Ma position à Florence.--Les deux lectrices.
Au milieu du désordre de mes idées, j'avais cependant apporté à Florence
la résolution, ferme dans ma tête et faible dans mes actions, d'acquérir
une position honorable. La promptitude avec laquelle je m'étais séparée
d'une _comica compagnia_ était déjà beaucoup, avec des antécédens
pareils aux miens. Je fus dès lors une artiste dramatique comme on n'en
voit guère, n'ayant plus à redouter le côté pénible de la profession, la
sévérité du public. Attachée au théâtre de la cour, à l'un de ces
théâtres distingués où l'on admire froidement peut-être, mais où l'on
est préservé de ces excès d'honneur et d'indignité, également funestes
pour l'amour-propre ou pour le repos; dispensée par mon talent, trop
faible pour être utile, et par mon assiduité trop intime à la cour, pour
être soumise à tout travail suivi et à toute subordination humiliante,
je peux bien dire que je n'étais comédienne que de nom. Dans deux ou
trois entrevues, Élisa eut même la bonté de me dire que son intention
n'était pas que je remplisse les devoirs dramatiques de mon emploi, et
qu'elle ne laissait mon nom subsister sur la liste des acteurs de la
cour, que pour justifier par un titre quelconque ma présence, et donner
un prétexte aux libéralités de sa cassette. Aussi, pendant tout mon
séjour à Florence, je ne parus peut-être pas une demi-douzaine de fois
dans les coulisses, quoique Élisa et même Bacciochi voulussent bien
m'accorder plus de talent qu'à nos actrices en titre, et un ton de
déclamation qui leur plaisait davantage.
Mes fonctions réelles auprès de la grande-duchesse étaient celles de
lectrice, et mes véritables titres à ses bontés le bonheur de lui
plaire. Voici comment m'était venu cet avantage d'une intimité
particulière: Me trouvant un matin chez Élisa, appelée pour y recevoir
quelques nouvelles réprimandes sur le trop grand train que je menais, et
toutes sortes de plaintes de ce genre, elle demande le volume des Oeuvres
d'Alfieri qui contenait la tragédie de _Rosemonde_, dont elle avait
ordonné une représentation. Le volume ne se trouva point sous la main;
j'offris alors de lui en réciter les principales scènes, et je m'en
acquittai avec assez de succès pour qu'elle voulût voir à l'instant si
ma lecture répondait à ma déclamation, et si, sans l'accessoire du
geste, un livre serait aussi bien dans mes mains. Quelques tirades de
Voltaire et quelques élégies de Parny suffirent à mon triomphe. Élisa
trouva que je lisais bien, «et de manière, ajouta-t-elle, à ce que je
sente souvent le besoin de vous entendre. Soyez tranquille, j'arrangerai
vos affaires, j'aviserai peut-être à vous donner la place de lectrice;
mais pour ne pas attendre les lenteurs que certaines circonstances
connues de vous exigent, vous jouirez de tous les avantages de cette
position intime, et vous remplirez plus souvent les devoirs de la place
que la titulaire elle-même, qui n'accentue pas mieux que vous les vers
harmonieux du Tasse et de l'Arioste. Ainsi, ne vous occupez plus de
théâtre que pour toucher vos appointemens; l'emploi des reines ne sera
plus désormais pour vous qu'une sinécure. Habitez près du palais, suivez
la cour toutes les fois qu'elle se déplacera; je me chargerai des frais
de voyage, et vous pouvez y compter, soir ou matin, je vous ferai
appeler souvent.»
Il y avait en effet dans le haut personnel du palais une lectrice
titulaire. Madame Tomasi était trop grande dame peut-être pour ces
fonctions modestes. Son mari occupait aussi un haut emploi dans les
finances, et sa femme jouissait de cette popularité toujours si facile
que l'opulence ajoute aux agrémens naturels et à l'esprit. Madame Tomasi
possédait des uns et des autres plus qu'il n'en fallait pour avoir
besoin de ce reflet de l'or et de la fortune. Jeune et belle, d'un ton
parfait, d'une certaine pruderie extérieure qui faisait attacher un plus
grand prix à ses qualités, d'une affabilité flatteuse et commode pour
les étrangers, madame Tomasi jouissait à Florence d'une considération
particulière et méritée. Sa maison était le rendez-vous de ce qu'il y
avait de plus distingué dans toutes les classes, et par le mélange des
grands seigneurs, des littérateurs et des artistes, ressemblait assez à
ces cercles brillans de madame du Deffand ou de madame Geoffrin,
illustration pacifique du siècle dernier. Quelqu'un, qui savait les
bontés particulières dont la soeur de Napoléon daignait m'honorer, me
proposa de me présenter aux soirées de madame Tomasi. J'estime les
artistes et les savans; l'amie de Talma, des Alexandre Duval et des
Monti, se croit trop bien organisée pour être indifférente à l'approche
du génie; mais je déteste les bureaux d'esprit, et ces escrimes de salon
où ne brillent pas les mérites les plus éminens. À tort ou à raison je
me représentai le cercle de la belle madame Tomasi comme trop guindé, et
la personne qui m'avait proposé de sa part, je crois, de m'y conduire,
ne fut pas peu surprise de mon refus. Ma position équivoque dans la
société devait me rendre cependant cette proposition flatteuse; mais
préférant à tout ma liberté, ma façon d'être en un mot; persuadée que la
lectrice en titre de S. A. I. et R. aurait cru faire un immense
sacrifice à sa dignité en recevant chez elle son humble surnuméraire, je
m'en tins au plaisir d'une possibilité à laquelle donnaient du prix les
rapports mensongers, mais au fond toujours funestes, qui circulaient sur
mon compte, et dont l'impression était oubliée dans cette circonstance.
