, à l'aide de quelques mots, provoquer Élisa sur la singulière
défense qu'elle m'imposait, je ne pus rien pénétrer, si ce n'est qu'à
cet égard la volonté de la duchesse était ferme et très sérieuse.
Je ne crus pas être infidèle à mes instructions, en me contentant de
voir quelques personnages de l'intimité de Lucien, et en visitant sa
belle _villa_ bâtie sur les ruines de Tusculum. J'aurais aimé à recevoir
du coeur d'un ancien ami quelques révélations sur l'espèce de divorce par
lequel il avait cru devoir se séparer de toute sa famille. C'était, du
reste, une position piquante que cet aîné d'une famille de rois, resté
simple citoyen sous le despotisme fraternel, pouvant dire au maître du
monde: «À Saint-Cloud, j'ai fait des souverains et n'ai pas voulu
l'être;» ayant été consoler ses regrets républicains à Rome, et, sous
les abris de ce Tusculum où Cicéron, avant lui, avait soustrait la
liberté de ses paroles à la tyrannie d'Octave. Le titre de sénateur,
dénomination encore républicaine, était le seul que Lucien avait voulu
accepter et porter. L'estime publique l'entourait à Rome; il y faisait
beaucoup de bien, encourageait les artistes de tout genre, et ne
semblait trouver plaisir au luxe dont il décorait ses jardins, que parce
qu'ils devenaient ainsi l'occasion de beaucoup de travail et de
bien-être pour les autres. Lucien, qui ne m'avait jamais plu à Paris,
gagnait dans mon affection par tout ce qu'on entendait dire, et
redoublait mes regrets de la cruelle instruction qu'on m'avait donnée.
«Tandis que son frère, me disait un de ses amis, met Charlemagne en
action, Lucien le met en poëme; il allie le goût des vers à la passion
de l'indépendance; il est resté tribun et académicien, et je suis sûr
que la seule privation qu'il sente ici, c'est de ne pouvoir assister aux
séances de l'institut; je ne suis pas grand connaisseur dans ces sortes
de matières, mais je soutiens que dans une situation si bizarre, les
vers du frère de Napoléon sont estimables par le seul fait de leur
contraste avec les occupations du reste de sa famille. Qui refuse la
couronne de roi mérite bien la palme de poëte.
«--Mais êtes-vous bien sûr que le désintéressement de Lucien soit
sincère?
«--Est-ce qu'on est sûr de quelque chose avec le coeur humain; mais je
sais au moins que Lucien lit fort peu le _Moniteur_, et lit beaucoup le
_Mercure de France_. Et moi, voyez-vous, je juge les hommes sur leurs
lectures, comme d'autres sur les physionomies. Dis-moi ce que tu lis, et
je te dirai ce que tu penses; voilà mon système d'observation morale, et
il en vaut bien un autre.
«--L'idée est originale, mais est-elle bien juste? Avec de l'esprit, ne
peut-on pas donner le change sur ses intentions par l'arrangement de
certaines habitudes? Devrais-je apprendre ce secret de quelques
ambitions à un homme d'esprit, qui habite non loin du palais que sut
habiter si long-temps Sixte-Quint?
«--Vous direz tout ce que vous voudrez, ma belle dame: quiconque dans ce
temps-ci lit ou fait des vers ne peut être réputé ambitieux.
«--Je ne vous dis pas que Lucien soit ambitieux; je le connais, je lui
sais l'ame assez haute pour n'avoir point, dans tous les cas, une
ambition vulgaire.
«--Vous avez raison; car plusieurs de ses autres intimes prétendent
qu'on lui a offert le trône de Portugal, mais qu'il l'a refusé, parce
que ce trône eût été trop voisin de celui d'Espagne, dont la grandeur
eût éclipsé le sien. Mais ce qui l'empêchera d'être roi, autant que des
répugnances que je crois réelles, et des opinions qui, devant moi, ont
toujours été positives, c'est qu'il n'a point dans le caractère cette
souplesse et cette docilité exigées par Napoléon. Il ne ferait pas de la
couronne une commission militaire, une lieutenance commode et facile; il
arrangerait la royauté à sa manière, suivant ses idées. Son frère est
trop habile pour avoir songé, comme on le dit, à le faire roi de
l'Espagne et des Indes. Son ambassade à Madrid avait donné sa mesure de
soumission, et il y aurait eu meilleur marché de continuer à avoir
affaire avec les souverainetés anciennes.
