CHAPITRE XCVIII.

Le dernier des Médicis.--Comédie de société.

Mon aventure avec le chambellan au sujet d'Oudet en resta là. Il n'avait

pas reçu sans doute des instructions fort pressantes; il avait compris

tout le danger qu'il y aurait peut-être à lutter contre une femme: la

princesse elle-même ne m'ouvrit pas la bouche à ce sujet; enfin,

j'aurais perdu jusqu'au souvenir de cette scène sans les profondes

impressions que le nom seul d'Oudet suffisait pour réveiller en moi.

Afin de me distraire un peu, je profitai du séjour de la cour à Pise

pour y passer quelques jours. Il ne me reste plus de descriptions à

faire de cette ville, pas plus que de Florence; mais si j'ai fini avec

les lieux, j'ai encore longuement affaire avec les événemens et avec les

choses. Le grave et le frivole, le sacré et le profane, l'observation

morale et l'intérêt historique se confondent sous ma plume. Pourquoi les

livres ne seraient-ils pas l'image de la réalité? Il serait plaisant,

qu'infidèle à son caractère, la Contemporaine ne mît de régularité que

dans ses Mémoires.

La manie des spectacles de société, des comédies bourgeoises, existe en

Italie comme en France, et il est très curieux de voir la bonne

compagnie, encore si entichée de préjugés contre les artistes

dramatiques, réfuter elle-même ses préventions par son exemple, les

hommes du bel air préférer de se faire eux-mêmes mauvais comédiens que

d'admettre les bons dans leurs cercles. La troupe de Pise, je veux

parler de la troupe volontaire des salons, était une comédie un peu plus

bourgeoise que les autres, c'est-à-dire un peu plus mauvaise, parce

qu'elle se composait de gens un peu plus distingués. Pas la moindre

mésalliance même pour les rôles de valets et de soubrettes; il n'était

pas jusqu'aux utilités qui ne fussent des marchésines et des

contessines. Il n'y avait de talent que dans les costumes. Sous ce

rapport ces dames ne laissaient rien à désirer; leur fortune leur

permettait la perfection. La flatterie n'a jamais, que je sache, formé

les talens, et ces dames, outre leurs tristes dispositions, n'étaient

encore dirigées que par les flagorneries des cavaliers servans, et de

leurs parasites adorateurs. Toutefois, comme de jolies figures font tout

passer dans le monde, leurs charmes produisaient une heureuse diversion

d'intérêt, et elles étaient applaudies _con amore_. Malgré la

présomption naturelle à des actrices qui n'en font pas leur état, je fus

invitée à me rendre chez la comtesse Binelli pour lui donner des

conseils sur son rôle, mais au fond seulement sur le costume. J'étais

alors si bien revenue de mes illusions dramatiques, et je me considérais

comme une si humble servante de Melpomène, que je pris l'invitation pour

une méprise, et je ne répondis que pour indiquer madame Bachof, notre

premier rôle, femme d'un talent réel et avéré.

