Voyage à Milan.--Le poëte Monti.--Un trait de bienfaisance du prince
Eugène.--Histoire de Giraldina.
Nous voici arrivés à l'un des plus grands événemens de la vie de
Napoléon, son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, avec la fille
des Césars, comme disaient les poëtes du temps. Je suppose fort qu'Élisa
avait eu d'assez bonne heure la confidence de cette révolution dans la
famille impériale; car, lorsque la nouvelle en devint publique, elle
n'eut pas avec moi cette facilité d'abandon, ce laisser-aller d'émotions
que lui donnait la réception des plus courts bulletins. La chose
méritait bien pourtant qu'elle en parlât; mais je ne pus savoir ni
pénétrer sa pensée à ce sujet, si ce n'est peut-être à son silence, qui
ne laissait pas d'être parlant. Au surplus, elle eut peu le temps des
confidences. Tout allant vite avec Napoléon, elle reçut bientôt
l'invitation de se rendre à Paris, ainsi que tous les autres membres de
la famille qui faisait une si haute alliance. L'empereur put se donner
le plaisir de se présenter à sa jeune épouse avec un cortége d'une
douzaine de rois, que tous il avait faits ou qu'il avait tolérés, ce qui
était bien à peu près la même chose.
Pendant que les grandes machines de l'empire jouaient toutes à Paris, il
y avait relâche au petit théâtre monarchique de Florence. Le voyage de
la grande-duchesse devait même être de quelque durée; mais loin de
s'affliger des vacances, tout le monde en général en était content; car
ce qu'il y aurait peut-être de plus doux serait du loisir avec
appointemens, situation sociale appelée depuis sinécure. Ce qu'une
lectrice en disponibilité avait de mieux à faire était de parcourir
cette belle Italie, où chaque ville est un musée, où chaque village est
un souvenir, où l'instruction peut s'acquérir au milieu des plaisirs et
des fêtes. Je n'avais pas entendu ma position à Florence pour avoir le
goût des arts, et surtout la passion des courses; mais déjà familiarisée
avec les beaux sites, ou les admirables chefs-d'oeuvre dont est si pleine
la terre classique, je choisis ou plutôt je me laissai entraîner vers ce
qu'on a nommé le Paris de ces contrées: Milan, capitale du royaume, dont
Bonaparte avait joint la couronne à son sceptre français, comme par
reconnaissance de ses premières victoires, qui le lui avaient mis dans
la main. D'ailleurs cette ville m'était chère: une secrète et
orgueilleuse coquetterie me poussait de préférence vers des lieux dont
le grand événement qui occupait l'Europe relevait encore pour moi
l'enivrant souvenir. Je trouvai piquant de visiter la chambre témoin
d'une préférence du grand Napoléon, au moment même où la fille des rois
allait recevoir son amour.
C'est le premier voyage que la vanité m'ait fait faire, si l'on peut
appeler vanité une glorieuse réminiscence dont un grand homme était
l'objet. Milan n'a jamais eu de plus beaux jours que ceux que j'y passai
vers cette époque célèbre du mariage, qui fut alors en Italie aussi bien
qu'en France un temps de réjouissances publiques et d'enthousiasme.
J'allai m'installer là où j'avais été installée à une époque encore peu
éloignée. Le prince Eugène, vice-roi de ces contrées, était absent au
moment de mon arrivée. Mais, ou mon séjour à Milan fut bien long, ou le
voyage du fils de Joséphine à Paris fut bien court; car, ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il ne tarda pas à revenir, comme pour se consoler
auprès de son peuple de ces grandes scènes de famille qui venaient de
mettre son coeur à de si bizarres épreuves.
J'avais conservé à Milan quelques connaissances; je les eus bientôt
épuisées; mais, ce qu'il y a de charmant dans ce pays, c'est que la
politesse n'y va pas, comme en France, jusqu'à cet héroïsme de l'ennui
qui vous fait supporter les conversations, les visites, les hommes et
les choses qui vous sont les plus antipathiques: à Milan, on voit qui
l'on veut et comme on le veut; on se prend quand on se convient, on se
quitte quand on s'importune; on y use le temps à son gré, à ses risques
et périls; on y vit, on y existe avec ses coudées franches; tout est
donné à l'esprit, au plaisir, aux aises surtout; et cet apparent égoïsme
de la mollesse, étant général, cesse presque d'être un vice, parce que
personne ne donne plus qu'il ne reçoit, et que là où il n'y a point de
dupes, il n'y a point non plus de fripons.
