Le dernier des Médicis.--Comédie de société.
Mon aventure avec le chambellan au sujet d'Oudet en resta là. Il n'avait
pas reçu sans doute des instructions fort pressantes; il avait compris
tout le danger qu'il y aurait peut-être à lutter contre une femme: la
princesse elle-même ne m'ouvrit pas la bouche à ce sujet; enfin,
j'aurais perdu jusqu'au souvenir de cette scène sans les profondes
impressions que le nom seul d'Oudet suffisait pour réveiller en moi.
Afin de me distraire un peu, je profitai du séjour de la cour à Pise
pour y passer quelques jours. Il ne me reste plus de descriptions à
faire de cette ville, pas plus que de Florence; mais si j'ai fini avec
les lieux, j'ai encore longuement affaire avec les événemens et avec les
choses. Le grave et le frivole, le sacré et le profane, l'observation
morale et l'intérêt historique se confondent sous ma plume. Pourquoi les
livres ne seraient-ils pas l'image de la réalité? Il serait plaisant,
qu'infidèle à son caractère, la Contemporaine ne mît de régularité que
dans ses Mémoires.
La manie des spectacles de société, des comédies bourgeoises, existe en
Italie comme en France, et il est très curieux de voir la bonne
compagnie, encore si entichée de préjugés contre les artistes
dramatiques, réfuter elle-même ses préventions par son exemple, les
hommes du bel air préférer de se faire eux-mêmes mauvais comédiens que
d'admettre les bons dans leurs cercles. La troupe de Pise, je veux
parler de la troupe volontaire des salons, était une comédie un peu plus
bourgeoise que les autres, c'est-à-dire un peu plus mauvaise, parce
qu'elle se composait de gens un peu plus distingués. Pas la moindre
mésalliance même pour les rôles de valets et de soubrettes; il n'était
pas jusqu'aux utilités qui ne fussent des marchésines et des
contessines. Il n'y avait de talent que dans les costumes. Sous ce
rapport ces dames ne laissaient rien à désirer; leur fortune leur
permettait la perfection. La flatterie n'a jamais, que je sache, formé
les talens, et ces dames, outre leurs tristes dispositions, n'étaient
encore dirigées que par les flagorneries des cavaliers servans, et de
leurs parasites adorateurs. Toutefois, comme de jolies figures font tout
passer dans le monde, leurs charmes produisaient une heureuse diversion
d'intérêt, et elles étaient applaudies _con amore_. Malgré la
présomption naturelle à des actrices qui n'en font pas leur état, je fus
invitée à me rendre chez la comtesse Binelli pour lui donner des
conseils sur son rôle, mais au fond seulement sur le costume. J'étais
alors si bien revenue de mes illusions dramatiques, et je me considérais
comme une si humble servante de Melpomène, que je pris l'invitation pour
une méprise, et je ne répondis que pour indiquer madame Bachof, notre
premier rôle, femme d'un talent réel et avéré.
On revint à la charge: c'était bien moi qu'on désirait, parce que je
parlais italien, et qu'on m'avait vue dans les tragédies d'Alfiéri. Je
me décidai donc à mon rôle de professeur, et je fus m'informer des
services précis qu'on réclamait de moi. Jolie, mais d'une gentillesse de
soubrette, minaudière comme la Parisienne la plus exercée, la comtesse
Binelli avait jeté les yeux sur Mahomet, et en voulait au rôle de
Palmyre. Son esprit, que je pourrais bien appeler un _concetti_
perpétuel, n'avait pas la moindre idée de la sévérité tragique. Gestes,
démarche, organe, tout était d'un contre-sens à faire hausser les
épaules. Séide était un peu moins mauvais. Il était brun, déclamait
assez bien quand il était étendu sur un ottomane; mais il ne pouvait
rester debout sans que ses forces et sa verve ne l'abandonnassent
aussitôt. La troupe avait amené son public dans une petite pièce pour
prendre part à la leçon. La petite marchesina était impatiente d'avoir
mon avis: elle me dit que j'avais un livre des costumes du
Théâtre-Français, que je l'envoyasse chercher; et, sans l'attendre, elle
me suppliait de la draper de son cachemire, et de la coiffer de son
turban provisoirement, et sans tirer à conséquence. Cette pauvre petite
femme mit tant de gracieuse coquetterie à tourmenter ma complaisance
qu'elle l'obtint; je remontai en voiture, je fus chercher mon recueil,
et je passai la soirée à couper le costume de Palmyre et la tunique de
Séide, puis à faire répéter, à siffler quelques intonations un peu
justes à ce perroquet un peu rebelle. Parmi les personnes qui
assistaient à cette scène, plus amusante que la véritable
représentation, il n'y eut qu'une seule personne assez sensée pour
s'apercevoir de tout ce que cela avait de ridicule. Il osa dire à la
jolie marquise qu'elle était charmante dans la société, mais qu'il lui
conseillait de renoncer au théâtre; qu'elle était trop bien placée dans
l'une pour briller ailleurs, et qu'enfin l'intérêt de sa beauté exigeait
qu'elle en bornât l'empire. Les dons qui nous manquent sont par malheur
ceux que nous croyons posséder, et qui excitent les inutiles poursuites
de notre amour-propre; aussi l'Alceste imprudent fut-il boudé par la
marquise, qui, grâces à ses yeux, obtint contre lui le renfort de toute
la compagnie. Mais cette honorable franchise ne fit qu'appeler plus
vivement mon attention sur le Toscan, assez noble pour n'être pas
platement flatteur.
