Mort d'Oudet.--Sociétés secrètes de l'armée.--Quelques souvenirs de
notre liaison.
J'ai souvent entrepris un voyage de quelques centaines de lieues sans
m'inquiéter le moins du monde de mes bagages, parce que je suis pénétrée
de la conviction qu'une bourse bien garnie est un bagage cosmopolite qui
suffit partout pour être immédiatement pourvu de l'utile et de
l'agréable. Mais ce que je surveille avec une sorte de superstition, ce
que j'emporterais avant l'argent, c'est un petit nécessaire anglais
consacré à mes papiers, à mes lettres, trésor de souvenirs également
chers à mon coeur par leur joie et par leur amertume. Le soir, quand je
suis seule, surtout quand ma journée a été terne et monotone, je prends
d'abord machinalement la boîte aux émotions, et je m'occupe à relire, à
regarder, à classer ces précieux gages du passé.
Retenue chez moi par une légère indisposition, après avoir fouillé mes
archives sentimentales et ajouté quelques notes du moment, je tombai sur
un billet signé Oudet: à la lecture de ses phrases ambiguës et en même
temps brûlantes, je ressentis presque un effroi pareil à celui que ce
singulier personnage m'avait inspiré dans deux ou trois occasions,
effroi bizarre mêlé d'un intérêt puissant. Je n'ai point assez dit tout
ce que cet être possédait de prestigieux; un premier regard de lui était
ineffaçable. Quand je le connus, Oudet était colonel; souvent on le
faisait changer de régiment: on le destituait, mais on le replaçait
toujours. Partout il paraissait dangereux, mais il savait paraître en
même temps nécessaire. Lui seul au monde pouvait entrer en liaison avec
une femme comme cela lui était arrivé avec moi. Malgré toutes ses
séductions il m'avait plus éblouie que charmée, et l'amour n'entrait
pour rien dans l'impression profonde, dans l'inévitable préoccupation
qu'il m'avait laissée. J'avais toujours présumé qu'il ne poursuivait en
moi que l'influence d'une femme aimée sur un personnage puissant, et
qu'il ne cherchait à agir sur mon coeur que pour arriver à l'esprit de
Moreau. Les hommes simples et candides qui m'en avaient parlé, tels que
M. Lecouteulx de Canteleu, l'appelaient un fou ou un intrigant, épithète
inévitable pour les ames originales et fortes, qui n'ont pas encore mis
leurs desseins sous la protection d'un succès. Mais cette opiniâtreté
d'ambition mystérieuse, obligée de se replier incessamment par les
revers, ne consentait à se rapetisser que pour grandir dans l'ombre;
contrainte de marcher à un but secret et élevé sous des apparences
frivoles, elle pouvait être un signe d'un caractère fatal, mais non pas
d'une conduite répréhensible. Sa voix semblait vibrer comme celle de
Talma, et sa parole n'était pas moins éloquente que son accent. L'amour,
m'avaient dit quelques uns de ses amis, n'était chez lui qu'un essai de
ses forces, qu'un apprentissage du magnétisme nécessaire pour manier les
esprits. Oudet, en vous touchant, vous communiquait quelque chose de son
exaltation, avec charme et inquiétude tout à la fois. On disait encore
qu'il était l'ame de quelques sociétés secrètes qui enveloppaient
l'armée, qu'il y exerçait une influence incroyable de principes et
d'action, que l'idée des obstacles et de l'impossible même suffisait
pour l'exalter, et qu'il se jetait à travers les aventures ainsi qu'à
des exercices et à des défis de la fortune. Enfin je conclus encore
aujourd'hui qu'il y avait du Fiesque et du lord Byron dans ce Catilina
d'état-major. De la grâce, de l'imagination et de la profondeur, avec
cela on monte au Capitole où l'on est précipité du haut de la roche
Tarpéienne. Hélas! le génie ne serait-il qu'une fatalité?
