CHAPITRE XCIX.

Lecture d'un bulletin de la grande armée.--Mort du maréchal Lannes, duc

de Montebello.--Trait de vertu.

J'ai déjà dit qu'Élisa avait dans l'esprit assez de grandeur pour

comprendre son frère, et qu'elle était plus fière encore de sa gloire,

qu'heureuse du haut rang où cette gloire avait placé chacun des membres

de sa famille. Dès qu'une campagne s'ouvrait, et que l'aigle impériale

reprenait son vol impétueux, la soeur du grand Napoléon assistait en

quelque sorte à la marche de nos phalanges victorieuses. On sentait en

elle je ne sais quel regret d'être femme; mais elle s'en dédommageait en

s'identifiant avec tout ce qu'il y a de plus noble dans les priviléges

de l'autre sexe. Alors, des cartes, des plans, des lavis de terrain

étaient toujours étalés sous ses yeux; et c'était un curieux contraste

que la toilette d'une princesse, composée des parures de la mode et des

travaux de la topographie. Elle recevait directement les dépêches de

l'armée; elle attendait les bulletins avec l'impatience que nous

semblons réserver aux billets doux: on avait ordre de les lui apporter à

toute heure du jour et de la nuit; et il lui est arrivé plus d'une fois

de les recevoir au milieu d'un bal, de les lire à haute voix entre

l'anglaise et la montferrine, et de profiter ainsi de l'ivresse des

violons pour contraindre ses sujets à l'enthousiasme de nos victoires.

La campagne de 1809 avait particulièrement excité l'intérêt fraternel et

guerrier d'Élisa. Doublement attentive à des résultats dont la sûreté de

ses états et la gloire de sa famille dépendaient, tous les soirs on

parlait des nouvelles de la veille et des espérances du lendemain. On a

vu que jusque dans ses courses solitaires elle employait le temps du

tête-à-tête qu'on eût pu croire le plus intime à cette préoccupation

solennelle et religieuse. Mais quand les précieux bulletins venaient la

surprendre un peu tard et entourée d'un petit cercle de familiers, c'est

alors qu'elle se laissait emporter à toutes les effusions de sa joie et

de sa tendresse admirative. On eût dit alors qu'elle regrettait non

seulement de n'être pas Achille combattant avec le roi des rois, mais

encore de n'être pas Tyrtée chantant ses triomphes. Les heures

s'envolaient au milieu d'une conversation intarissable, et chacun, soit

par flatterie, soit par sincérité, se plaisait à joindre son tribut

d'anecdotes militaires au grand objet de la journée. J'étais auprès

d'elle avec seulement trois personnes quand le bulletin de la bataille

de Wagram lui parvint. Elle fut elle-même alors la lectrice, quoique je

fusse présente. Hélas! à côté des récits ordinaires de la journée s'y

trouvaient les détails d'une douleur qui était venue frapper Napoléon

jusque dans les bras de la Victoire. Le héros avait battu les

Autrichiens, mais l'homme avait perdu un ami: Lannes avait payé de son

sang notre cruel triomphe, Lannes avec Ney, avec Murat, le modèle d'un

héroïsme presque fabuleux! Le nom de cet illustre capitaine disputa

presque l'intérêt avec le grand Napoléon lui-même. On faisait mieux que

de l'admirer, on le pleurait. Chacun était heureux de pouvoir rappeler

quelques uns des exploits de ce Parménion du nouvel Alexandre. Mais un

adjudant-commandant qui se trouvait là étant venu chercher des nouvelles

de la part du prince Félix, eut les honneurs de la soirée, par l'intérêt

des précieux détails qu'il donna sur les premières campagnes du héros de

Montebello.

«C'est peu, ajouta cet officier, que le courage de Lannes pour qui a vu,

comme moi, ses vertus. Je ne l'ai pas quitté dans ses campagnes

d'Italie; mon grade, ma croix, mon honneur, me viennent de lui. À Lodi,

j'étais à ses côtés. Mais, non, son intrépidité n'est pas ce qu'il a

montré de plus héroïque dans ces contrées. Il y combattit comme Bayard,

et l'égala ailleurs que sur le champ de bataille. Cette ame brusque,

emportée, s'élevait au milieu des saillies de son caractère et de ses

passions jusqu'au stoïcisme. Pavie avait été pris d'assaut. Le général

était à peine descendu de cheval, qu'une dame âgée se présente à lui

avec sa fille d'une rare beauté: «Français généreux! s'écria une voix

divine, je viens vous demander une sauvegarde pour la maison de ma mère.

