CHAPITRE XCIII.

Insurrection des paysans d'Arezzo.--Portrait du général Menou.--Origine

de la famille Bonaparte.--Singulier testament et mort d'un oncle de

l'Empereur.

Chez tous les peuples, mais surtout chez la nation italienne, il y a

toujours un mécontentement tout fait contre le présent: on hait pour

regretter ensuite ce qu'on a haï; on trouve de l'indignation aujourd'hui

contre un gouvernement pour lequel on trouvera des larmes demain. C'est

ce qui est arrivé aux Toscans: cette domination française, qui

paraissait alors un joug, est invoquée en ce moment peut-être comme un

bienfait; mais notre autorité n'en eut pas moins à subir, sous la main

habile et ferme de la soeur de Napoléon, l'opposition railleuse des

salons et l'opposition armée des campagnes.

L'Autriche, malgré ses défaites, l'Autriche, qui ne se lasse jamais, et

qui prévoit encore dans son désespoir même, entretenait par de

constantes intelligences les dispositions remuantes de l'Italie.

L'incertitude de nos premières victoires dans les campagnes d'Allemagne,

l'onéreuse diversion de la Péninsule enflammée, l'absence des troupes

françaises nécessaires sur les champs de bataille et enlevées aux

garnisons; toutes ces circonstances réunies avaient fourni, avec des

espérances contre notre fortune, l'audace de la braver. Des placards

séditieux étaient journellement affichés à Florence, à Pise et autres

villes; les paysans d'Arezzo avaient paru en armes aux portes de Sienne;

déjà l'on raillait les Français et leurs partisans; on faisait à chacun

son lot dans les proscriptions futures: l'un devait être étranglé,

l'autre brûlé sur la place; les plus indulgens parmi les fonctionnaires,

au lieu d'être jetés dans l'Arno, devaient, par un atroce jeu de mots,

être seulement coulés dans l'Arnino, diminutif du grand fleuve qui

traverse Pise. Des prédicateurs désignèrent sans beaucoup de détours les

Français et leurs partisans au poignard. Des vêpres florentines furent,

en quelque sorte organisées par le clergé, de jeunes prêtres joignirent

à leurs prédications la publication de petits pamphlets clandestins, et

l'un d'eux fit sur Napoléon une anagramme qui courut le pays, genre de

guerre bien peu proportionné à la taille d'un pareil ennemi. Mais la

gouvernante déploya dans cette occasion un grand caractère; elle

concerta avec les généraux des mesures belliqueuses: des ordres du jour

ordonnèrent l'armement de tous les fonctionnaires publics pour concourir

à la défense de la patrie. Les tribunaux eux-mêmes furent mis en

réquisition militaire. Rien de plaisant comme des juges, et des juges

italiens, condamnés à quitter leurs siéges pour se battre. Ils firent,

aux instructions qu'ils reçurent pour leur armement et leur équipement,

un peu plus de résistance qu'ils n'en eussent fait devant l'ennemi.

Cependant on obéit; la chambre des avoués se distingua par la

promptitude de sa résignation; les notaires se piquèrent d'honneur. Bon

gré mal gré, le sabre remplaça la plume, et l'héroïsme forcé de la

magistrature toscane présenta un moment la plus grotesque caricature que

j'aie jamais vue. Le général Menou vint commander en ce moment la

division militaire.