Pour de l'envie, on peut me croire, il n'y en avait pas dans mon refus.
Je rendais justice à madame Tomasi; mais comme la princesse me
reconnaissait un mérite aussi agréable, et m'en témoignait plus
fréquemment l'expression, je croyais au contraire qu'il y avait de la
modestie à ne point me mettre trop à côté de celle dont je n'étais point
l'égale par le rang.
La concurrence eut lieu cependant, mais au moins sans que j'aie été la
chercher. Madame Tomasi venait à certains jours offrir ses services, et
il n'y avait pas besoin de ma présence pour que la princesse songeât à
profiter des miens. Mon assiduité, toujours réclamée, devenait une
visible préférence et une faveur suffisante pour moi. Je me trouvai là
plusieurs fois au moment où madame Tomasi venait exercer sa charge. Le
premier jour je la regardai avec cette inquiétude d'observation qu'on
porte dans l'étude des personnes ou des talens, qui sont pour
l'amour-propre un intérêt, une ressemblance ou un contact. Lectrice par
ordonnance, dignitaire de la maison, par devoir et par penchant, madame
Tomasi venait remplir ses fonctions avec toute la gravité du cérémonial.
On l'annonçait avec toutes les formules d'usage. Saluts et révérences de
sa part, suivant le protocole; c'était l'étiquette personnifiée, et
contente et fière d'être l'étiquette. Une des femmes de la duchesse
l'annonçait alors, poussait un tabouret à une distance calculée,
dressait un pupitre, puis madame Tomasi s'approchait, attendant qu'un
mot de l'altesse indiquât le passage qu'elle désirait entendre, et qu'un
nouveau signe avertît que la lectrice en titre pouvait commencer la
lecture. Madame Tomasi _partait_ alors d'une voix noble et bien timbrée.
Elle lisait bien; mais, se gardant fort de se compromettre par le
contre-coup et l'émotion du passage qu'elle récitait, madame Tomasi ne
rencontrait pas le _mieux_, cette action naturelle et vive, cet abandon
chaleureux qui naît de l'impression qu'on reçoit soi-même, et qu'ainsi
l'on communique. La langue italienne était belle dans sa bouche; elle
l'eût été davantage, si madame Tomasi eût pu oublier, dans l'embarras de
son corset et de ses manières, qu'elle était une des grandes dignitaires
de l'État. Quand la princesse interrompait la lecture pour adresser
quelques questions à sa lectrice, celle-ci répondait toujours avec
intelligence, avec goût, jamais avec éclat et avec saillie. Aussi les
séances ne se prolongeaient jamais beaucoup, parce que les souverains,
les gens du monde qui savent le mieux s'ennuyer, ne le savent pas
long-temps. Sitôt que madame Tomasi avait atteint l'heure qui lui était
imposée ou accordée, elle se retirait en suivant l'ordre et la marche
prescrite, et en faisant la révérence à reculons. En tout, la belle
titulaire excellait à mettre les points et les virgules: dans une des
rares occasions où je rencontrai madame Tomasi en exercice, elle me fit
beaucoup rire par la grande importance comique qu'elle déploya en face
d'un petit accident dont elle eût dû se moquer. Une femme, récemment
entrée au service de la duchesse, disposa un jour tout de travers le
siége et le pupitre destinés à madame Tomasi: la lectrice en titre
recula épouvantée de ce délit d'étiquette, donna mille signes de
mécontentement et presque de désespoir. Je ne tenais pas au spectacle de
ce puéril chagrin de cour, et la duchesse, qui remarquait ma mine dans
ce moment, ne put retenir un éclat de rire qui mit le comble à
l'embarras de la lectrice. Je ne revis jamais madame Tomasi sans me
rappeler sa mésaventure, la plaisante dignité avec laquelle elle avait
essuyé la maladresse d'une pauvre femme de service, la plus plaisante
douleur qu'elle avait paru éprouver de cette scène. Mon Dieu! quelle
maladie pousse donc à la cour des gens heureux et qui ne s'y précipitent
que pour échanger les tranquilles et honorables loisirs de
l'indépendance et de la fortune contre les ennuis d'un esclavage qui
vous expose encore à des revers de vanité?
