B.

À Barras, Tallien, madame Tallien, amitiés sincères; à madame

Château-Renaud, civilités d'usage; à Eugène et Hortense, amour

vrai.

Adieu, adieu, je me couche sans toi; je dors mieux sans toi. Je

t'en prie, laisse-moi dormir: voilà plusieurs fois que je te serre

dans mes bras... mais, mais ce n'est pas toi.

À la Citoyenne BONAPARTE, chez

la Citoyenne Beauharnais, rue

Chantereine, n° 6,

à Paris.

Albenga, le 16 germinal.

Il est une heure après minuit: on m'apporte une lettre, elle est

triste; mon ame en est affectée: c'est la mort de Chauvet. Il était

ordonnateur en chef de l'armée; tu l'as vu chez Barras quelquefois,

mon amie. Je sens le besoin d'être consolé: c'est entièrement en

toi seule, dont la pensée peut tant influer sur le faible moule de

mes idées, qu'il faut que j'épanche mes peines. Qu'est-ce que

l'avenir? qu'est-ce que le passé? qu'est-ce que nous? quel fluide

magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe

le plus de connaître? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au

milieu du merveilleux: est-il étonnant que les prêtres, les

astrologues, les charlatans aient profité de ce penchant, de cette

circonstance singulière pour promener nos idées et les diriger au

gré de leurs passions? Chauvet est mort; il me fut attaché, il eût

rendu à la patrie des services essentiels; son dernier mot a été

qu'il partait pour me joindre... Oui, je vois son ombre, elle me

tend les bras; son ame est dans les nuages; elle veillera à mon

destin. Mais, insensé, je verse des larmes sur l'amitié, et qui me

dit que déjà je n'en aie à verser d'inépuisables! Ame de mon

existence, écris-moi tous les courriers, je ne saurais vivre

autrement. Je suis très occupé: Beaulieu remue son armée; nous

sommes en présence. Je suis un peu fatigué; je suis tous les jours

à cheval. Adieu, adieu, adieu. Je vais dormir, le sommeil me

console; il te place à mes côtés; je te vois dans mes bras. Mais au

réveil, hélas! je me trouve seul et loin de toi.

Bien des choses à Barras, à Tallien et à sa femme.

À la Citoyenne BONAPARTE, chez

la Citoyenne Beauharnais, rue

Chantereine, n° 6, chaussée

d'Antin, à Paris.

Albenga, le 18 germinal.

Je reçois une lettre que tu interromps pour aller, dis-tu, à la

campagne, et après cela tu te donnes le ton d'être jalouse de moi,

qui suis ici accablé d'affaires et de fatigues. Ah! ma bonne

amie!... Il est vrai que j'ai tort: dans le printemps la campagne

est belle, et puis l'amant de dix-neuf ans s'y trouvait sans doute.

Le moyen de perdre un instant de plus à écrire à celui qui, éloigné

de toi, ne pense, ne vit, ne jouit, n'existe que par ton souvenir!

Je lis tes lettres comme on dévore après six heures de chasse un

mets que l'on aime. Je ne suis pas content; ta dernière lettre est

froide comme l'amitié; je n'y ai pas trouvé ce feu qu'offrent tes

regards et que j'ai cru quelquefois y voir. Mais quelle est cette

bizarrerie? J'ai trouvé que tes lettres précédentes oppressaient

trop mon ame. La révolution qu'elles y produisent offusque mon

esprit et asservit mes idées. Je désire des lettres plus froides.

La crainte de ne pas être aimé de Joséphine, l'idée de la voir

inconstante, de la.. Mais je me forge des peines; il en est tant de

réelles! faut-il encore s'en fabriquer!!! Tu ne peux pas m'avoir

inspiré un amour semblable sans le partager; et avec ton ame, tes

pensées, ta raison, l'on ne peut pas en retour de l'abandon donner

en échange le coup de mort.

J'ai reçu la lettre de madame Château-Renaud. J'ai écrit au

ministre... J'écrirai de même à la première, à qui tu feras les

complimens d'usage. Amitié vraie à madame Tallien et à Barras.

Tu ne me parles pas de ton vilain estomac; oh, je le déteste! Adieu

jusqu'à demain, _o mio dolce amore_, un souvenir de mon unique

femme et une victoire du destin, voilà mes souhaits; un souvenir

unique, en tout digne de celui qui pense à toi tous les instans.

Mon frère est ici. Il a appris mon mariage avec plaisir. Il brûle

de l'envie de te connaître. Je cherche à le décider à venir à

Paris. Sa femme est accouchée; elle a fait une fille, et t'envoie

pour présent une boîte de bonbons de Gênes. Tu recevras des oranges

et des parfums que je t'envoie.

À onze heures du soir.

Je suis au lit; je pars dans une heure pour Verceil. Murat doit

être ce soir à Padoue. L'ennemi est fort dérouté, il ne tardera pas

à évacuer. J'espère dans dix jours être dans les bras de ma

Joséphine, qui est toujours bien bonne, quand elle ne pleure pas et

ne fait pas la _civetta_. Ton fils est arrivé ce soir; je l'ai fait

visiter, il se porte bien. Mille choses tendres. J'ai reçu la

lettre de M... Je lui enverrai par le prochain courrier mes livres.

Souviens-toi de m'écrire deux mots sur Paris.

Tout à toi.

À la Citoyenne BONAPARTE.

Au quartier général, le 5 floréal, an 4e de la République.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 18 / 36 题