Qui n'a pas entendu parler du général Menou? Quoiqu'il n'ait fait en

quelque sorte que passer sous mes yeux, sa destinée avait été trop

singulière pour que je n'aie pas cherché à le bien connaître, et pour

que je ne cède pas au plaisir de le peindre. Il avait été maréchal de

camp sous l'ancien régime. Jeté dans la majorité de l'Assemblée

constituante, il y avait beaucoup parlé sans se faire une réputation

d'orateur: c'était un de ces hommes du milieu, qu'à la tribune on

estimait assez à cause de ses titres militaires, et qui à l'armée

s'était soutenu par sa réputation législative. Je crois qu'au fond ce

n'était guère qu'une capacité paperassière. Du reste, comme tous les

hommes de l'ancien régime, poussé par hasard, par intérêt ou par choix

dans la révolution, il y avait porté ce caractère d'ambition étourdie et

un peu frivole, cette facilité remuante plutôt que factieuse, dont le

nom de Dumouriez rappellera le type et le modèle. Assez brave pour ne

point déparer, sous le rapport du courage, notre admirable armée

d'Égypte, dont il obtint le commandement après l'assassinat de Kléber,

il y avait en quelque sorte deviné le rôle que joue en ce moment un

célèbre pacha, et s'était fait musulman autant qu'il l'avait pu. Il

avait toutes les velléités de la grandeur, bien plus que les talens qui

y conduisent; une de ces ames de seconde classe, qui la conçoivent comme

un caprice, et qui en jouiraient comme d'un hochet. Du reste, Abdalha

s'était fort bien assoupli à l'empire. Napoléon l'avait traité sans

conséquence, mais non sans générosité[1]; il lui avait seulement

interdit le séjour de Paris, mais l'indemnisait par de fort beaux

commandemens en Italie, à Turin, à Florence et à Gênes, où il est mort à

soixante-douze ans, d'amour pour la première actrice du théâtre. Menou,

espèce de ventru avec de l'imagination, était en tout un de ces

ambitieux accommodans qui ne reculent pas plus devant la résignation

d'une position secondaire mais lucrative, que devant le pesant fardeau

d'une trop haute fortune: c'est un général qui a eu beaucoup de succès à

Turin, où il vivait avec sa mystérieuse et invisible Égyptienne, par un

bal: ce bal fut, en effet, remarquable par sa richesse et sa durée; car

pendant trois jours, il ne fut pas interrompu: musiciens et danseuses se

relayaient au milieu d'une magnificence qui semblait intarissable, et la

solennité du mercredi des Cendres put seule mettre un terme à cette

fête, où l'on avait veillé trois jours comme dans un camp.

Malgré tous les souvenirs de cette vie presque fantasmagorique, malgré

les qualités que supposent tant d'aventures, la distinction par laquelle

le général Menou m'a le plus frappée, c'est son faste élégant, sa

dépense généreuse, son talent de faire des dettes, et son génie de ne

point les payer; enfin, c'est un héros qui vivra dans la mémoire... des

créanciers.

Le général Menou ne fit en quelque sorte que passer en Toscane, et, dans

sa courte présence, il montra du caractère, de la résolution, et sut

contenir le pays avec peu de ressources, seulement avec du bruit. Il

écrivit aux évêques, aux curés, et à tous les prêtres exerçans, qu'ils

lui répondaient de la tranquillité publique; qu'il mettrait

l'insurrection sur leur conscience; et qu'en leur qualité de

confesseurs, ils s'arrangeassent pour prévenir, par l'activité de leurs

pacifiques exhortations, l'infaillible qualité de martyrs, qu'il leur

promettait en cas de mouvement.

Les victoires de Napoléon arrivèrent bientôt, et, en décidant de plus

grands événemens, dissipèrent toutes les petites fumées

insurrectionnelles qui s'étaient élevées sur les bords de l'Arno, et les

bulletins de la grande armée suffirent contre la bravoure italienne.

Deux faits que je vais citer prouveront tout à la fois le caractère

moral et belliqueux que cette courte émotion nationale vit déployer.

Dans un des villages les plus disposés à la révolte, une brigade de sept

gendarmes tint en respect une population armée de plusieurs milliers

d'individus. Isolé, chacun des sept hommes de la petite armée eût été

probablement occis par surprise et par derrière; mais, formée en carré,

elle présenta une masse trop imposante pour être attaquée, et donna en

quelque sorte le secret de toutes les révoltes dans un pays dégradé et

déshérité de toute énergie.