Même quand on n'aime peu la musique, ce qu'il y a encore de mieux à
faire à Milan, c'est d'aller passer la soirée à la Scala, le plus beau
théâtre du monde, attendu qu'il est le plus grand et le plus commode.
Ces bons Italiens, si célèbres pour leurs adorations musicales, traitent
cependant encore l'art qui les charme le plus à la manière dont ils
traitent tout; ce n'est pour eux qu'un ami dont ils choisissent les bons
momens, qu'ils prennent, qu'ils quittent à propos. On pourrait dire que
l'on fait de tout à la Scala: on y cause, on y joue, on y mange, on y
dort, on y entend même de la musique. Quant à moi, ce que m'offrit de
plus agréable ce bazar de voluptés fut la rencontre de deux personnes
que j'avais beaucoup connues, et qui, à des titres différens, méritent
bien un souvenir dans le récit de ce voyage; je veux parler du poëte
Monti, et d'un ami d'Oudet que je ne nommerai pas, parce que les amis
d'Oudet se trouvent encore aujourd'hui suspects, et qu'il est inutile de
donner leur signalement aux gracieuses polices de l'Europe. La
connaissance de ces deux personnages, une fois renouvelée dans ma loge,
n'en resta point là, et pendant tout mon séjour à Milan, je ne cessai
point de les voir intimement, surtout le second.
Le bon Monti, qui réunissait à toute l'imagination d'un poëte toute la
candeur d'un enfant; qui avait déjà, et de bonne foi, passé par
plusieurs opinions différentes, jouissait depuis quelques années de
l'estime particulière du vice-roi. C'est une remarque qui m'a frappée au
milieu de cette foule d'hommes distingués dans tous les genres, qui ont,
à tant d'époques contraires et sous des traits si divers, défilé sous
mes yeux: que la fixité des principes, la constance des opinions, la
fidélité aux maximes politiques, sont rarement le privilége des hommes
supérieurs. On dirait que l'esprit est girouette de sa nature. Une tête
un peu vaste a plusieurs cases: à mesure que l'une se vide, l'autre
s'emplit. Il n'y a que la médiocrité qui soit douée en quelque sorte de
l'immobilité de ses idées par leur indigence: comme elle n'a pas
beaucoup, elle garde ce qu'elle a, elle s'y attache, elle s'y cramponne;
et le monde doit quelquefois à ces natures plus stériles de grandes
vertus, des caractères suivis que leur médiocrité élève quelquefois
jusqu'au sublime.
Les hommes à imagination se conduisent par excès: admirables quelquefois
dans chacune de ces saillies de conduite; s'y portant avec toute
l'énergie des vues promptes et passionnées; mais changeant de marche et
d'allure; mais aussi puissans dans un mouvement contraire que dans les
résolutions primitives. L'heureuse faculté de tout saisir, de tout
comprendre, devient ainsi quelquefois l'inconstance et la versatilité.
Monti avait donc pu, avec la même bonne foi et le même enthousiasme,
embrasser la république et l'empire, concevoir la grandeur de l'une et
la gloire de l'autre; car, dans les deux, se trouvaient toutes les
illusions les plus capables de séduire et d'entraîner. Ses vers, enfans
de ces impressions différentes, de ces sentimens successifs, avaient
tour à tour été tirés d'une lyre capricieuse et mobile. Ce qu'il y avait
de plus piquant dans cet aimable et ingénu caractère, c'est qu'il ne
déguisait rien aux autres pas plus qu'à lui-même. Ainsi, au milieu de
mille autres confidences (car, bien différent des poëtes ordinaires, ce
poëte ingénieux savait parler d'autres choses que de ses vers), Monti me
parla cependant de l'extrême désagrément, dans les compositions
poétiques, de choisir des sujets contemporains. En effet, il avait
entrepris un grand ouvrage sur les campagnes de Napoléon; cet ouvrage
était commencé depuis 1804 et ne pouvait jamais finir. Il s'appelait _le
Barde de la Forêt-Noire_. Ce Barde prophétise continuellement les
victoires de Bonaparte et la défaite des coalitions. Monti m'en a récité
de nombreux passages, et entre autres celui de cette fabuleuse campagne
d'Égypte, où le génie de la civilisation et celui de la guerre
marchaient ensemble; où l'on voyait un membre de l'Institut conduire les
armées françaises à une double conquête, aussi souvent entouré de savans
que de soldats, inscrire en courant son nom sur les Pyramides, et ne
s'arrachant des bras de la Victoire que pour venir se jeter dans ceux de
la patrie, qui de loin montre ses flancs déchirés et appelle un sauveur.