«--Quoi qu'il en soit, refuser un trône sera toujours une chose peu
commune, un orgueil plus original que de l'accepter. Fierté à vouloir,
fierté à refuser; l'alternative est toujours honorable pour Lucien.
--Comment vit donc ici ce contempteur des dignités de la terre?
«--Comme un simple particulier qui a des amis, le goût des arts et de
l'argent. L'embellissement de son Tusculum et l'éducation de ses enfans,
voilà les soins ambitieux du Caton de la famille impériale. Pour
compléter cette antique simplicité de moeurs, on ne lui connaît pas
d'autre maîtresse que sa femme, que vous avez dû connaître à Paris, sous
le nom de mademoiselle Jouberton. Au surplus, venez avec moi voir sa
villa.»
Je fus en effet visiter cet admirable séjour. Mon _cicerone_
bienveillant me fit remarquer l'étrange vicissitude de Tusculum, que
Cicéron avait tant aimé, qui avait passé ensuite par les jésuites, et
qu'avait rendu à la pureté de ses souvenirs un solitaire qui faisait
moins contraste avec eux que les révérends pères.
Rome ne m'était point inconnue: Saint-Pierre et Saint-Paul, les autres
monumens de la ville éternelle, m'étaient familiers; mais j'étais un peu
moins au courant des curieux sites qui l'entourent et des _villa_
magnifiques dont les environs sont peuplés. Après celle de Lucien, j'eus
un grand désir de parcourir les plus célèbres; pouvais-je oublier la
_villa_ Borghèse? Ce serait le paradis sur la terre qu'une semblable
habitation, embellie par tous les arts, qu'abrite une végétation
toujours florissante, que colore l'azur d'un si beau ciel. Le dernier
prince de la noble famille, propriétaire de ce domaine, en avait fait,
en quelque sorte, la maison de plaisance de tous les voyageurs, auxquels
une inscription gravée aux portes de son parc disait en gros caractères:
«Qui que tu sois, étranger, ne crains ici ni lois, ni défenses, ni
reproches; promène-toi où tu voudras, cueille ce que tu voudras, et
retire-toi quand tu voudras.» Le prince Borghèse actuel, le beau-frère
de Napoléon, n'avait point dérogé à la noble hospitalité de son digne
père, de cette hospitalité admirable dans les palais de l'Italie, où
l'on semble fier de vous faire partager les délices d'une terre
privilégiée et la propriété des chefs-d'oeuvre qui la chargent.
Ce qu'il y avait de plus beau et de plus antique dans la _villa_
Borghèse avait été enlevé pour le Muséum de Paris. En même temps que
l'Empereur enchaînait quelque nouveau peuple, et faisait quelque
nouvelle invasion, conquérant de statues et de tableaux autant que de
provinces, il enrichissait la patrie de tout ce qu'offraient de plus
précieux et de plus rare les capitales étrangères. Alors on pouvait
dire:
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris.
Les propriétés particulières étaient ordinairement soustraites à ces
réquisitions scientifiques. Les établissemens et les propriétés
publiques étaient ordinairement chargés de composer ce noble butin de la
victoire; mais la villa Borghèse, plus riche que bien des capitales,
renfermait trop de choses antiques pour ne pas tenter l'avidité de
Napoléon. Voici comme on m'expliqua, sur les lieux, la manière qu'avait
employée ce dernier pour enrichir notre Musée du _Gladiateur_ de
_l'Hermaphrodite_, et d'autres pièces uniques dans leur genre. Satisfait
de la conduite du prince Borghèse dans la campagne de 1806, où il
s'était distingué avec le 2e régiment de cuirassiers, l'Empereur le
chargea d'une mission importante pour Paris, et lui signa, à titre de
gratification, un bon d'un million sur son trésor privé. Quand ces
grands personnages se revirent, l'Empereur dit à Borghèse: «Je t'achète
tes statues, à combien peux-tu et veux-tu me les passer?
