CHAPITRE CVI.

Rome.--Lucien Bonaparte.--Les statues de princes Borghèse.--La bulle du

pape Pie VII.

Partie avec toute la sécurité de mon heureuse insouciance, comptant

d'ailleurs sur Élisa comme sur une Providence terrestre, j'arrivai à

Rome sans me tourmenter beaucoup de la mission qui était l'objet de mon

voyage. Le bon et honnête général Miollis avait alors le haut

commandement des États romains, et certes ce n'est pas un médiocre éloge

pour lui d'avoir mérité l'estime et presque la reconnaissance publique

d'une ville où il avait eu à exécuter de si sévères mesures.

J'aurais eu grande envie de voir Lucien Bonaparte, qui alors s'était

fait à Rome une sorte d'exil volontaire; mais la princesse Élisa m'avait

positivement interdit, dans mon audience de congé, d'avoir à Rome le

moindre rapport avec son frère, et même de me présenter chez lui.

Était-ce désapprobation des opinions que Lucien n'avait pas craint de

conserver? était-ce un simple mouvement de cette jalousie des princes

qui ne veulent pas que le dévouement qu'on leur porte soit partagé, et

que les personnes auxquelles elles font l'honneur d'une certaine

confiance, soient exposées par de trop nombreuses relations à laisser

pénétrer des confidences?

J'eus beau, à l'aide de quelques mots, provoquer Élisa sur la singulière

défense qu'elle m'imposait, je ne pus rien pénétrer, si ce n'est qu'à

cet égard la volonté de la duchesse était ferme et très sérieuse.

Je ne crus pas être infidèle à mes instructions, en me contentant de

voir quelques personnages de l'intimité de Lucien, et en visitant sa

belle _villa_ bâtie sur les ruines de Tusculum. J'aurais aimé à recevoir

du coeur d'un ancien ami quelques révélations sur l'espèce de divorce par

lequel il avait cru devoir se séparer de toute sa famille. C'était, du

reste, une position piquante que cet aîné d'une famille de rois, resté

simple citoyen sous le despotisme fraternel, pouvant dire au maître du

monde: «À Saint-Cloud, j'ai fait des souverains et n'ai pas voulu

l'être;» ayant été consoler ses regrets républicains à Rome, et, sous

les abris de ce Tusculum où Cicéron, avant lui, avait soustrait la

liberté de ses paroles à la tyrannie d'Octave. Le titre de sénateur,

dénomination encore républicaine, était le seul que Lucien avait voulu

accepter et porter. L'estime publique l'entourait à Rome; il y faisait

beaucoup de bien, encourageait les artistes de tout genre, et ne

semblait trouver plaisir au luxe dont il décorait ses jardins, que parce

qu'ils devenaient ainsi l'occasion de beaucoup de travail et de

bien-être pour les autres. Lucien, qui ne m'avait jamais plu à Paris,

gagnait dans mon affection par tout ce qu'on entendait dire, et

redoublait mes regrets de la cruelle instruction qu'on m'avait donnée.

«Tandis que son frère, me disait un de ses amis, met Charlemagne en

action, Lucien le met en poëme; il allie le goût des vers à la passion

de l'indépendance; il est resté tribun et académicien, et je suis sûr

que la seule privation qu'il sente ici, c'est de ne pouvoir assister aux

séances de l'institut; je ne suis pas grand connaisseur dans ces sortes

de matières, mais je soutiens que dans une situation si bizarre, les

vers du frère de Napoléon sont estimables par le seul fait de leur

contraste avec les occupations du reste de sa famille. Qui refuse la

couronne de roi mérite bien la palme de poëte.

«--Mais êtes-vous bien sûr que le désintéressement de Lucien soit

sincère?

«--Est-ce qu'on est sûr de quelque chose avec le coeur humain; mais je

sais au moins que Lucien lit fort peu le _Moniteur_, et lit beaucoup le

_Mercure de France_. Et moi, voyez-vous, je juge les hommes sur leurs

lectures, comme d'autres sur les physionomies. Dis-moi ce que tu lis, et

je te dirai ce que tu penses; voilà mon système d'observation morale, et

il en vaut bien un autre.

«--L'idée est originale, mais est-elle bien juste? Avec de l'esprit, ne

peut-on pas donner le change sur ses intentions par l'arrangement de

certaines habitudes? Devrais-je apprendre ce secret de quelques

ambitions à un homme d'esprit, qui habite non loin du palais que sut

habiter si long-temps Sixte-Quint?