On nous calomniera, on dira que ma mère tient au parti de l'Autriche;

elle n'y tient, général, que par les liens qui m'unissaient à un objet

sacré de tendresse, qui a été frappé à Lodi d'une balle française. Oh!

pardonnez-nous de ne pas vous aimer, mais ne croyez pas que nous

puissions trahir ceux mêmes que nous n'aimons pas.» Cet élan de

franchise, cette naïveté d'aveux touchèrent d'autant plus Lannes qu'il

crut et devina aussitôt que l'objet pleuré par Lydia était justement un

porte-étendard autrichien qu'il avait lui-même renversé de cheval, et

fait prisonnier. Examinant alors en détail les traits de la belle

Italienne, il ne douta plus qu'elle ne fût le modèle d'une miniature

délicieuse trouvée dans le porte-manteau du jeune Léopold avec des

lettres tendres, pleines de passion, et des tresses de cheveux d'un noir

d'ébène, pareil aux cheveux de la suppliante. Mon trouble alors, disait

quelquefois Lannes, à un long espace de temps de l'événement, mon

trouble était extrême, car la jeune fille était charmante, et j'eus la

force de l'oublier. La sauvegarde fut accordée à l'instant, et pour la

rendre plus inviolable encore, le général alla établir son quartier dans

la maison même de la mère de Lydia. Lannes fit davantage. Sans rien

confier à la jeune fille, il fit en secret des démarches pour connaître

ce qu'était devenu le jeune officier autrichien. Plusieurs de ses

compatriotes avaient été recueillis avec nos blessés dans l'hôpital

d'Alexandrie. Chaque jour devenait un danger pour Lydia, et un nouvel

effort pour son loyal protecteur. Mais loin d'abuser de sa

reconnaissance, il s'en servit au contraire dans l'intérêt de la passion

légitime et violente dont il découvrit qu'elle était pénétrée. Dans

l'héroïsme de sa vertu, il alla même jusqu'à vouloir lui rendre l'objet

d'un premier amour. Le coeur plein des charmes de la jeune fille, il lui

demandait pourtant l'âge, les traits, enfin le signalement d'un

étranger. Cette haute protection fit de lâches ennemis aux pauvres

femmes; tout fut mis en oeuvre pour les rendre suspectes, mais en vain.

Lorsque l'armée marcha à de nouveaux succès, Lannes laissa à ses

hôtesses d'inviolables gages de tranquillité. Ce fut, disait-il,

lorsqu'il racontait ce touchant épisode de sa vie glorieuse, ce fut une

épreuve terrible que le moment des adieux. Lydia se réfugiait, se

pressait sur mon coeur. «Emmenez-nous, s'écriait-elle: livrées ici à la

haine, votre absence va nous perdre;» et en me parlant, elle ajoutait à

l'éloquence de la prière celle d'un regard qui faillit me faire tourner

la tête. Je la serrai violemment dans mes bras: l'innocente fille se

méprit, et croyant voir un consentement à ses voeux, elle posa sa jolie

tête sur mon sein. Oh! qu'elle fit bien d'ajouter: «Je savais bien que

vous me respecteriez, et que vous me sauveriez toujours!» Ce mot me

rendit à moi-même, mais je n'osai plus voir la jeune fille que sous les

yeux de sa mère.

«Imola et Mantoue subirent le joug, et, dans cette dernière ville, un

bien singulier hasard fit découvrir au général Lannes l'amant de Lydia,

resté par suite de ses blessures dans l'hôpital avec nos blessés et avec

les mêmes soins. Lannes visitait cet hôpital: en s'approchant d'un jeune

brigadier français, il aperçut à côté un jeune Autrichien pâle,

souffrant, d'une figure intéressante: «Mon général, dit le brigadier

français oubliant ses propres blessures, voilà ce pauvre diable

d'Autrichien dont vous prîtes le cheval, l'étendard et les billets doux,

en lui expédiant son brevet pour l'autre monde, qui ne l'a encore

conduit qu'à l'hôpital, première étape. Il ne parle pas trop du cheval

ni de l'étendard, ce qui prouve qu'il n'est pas Français; mais si vous

ne lui faites rendre ses chiffons amoureux et le portrait de sa bonne

amie, il va _ad patres_, aussi sûr, mon général, qu'il est sûr que nous

taperons encore les mangeurs de patates à la première occasion.»