«--Mais, sire, je comptais les garder.
«--Je ne te demande pas si tu as l'intention de les vendre, je te dis
que je veux les acheter.»
Le prince Borghèse fit un prix fort élevé de plusieurs millions;
l'Empereur rabattit, marchanda, et enfin convint de 18 millions; mais,
retirant le don qu'il avait fait quelque temps avant, il dit à son
beau-frère: «Tu as déjà reçu un million, cela ne fait plus que
dix-sept.» On ajouta à cette curieuse anecdote une foule d'autres
circonstances, non moins piquantes, sur le désespoir du prince et sur la
lenteur même que le maître suprême apporta dans une liquidation déjà si
onéreuse.
Malgré le dépouillement amiable que la villa Borghèse avait subi, je la
trouvai encore la plus belle chose du monde, et j'y passai une journée
entière avec Cettini qui, en sa qualité de Romain, mettait beaucoup
d'amour-propre à exciter les élans de mon admiration. À notre retour,
malgré les anciennes répugnances de mon aimable ami contre l'église,
nous dînâmes avec plusieurs abbés et même avec un cardinal. La compagnie
ne nuisit point à la gaieté des propos. L'église pleurait alors les
malheurs de Sion; nos convives pleuraient aussi, malgré les fréquentes
libations dans lesquelles ils cherchaient à noyer leur chagrin; leur
antique caractère était altéré par les malheurs dont le pape était
accablé. J'eus beau protester de mon ignorance en droit canon, et de mon
admiration pour celui qu'on osait comparer à Attila, je ne pouvais
empêcher nos convives de me prendre à partie, moi chétive, sur
l'ingratitude de notre Empereur envers Pie VII, qui oubliait que ce
vertueux successeur de saint Pierre avait presque été le premier
souverain qui l'eût reconnu.
À Rome il existe une telle liberté dans les moeurs ecclésiastiques, que
je tombai dans une méprise fort plaisante par suite de mes légères
opinions à ce sujet. Un des champions de la dispute qui avait occupé le
dîner avait bien voulu mêler quelques fadeurs pour mon compte à ses
philippiques contre mon souverain. Galant en même temps que théologien,
il avait parlé avec une singulière facilité d'improvisation sur ma
chevelure et sur mes yeux; il m'avait dit, je crois, que mon regard
était doux comme un air de Cimarosa. Au moment où ce docteur, moitié
poétique, moitié musical, nous quitta, je sentis qu'il me glissait
quelque chose. Qu'on juge de ma présomption! je ne doutai pas que ce ne
fût un billet doux et quelques vers de la composition d'un prédicateur.
J'étais impatiente d'être seule pour juger d'un style galant de si
singulière fabrique. Quel fut mon étonnement de trouver, au lieu d'un
madrigal, un acte d'excommunication! C'était, hélas! le foudre
impuissant que le pauvre Pie VII avait lancé contre Napoléon. Cette
pièce faisait grand bruit dans Rome; elle avait réveillé l'intérêt d'une
haute infortune, et le clergé cherchait à la répandre comme un effort,
ou au moins comme un hommage. La police cependant s'opposait à ce
qu'elle se répandît, et la peur nuisait beaucoup à la piété. Je crus
donc devoir garder cette copie d'une pièce curieuse, et je la transcris
ici en entier.
«PIE VII, PAPE, À L'EMPEREUR DES FRANÇAIS.
«Par l'autorité du Dieu tout-puissant, des saints apôtres Pierre et
Paul, et par la nôtre, nous déclarons que vous et tous vos coopérateurs,
d'après l'attentat que vous venez de commettre, vous avez encouru
l'excommunication dans laquelle (selon la forme de nos bulles
apostoliques, qui, dans des occasions semblables, s'affichent dans les
lieux accoutumés de cette ville), nous déclarons être tombés tous ceux
qui, depuis la dernière invasion violente de cette ville, qui eut lieu
le 22 février de l'année dernière, ont commis, soit dans Rome, soit dans
l'État ecclésiastique, les attentats contre lesquels nous avons réclamé,
non seulement dans le grand nombre de protestations faites par nos
secrétaires d'état, qui ont été successivement remplacés, mais encore
dans nos allocutions consistoriales des 14 mars et 11 juillet 1808. Nous
déclarons également excommuniés tous ceux qui ont été les mandataires,
les fauteurs, les conseillers, et quiconque aurait coopéré à l'exécution
de ces attentats, ou les aurait commis lui-même.»