«--Vous direz tout ce que vous voudrez, ma belle dame: quiconque dans ce

temps-ci lit ou fait des vers ne peut être réputé ambitieux.

«--Je ne vous dis pas que Lucien soit ambitieux; je le connais, je lui

sais l'ame assez haute pour n'avoir point, dans tous les cas, une

ambition vulgaire.

«--Vous avez raison; car plusieurs de ses autres intimes prétendent

qu'on lui a offert le trône de Portugal, mais qu'il l'a refusé, parce

que ce trône eût été trop voisin de celui d'Espagne, dont la grandeur

eût éclipsé le sien. Mais ce qui l'empêchera d'être roi, autant que des

répugnances que je crois réelles, et des opinions qui, devant moi, ont

toujours été positives, c'est qu'il n'a point dans le caractère cette

souplesse et cette docilité exigées par Napoléon. Il ne ferait pas de la

couronne une commission militaire, une lieutenance commode et facile; il

arrangerait la royauté à sa manière, suivant ses idées. Son frère est

trop habile pour avoir songé, comme on le dit, à le faire roi de

l'Espagne et des Indes. Son ambassade à Madrid avait donné sa mesure de

soumission, et il y aurait eu meilleur marché de continuer à avoir

affaire avec les souverainetés anciennes.

«--Quoi qu'il en soit, refuser un trône sera toujours une chose peu

commune, un orgueil plus original que de l'accepter. Fierté à vouloir,

fierté à refuser; l'alternative est toujours honorable pour Lucien.

--Comment vit donc ici ce contempteur des dignités de la terre?

«--Comme un simple particulier qui a des amis, le goût des arts et de

l'argent. L'embellissement de son Tusculum et l'éducation de ses enfans,

voilà les soins ambitieux du Caton de la famille impériale. Pour

compléter cette antique simplicité de moeurs, on ne lui connaît pas

d'autre maîtresse que sa femme, que vous avez dû connaître à Paris, sous

le nom de mademoiselle Jouberton. Au surplus, venez avec moi voir sa

villa.»

Je fus en effet visiter cet admirable séjour. Mon _cicerone_

bienveillant me fit remarquer l'étrange vicissitude de Tusculum, que

Cicéron avait tant aimé, qui avait passé ensuite par les jésuites, et

qu'avait rendu à la pureté de ses souvenirs un solitaire qui faisait

moins contraste avec eux que les révérends pères.

Rome ne m'était point inconnue: Saint-Pierre et Saint-Paul, les autres

monumens de la ville éternelle, m'étaient familiers; mais j'étais un peu

moins au courant des curieux sites qui l'entourent et des _villa_

magnifiques dont les environs sont peuplés. Après celle de Lucien, j'eus

un grand désir de parcourir les plus célèbres; pouvais-je oublier la

_villa_ Borghèse? Ce serait le paradis sur la terre qu'une semblable

habitation, embellie par tous les arts, qu'abrite une végétation

toujours florissante, que colore l'azur d'un si beau ciel. Le dernier

prince de la noble famille, propriétaire de ce domaine, en avait fait,

en quelque sorte, la maison de plaisance de tous les voyageurs, auxquels

une inscription gravée aux portes de son parc disait en gros caractères:

«Qui que tu sois, étranger, ne crains ici ni lois, ni défenses, ni

reproches; promène-toi où tu voudras, cueille ce que tu voudras, et

retire-toi quand tu voudras.» Le prince Borghèse actuel, le beau-frère

de Napoléon, n'avait point dérogé à la noble hospitalité de son digne

père, de cette hospitalité admirable dans les palais de l'Italie, où

l'on semble fier de vous faire partager les délices d'une terre

privilégiée et la propriété des chefs-d'oeuvre qui la chargent.

Ce qu'il y avait de plus beau et de plus antique dans la _villa_

Borghèse avait été enlevé pour le Muséum de Paris. En même temps que

l'Empereur enchaînait quelque nouveau peuple, et faisait quelque

nouvelle invasion, conquérant de statues et de tableaux autant que de

provinces, il enrichissait la patrie de tout ce qu'offraient de plus

précieux et de plus rare les capitales étrangères. Alors on pouvait

dire:

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris.