Par malheur pour le pauvre Monti, il donnait à ses vers la couleur du
moment, et la couleur du moment changeant à chaque campagne, il était
obligé de supprimer à la fin des sentimens exprimés au commencement des
opérations. Ainsi, au moment de la bataille d'Austerlitz, les
Autrichiens étaient traités en ennemis et avec les hyperboles de
l'insulte et de la haine. La paix de Presbourg arrive: il faut
bouleverser tout, et remplacer les strophes de l'insulte par des
couplets de réconciliation: les Autrichiens sont nos amis. Le poëte
espère au moins ne pas perdre le fruit de sa première indignation: les
Russes lui restent à maudire. Mais les événemens marchent encore plus
vite que les corrections. L'entrevue de Tilsitt ne semble réconcilier
deux empereurs que pour brouiller un poëte avec son ouvrage: la muse ne
peut pas être plus méchante que la guerre. La voilà encore obligée
d'adoucir et d'effacer ses couleurs, de rendre ses pages contre les
barbares du Nord aussi blanches que les neiges de l'Ukraine. Monti
respirait un peu, et la fortune semblait n'en plus vouloir à la
prosodie, quand la campagne de 1809 se déclare, et replace les
Autrichiens dans la position d'où le pauvre poëte avait eu la
complaisance de les déloger. Hélas! que ne peuvent l'amour du travail,
le besoin de la gloire et les nécessités d'un poëme! Monti s'était remis
en guerre avec l'Autriche comme son héros; mais son héros allait si
vite, qu'il se trouve encore, à la fin de la campagne de 1809, avoir
fait du sublime inutile contre Vienne, soudoyée par Londres. «Ma foi, me
dit Monti, voici encore un événement qui me désole: tandis que l'empire
est en fête pour le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse
Marie-Louise, je suis en deuil des plus belles inspirations de mon
poëme; la postérité arrivera sans me trouver en mesure avec elle.» Je
consolais de mon mieux cette plaisante infortune du génie, en disant à
l'illustre écrivain qui en parlait même en riant, qu'heureusement il
avait autre chose à lui laisser, et qu'il pouvait être tranquille.
Pendant tout mon séjour à Milan, je reçus du bon et spirituel Monti des
attentions qui me touchèrent d'autant plus que je savais qu'il n'en
était pas prodigue.
Ma plus grande occupation dans cette capitale de la riche Lombardie fut
cependant plutôt une vie extérieure que les plaisirs de la société. Le
matin, j'allais faire quelque promenade pittoresque ou quelque visite
curieuse; le soir, j'allais à la Scala causer et mettre en commun, avec
quelques bienveillans interlocuteurs, mes observations. Ma manie de tout
voir et de tout entendre me valut le spectacle d'une scène piquante que
je vais retracer avec d'autant plus de plaisir qu'elle révélera en même
temps un trait honorable du prince Eugène Beauharnais, et prouvera que,
guerrier intrépide, le fils de Joséphine possédait aussi les vertus du
roi et le coeur généreux de sa mère.