On revint à la charge: c'était bien moi qu'on désirait, parce que je

parlais italien, et qu'on m'avait vue dans les tragédies d'Alfiéri. Je

me décidai donc à mon rôle de professeur, et je fus m'informer des

services précis qu'on réclamait de moi. Jolie, mais d'une gentillesse de

soubrette, minaudière comme la Parisienne la plus exercée, la comtesse

Binelli avait jeté les yeux sur Mahomet, et en voulait au rôle de

Palmyre. Son esprit, que je pourrais bien appeler un _concetti_

perpétuel, n'avait pas la moindre idée de la sévérité tragique. Gestes,

démarche, organe, tout était d'un contre-sens à faire hausser les

épaules. Séide était un peu moins mauvais. Il était brun, déclamait

assez bien quand il était étendu sur un ottomane; mais il ne pouvait

rester debout sans que ses forces et sa verve ne l'abandonnassent

aussitôt. La troupe avait amené son public dans une petite pièce pour

prendre part à la leçon. La petite marchesina était impatiente d'avoir

mon avis: elle me dit que j'avais un livre des costumes du

Théâtre-Français, que je l'envoyasse chercher; et, sans l'attendre, elle

me suppliait de la draper de son cachemire, et de la coiffer de son

turban provisoirement, et sans tirer à conséquence. Cette pauvre petite

femme mit tant de gracieuse coquetterie à tourmenter ma complaisance

qu'elle l'obtint; je remontai en voiture, je fus chercher mon recueil,

et je passai la soirée à couper le costume de Palmyre et la tunique de

Séide, puis à faire répéter, à siffler quelques intonations un peu

justes à ce perroquet un peu rebelle. Parmi les personnes qui

assistaient à cette scène, plus amusante que la véritable

représentation, il n'y eut qu'une seule personne assez sensée pour

s'apercevoir de tout ce que cela avait de ridicule. Il osa dire à la

jolie marquise qu'elle était charmante dans la société, mais qu'il lui

conseillait de renoncer au théâtre; qu'elle était trop bien placée dans

l'une pour briller ailleurs, et qu'enfin l'intérêt de sa beauté exigeait

qu'elle en bornât l'empire. Les dons qui nous manquent sont par malheur

ceux que nous croyons posséder, et qui excitent les inutiles poursuites

de notre amour-propre; aussi l'Alceste imprudent fut-il boudé par la

marquise, qui, grâces à ses yeux, obtint contre lui le renfort de toute

la compagnie. Mais cette honorable franchise ne fit qu'appeler plus

vivement mon attention sur le Toscan, assez noble pour n'être pas

platement flatteur.

C'était un Médicis qui rendait à la dame et à sa nation, et à lui-même,

cet hommage qui, d'un mot, dessinait son caractère au milieu de ces

figures sans couleur. On a beaucoup loué Denys-le-Tyran d'avoir su être

maître d'école à Syracuse; moi, je savais bon gré au dernier des Médicis

de n'avoir pas voulu se faire ridicule comédien de société à Pise. À cet

auguste nom d'une race de princes bienfaiteurs, j'oubliai tout ce qui

nous entourait pour laisser voir tout ce qui se passait dans mon esprit

à l'éveil soudain des beaux souvenirs de Florence. «_È un Medici è ei_,

lui demandai-je.

«--_Per servir la, non il Cosimo_. Un Médicis pour vous servir, mais non

pas Cosme.»

Aussitôt la conversation fut engagée. C'était un homme de haute stature,

d'un regard assuré, d'un attitude ferme, qui parlait français comme un

descendant de ces illustres protecteurs des lettres, qui avaient fait de

leur trône une espèce de capitole des arts. Néanmoins, par un bien

délicat souvenir, il aimait mieux parler la langue de sa patrie. Je lui

fis entendre tout de suite que je comprenais cette religion nationale,

en employant l'idiome des Médicis. Revenant à l'objet de la réunion qui

nous avait rapprochés, il m'engagea à détourner la marquise de son

projet.

«Je m'en garderai bien, lui répondis-je; j'ai pour principe de ne pas me

brouiller avec les vanités innocentes, et de respecter les

amours-propres inoffensifs.»

Malgré tout le désir que j'avais eu de plaire à un Médicis, je continuai

à voir la marquise, sans tentative pour la faire renoncer à son caprice

aussi bien que sans espérance de l'y faire réussir. Le jour de la

représentation arriva sans que le talent fût venu. Décors, costumes,

auditoire, étaient on ne peut plus brillans; mais la scène et les

acteurs, on ne peut plus ridicules. Un incident fit même baisser la

toile avant que les dernières paroles du farouche patron des deux amans

ne fussent prononcées. Séide, étendu sur les planches, avait lorgné d'un

oeil ouvert le charmant minois de Palmyre. Il reçut le corps de celle-ci,

lorsque, se frappant gauchement, elle se laisse tomber de toute sa

hauteur sur le corps gisant de Séide, qui ne reçoit pas ce fardeau en

homme mort ni en frère. Le public, qui était au courant du répertoire de

la marquise, demanda la toile, moitié par désapprobation dramatique,

moitié par précaution morale. Je sortis avec Médicis en riant aux

éclats, et trouvant fort drôle ce nouveau dénouement d'une tragédie.

Reprenant les choses au sérieux, il me disait: «Quelle manie que celle

du théâtre pour une femme du monde!» Je ne savais que répondre; et

quoique je fusse loin de rougir d'avoir eu cette manie, j'étais retenue

dans mes velléités de plaider cette cause par le souvenir de ma

disgrâce, et la mémoire me donnait de la timidité. Quant à la marquise,

Médicis eut la satisfaction de la voir renoncer au théâtre. Un peu de

coquetterie l'y avait fait monter; un peu plus de coquetterie l'en fit

descendre pour toujours. Sa maison me resta ouverte avec une politesse

bienveillante et sincère qui sut vaincre mon aversion pour les visites;

ce qui indique assez qu'elles m'étaient aussi agréables que flatteuses.

