Lecture d'un bulletin de la grande armée.--Mort du maréchal Lannes, duc
de Montebello.--Trait de vertu.
J'ai déjà dit qu'Élisa avait dans l'esprit assez de grandeur pour
comprendre son frère, et qu'elle était plus fière encore de sa gloire,
qu'heureuse du haut rang où cette gloire avait placé chacun des membres
de sa famille. Dès qu'une campagne s'ouvrait, et que l'aigle impériale
reprenait son vol impétueux, la soeur du grand Napoléon assistait en
quelque sorte à la marche de nos phalanges victorieuses. On sentait en
elle je ne sais quel regret d'être femme; mais elle s'en dédommageait en
s'identifiant avec tout ce qu'il y a de plus noble dans les priviléges
de l'autre sexe. Alors, des cartes, des plans, des lavis de terrain
étaient toujours étalés sous ses yeux; et c'était un curieux contraste
que la toilette d'une princesse, composée des parures de la mode et des
travaux de la topographie. Elle recevait directement les dépêches de
l'armée; elle attendait les bulletins avec l'impatience que nous
semblons réserver aux billets doux: on avait ordre de les lui apporter à
toute heure du jour et de la nuit; et il lui est arrivé plus d'une fois
de les recevoir au milieu d'un bal, de les lire à haute voix entre
l'anglaise et la montferrine, et de profiter ainsi de l'ivresse des
violons pour contraindre ses sujets à l'enthousiasme de nos victoires.
La campagne de 1809 avait particulièrement excité l'intérêt fraternel et
guerrier d'Élisa. Doublement attentive à des résultats dont la sûreté de
ses états et la gloire de sa famille dépendaient, tous les soirs on
parlait des nouvelles de la veille et des espérances du lendemain. On a
vu que jusque dans ses courses solitaires elle employait le temps du
tête-à-tête qu'on eût pu croire le plus intime à cette préoccupation
solennelle et religieuse. Mais quand les précieux bulletins venaient la
surprendre un peu tard et entourée d'un petit cercle de familiers, c'est
alors qu'elle se laissait emporter à toutes les effusions de sa joie et
de sa tendresse admirative. On eût dit alors qu'elle regrettait non
seulement de n'être pas Achille combattant avec le roi des rois, mais
encore de n'être pas Tyrtée chantant ses triomphes. Les heures
s'envolaient au milieu d'une conversation intarissable, et chacun, soit
par flatterie, soit par sincérité, se plaisait à joindre son tribut
d'anecdotes militaires au grand objet de la journée. J'étais auprès
d'elle avec seulement trois personnes quand le bulletin de la bataille
de Wagram lui parvint. Elle fut elle-même alors la lectrice, quoique je
fusse présente. Hélas! à côté des récits ordinaires de la journée s'y
trouvaient les détails d'une douleur qui était venue frapper Napoléon
jusque dans les bras de la Victoire. Le héros avait battu les
Autrichiens, mais l'homme avait perdu un ami: Lannes avait payé de son
sang notre cruel triomphe, Lannes avec Ney, avec Murat, le modèle d'un
héroïsme presque fabuleux! Le nom de cet illustre capitaine disputa
presque l'intérêt avec le grand Napoléon lui-même. On faisait mieux que
de l'admirer, on le pleurait. Chacun était heureux de pouvoir rappeler
quelques uns des exploits de ce Parménion du nouvel Alexandre. Mais un
adjudant-commandant qui se trouvait là étant venu chercher des nouvelles
de la part du prince Félix, eut les honneurs de la soirée, par l'intérêt
des précieux détails qu'il donna sur les premières campagnes du héros de
Montebello.
«C'est peu, ajouta cet officier, que le courage de Lannes pour qui a vu,
comme moi, ses vertus. Je ne l'ai pas quitté dans ses campagnes
d'Italie; mon grade, ma croix, mon honneur, me viennent de lui. À Lodi,
j'étais à ses côtés. Mais, non, son intrépidité n'est pas ce qu'il a
montré de plus héroïque dans ces contrées. Il y combattit comme Bayard,
et l'égala ailleurs que sur le champ de bataille. Cette ame brusque,
emportée, s'élevait au milieu des saillies de son caractère et de ses
passions jusqu'au stoïcisme. Pavie avait été pris d'assaut. Le général
était à peine descendu de cheval, qu'une dame âgée se présente à lui
avec sa fille d'une rare beauté: «Français généreux! s'écria une voix
divine, je viens vous demander une sauvegarde pour la maison de ma mère.