La place du Dôme à Milan, dans les temps de réjouissances publiques,
offre à peu près un coup d'oeil pareil à celui du boulevart du Temple à
Paris. Ce sont de tous côtés cafés, jeux, spectacles, parades pour le
peuple, dont la bonne compagnie se donne aussi le plaisir. Un jour que
j'avais pris mon chocolat à la glace au grand café, je vis la foule
courir vers le portail du Dôme; je me laissai aller au mouvement, et je
n'étais pas la moins leste et la moins avide du groupe empressé. Là je
découvris l'objet de tant de curiosités en émoi: une chaude discussion
s'était établie entre un capucin et un agent de police. Le premier,
l'oeil en feu, la figure haletante, gesticulait et criait; l'autre,
véritable Ulysse de carrefour, employait toutes les formes de l'art
oratoire, appuyé de l'autorité, pour faire comprendre au révérend père
que le moment était mal choisi pour prêcher dans la rue; que le peuple,
appelé à la joie par les événemens, était en humeur naturelle de s'y
livrer, et que risquer la parole de Dieu au milieu d'une saturnale
permise, c'était la compromettre et l'exposer au scandale. Adossé au
pied de l'église et sous un Christ énorme qui se trouvait sous le
portail, le capucin s'électrise par la résistance, et s'emporte par les
observations. Il se tourne en face de l'honnête agent de police, et,
l'apostrophant, ainsi que la foule qui redouble, moitié en français,
moitié en italien: «Oh! je vois bien, s'écrie-t-il, je vois bien où vous
voulez en venir; vous ne voulez pas de nous: _son i Francesi che vi
bisognano_, et vous allez me parler d'un des nôtres qui, aussi courageux
que moi, foudroya les plaisirs profanes en appelant le peuple égaré au
pied de Notre-Seigneur. Eh bien! oui, il eut raison; et au lieu d'être
là à bâiller et à écouter les lazzi et les polichinels, je vous dirai,
oui, venez ici,_ venite, venite quà, ecco, ecco, è questo il vero
pulcinello che salvarvi può anime dannate[4]!_
L'invocation du révérend père capucin était accompagnée d'une
gesticulation furibonde, et d'un signe plus expressif encore, qui ne
craignait pas d'indiquer le Christ à la foule indignée. Alors l'agent de
police changea de façons, et se contenta, sans phrases, de faire arrêter
et de conduire en lieu sûr l'apôtre imprudent dont le zèle mal placé
causait un scandale bien plus grave que celui contre lequel tonnaient
ses discours.
Près de moi se trouvait une personne des plus respectables, tenant une
jolie petite fille de huit à neuf ans; sa bonne mine, ses paroles, ses
cheveux blancs, laurier du vieillard, m'inspirèrent un de ces désirs de
lier conversation auxquels je n'ai jamais su résister. Je le lui
témoignai, et il y répondit avec cet empressement affable qui permet
facilement les questions. «Vous parlez; lui dis-je, du vice-roi en
termes qui me flattent comme Française. C'est un bonheur pour moi que la
justice rendue à mes compatriotes.» En ce moment la petite fille posa sa
tête charmante contre la main de son grand-père, et lui dit d'une voix
caressante: _«Carissimo mio, dica pure a questa signora gli affanni
della sfortunatissima Geraldina_.» Tout en entrant dans le jardin _del
Corso Orientale_, le bon vieillard nous raconta ce trait touchant du
fils adoptif de Napoléon:
«Depuis plus de deux cents ans, de père en fils, une honorable famille
de Milan occupait un bel emploi au palais des princes gouverneurs de la
Lombardie; celui des Gerolonni, qui occupait cette place à l'entrée des
Français, s'était livré à une franchise d'opinion qu'on eût dû
respecter, puisque cette fidélité à des maîtres proscrits devenait
seulement une _sublime imprudence_. Dans tous les pays, sous tous les
règnes, la dénonciation se pratique parce qu'elle rapporte. Gerolonni
fut dénoncé, dépouillé de ses emplois, jeté dans un cachot, sans
communication avec sa famille. Gerolonni avait un fils, jeune homme
d'une grande élévation de sentimens, qui était sur le point d'épouser
Marietta Bunelli, une des plus belles personnes de son temps. La crainte
d'être enveloppé dans la persécution de toute une famille fit suspendre
le mariage; on l'ajourna à des temps plus heureux. Mais tandis que le
jeune Gerolonni courait chaque jour assiéger le pouvoir avec
d'irrécusables preuves de l'innocence de son père, la fidèle fiancée
venait à la prison, et obtenait des geôliers ces adoucissemens si
précieux à la captivité, que les femmes arrachent par la fermeté d'une
persévérance et la persuasion d'une douceur qui ne s'altère jamais.
