L'ami d'Oudet.--Le prince Eugène.--Lettres de l'Empereur à Joséphine.
Je trouvai encore à Milan un extrême plaisir dans la société d'un
colonel français chargé d'organiser un régiment italien, et qui, atteint
de trois balles à Wagram, se rétablissait de ses blessures dans la
capitale, où le dépôt de son régiment était établi. Cet officier m'était
connu depuis long-temps; je l'avais vu à Paris: c'était un ami d'Oudet.
Nos premières paroles à la Scala, où je le rencontrai, furent en quelque
sorte un cri de douleur commune sur la mort de notre ami. Je ne tardai
pas à m'apercevoir que le colonel avait été sous le charme comme tant
d'autres, et qu'il entrait dans son culte de souvenir et d'amitié
beaucoup de ce fanatisme politique dont Oudet était le chef. Brave,
plein d'instruction et de capacité militaire, le colonel jouissait d'une
grande considération auprès du prince Eugène. Je voyais presque tous les
jours l'ami d'Oudet, et quoique ses qualités fussent toutes de celles
qui conviennent plus aux affaires qu'au monde, je me sentais une estime
involontaire pour le sérieux plein de noblesse, la gravité naturelle et
un peu mélancolique qui régnait sur la figure comme dans les idées de
cette espèce d'Alceste militaire, ne louant jamais, blâmant toujours,
donnant à sa pensée un tour de satire et d'indignation qui tenait plutôt
aux systèmes de son esprit qu'à la sécheresse de son coeur.
«Je vais vous apprendre une nouvelle qui vous surprendra beaucoup, me
dit-il un jour, en entrant chez moi de fort bonne heure. Tandis que tous
les souverains de la fabrique de Napoléon s'amusent à jouer à la
royauté, pour faire fête à une archiduchesse d'Autriche; pendant que
tous les prisonniers de la galère impériale tâchent, au milieu des
libertés de ce bon Paris, d'oublier leur esclavage doré, le prince
Eugène vient d'arriver subitement pour reposer ici sa noble tête des
fatigues d'un métier auquel il a fallu ajouter bien d'autres corvées.
Eugène est arrivé cette nuit auprès de sa femme et de ses enfans.
Portant, jusque dans les relations privées, la sévérité de la discipline
militaire, esclave des devoirs d'une position qu'il ne s'est point
choisie, et qu'il ne saurait pas davantage quitter et modifier, Eugène,
le modèle des fils, a été contraint d'immoler à l'orgueil du maître ses
sentimens les plus chers. Il a rempli sa tâche, il les remplirait
toutes. Enthousiaste de soumission comme d'autres le seraient de
liberté, Eugène a été chargé de porter au sénat l'acte même qui fait
descendre sa mère du titre d'épouse.
«--Mais les sentimens d'Eugène sont si connus, qu'il faut au contraire,
selon moi, tirer de sa conduite la preuve du bon accord qui a dirigé ce
grand acte politique du divorce de Napoléon et d'un second mariage.
«--Hélas oui! la conduite de Beauharnais doit être toujours de
l'héroïsme, et moi qui lui suis attaché, non pas comme à un souverain,
mais comme à un ami, comme à un frère, j'admire cette abnégation de
dévouement qui lui a fait accepter la mission d'officier de l'état civil
dans un acte qui répudiait sa mère. Cet homme, plein de vertu, ce soldat
intrépide, cet enfant de la Victoire, n'a rien du temps où il est né. On
dirait un petit-fils de Louis XIV, en adoration devant son père, élevé
dans le génie de l'obéissance autant peut-être que dans celui du
commandement, attendant pour penser et pour agir la pensée d'un maître,
lui dont les pensées seraient si simples et si naturellement grandes!
«--Mais il me semble qu'il y a là plus de modestie que d'insuffisance.
L'Empereur est bien un assez sublime modèle, pour que l'imitation et la
soumission soient déjà un haut mérite et presque de la gloire.