Je vis plus assidument encore Médicis. Il vivait dans un éloignement

complet des affaires publiques, au milieu d'un palais, rendez-vous des

arts, qu'il appréciait avec goût, et des plaisirs, qu'il aimait avec

délicatesse. Malgré son indifférence en matière politique, s'il parlait

de la nouvelle cour, ce n'était guère que pour la railler un peu. Du

reste il n'en parlait pas souvent, et seulement quand il était provoqué,

ce qui arrivait quelquefois avec moi. Les bontés d'Élisa, sa protection

utile, son intimité plus précieuse encore, devaient, malgré moi, amener

souvent son éloge sur mes lèvres. La reconnaissance n'est pas, Dieu

merci, un sentiment auquel il me soit donné de résister. Mais comme

Médicis n'était pas sous l'influence du même sentiment, il ne

m'entendait pas parler d'Élisa sans quelque impatience, et sans faire

quelques observations un peu aigres.

Il y avait une allée au jardin Pitti, réservée au public, et

qu'affectionnait le beau monde; car le beau monde nulle part ne s'amuse,

ne se promène que par convention. Je rencontrai un jour dans cette allée

Médicis, qui laissa sa société pour venir causer avec moi. En sortant du

jardin, nous passâmes sous les balcons de la grande-duchesse; elle y

était avec la comtesse Dragomanni, la baronne Torrigiani, et la comtesse

Cheradeschi. Je crus que personne ne nous avait aperçus, tandis qu'au

contraire nous avions été l'objet de l'attention et de la vive critique

de ces dames. Les grandes dames portent en secret, je ne sais pourquoi,

une singulière envie aux actrices, peut-être parce que les actrices

attirent volontiers les hommages des hommes distingués. J'étais bien

insolente d'usurper ainsi le bras de Médicis; d'un homme illustre et

brillant, qui faisait fi des beautés du palais. Médicis était moins

auprès de moi qu'il n'eût été auprès de ces dames s'il eût voulu s'en

occuper; mais leur malice, admettant toujours les apparences pour des

réalités, me déclarait bien leste et d'un air fort résolu. Médicis avait

de l'instruction, de l'esprit; il voulait bien m'en reconnaître:

n'était-ce pas une raison pour que nous nous rapprochions sans que la

morale eût à en souffrir? Mais la cour, qui n'y regarde pas en fait de

calomnies, avait bâti sur cette liaison, purement amicale, un texte de

suppositions si large, que la princesse crut devoir m'en faire de

solennelles réprimandes; et je subis à ce sujet un interrogatoire moitié

galant et politique.

Je crus devoir, dans cette occasion, faire un mensonge fort innocent, et

par lequel j'espérais me sauver de l'ennui des explications. Je

représentai à la duchesse Médicis comme l'homme le plus attaché au parti

français, enthousiaste de l'Empereur, admirateur de sa soeur bien-aimée.

Médicis était loin des idées de conspiration, mais il n'était pas plus

près des idées de dévouement. Alors l'empire était craint et partout

respecté: la manie des complots ne pouvait guère être à la mode; tout le

monde et surtout les classes élevées qui ont fait bruit de leurs

tentatives légitimes, supportaient le joug avec une résignation, en

Italie comme en France, fort bien payée, et le reste se dédommageait de

l'obéissance forcée, tout au plus par quelques épigrammes clandestines,

et jamais l'opposition ne dépassait l'enceinte inoffensive du comité

secret. J'ignore si la grande-duchesse savait positivement à quoi s'en

tenir sur les sentimens réels de Médicis à l'égard du gouvernement;

mais, sans m'écouter beaucoup, le jour qu'elle me parla de ma conduite,

elle me gronda un peu plus vertement que de coutume sur les trop grandes

libertés de mon indépendance. Les princes qui se donnent la peine de

nous réprimander eux-mêmes ne sont pas long-temps en colère; et une

prompte et honorable gratification vint m'apprendre que je n'avais rien

perdu auprès de ma bienfaitrice.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 11 / 36 题