C'était un Médicis qui rendait à la dame et à sa nation, et à lui-même,
cet hommage qui, d'un mot, dessinait son caractère au milieu de ces
figures sans couleur. On a beaucoup loué Denys-le-Tyran d'avoir su être
maître d'école à Syracuse; moi, je savais bon gré au dernier des Médicis
de n'avoir pas voulu se faire ridicule comédien de société à Pise. À cet
auguste nom d'une race de princes bienfaiteurs, j'oubliai tout ce qui
nous entourait pour laisser voir tout ce qui se passait dans mon esprit
à l'éveil soudain des beaux souvenirs de Florence. «_È un Medici è ei_,
lui demandai-je.
«--_Per servir la, non il Cosimo_. Un Médicis pour vous servir, mais non
pas Cosme.»
Aussitôt la conversation fut engagée. C'était un homme de haute stature,
d'un regard assuré, d'un attitude ferme, qui parlait français comme un
descendant de ces illustres protecteurs des lettres, qui avaient fait de
leur trône une espèce de capitole des arts. Néanmoins, par un bien
délicat souvenir, il aimait mieux parler la langue de sa patrie. Je lui
fis entendre tout de suite que je comprenais cette religion nationale,
en employant l'idiome des Médicis. Revenant à l'objet de la réunion qui
nous avait rapprochés, il m'engagea à détourner la marquise de son
projet.
«Je m'en garderai bien, lui répondis-je; j'ai pour principe de ne pas me
brouiller avec les vanités innocentes, et de respecter les
amours-propres inoffensifs.»
Malgré tout le désir que j'avais eu de plaire à un Médicis, je continuai
à voir la marquise, sans tentative pour la faire renoncer à son caprice
aussi bien que sans espérance de l'y faire réussir. Le jour de la
représentation arriva sans que le talent fût venu. Décors, costumes,
auditoire, étaient on ne peut plus brillans; mais la scène et les
acteurs, on ne peut plus ridicules. Un incident fit même baisser la
toile avant que les dernières paroles du farouche patron des deux amans
ne fussent prononcées. Séide, étendu sur les planches, avait lorgné d'un
oeil ouvert le charmant minois de Palmyre. Il reçut le corps de celle-ci,
lorsque, se frappant gauchement, elle se laisse tomber de toute sa
hauteur sur le corps gisant de Séide, qui ne reçoit pas ce fardeau en
homme mort ni en frère. Le public, qui était au courant du répertoire de
la marquise, demanda la toile, moitié par désapprobation dramatique,
moitié par précaution morale. Je sortis avec Médicis en riant aux
éclats, et trouvant fort drôle ce nouveau dénouement d'une tragédie.
Reprenant les choses au sérieux, il me disait: «Quelle manie que celle
du théâtre pour une femme du monde!» Je ne savais que répondre; et
quoique je fusse loin de rougir d'avoir eu cette manie, j'étais retenue
dans mes velléités de plaider cette cause par le souvenir de ma
disgrâce, et la mémoire me donnait de la timidité. Quant à la marquise,
Médicis eut la satisfaction de la voir renoncer au théâtre. Un peu de
coquetterie l'y avait fait monter; un peu plus de coquetterie l'en fit
descendre pour toujours. Sa maison me resta ouverte avec une politesse
bienveillante et sincère qui sut vaincre mon aversion pour les visites;
ce qui indique assez qu'elles m'étaient aussi agréables que flatteuses.