Un maire d'un village voisin de Pise, sincèrement dévoué aux Français,

s'efforça d'épargner à la commune les désastres d'une rébellion Un coup

de stylet vint le frapper au milieu de ses fonctions, et lui apprendre

le danger d'un pareil courage. Favorisé par la complicité secrète de

presque tous les habitans, l'assassin s'échappa. La grande-duchesse fait

afficher qu'une récompense de cent sequins sera payée pour la découverte

du coupable: une si large promesse était bien puissante en Italie! Le

malheureux l'éprouva; mais ce qui ne se verrait pas ailleurs, c'est

qu'il fut vendu en quelque sorte par sa maîtresse, et ses camarades de

conspiration et toute la ville arrivèrent en masse pour le voir marcher

au supplice. La curiosité semblait avoir étouffé la bienveillance

factieuse, et pendant plusieurs jours, non contente d'avoir suivi

l'exécution, elle vint avec une inexplicable assiduité visiter et

contempler le corps que l'on avait exposé.

On a beaucoup parlé de la finesse des Normands, de la captieuse prudence

de leurs réponses devant les tribunaux, de leur habileté à ne jamais

dire ni oui ni non: ils perdraient beaucoup de leur réputation si on les

faisait concourir à cet égard avec les Toscans. Dans les nombreux procès

criminels qui s'instruisirent à la suite des mouvemens insurrectionnels

dont je viens de parler, et qui n'avaient pas besoin de cette

circonstance pour être fréquens, ou pouvait bien arracher quelquefois

des aveux au coupable, mais jamais une affirmation catégorique, un

renseignement clair et précis aux témoins. Ma manie de tout voir et de

tout observer m'a conduite quelquefois jusqu'à l'audience. Rien de plus

singulier que l'art des gens les plus grossiers du peuple pour éluder de

répondre. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'espèce de conscience

qu'ils mettent encore à en manquer. Ainsi, les circonstances favorables

à l'accusé, ils les déduisent avec une religion toute particulière,

comme pour d'abord établir, qu'en disant un _oui_ bien net sur certain

point, ce ne sera pas leur faute s'ils n'ont que des _non_ sur les

autres circonstances. «Avez-vous vu passer un tel à telle heure? vous

étiez dans tel endroit.--Oui, il peut bien y avoir passé, mais j'étais

occupé de tel soin, et je n'ai pu distinguer.» Voilà le dialogue

perpétuel entre l'interrogateur et les interrogés.

Qu'on ajoute à de pareilles dispositions dans le caractère national la

stagnation du commerce, résultant du blocus continental, la mollesse et

la facilité italiennes, chargées dans la magistrature de l'application

des lois françaises, et l'on se fera une idée de toutes les causes qui

devaient en Toscane multiplier les crimes et les délits. Comme il faut

qu'il y ait toujours un peu de ridicule dans toutes les choses d'ici

bas, les salons dévoués à la France, et la police, qui était en Toscane

très habilement dirigée, avaient répandu le bruit que des mains

étrangères soulevaient et la misère et les désordres criminels dont on

était témoin. Les Anglais, qui sont très commodes pour ces sortes

d'accusations, et qui semblent avoir le privilége des machinations

politiques, les Anglais étaient représentés au public comme les auteurs

de tout. On prétendait qu'ils avaient fait en Sicile, en Afrique même,

une cargaison de brigands armés, et qu'ils en avaient opéré la descente

sur divers points de l'Italie. Le fait est que parmi ces bandits il se

trouvait beaucoup d'étrangers; mais les brigands doivent toujours être

un peu étrangers pour faire leurs affaires, car nul n'est prophète dans

son pays. Le gouvernement fit quelques exemples, ordonna des travaux,

offrit du travail, jeta quelque argent, et, grâces à tous ces soins

réunis, la sécurité se rétablit bientôt, et la matière criminelle

diminua un peu en Toscane.

Les tribunaux, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient, plus exclusivement

que certaines autres fonctions publiques, exercés par des nationaux. Ils

étaient fort ignorans des lois françaises; mais ceux même que leur

capacité avait rapidement mis au courant étaient bien aises de se

retrancher aussi dans une inexpérience apparente et excusable, pour

conserver une liberté d'interprétation qu'en Italie la magistrature a

toujours su rendre lucrative. Aussi les femmes ont continué à jouir dans

les affaires de cette influence, quelquefois si fatale entre leurs

mains; car leur justice, à elles, ce sont leurs prédilections et leurs

antipathies. Les juges n'avaient pas, sous notre domination, cessé

d'être attachés à quelques dames en qualité de chevaliers servans; et ce

ne pouvait être au profit de la justice qu'ils cumulaient ces doubles

fonctions. Un grave président, auquel je faisais un jour quelques

observations à ce sujet, assurément fort singulières dans ma bouche, me

répondit par ce doucereux _concetto_: «De quoi vous plaignez-vous?