J'avais déjà vu beaucoup de choses et beaucoup de monde à Rome; je
n'avais oublié qu'une personne dans mes visites, celle qu'on m'avait
recommandé de voir. Je veux parler de M. de Norvins, qui était à cette
époque commissaire général de police, ayant sous sa direction tous les
États romains. M. de Norvins s'y était fait une haute réputation par sa
capacité et les services nombreux rendus à la tranquillité publique.
Sous son administration, les grandes routes de ces contrées, si fameuses
dans les fastes du brigandage, avaient été purgées, et l'on y voyageait
avec une sécurité presque française. Le commissaire général de police
avait plus fait sous ce rapport que tous les confesseurs de la capitale
du monde chrétien. J'avais ordre de la princesse Élisa de me présenter
chez M. de Norvins, et de lui montrer une lettre adressée par celle-ci à
sa soeur Caroline, reine de Naples. Je me décidai à la visite, et je me
rendis en conséquence place de Venise, au palais occupé par le jeune et
célèbre magistrat. Mais je fus réduite à admirer la noble architecture
de cette demeure délicieuse, sans pouvoir aborder M. de Norvins. On me
dit qu'il était absent. J'ignore si ce n'était pas une consigne contre
les importuns, mais je ne crus pas devoir insister et mettre en avant le
nom de l'auguste personnage qui eût, sans doute, fait ouvrir toutes les
portes. Je renouvelai mes visites plusieurs fois, toujours aussi
inutilement, et avec la même opiniâtreté de discrétion. M. de Norvins
était donc réellement absent, puisqu'il était si invisible. Je
rencontrai dans une soirée une jolie petite dame qui parlait à tout
propos de cet aimable Français. Je lui demandai, puisqu'elle était si
instruite, si l'invisibilité de son admiration était excusable. «Tout
est vrai, tout est excusable; il est si occupé, si absorbé de devoirs,
que moi je lui pardonne l'absence.» Cette petite Italienne, de la
famille de Bentivoglio de Bologne, aimait tant les Français, que la
conversation fut longue et aimable entre nous. Rien n'était plaisant
comme les plaidoyers de cette nièce d'un cardinal en faveur de notre
nation: «Je ne comprends pas, disait-elle, nos gens à vieilles idées,
qui regrettent les mendians et les chanteurs de chapelle; de quoi se
plaignent-ils? on leur a laissé les confréries. Leurs monsignori
répétaient que Napoléon voulait faire mettre Saint-Pierre sur des
roulettes, pour orner son Paris de ce beau monument de la grandeur
romaine. Eh bien! il n'en a rien été, et cependant à lui rien n'est
impossible.» Je félicitais en moi-même M. de Norvins d'une si agréable
connaissance, et je regrettai d'autant plus de n'avoir pas fait la
sienne, qu'à mon retour à Florence la grande-duchesse me reprocha
vivement de n'avoir pas assez insisté, de n'avoir pas écrit à M. de
Norvins pour le prévenir de l'intérêt qu'elle attachait à cet entretien.
Tous les voyageurs qui passent par Rome écriraient leurs impressions,
qu'il resterait toujours quelque chose à dire d'une ville qui réunit
tant de chefs-d'oeuvre et tant de misères, les souvenirs de la république
et les pratiques de l'église, tous les contrastes de temps, d'opinions
et d'hommes, parmi lesquels le plus remarquable est cette tolérance
morale d'une ville de religion si sévère. La plus mélancolique pensée
qui vint m'assaillir au milieu de mes courses souvent nocturnes fut
l'aspect de ce forum désert devenu le marché aux bestiaux, le Poissy des
Italiens de Rome, comme on a si bien appelé les Romains d'aujourd'hui.
Je me rappelai enfin que je n'étais point venue faire un cours
d'antiquités dans la ville des Césars, et je me remis promptement en
route pour ma destination diplomatique.