Moreau, républicain tranquille et modéré, qui ne concevait que le bon
sens, la raison, et la surface des caractères et des choses, appelait
Oudet un rêveur ou un conspirateur royaliste. Mais une femme, même quand
elle n'entend rien à la politique, ne se méprend jamais ni sur les
caractères ni sur les opinions, et je surpris assez le sens des paroles
toujours singulières d'Oudet, pour croire et pour assurer que les idées
républicaines fermentaient seules sous un pareil volcan. Est-ce éloge ou
satire? Les femmes, qui n'étaient pour lui qu'un moyen d'action
politique ou un objet de gageures audacieuses, passaient pour ne lui
avoir jamais résisté plus de vingt-quatre heures; et, chose étonnante,
la brusquerie, les reproches, l'outrage même, étaient ses premières
déclarations. Il se faisait ainsi remarquer de force, afin que toutes
ses séductions devinssent en quelque sorte irrésistibles par le
contraste. Avec moi il avait procédé de même, ou à peu près, ainsi qu'on
a pu le voir; mes devoirs envers un grand homme, toutes les défiances
possibles me défendaient; une terreur plus salutaire, car elle était
plus puissante, m'aidait encore à repousser ses attaques infernales,
mais je ne dus peut-être mon salut qu'à mes précautions; je ne succombai
point dans la lutte, parce que je sus l'éviter. Quelques mots
suffisaient non pas pour ébranler mon coeur, mais pour le bouleverser. Un
regard me transportait loin de toutes mes résolutions, de toutes mes
pensées. Oudet, lui disais-je alors, éloignez-vous! et je fuyais. Vous
changez mon être; avec vous je n'existe pas, je tremble, je ne suis plus
moi-même; et quand j'avais pu me soustraire à la magie du pouvoir de ce
génie si terrible et si entraînant, je croyais sortir d'un rêve pénible,
je me regardais, je me touchais pour bien m'assurer que j'étais restée
moi; et ce rêve pénible demeurait dans mon coeur avec plus de force et de
vie qu'une réalité; et cet homme qui ne m'était rien, qui ne compte dans
mon existence que comme le passage d'une figure, comme une ombre presque
aussitôt enfuie, cet homme vraiment extraordinaire me persécutait par
son image, souvent si éloignée et qui néanmoins semblait toujours être
présente. Je refermai bien vite le nécessaire qui contenait mes papiers,
et je mis à part, dans la case la plus profonde, les deux ou trois
billets d'Oudet, dont l'aspect et la lecture m'avaient troublée comme sa
présence même; je me couchai fort tard, et le sommeil vint au jour
s'emparer de mes sens agités, et encore pour me faire retrouver en songe
ce personnage, cette espèce de démon si singulièrement attaché à ma
destinée. Je me crus en voyage avec lui, suspendue au charme de ses
récits, à la douceur de ses paroles éloquentes; son regard et son geste
traduisaient aussi son ame; il me semblait l'entendre passionner toute
une assemblée par la vigueur et l'éclat de ses passions, enfin
l'illusion du songe fut si vive et si complète, que je me crus
transportée de nouveau sous la terreur magique que naguère m'avaient
inspirée ses plus simples démarches.
Réveillée, levée, marchant à grands pas le matin, je le rêvais encore,
je ne pouvais chasser cette image d'enfer; elle pesait sur mon coeur
comme un poids impossible à supporter; j'avais beau le soulever, il y
retombait toujours. Le soir je me rendis au spectacle dans ma loge,
espérant plus des distractions de la scène que des efforts de ma raison.
J'y étais à peine installée, que du milieu d'un groupe d'officiers
appuyés en dehors, sort une voix, un murmure qui nomme Oudet. Un frisson
mortel me saisit, mes genoux fléchissent sous moi, et je n'ai que la
force, pour éviter de donner à toute une salle le spectacle de mon
inexplicable émotion, de me rejeter dans le fond de ma loge, où vint me
poursuivre un bourdonnement plus confus qui laissait le nom d'Oudet
s'échapper seul par intervalles. Cette loge obscure, cette retraite,
cette scène plus dramatique que la scène elle-même, ce tumulte d'une
sensation nouvelle, réveillant un souvenir réel et semblable, tout
venait m'assiéger pour m'anéantir. Dans mon trouble, j'entendis
distinctement ces paroles plus énergiques et plus terriblement claires:
«Oui, il est mort; Oudet est mort à Wagram, mais assassiné. Son corps
était arrangé près d'un buisson, et frappé au dos de plusieurs
blessures. Moi qui l'ai connu, qui l'ai vu vingt fois vis-à-vis de
l'ennemi, je puis hardiment déclarer que la mort des batailles, il
l'aurait reçue en face; il venait pourtant d'être nommé général de
brigade quelques jours avant. Il n'avait que des admirateurs et point
d'envieux parmi ses camarades. Cette mort est un épouvantable mystère
que le deuil de l'armée n'a pas craint d'accuser. Et ce qui ajoute
encore à la singularité de l'événement et à l'éloge de l'homme, c'est
que deux jeunes officiers des plus renommés, fanatisés par la seule
mémoire de leur ami, de leur frère, se sont fait sauter la cervelle près
du cadavre d'Oudet.