Chaque soir les amans se voyaient; le jeune homme attristait le coeur de
son amie par le récit de ses démarches infructueuses; la jeune fille le
consolait au contraire par la révélation de quelques allégemens à la
situation du malheureux père.
«Bientôt les parens de Marietta, cruels par peur (la peur l'est plus que
la barbarie), se détachèrent de toute compassion, de tout intérêt pour
un suspect. Le fils de Gerolonni venait pourtant d'obtenir que le
grand-juge Luozi s'occupât de l'affaire; un témoignage courageux, une
offre de caution, eussent suffi pour déterminer un élargissement
provisoire. Le jeune Gerolonni et sa fidèle amie coururent se jeter aux
pieds du vieux Bunelli, mais en vain: «J'ai un fils _à placer_» fut
toute sa réponse; l'ambition étouffa la générosité. Le vieillard, qui
avait résisté aux cachots, ne résista point à l'ingratitude et à la
dureté d'un ami de soixante années. Le malheureux père, avant de mourir,
recommanda à son fils de pardonner au père de Marietta, mais de
conserver intacte la haine de ses oppresseurs, et de refuser jusqu'aux
tardifs bienfaits qui pourraient tenter sa fidélité. Les démarches de la
jeune fille avaient été épiées: on vint l'arracher au milieu de la scène
si touchante des adieux d'un père. «Mon cher Gerolonni, s'écriait-elle,
ne te désespère pas; ta vie est mon bonheur; je ne conserve la mienne
que pour te la consacrer.»
«On les sépara; Gerolonni étouffa le triste souvenir de son père et de
sa maîtresse, mais dès cet instant elle devint son épouse. Trop fier
pour solliciter des grâces quand on lui devait des réparations, il vécut
du côté de Vérone, obscur, mais heureux de toutes les vertus d'une femme
que l'amour et le malheur lui avaient donnée. Mais le sort voulut le
poursuivre encore; le cercueil de la mère sortit de l'asile conjugal. Au
moment où l'on portait au baptême le nouveau-né du malheureux Gerolonni,
il ne put soutenir un dernier et plus cruel malheur que tous les autres:
on le trouva mort au pied de la couche d'où l'on venait d'enlever les
restes glacés de celle qu'il avait si tendrement aimée. L'orpheline de
ces époux qui n'avaient plus eu la force de vivre pour elle, retint,
avec les traits de sa mère, l'image plus précieuse et plus belle encore
de ses vertus. Arrivée à l'âge de sept ans, Geraldina devait les secours
passagers et à peine suffisans qu'elle avait reçus à une compassion peu
éclairée. Le récit des malheurs de sa naissance développa néanmoins de
bonne heure son intelligence. Souvent quand la nuit était venue, on
voyait cet enfant s'acheminer vers le cimetière, et l'aurore montrait
quelquefois l'orpheline encore en prières, ou, surprise par le sommeil,
entourer de ses petites mais la croix qui marquait la place de ceux
qu'elle n'avait pu connaître. Quelquefois alors un mot de compassion,
une faible marque d'intérêt, lui étaient accordés: c'était bien peu pour
qui méritait de tout obtenir. Le ciel, pour combler en un jour la dette
de plusieurs années, lui réservait l'immense bonheur de tout devoir à
l'ame généreuse d'un guerrier, à l'équité d'un grand prince.