«Lannes interrogea Léopold, et expédia aussitôt une lettre à Lydia et un

ordre pour la faire venir près de lui. La mère et la fille arrivèrent

sans être instruites de rien: le général, en la préparant doucement à

son bonheur, lui laissa seulement ignorer que c'était lui qui avait de

sa main blessé Léopold. Né dans le Tyrol, ce jeune homme renonça sans

effort au service de l'Autriche pour adopter la patrie d'une amante

adorée qui lui fut donnée pour épouse pure et chaste par le vainqueur le

plus généreux. Dans nos temps de gloire et de conquête, les affaires

dont les Français se mêlaient allaient grand train. Le mariage se fit

donc sans délai: la mère de Lydia avait réalisé quelques fonds; elle

avait un frère établi à Stradella, et désira s'y aller fixer avec les

jeunes époux. Tous partirent en comblant de bénédictions leur généreux

protecteur.

«Lorsque, nommé pour commander la garde consulaire, le général Lannes

accompagna Napoléon en Italie, il apprit la mort précoce de la jeune et

belle Lydia, dont l'inconsolable époux habitait avec la malheureuse mère

de Lydia et deux petites filles belles comme elle l'avait été elle-même.

La maison de la famille infortunée touchait au cimetière de Stradella,

où reposait l'objet de tant d'amour et de regrets. Cette présence

inattendue de l'homme généreux qui avait uni la constance à la beauté

renouvela la blessure profonde de ces coeurs déchirés. «Venez, ô Français

grand et magnanime, venez bénir sur sa tombe les enfans que m'a laissés

celle qui a béni votre nom jusqu'à son dernier soupir!» La bonne mère se

mit à genoux et s'écria: «Vous avez respecté l'innocence de ma fille,

noble Français, elle élève là-haut ses voeux pour votre bonheur. Oh! oui,

que les orphelins soient bénis à leur tour par celui qui sauva leur

mère!» Le général céda à cette touchante prière. «Ah! ce fut pour moi un

bonheur pareil à celui de ma première victoire,» disait souvent le

général, que cette scène de souvenirs attendrissait. Il avait les larmes

aux yeux en racontant cette bénédiction du brave donnée près d'un

tombeau sur les têtes innocentes qui lui rappelaient une femme dont le

bonheur avait été son ouvrage, et le salut un effort difficile mais bien

cher de sa vertu.»

Nous étions tous suspendus au récit du brave officier, confident d'une

si noble vie, ami du généreux et intrépide duc de Montebello. Quelle

éloquence approche de celle du soldat français racontant les exploits et

les vertus de ses capitaines? Élisa, dont le coeur avait de la mémoire,

donna depuis ce jour à l'officier des marques nombreuses de son estime

et de sa protection; elle avait eu même l'idée de faire reproduire sur

la toile ce trait de Lannes, supérieur aux actions si vantées des Bayard

et des Scipion. Malheureusement le pinceau italien auquel elle avait

confié sa noble intention était habile, mais paresseux; le tableau ne

s'acheva point. L'artiste, plus Italien que Français, a fait pis qu'une

inexactitude; sa toile s'est transformée, depuis la chute du pouvoir qui

l'avait comblé de bienfaits, en une fade adulation: au véritable héros

de la scène il a substitué un personnage imaginaire: c'est un général

autrichien qui a pris la place de Lannes, et c'est sur un oppresseur de

sa patrie que l'artiste infidèle a fait porter l'intérêt et le mérite de

cette grande action, afin sans doute qu'en recevant un salaire il le

gagnât tout à la fois par une ingratitude et un mensonge. Eh bien! moi

aussi je suis peintre; je le suis au moins par mon culte pour la gloire

française, et l'enthousiasme de mes pensées et de mes souvenirs. La

plume d'une femme ne vaut pas le pinceau d'un artiste, mais ces Mémoires

sont au moins des archives où de véritables peintres pourront puiser

l'idée d'une réparation. Cette idée me console et m'enivre; il est un

laurier que j'aurai sauvé du naufrage!

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 12 / 36 题