On nous calomniera, on dira que ma mère tient au parti de l'Autriche;
elle n'y tient, général, que par les liens qui m'unissaient à un objet
sacré de tendresse, qui a été frappé à Lodi d'une balle française. Oh!
pardonnez-nous de ne pas vous aimer, mais ne croyez pas que nous
puissions trahir ceux mêmes que nous n'aimons pas.» Cet élan de
franchise, cette naïveté d'aveux touchèrent d'autant plus Lannes qu'il
crut et devina aussitôt que l'objet pleuré par Lydia était justement un
porte-étendard autrichien qu'il avait lui-même renversé de cheval, et
fait prisonnier. Examinant alors en détail les traits de la belle
Italienne, il ne douta plus qu'elle ne fût le modèle d'une miniature
délicieuse trouvée dans le porte-manteau du jeune Léopold avec des
lettres tendres, pleines de passion, et des tresses de cheveux d'un noir
d'ébène, pareil aux cheveux de la suppliante. Mon trouble alors, disait
quelquefois Lannes, à un long espace de temps de l'événement, mon
trouble était extrême, car la jeune fille était charmante, et j'eus la
force de l'oublier. La sauvegarde fut accordée à l'instant, et pour la
rendre plus inviolable encore, le général alla établir son quartier dans
la maison même de la mère de Lydia. Lannes fit davantage. Sans rien
confier à la jeune fille, il fit en secret des démarches pour connaître
ce qu'était devenu le jeune officier autrichien. Plusieurs de ses
compatriotes avaient été recueillis avec nos blessés dans l'hôpital
d'Alexandrie. Chaque jour devenait un danger pour Lydia, et un nouvel
effort pour son loyal protecteur. Mais loin d'abuser de sa
reconnaissance, il s'en servit au contraire dans l'intérêt de la passion
légitime et violente dont il découvrit qu'elle était pénétrée. Dans
l'héroïsme de sa vertu, il alla même jusqu'à vouloir lui rendre l'objet
d'un premier amour. Le coeur plein des charmes de la jeune fille, il lui
demandait pourtant l'âge, les traits, enfin le signalement d'un
étranger. Cette haute protection fit de lâches ennemis aux pauvres
femmes; tout fut mis en oeuvre pour les rendre suspectes, mais en vain.
Lorsque l'armée marcha à de nouveaux succès, Lannes laissa à ses
hôtesses d'inviolables gages de tranquillité. Ce fut, disait-il,
lorsqu'il racontait ce touchant épisode de sa vie glorieuse, ce fut une
épreuve terrible que le moment des adieux. Lydia se réfugiait, se
pressait sur mon coeur. «Emmenez-nous, s'écriait-elle: livrées ici à la
haine, votre absence va nous perdre;» et en me parlant, elle ajoutait à
l'éloquence de la prière celle d'un regard qui faillit me faire tourner
la tête. Je la serrai violemment dans mes bras: l'innocente fille se
méprit, et croyant voir un consentement à ses voeux, elle posa sa jolie
tête sur mon sein. Oh! qu'elle fit bien d'ajouter: «Je savais bien que
vous me respecteriez, et que vous me sauveriez toujours!» Ce mot me
rendit à moi-même, mais je n'osai plus voir la jeune fille que sous les
yeux de sa mère.
«Imola et Mantoue subirent le joug, et, dans cette dernière ville, un
bien singulier hasard fit découvrir au général Lannes l'amant de Lydia,
resté par suite de ses blessures dans l'hôpital avec nos blessés et avec
les mêmes soins. Lannes visitait cet hôpital: en s'approchant d'un jeune
brigadier français, il aperçut à côté un jeune Autrichien pâle,
souffrant, d'une figure intéressante: «Mon général, dit le brigadier
français oubliant ses propres blessures, voilà ce pauvre diable
d'Autrichien dont vous prîtes le cheval, l'étendard et les billets doux,
en lui expédiant son brevet pour l'autre monde, qui ne l'a encore
conduit qu'à l'hôpital, première étape. Il ne parle pas trop du cheval
ni de l'étendard, ce qui prouve qu'il n'est pas Français; mais si vous
ne lui faites rendre ses chiffons amoureux et le portrait de sa bonne
amie, il va _ad patres_, aussi sûr, mon général, qu'il est sûr que nous
taperons encore les mangeurs de patates à la première occasion.»