«--Oui, l'Empereur est un grand homme, mais qui prend déjà les
petitesses de la royauté; c'est bien la peine d'avoir tant de génie pour
n'être qu'un plagiaire des monarchies décrépites! Je conçois jusqu'à un
certain point qu'il ait saisi l'empire; mais homme nouveau, il devait en
faire une chose nouvelle. C'est cette espérance qui l'a mis sur le
pavois; c'est cette fidélité à son origine qui pouvait seule l'y
soutenir. Tant mieux du reste qu'il se trompe; avec une monarchie
plébéienne, il eût à jamais éloigné la république dont il eût retenu
quelques unes des formes et des bienfaits; avec sa monarchie
aristocratique, il rend inévitable la réaction de la liberté contre un
gouvernement qui n'aura plus rien de commun avec elle. Il nous avait
ravi toutes les chances par sa gloire; il nous les rend par son second
mariage et ses puérilités royales. Il ne fait pas aujourd'hui divorce
seulement avec Joséphine, mais avec les conditions de son existence. Ce
n'est pas seulement un mari qui répudie sa femme, c'est un enfant qui
renie sa mère. Fils de la révolution, le voilà qui demande des lettres
de noblesse à l'Autriche, comme les gens d'autrefois, qui avaient fait
fortune, achetaient des titres qui déguisassent leur naissance! Il est
plaisant de voir le vainqueur de l'Europe acheter une savonnette à
vilain.
«--Mais, mon ami, je n'entends rien à la politique, et vous me traitez
comme un tribun. Je suis mieux que cela, ce me semble... Je suis une
femme, et une femme, je vous le dis avec franchise, qui aime l'Empereur
et qui l'admire. Sans être bien forte, je conçois la pensée de l'acte
que vous blâmez tant. La république est un beau rêve, c'est l'idéal en
fait de gouvernement. Mais j'ai entendu dire que les peuples avaient
aussi besoin de positif, et que la monarchie était propre à le leur
donner. Napoléon a été élevé à l'empire; point d'empire sans hérédité:
je suis donc sûre qu'en se séparant de Joséphine, il n'a cru obéir qu'à
un grand besoin public.
«--Eh bien! qu'il y obéisse; mais que la fortune change, et vous verrez
s'il a bien fait de changer de famille: les peuples sont de meilleurs
cousins que les rois; il le sentira au premier revers. Ce qu'il eût dû
faire, puisqu'il voulait des héritiers, c'était d'épouser la fille d'un
bourgeois de Paris.
«--Son génie saura enchaîner la fortune et se jouer des résistances.
«--Phrase de bulletin; il n'y a pas de position au-dessus de la foudre;
le génie de la liberté seul est immortel, mais heureusement le génie du
despotisme n'est que précaire et viager. On nous a un moment enivrés
avec de la gloire, mais la raison nous reviendra. Cette gloire même
est-elle la propriété de celui qui s'en sert pour nous asservir? La
révolution n'a-t-elle pas aussi ses quatorze armées, ses quarante
capitaines et sa moisson de lauriers? Et la révolution est traitée comme
une vaincue. Ô mon ami! ô trop cher Oudet! ta mort sera vengée; ou
plutôt la liberté, qui veut mieux qu'une vengeance, obtiendra tôt ou
tard un triomphe.
«--Mais c'est folie, ce me semble, que de nourrir encore des idées
républicaines.
«--C'est une folie qui ne passera jamais, Dieu merci. On peut
bouleverser la terre, la remuer dans tous les sens; mais il est quelque
chose qu'on ne change pas, c'est le coeur humain, et le coeur humain
contient l'instinct de la liberté.
«--Mais combien y a-t-il de gens qui le conservent?
«--Plus que l'on ne croit. Si la tête qui porte à elle seule le monde
monarchique actuel venait à être frappée, vous verriez toute cette
fantasmagorie féodale disparaître. Trois hommes[5] suffiront peut-être
pour révéler à l'univers le secret de ce pouvoir qui paraît gigantesque,
qui l'est en effet, mais qui ne l'est que comme un homme.
«--Mon ami, vous me faites trembler avec vos idées sombres: quelle manie
que de se faire ainsi le réformateur de l'espèce humaine! Qui vous a
donné sa procuration?
«--En pareil cas, c'est le succès qui la donne.
«--Mais regardez autour de vous: il n'y a point d'échos qui répondraient
à votre voix.
«--Erreur, erreur grave: il y a toujours des échos pour les pensées
libérales et généreuses. L'armée est à l'Empereur comme à un chef, mais
non pas comme à un maître. Nous sommes six mille engagés par le serment;
nous nous battons, parce que le soldat français ne connaît que son
drapeau, mais nous ne nous battons pas pour des fers. L'Italie,
l'Allemagne, sont autant de fourmilières de sociétés secrètes. On en
aura des nouvelles: tous les hommes sont frères pour la liberté.