Je vis plus assidument encore Médicis. Il vivait dans un éloignement
complet des affaires publiques, au milieu d'un palais, rendez-vous des
arts, qu'il appréciait avec goût, et des plaisirs, qu'il aimait avec
délicatesse. Malgré son indifférence en matière politique, s'il parlait
de la nouvelle cour, ce n'était guère que pour la railler un peu. Du
reste il n'en parlait pas souvent, et seulement quand il était provoqué,
ce qui arrivait quelquefois avec moi. Les bontés d'Élisa, sa protection
utile, son intimité plus précieuse encore, devaient, malgré moi, amener
souvent son éloge sur mes lèvres. La reconnaissance n'est pas, Dieu
merci, un sentiment auquel il me soit donné de résister. Mais comme
Médicis n'était pas sous l'influence du même sentiment, il ne
m'entendait pas parler d'Élisa sans quelque impatience, et sans faire
quelques observations un peu aigres.
Il y avait une allée au jardin Pitti, réservée au public, et
qu'affectionnait le beau monde; car le beau monde nulle part ne s'amuse,
ne se promène que par convention. Je rencontrai un jour dans cette allée
Médicis, qui laissa sa société pour venir causer avec moi. En sortant du
jardin, nous passâmes sous les balcons de la grande-duchesse; elle y
était avec la comtesse Dragomanni, la baronne Torrigiani, et la comtesse
Cheradeschi. Je crus que personne ne nous avait aperçus, tandis qu'au
contraire nous avions été l'objet de l'attention et de la vive critique
de ces dames. Les grandes dames portent en secret, je ne sais pourquoi,
une singulière envie aux actrices, peut-être parce que les actrices
attirent volontiers les hommages des hommes distingués. J'étais bien
insolente d'usurper ainsi le bras de Médicis; d'un homme illustre et
brillant, qui faisait fi des beautés du palais. Médicis était moins
auprès de moi qu'il n'eût été auprès de ces dames s'il eût voulu s'en
occuper; mais leur malice, admettant toujours les apparences pour des
réalités, me déclarait bien leste et d'un air fort résolu. Médicis avait
de l'instruction, de l'esprit; il voulait bien m'en reconnaître:
n'était-ce pas une raison pour que nous nous rapprochions sans que la
morale eût à en souffrir? Mais la cour, qui n'y regarde pas en fait de
calomnies, avait bâti sur cette liaison, purement amicale, un texte de
suppositions si large, que la princesse crut devoir m'en faire de
solennelles réprimandes; et je subis à ce sujet un interrogatoire moitié
galant et politique.
Je crus devoir, dans cette occasion, faire un mensonge fort innocent, et
par lequel j'espérais me sauver de l'ennui des explications. Je
représentai à la duchesse Médicis comme l'homme le plus attaché au parti
français, enthousiaste de l'Empereur, admirateur de sa soeur bien-aimée.
Médicis était loin des idées de conspiration, mais il n'était pas plus
près des idées de dévouement. Alors l'empire était craint et partout
respecté: la manie des complots ne pouvait guère être à la mode; tout le
monde et surtout les classes élevées qui ont fait bruit de leurs
tentatives légitimes, supportaient le joug avec une résignation, en
Italie comme en France, fort bien payée, et le reste se dédommageait de
l'obéissance forcée, tout au plus par quelques épigrammes clandestines,
et jamais l'opposition ne dépassait l'enceinte inoffensive du comité
secret. J'ignore si la grande-duchesse savait positivement à quoi s'en
tenir sur les sentimens réels de Médicis à l'égard du gouvernement;
mais, sans m'écouter beaucoup, le jour qu'elle me parla de ma conduite,
elle me gronda un peu plus vertement que de coutume sur les trop grandes
libertés de mon indépendance. Les princes qui se donnent la peine de
nous réprimander eux-mêmes ne sont pas long-temps en colère; et une
prompte et honorable gratification vint m'apprendre que je n'avais rien
perdu auprès de ma bienfaitrice.