«--Oh! m'écriai-je, l'homme qui excite des attachemens si superstitieux
et si fidèles était donc pour tous ceux qui en approchaient comme un
dieu infernal, aussi puissant sur les hommes les plus fermes que sur la
femme la plus faible... Oudet mort ainsi... Ah! mon ami, vous le disiez
quelquefois, je travaille à mourir assassiné. Oh! moi qui ne vous fus
liée par aucun noeud, qui ai repoussé vos confidences, qui durant votre
vie vous ai craint plus qu'un danger, que votre ombre ne me poursuive
pas; votre nom seul éloignerait le repos, car le souvenir de vous avoir
si peu connu est déjà pesant comme un remords.»
Je sortis de ma loge et voulus quitter le spectacle pour n'être point
remarquée; mon émotion, ma pâleur, étaient trop visibles. Je ne trouvai
point mon domestique sous le vestibule, à cause de l'heure peu avancée.
J'allais partir, lorsqu'un capitaine d'un régiment qui arrivait de la
Calabre s'avança pour m'offrir le bras, jugeant à l'altération de mes
traits que j'étais incommodée; j'étais plus que cela, car je me sentais
mourir: je refusai avec politesse. Quelques instans après, cet officier
revint sur mes pas, comme quelqu'un à qui l'on avait dit mon nom, car il
m'interpelle, quoique avec respect, et m'annonce qu'il a pour moi une
lettre, qu'il la tient d'un de ses amis chargé de me la remettre, et
qu'elle est d'une personne qui doit m'être bien chère.
«Elle est d'Oudet!» m'écriai-je sans m'inquiéter des suppositions ni des
conjectures. «Une lettre de lui! ah! par pitié, faites que je l'aie ce
soir même.»
«--Je ne vous demande, Madame, qu'une grâce, l'honneur et le plaisir de
vous la porter moi-même.»
--«Vous ou un autre, n'importe, pourvu que je l'aie, que je la lise ce
soir.»
Cet officier me quitta en me décochant une plate fadeur sur sa félicité.
Mon coeur souffrait toutes les tortures de l'inquiétude et de l'attente.
Que les hommes sont quelquefois dupes, avec leurs jugemens sur les
femmes! Ils prennent souvent pour leur compte les sentimens qui leur
sont les plus étrangers. Ils ne manquent jamais de traduire une de nos
émotions au profit de leur vanité; il semble que nous ne puissions être
sensibles que pour le compte de celui que le moment, le hasard,
rapprochent de nous.
L'officier ne tarda point à paraître; il y avait quinze mois que cette
lettre m'était adressée, et je la recevais un mois après la mort de
celui qui me l'avait écrite au milieu de toutes les illusions de la
gloire, de tous les projets aventureux de la politique, qui lui avaient
sans doute valu la mort. Je ne transcrirai point cette lettre,
quoiqu'elle se soit gravée dans ma mémoire en caractères ineffaçables;
je craindrais de n'avoir ménagé qu'un puéril triomphe à mon
amour-propre, car les expressions exagérées de l'éloge pour ma personne
s'y trouvaient absorbées par les confidences sur des vues politiques
auxquelles je devais servir d'instrument. La lettre finissait par cette
assurance: «À toujours et à bientôt!» Cette promesse si simple me
devint, par la fatale combinaison du retard de la lettre et de la mort
de la victime, un sujet de craintes superstitieuses. L'officier avait
paru s'attendre à une confidence, mais son espoir fut trompé, et cette
réserve, jointe à un autre désappointement de sa vanité, m'en fit un
ennemi implacable.
Les bavardages de son mécontentement m'exposèrent à de fort ennuyeuses
enquêtes. Il paraît qu'Oudet était signalé à toutes les polices
impériales; il était en activité à cause de ses talens, et en
surveillance à cause de ses principes. Être en correspondance avec une
pareille notabilité, avec un homme qui était toujours en état de
conspiration permanente, ne voilà-t-il pas un crime suffisant, un
attentat digne de tous les regards et de toutes les investigations?