«--Comment arrangez-vous tout cela avec votre attachement pour le prince
Eugène?
«--Je n'arrange rien: je le sers en ami, point en esclave. Oh! quel
dommage qu'il ne puisse jouer le rôle de libérateur! Je l'ai tâté dans
tous les sens: il n'a l'étoffe que des vertus privées; c'est un grand
capitaine qui n'entend rien aux affaires. La guerre est son élément;
l'Empereur son idole, sa religion. Il n'a pas été élevé comme Napoléon
au sein du peuple. Mais lui, cet Empereur, qu'il était beau sous les
faisceaux consulaires! sa capote grise lui allait mieux que son manteau
semé d'abeilles. Alors toutes les passions du jeune homme étaient dans
son coeur; qu'il a vieilli, puisqu'il lui faut aujourd'hui les hochets
des vieilles cours! Arcole, Lodi, Marengo, rappelez-le un moment en
Italie, que je le revoie dans l'éclat et la pureté de son premier
caractère. Mais adieu, mon amie, je sens que l'émotion rouvre mes
blessures. Il me reste encore du sang pour la patrie; il me tarde de
retourner sur un champ de bataille. Là seulement je m'oublie, et la
victoire me fait pardonner à la servitude.»
Ce discours m'avait étourdie: ce n'était pas la séduction d'Oudet, et
c'étaient ses rêves effrayans. Mais comme par un secret souvenir de lui,
par le prestige de ses idées reproduites, cette conversation s'est
gravée dans ma mémoire, et il me semble l'entendre encore. Mon coeur
avait besoin de distraction, car la politique me chagrine sans me
convaincre, et me trouble par son fantôme que je ne peux saisir. J'allai
me promener en dehors de la ville: j'avais à peine fait quelques pas que
je rencontrai le vice-roi. Il était sans suite, sans cortége, donnant le
bras à la princesse son épouse, ressemblant à un honnête citoyen,
oubliant en quelque sorte la gloire pour goûter le bonheur domestique.
Sa figure était empreinte d'une mélancolie douce que sa digne compagne
semblait partager; on eût dit que ce grand capitaine sentait le besoin
d'être protégé par un coeur de femme. C'était quelque chose de touchant
que ce couple, élevé si haut par la fortune et par l'amour d'un peuple
dont il était adoré, se réfugiant dans les douces affections de la
famille, qui ne manquent jamais, et qui sont les seuls remèdes contre
les grandes douleurs. Involontairement je pensai à Joséphine, à cette
femme qui était la bonté même, et dont je croyais lire les chagrins sur
les traits de son noble fils. Par un tout autre sentiment que l'officier
qui avait vu dans le mariage de l'Empereur un divorce politique, moi j'y
voyais seulement une sorte de désenchantement de sa destinée. Il y a de
la fatalité dans la vie, et en voyant s'éloigner Joséphine des côtés du
grand homme, il me semblait le voir abandonné de son bon ange, du génie
secret qui avait protégé sa fortune!
Singulier rapprochement de souvenirs et d'émotions! Au moment où j'écris
ce chapitre de mes Mémoires, on me remet des lettres de Bonaparte,
général en chef de l'armée d'Italie, à Joséphine; leur lecture me
rappelle des pressentimens autrefois éprouvés; elles sont pleines du
plus curieux intérêt; elles jettent une douce lumière sur le coeur d'un
homme que l'ambition plus tard occupa seule. En les lisant, je suis
presque tentée, ainsi que l'ami d'Oudet, de préférer le consul à
l'Empereur. Cette gloire désintéressée des premières campagnes d'Italie
laissant tomber des rayons si purs, cette insouciance des grandeurs, ce
presque mépris de la victoire, le monde entier disparaissant pour un
jeune homme devant l'image d'une femme qu'il adore, voilà qui vaut mieux
que de la politique, que de l'histoire peut-être, si tout ce qui regarde
un homme extraordinaire comme Napoléon pouvait être autre chose que de
l'histoire. Je suis heureuse qu'on m'offre de joindre ces pages si
originales du coeur humain à mes Mémoires. On les lira, ainsi que moi,
avec intérêt et avec passion: elles sont des hommages à deux personnes
que j'ai connues, que j'ai aimées, que j'ai admirées; elles me replacent
en quelque sorte dans le monde où j'ai vécu, et où je suis restée du
moins par la reconnaissance.