Les propriétés particulières étaient ordinairement soustraites à ces

réquisitions scientifiques. Les établissemens et les propriétés

publiques étaient ordinairement chargés de composer ce noble butin de la

victoire; mais la villa Borghèse, plus riche que bien des capitales,

renfermait trop de choses antiques pour ne pas tenter l'avidité de

Napoléon. Voici comme on m'expliqua, sur les lieux, la manière qu'avait

employée ce dernier pour enrichir notre Musée du _Gladiateur_ de

_l'Hermaphrodite_, et d'autres pièces uniques dans leur genre. Satisfait

de la conduite du prince Borghèse dans la campagne de 1806, où il

s'était distingué avec le 2e régiment de cuirassiers, l'Empereur le

chargea d'une mission importante pour Paris, et lui signa, à titre de

gratification, un bon d'un million sur son trésor privé. Quand ces

grands personnages se revirent, l'Empereur dit à Borghèse: «Je t'achète

tes statues, à combien peux-tu et veux-tu me les passer?

«--Mais, sire, je comptais les garder.

«--Je ne te demande pas si tu as l'intention de les vendre, je te dis

que je veux les acheter.»

Le prince Borghèse fit un prix fort élevé de plusieurs millions;

l'Empereur rabattit, marchanda, et enfin convint de 18 millions; mais,

retirant le don qu'il avait fait quelque temps avant, il dit à son

beau-frère: «Tu as déjà reçu un million, cela ne fait plus que

dix-sept.» On ajouta à cette curieuse anecdote une foule d'autres

circonstances, non moins piquantes, sur le désespoir du prince et sur la

lenteur même que le maître suprême apporta dans une liquidation déjà si

onéreuse.

Malgré le dépouillement amiable que la villa Borghèse avait subi, je la

trouvai encore la plus belle chose du monde, et j'y passai une journée

entière avec Cettini qui, en sa qualité de Romain, mettait beaucoup

d'amour-propre à exciter les élans de mon admiration. À notre retour,

malgré les anciennes répugnances de mon aimable ami contre l'église,

nous dînâmes avec plusieurs abbés et même avec un cardinal. La compagnie

ne nuisit point à la gaieté des propos. L'église pleurait alors les

malheurs de Sion; nos convives pleuraient aussi, malgré les fréquentes

libations dans lesquelles ils cherchaient à noyer leur chagrin; leur

antique caractère était altéré par les malheurs dont le pape était

accablé. J'eus beau protester de mon ignorance en droit canon, et de mon

admiration pour celui qu'on osait comparer à Attila, je ne pouvais

empêcher nos convives de me prendre à partie, moi chétive, sur

l'ingratitude de notre Empereur envers Pie VII, qui oubliait que ce

vertueux successeur de saint Pierre avait presque été le premier

souverain qui l'eût reconnu.

À Rome il existe une telle liberté dans les moeurs ecclésiastiques, que

je tombai dans une méprise fort plaisante par suite de mes légères

opinions à ce sujet. Un des champions de la dispute qui avait occupé le

dîner avait bien voulu mêler quelques fadeurs pour mon compte à ses

philippiques contre mon souverain. Galant en même temps que théologien,

il avait parlé avec une singulière facilité d'improvisation sur ma

chevelure et sur mes yeux; il m'avait dit, je crois, que mon regard

était doux comme un air de Cimarosa. Au moment où ce docteur, moitié

poétique, moitié musical, nous quitta, je sentis qu'il me glissait

quelque chose. Qu'on juge de ma présomption! je ne doutai pas que ce ne

fût un billet doux et quelques vers de la composition d'un prédicateur.

J'étais impatiente d'être seule pour juger d'un style galant de si

singulière fabrique. Quel fut mon étonnement de trouver, au lieu d'un

madrigal, un acte d'excommunication! C'était, hélas! le foudre

impuissant que le pauvre Pie VII avait lancé contre Napoléon. Cette

pièce faisait grand bruit dans Rome; elle avait réveillé l'intérêt d'une

haute infortune, et le clergé cherchait à la répandre comme un effort,

ou au moins comme un hommage. La police cependant s'opposait à ce

qu'elle se répandît, et la peur nuisait beaucoup à la piété. Je crus

donc devoir garder cette copie d'une pièce curieuse, et je la transcris

ici en entier.

«PIE VII, PAPE, À L'EMPEREUR DES FRANÇAIS.