La seconde lectrice, la lectrice surnuméraire, et encore de fait
seulement, ne passait point par toute cette filière de cérémonies, et la
modestie de sa position lui en sauvait les désagrémens; car, à la cour,
ce qu'il y a de mieux, c'est d'être fort peu de la cour. J'étais
convoquée sans façon, mais j'étais en revanche congédiée sans échec.
Quelquefois on me faisait attendre mon introduction, mais on ne me
faisait jamais abréger ma séance. Comme mes heures de lecture étaient
particulièrement indiquées pour le soir, j'entrais lestement sur la
pointe du pied, sans bruit, avec mystère, comme quelqu'un qui vient en
bonne fortune. Ni femme de service, ni tabouret, ni aucun signe
d'honneur... ou de servitude. Je m'asseyais sans lisière sur le premier
siége, très près de la princesse, et je n'entamais ma lecture qu'après
un échange de ces paroles familières qui disposent à goûter davantage
des heures qui doivent être passées ensemble. Je lisais alors, et
suivant ma seule inspiration, les morceaux des poëtes et des prosateurs
italiens ou français que je supposais le plus en rapport avec l'état de
l'ame et la disposition d'esprit de la princesse. Dans ces attentions il
entrait quelque chose de tendre comme l'amitié. Élisa, heureuse dans le
rang suprême d'inspirer un dévouement qui était de coeur et point de
cour, se laissait aller à toutes les saillies d'une imagination
brillante et à toutes les affections d'une bonté charmante. Elle
trouvait que je lisais à son goût, avec émotion, avec un accent vrai,
reflet intéressant d'une tête romanesque. La douce intimité du
tête-à-tête la gagnait bientôt; j'oubliais aussi mes fonctions:
entraînée par la causerie, et quittant mon siége et mon livre, je venais
alors me mettre sur le pied du lit impérial. Mon souvenir se reporte
avec délices à ces heures de flatteuse et douce intimité, où deux
femmes, d'un rang et d'une destinée si différens, se laissaient aller à
la confidence de leurs impressions. Ma franchise excitait
involontairement l'abandon; la souveraine redevenait femme comme moi
pour se souvenir, pour désirer, pour craindre, espérer et sentir. Mais
l'histoire ne doit point recueillir les mystères de la chambre à
coucher; l'histoire, c'est un vieux diable qui se fait ermite.
Toute idée d'intérêt et d'ambition à part, ma position n'était-elle pas
mille fois préférable à celle de madame Tomasi, et le parallèle des deux
lectrices laisserait-il un choix à faire? Dans les relations amicales
comme dans les relations plus tendres de l'amour, la faveur mystérieuse
n'acquiert-elle pas un nouveau prix? N'y a-t-il pas aussi sous le
rapport de la vanité un certain plaisir, pour les gens qui ne sont pas
dans les affaires, d'en savoir plus long que les diplomates et les
fonctionnaires, et de connaître le secret des faveurs et des disgrâces?
Certes cette position était assez piquante et assez agréable pour ne pas
me donner le désir de troquer mon maintien sans façon auprès d'Élisa
contre le tabouret d'une dame d'honneur aux galas de la cour.
Une petite scène qui m'arriva à Pise prouve jusqu'où allait mon
intimité. La grande-duchesse m'avait fait appeler: mon introduction
avait toujours lieu par l'intermédiaire de M. de Luchesini fils; je
monte et parcours tous les appartemens de service sans rencontrer
personne. Je touchais à la dernière pièce quand un valet de pied se
présente et me demande: «Qui êtes-vous? Où allez-vous?» Il parlait haut,
et répétait insolemment: «Vous ne sortirez plus sans dire où vous
alliez, ce que vous vouliez.» Au bruit de cette conversation un peu
vive, une porte s'ouvre, la grande-duchesse paraît, le valet s'efface,
s'aplatit comme une enveloppe, et je me contente de lui dire en lui
montrant la souveraine: «Vous voyez maintenant ce que je veux,» et je
passe en riant devant le pauvre diable frappé d'un stupide étonnement.
La grande-duchesse, en riant autant et plus que moi, m'emmène avec elle,
et s'écrie: «Oh! c'est la scène d'Almaviva avec Bartholo; on n'a pas une
tête comme la vôtre.» Ma résolution, ma réponse, mon air de dévouement
et de cordialité dans cette circonstance me valurent un redoublement de
confiance, de bon accueil et de cajoleries de la part d'Élisa, qui,
après s'être amusée de mes folies, reprenait quelquefois sa dignité pour
les blâmer et pour me recommander en quelque sorte de lui réserver le
plaisir exclusif de les connaître.