«Lannes interrogea Léopold, et expédia aussitôt une lettre à Lydia et un
ordre pour la faire venir près de lui. La mère et la fille arrivèrent
sans être instruites de rien: le général, en la préparant doucement à
son bonheur, lui laissa seulement ignorer que c'était lui qui avait de
sa main blessé Léopold. Né dans le Tyrol, ce jeune homme renonça sans
effort au service de l'Autriche pour adopter la patrie d'une amante
adorée qui lui fut donnée pour épouse pure et chaste par le vainqueur le
plus généreux. Dans nos temps de gloire et de conquête, les affaires
dont les Français se mêlaient allaient grand train. Le mariage se fit
donc sans délai: la mère de Lydia avait réalisé quelques fonds; elle
avait un frère établi à Stradella, et désira s'y aller fixer avec les
jeunes époux. Tous partirent en comblant de bénédictions leur généreux
protecteur.
«Lorsque, nommé pour commander la garde consulaire, le général Lannes
accompagna Napoléon en Italie, il apprit la mort précoce de la jeune et
belle Lydia, dont l'inconsolable époux habitait avec la malheureuse mère
de Lydia et deux petites filles belles comme elle l'avait été elle-même.
La maison de la famille infortunée touchait au cimetière de Stradella,
où reposait l'objet de tant d'amour et de regrets. Cette présence
inattendue de l'homme généreux qui avait uni la constance à la beauté
renouvela la blessure profonde de ces coeurs déchirés. «Venez, ô Français
grand et magnanime, venez bénir sur sa tombe les enfans que m'a laissés
celle qui a béni votre nom jusqu'à son dernier soupir!» La bonne mère se
mit à genoux et s'écria: «Vous avez respecté l'innocence de ma fille,
noble Français, elle élève là-haut ses voeux pour votre bonheur. Oh! oui,
que les orphelins soient bénis à leur tour par celui qui sauva leur
mère!» Le général céda à cette touchante prière. «Ah! ce fut pour moi un
bonheur pareil à celui de ma première victoire,» disait souvent le
général, que cette scène de souvenirs attendrissait. Il avait les larmes
aux yeux en racontant cette bénédiction du brave donnée près d'un
tombeau sur les têtes innocentes qui lui rappelaient une femme dont le
bonheur avait été son ouvrage, et le salut un effort difficile mais bien
cher de sa vertu.»
Nous étions tous suspendus au récit du brave officier, confident d'une
si noble vie, ami du généreux et intrépide duc de Montebello. Quelle
éloquence approche de celle du soldat français racontant les exploits et
les vertus de ses capitaines? Élisa, dont le coeur avait de la mémoire,
donna depuis ce jour à l'officier des marques nombreuses de son estime
et de sa protection; elle avait eu même l'idée de faire reproduire sur
la toile ce trait de Lannes, supérieur aux actions si vantées des Bayard
et des Scipion. Malheureusement le pinceau italien auquel elle avait
confié sa noble intention était habile, mais paresseux; le tableau ne
s'acheva point. L'artiste, plus Italien que Français, a fait pis qu'une
inexactitude; sa toile s'est transformée, depuis la chute du pouvoir qui
l'avait comblé de bienfaits, en une fade adulation: au véritable héros
de la scène il a substitué un personnage imaginaire: c'est un général
autrichien qui a pris la place de Lannes, et c'est sur un oppresseur de
sa patrie que l'artiste infidèle a fait porter l'intérêt et le mérite de
cette grande action, afin sans doute qu'en recevant un salaire il le
gagnât tout à la fois par une ingratitude et un mensonge. Eh bien! moi
aussi je suis peintre; je le suis au moins par mon culte pour la gloire
française, et l'enthousiasme de mes pensées et de mes souvenirs. La
plume d'une femme ne vaut pas le pinceau d'un artiste, mais ces Mémoires
sont au moins des archives où de véritables peintres pourront puiser
l'idée d'une réparation. Cette idée me console et m'enivre; il est un
laurier que j'aurai sauvé du naufrage!