«Par l'autorité du Dieu tout-puissant, des saints apôtres Pierre et

Paul, et par la nôtre, nous déclarons que vous et tous vos coopérateurs,

d'après l'attentat que vous venez de commettre, vous avez encouru

l'excommunication dans laquelle (selon la forme de nos bulles

apostoliques, qui, dans des occasions semblables, s'affichent dans les

lieux accoutumés de cette ville), nous déclarons être tombés tous ceux

qui, depuis la dernière invasion violente de cette ville, qui eut lieu

le 22 février de l'année dernière, ont commis, soit dans Rome, soit dans

l'État ecclésiastique, les attentats contre lesquels nous avons réclamé,

non seulement dans le grand nombre de protestations faites par nos

secrétaires d'état, qui ont été successivement remplacés, mais encore

dans nos allocutions consistoriales des 14 mars et 11 juillet 1808. Nous

déclarons également excommuniés tous ceux qui ont été les mandataires,

les fauteurs, les conseillers, et quiconque aurait coopéré à l'exécution

de ces attentats, ou les aurait commis lui-même.»

J'avais déjà vu beaucoup de choses et beaucoup de monde à Rome; je

n'avais oublié qu'une personne dans mes visites, celle qu'on m'avait

recommandé de voir. Je veux parler de M. de Norvins, qui était à cette

époque commissaire général de police, ayant sous sa direction tous les

États romains. M. de Norvins s'y était fait une haute réputation par sa

capacité et les services nombreux rendus à la tranquillité publique.

Sous son administration, les grandes routes de ces contrées, si fameuses

dans les fastes du brigandage, avaient été purgées, et l'on y voyageait

avec une sécurité presque française. Le commissaire général de police

avait plus fait sous ce rapport que tous les confesseurs de la capitale

du monde chrétien. J'avais ordre de la princesse Élisa de me présenter

chez M. de Norvins, et de lui montrer une lettre adressée par celle-ci à

sa soeur Caroline, reine de Naples. Je me décidai à la visite, et je me

rendis en conséquence place de Venise, au palais occupé par le jeune et

célèbre magistrat. Mais je fus réduite à admirer la noble architecture

de cette demeure délicieuse, sans pouvoir aborder M. de Norvins. On me

dit qu'il était absent. J'ignore si ce n'était pas une consigne contre

les importuns, mais je ne crus pas devoir insister et mettre en avant le

nom de l'auguste personnage qui eût, sans doute, fait ouvrir toutes les

portes. Je renouvelai mes visites plusieurs fois, toujours aussi

inutilement, et avec la même opiniâtreté de discrétion. M. de Norvins

était donc réellement absent, puisqu'il était si invisible. Je

rencontrai dans une soirée une jolie petite dame qui parlait à tout

propos de cet aimable Français. Je lui demandai, puisqu'elle était si

instruite, si l'invisibilité de son admiration était excusable. «Tout

est vrai, tout est excusable; il est si occupé, si absorbé de devoirs,

que moi je lui pardonne l'absence.» Cette petite Italienne, de la

famille de Bentivoglio de Bologne, aimait tant les Français, que la

conversation fut longue et aimable entre nous. Rien n'était plaisant

comme les plaidoyers de cette nièce d'un cardinal en faveur de notre

nation: «Je ne comprends pas, disait-elle, nos gens à vieilles idées,

qui regrettent les mendians et les chanteurs de chapelle; de quoi se

plaignent-ils? on leur a laissé les confréries. Leurs monsignori

répétaient que Napoléon voulait faire mettre Saint-Pierre sur des

roulettes, pour orner son Paris de ce beau monument de la grandeur

romaine. Eh bien! il n'en a rien été, et cependant à lui rien n'est

impossible.» Je félicitais en moi-même M. de Norvins d'une si agréable

connaissance, et je regrettai d'autant plus de n'avoir pas fait la

sienne, qu'à mon retour à Florence la grande-duchesse me reprocha

vivement de n'avoir pas assez insisté, de n'avoir pas écrit à M. de

Norvins pour le prévenir de l'intérêt qu'elle attachait à cet entretien.

Tous les voyageurs qui passent par Rome écriraient leurs impressions,

qu'il resterait toujours quelque chose à dire d'une ville qui réunit

tant de chefs-d'oeuvre et tant de misères, les souvenirs de la république

et les pratiques de l'église, tous les contrastes de temps, d'opinions

et d'hommes, parmi lesquels le plus remarquable est cette tolérance

morale d'une ville de religion si sévère. La plus mélancolique pensée

qui vint m'assaillir au milieu de mes courses souvent nocturnes fut

l'aspect de ce forum désert devenu le marché aux bestiaux, le Poissy des

Italiens de Rome, comme on a si bien appelé les Romains d'aujourd'hui.

Je me rappelai enfin que je n'étais point venue faire un cours

d'antiquités dans la ville des Césars, et je me remis promptement en

route pour ma destination diplomatique.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 23 / 36 题