Thémis n'est-elle pas une femme? Si nos magistrats sont esclaves des

dames, c'est par esprit de corps.»

Quoique toute la noblesse toscane eût été enfournée à la cour de la

grande-duchesse, et qu'en général ce fût la portion de la population la

mieux disposée pour le nouveau régime, l'orgueil aristocratique,

toujours très souple en public et très enclin à s'en dédommager en

secret, avait dans le principe un peu raillé l'origine bourgeoise de la

famille napoléonienne. Cela avait été la mode de l'Europe; mais vingt

victoires, l'abaissement des vieux trônes, et les rois devenus des

courtisans forcés de Napoléon, toute cette adoption de la gloire et de

la fortune eut bientôt fait vieillir ces agréables plaisanteries, qu'un

pouvoir sans rancune ne paya souvent que par des faveurs et des

dotations. À l'époque où je vins à Florence, cette disposition railleuse

contre la famille roturière avait bien diminué; cela tenait-il à la

connaissance que la princesse avait fait répandre de l'antiquité

patricienne de la famille Bonaparte, qui, avant de s'établir, avait

fleuri avec éclat en Toscane même, à Saminiato el Tedesco, non loin de

Florence? La grande-duchesse s'y était rendue plusieurs fois et trouvait

plaisir à se faire parler de ses ancêtres. On m'a montré dans ce petit

bourg la maison même qu'avaient naguère habitée les nobles rejetons de

cette noble race. Je suis entrée dans cette maison, j'ai parcouru le

petit domaine: cela a été bientôt fait; le propriétaire, tout plein des

idées et des souvenirs de la famille Bonaparte, faisait avec une

importance très comique un petit cours d'histoire à cette occasion. Il

certifiait que la grande-duchesse, qui ne faisait rien pour lui,

l'honorait cependant d'une vénération particulière; que l'Empereur des

Français, roi d'Italie était venu également à Saminiato dès ses

premières campagnes, et lorsqu'il était général en chef de cette armée.

Napoléon a eu la joie, ajoutait le bavard et vaniteux gentilhomme

d'embrasser à cette époque un vieux oncle qui portait son nom, prêtre

respectable, qui reconnut son neveu avec bienveillance et avec orgueil.

La preuve que le brave homme lui-même ne pouvait appartenir qu'à la

première noblesse du pays, c'est qu'il était fort riche. Cet oncle est

mort en 1803; il n'a pu, hélas! assister au couronnement: mais il en

avait déjà assez vu pour ne plus douter des destinées futures de son

neveu et de sa famille. Admirez sa sagacité! il fit son testament, donna

toute sa fortune aux pauvres, laquelle montait bien à un honnête capital

de 50,000 écus, et il eut soin de déclarer qu'il ne la laissait point à

son neveu; que c'était pour lui et pour les siens une bagatelle dont ils

n'avaient pas besoin et dont ils sauraient bien se passer.

Lors du passage à Saminiato dont je vous parle, Bonaparte s'est donné à

l'égard de sa famille toute satisfaction; il a fait venir de Pise un

célèbre avocat: ils se sont enfermés plusieurs heures avec le vieux

prêtre et les papiers dont il gardait principalement le dépôt.

Le bon et respectable ecclésiastique m'a plusieurs fois raconté cette

visite, tous les soirs à peu près après son bréviaire, et il m'a dit que

son cher neveu avait témoigné une vive satisfaction, une vraie joie de

gentilhomme, quand il eut lu de ses yeux le parchemin contenant les

noms, qualités et titres d'un de ses aïeux, qui avait été autrefois

premier podestat de la ville de Florence.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 6 / 36 题