Avoir de l'affection pour un suspect, donner des larmes à sa mort,
n'était-ce pas mettre l'État en danger? Cependant, ma position me sauva
de tout rapport avec la police, et ce fut une plus haute puissance qui
se chargea de connaître mes relations avec Oudet, et de creuser mes
complots avec lui. Après beaucoup d'insidieuses questions, cette haute
puissance, qui faisait l'office d'inquisiteur volontaire, me dit: «Mais
Oudet était fort bel homme; avouez qu'il était votre amant, que vous en
étiez éprise.
«--Pas plus que de vous, Monsieur le comte;» boutade qui mit fin aux
plaisanteries, mais non pas aux questions de l'interrogatif personnage.
«--Mais comment l'avez-vous connu?
«--À Paris, dans le monde, comme on en connaît tant d'autres.
«--Mais on ne correspond pas de si loin avec de simples connaissances,
et surtout leurs lettres ne causent pas une impression si profonde, ne
bouleversent pas si violemment les idées.
«--Je suis charmée, monsieur le comte, de vous voir si au fait de mes
amis et de mes simples connaissances; mais je dois rectifier une erreur,
_una svista_; ce n'est pas la lettre en question qui m'a si vivement
agitée, mais cette fatalité de la mort de celui qui me l'adressait, dont
la nouvelle avait précédé le signe de son souvenir. J'ignorais qu'Oudet
m'eût écrit, parce que notre liaison d'un moment n'avait eu ni suite ni
intimité, et qu'elle n'appelait pas le besoin d'une correspondance;
cependant cette lettre m'est aujourd'hui chère et précieuse comme un
legs de l'amitié.
«--Je le conçois: Oudet passait pour être fort aimable, prodigieusement
spirituel; son style devait vous plaire, car vous aimez les gens
d'esprit.»
Ici je fus tentée de renouveler _al signor conte_ la mordante
déclaration dont je l'avais déjà pétrifié une première fois; mais je me
contins, et je me contentai d'ajouter «que je n'avais plus rien à lui
répondre, et que je saurais me plaindre à la grande-duchesse de
l'affront de cet interrogatoire sur des relations complétement
innocentes, et qui d'ailleurs ne regardaient que moi.» Étourdi un peu de
mon ton, le comte essaya de rattraper sa dignité; mais je l'écrasai par
la vivacité d'une de ces impertinences qu'inspire quelquefois à la cour
la certitude de plaire aux princes; car la faveur avouée ou secrète
dispose singulièrement à une espèce de courage de vanité que je n'eus
jamais que pour de bonnes actions; car cette fumée si contagieuse du
palais a laissé, j'espère, mon coeur intact et pur. M. le comte, après
quelques momens de repos et quelques pauses nécessaires après son échec,
reprit avec l'accent solennel d'un juge, bien peu convenable aux
fonctions de la clef d'or: «C'est de la part même de S. A. I. et R.
madame la grande-duchesse que je vous interroge, et vos réponses doivent
être soumises et envoyées à S. M. l'Empereur, son auguste frère.
«--Cela est faux, répliquai-je; la princesse connaît comme moi mon
aventure avec l'homme aimable et malheureux qu'on vient d'assassiner;
moi-même je vais lui rendre compte d'un ridicule et insolent
interrogatoire. L'Empereur me connaît aussi, et il sait bien que _fama
volat_ ne conspirera jamais contre lui. Quant à l'officier qui fait un
métier si honorable, je me charge de lui en faire mes complimens.» Le
ton, la voix, tout ajoutait à l'éclat de ma sortie, et je quittai le
pauvre comte, fort étonné de ces manières qui lui révélaient le crédit
et la faveur d'une femme qu'il n'avait point jusque-là remarquée, et
qu'il avait traitée en conséquence. Ces méprises font ordinairement le
désespoir des courtisans; peu leur importe qui ait l'oreille du maître,
pourvu qu'ils le sachent, et qu'ils ne soient pas exposés à se tromper
dans ces alternatives de flatterie ou d'insolence, ricochets des palais
impériaux ou royaux. Ce que veut le courtisan, c'est d'être à jour en
rampant, c'est de voir le vent et de le suivre pour éviter ces naufrages
si puérils et pourtant si mortels pour des gens qu'un salut enivre, que
le silence fait maigrir, et que la disgrâce achève.