Ces lettres sont curieuses par leur date, par leur protocole même: le
général en chef de l'armée d'Italie à sa Joséphine, à sa douce amie! il
m'est impossible de pas les transcrire dans toute l'originalité du
hasard qui les a fait découvrir.
Sept heures du matin.
Je me réveille plein de toi... Ton portrait et le souvenir de
l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens.
Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur
mon coeur!... Vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtes vous
inquiète, mon ame est brisée de douleur, et il n'est point de repos
pour votre ami... Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque,
me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos
lèvres, sur votre coeur, une flamme qui me brûle? Ah! c'est cette
nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est pas vous,
et... Tu pars à midi; je te verrai dans trois heures: en attendant,
_mio dolce amore_, reçois un million de baisers, mais ne m'en donne
pas, car ils brûlent mon sang.
À la Citoyenne BONAPARTE,
à Paris.
Port Maurice, le 14 germinal.
J'ai reçu toutes tes lettres, mais aucune n'a fait sur moi
l'impression de la dernière. Y penses-tu, mon adorable amie, de
m'écrire en ces termes? Crois-tu donc que ma position n'est pas
déjà assez cruelle, sans encore accroître mes regrets et
bouleverser mon ame? Quel style! quels sentimens que ceux que tu
peins! ils sont de feu; ils brûlent mon pauvre coeur! Mon unique
Joséphine, loin de toi le monde est un désert où je reste isolé, et
sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon
ame; tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas
des affaires, si leurs vains titres et les hommes me dégoûtent, si
je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon coeur: ton
portrait y bat; je le regarde, et l'amour est pour moi le bonheur
absolu à tout instant, hormis le temps que je me crois oublié de
mon amie. Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés?
Concentrer en toi mon existence morale, ma douce amie, qui ne
finira qu'avec moi; vivre pour Joséphine, voilà l'histoire de ma
vie. J'agis pour arriver près de toi; je me meus pour t'approcher.
Insensé! je ne m'aperçois pas que je m'en éloigne...
Que de pays... que de contrées nous séparent!... Que de temps avant
que tu lises ces caractères, faible expression d'une ame émue où tu
règnes! Ah! mon adorable femme, je ne sais pas quel sort m'attend;
mais s'il m'éloigne plus long-temps de toi, il me sera
insupportable. Mon courage n'ira pas jusque-là.
Il fut un temps où je m'enorgueillissais de mon courage, et
quelquefois en jetant les yeux sur tout le mal que pourraient me
faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin,
je faisais...
Mais aujourd'hui l'idée que ma Joséphine pourrait être mal, l'idée
qu'elle pourrait être malade; et surtout la cruelle, la funeste
pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon ame, arrête mon
sang, me rend triste, abattu, et ne me laisse pas même le courage
de la fureur et du désespoir.
Je me disais souvent jadis: les hommes ne peuvent nuire à celui qui
meurt sans regret; mais aujourd'hui, mourir sans être aimé de toi!
mourir dans cette certitude, c'est le tourment de l'enfer, c'est
l'image vive et funeste de l'anéantissement absolu: il me semble
que je me sens électrisé.
Mon unique compagne, toi que le sort a destinée pour faire avec moi
le voyage pénible de la vie, le jour où je n'aurai plus ton coeur
sera celui où la nature aride sera pour moi sans chaleur et sans
végétation.
Je m'arrête, ma douce amie; mon ame est triste, mon corps est
fatigué, mon esprit est étourdi. Les honneurs m'ennuient; je
devrais bien les détester, ils m'éloignent de mon coeur.
Je fuis _Port-Maurice_ par Oneille; demain je suis à Albenga. Les
deux armées se remuent, nous cherchons à nous tromper, au plus
habile la victoire. Je suis assez content de Beaulieu; il manoeuvre
assez bien, il est plus fort que son prédécesseur: Je le battrai,
j'espère, de la belle manière. Sois sans inquiétude: aime-moi
comme...
Douce amie, pardonne-moi, je délire; la nature est faible pour qui
sent vivement, pour celui que tu animes.