«Pendant un voyage que le vice-roi fit à Vérone, la petite Geraldina
traversait l'amphithéâtre: effrayée par le bruit des chevaux, elle
voulut fuir et tomba dans l'intérieur de l'édifice. Une des personnes de
la suite du vice-roi vint la relever; la pitié voulut joindre l'aumône à
l'intérêt; mais lorsqu'on vit cet enfant repousser la main qui lui
offrait de l'or, ses beaux yeux se lever avec dignité sur le groupe qui
l'entourait, et d'un ton calme et touchant répondre: «Vous êtes des
Français, et je suis l'orpheline de Gerolonni: je ne puis rien accepter
de vous,» tous les témoins de cette scène, se regardant, restèrent
stupéfaits. Un Italien de la suite du vice-roi savait l'histoire de
Gerolonni et en racontait les détails, timide mais encore généreux appel
à la commisération. Une voix assez lâche, au milieu de ces témoignages
d'intérêt, osait déjà parler de précautions contre l'enfant si
malheureux d'un proscrit. Mais la vue d'un enfant devait inspirer autre
chose au noble coeur du fils de Joséphine que de la prudence. Plus
délicat encore que généreux, le vice-roi conçut l'ingénieuse pensée de
déguiser ses bienfaits et de secourir l'orpheline sans qu'elle vît la
main d'un bienfaiteur, qu'eût repoussée la mémoire d'un père. Dès qu'il
fut libre des soins de la représentation, Eugène sort, vêtu d'une simple
capote, accompagné d'un fidèle domestique qui avait découvert la
retraite de l'orpheline. Une jeune femme était près de là: Eugène
s'informe de Geraldina; on lui répond: «Si elle n'est pas sur sa paille,
c'est qu'elle passera la nuit au cimetière.--Grand Dieu!» s'écria Eugène
en redoublant le pas. Arrivé au Campo-Santo, il vit la jeune fille
priant près de la croix élevée sur le corps de ses parens. Le vice-roi
approche seul, et adresse en italien la parole à l'orpheline; son coeur
ému s'ouvrit à la voix d'une pitié si imprévue et si douce. Eugène avait
dans le caractère toute la bonté de sa mère et dans les manières quelque
chose de sa grâce; leur charme agit sur l'innocent objet de sa pitié.
Geraldina ose croire à une protection; elle se jette aux pieds du
vice-roi dont elle ignorait le rang, et lui demande un asile, un travail
moins dur, moins humiliant que celui par lequel il lui fallait acheter
chaque jour une avare nourriture.
«Le soir même, Geraldina était confiée à une femme sûre. Le jour où le
vice-roi retourna à Milan, Geraldina y vint sous la garde de cette même
personne occuper le logement qu'avaient fait préparer les ordres de son
noble protecteur. L'orpheline entrait dans sa neuvième année; on cultiva
son heureux naturel, et pendant les soins de cette précieuse éducation,
le prince veillait lui-même à ce que Geraldina pût reparaître avec
honneur dans cette ville, où son grand-père avait péri sous le poids
d'une accusation criminelle et fausse. Le prince voyait souvent sa jeune
protégée, mais toujours sous le voile du plus strict incognito; les
progrès de l'orpheline étaient la douce récompense de tant de bienfaits.
L'innocence de Gerolonni fut reconnue et publiquement proclamée, et
Geraldina rentra en possession de tout le modeste héritage de ses pères.
«Jugez, madame, ajouta le vieillard, si nous aimons et bénissons le
jeune héros, le prince qui sut deviner une grande infortune dans la
réponse d'un enfant sous les livrées de la misère. Oui madame, nous
aimons, nous bénissons le règne du prince Eugène. Si mon récit vous a
intéressée, venez en voir l'héroïne, venez entendre d'elle-même des
détails naïfs qui vous prouveront encore mieux la juste et haute
admiration que nous avons pour notre jeune souverain; vous verrez encore
que l'orpheline de Vérone méritait l'illustre protection que le ciel
réservait à ses douleurs.»
Je quittai le digne vieillard et sa jolie petite fille, après qu'ils
m'eurent demandé de les aller revoir le lendemain; ils vinrent eux-mêmes
me prendre, et nous allâmes chez Geraldina. On eût pu être plus belle,
quoiqu'elle le fût beaucoup, mais on n'eût pu être plus intéressante;
elle n'appelait Eugène que _quel uomo al cuor divino_, et ses
expressions, pleines d'un reconnaissant enthousiasme, me prouvèrent en
même temps à quel point l'orpheline méritait le bienfait qui était venu
chercher son enfance, à quel point aussi le prince Eugène méritait le
rang suprême auquel il était monté pour y porter les vertus modestes de
la famille, jointes au courage du guerrier et à toutes les grandes
vertus du trône.