Insurrection des paysans d'Arezzo.--Portrait du général Menou.--Origine
de la famille Bonaparte.--Singulier testament et mort d'un oncle de
l'Empereur.
Chez tous les peuples, mais surtout chez la nation italienne, il y a
toujours un mécontentement tout fait contre le présent: on hait pour
regretter ensuite ce qu'on a haï; on trouve de l'indignation aujourd'hui
contre un gouvernement pour lequel on trouvera des larmes demain. C'est
ce qui est arrivé aux Toscans: cette domination française, qui
paraissait alors un joug, est invoquée en ce moment peut-être comme un
bienfait; mais notre autorité n'en eut pas moins à subir, sous la main
habile et ferme de la soeur de Napoléon, l'opposition railleuse des
salons et l'opposition armée des campagnes.
L'Autriche, malgré ses défaites, l'Autriche, qui ne se lasse jamais, et
qui prévoit encore dans son désespoir même, entretenait par de
constantes intelligences les dispositions remuantes de l'Italie.
L'incertitude de nos premières victoires dans les campagnes d'Allemagne,
l'onéreuse diversion de la Péninsule enflammée, l'absence des troupes
françaises nécessaires sur les champs de bataille et enlevées aux
garnisons; toutes ces circonstances réunies avaient fourni, avec des
espérances contre notre fortune, l'audace de la braver. Des placards
séditieux étaient journellement affichés à Florence, à Pise et autres
villes; les paysans d'Arezzo avaient paru en armes aux portes de Sienne;
déjà l'on raillait les Français et leurs partisans; on faisait à chacun
son lot dans les proscriptions futures: l'un devait être étranglé,
l'autre brûlé sur la place; les plus indulgens parmi les fonctionnaires,
au lieu d'être jetés dans l'Arno, devaient, par un atroce jeu de mots,
être seulement coulés dans l'Arnino, diminutif du grand fleuve qui
traverse Pise. Des prédicateurs désignèrent sans beaucoup de détours les
Français et leurs partisans au poignard. Des vêpres florentines furent,
en quelque sorte organisées par le clergé, de jeunes prêtres joignirent
à leurs prédications la publication de petits pamphlets clandestins, et
l'un d'eux fit sur Napoléon une anagramme qui courut le pays, genre de
guerre bien peu proportionné à la taille d'un pareil ennemi. Mais la
gouvernante déploya dans cette occasion un grand caractère; elle
concerta avec les généraux des mesures belliqueuses: des ordres du jour
ordonnèrent l'armement de tous les fonctionnaires publics pour concourir
à la défense de la patrie. Les tribunaux eux-mêmes furent mis en
réquisition militaire. Rien de plaisant comme des juges, et des juges
italiens, condamnés à quitter leurs siéges pour se battre. Ils firent,
aux instructions qu'ils reçurent pour leur armement et leur équipement,
un peu plus de résistance qu'ils n'en eussent fait devant l'ennemi.
Cependant on obéit; la chambre des avoués se distingua par la
promptitude de sa résignation; les notaires se piquèrent d'honneur. Bon
gré mal gré, le sabre remplaça la plume, et l'héroïsme forcé de la
magistrature toscane présenta un moment la plus grotesque caricature que
j'aie jamais vue. Le général Menou vint commander en ce moment la
division militaire.
Qui n'a pas entendu parler du général Menou? Quoiqu'il n'ait fait en
quelque sorte que passer sous mes yeux, sa destinée avait été trop
singulière pour que je n'aie pas cherché à le bien connaître, et pour
que je ne cède pas au plaisir de le peindre. Il avait été maréchal de
camp sous l'ancien régime. Jeté dans la majorité de l'Assemblée
constituante, il y avait beaucoup parlé sans se faire une réputation
d'orateur: c'était un de ces hommes du milieu, qu'à la tribune on
estimait assez à cause de ses titres militaires, et qui à l'armée
s'était soutenu par sa réputation législative. Je crois qu'au fond ce
n'était guère qu'une capacité paperassière. Du reste, comme tous les
hommes de l'ancien régime, poussé par hasard, par intérêt ou par choix
dans la révolution, il y avait porté ce caractère d'ambition étourdie et
un peu frivole, cette facilité remuante plutôt que factieuse, dont le
nom de Dumouriez rappellera le type et le modèle. Assez brave pour ne
point déparer, sous le rapport du courage, notre admirable armée
d'Égypte, dont il obtint le commandement après l'assassinat de Kléber,
il y avait en quelque sorte deviné le rôle que joue en ce moment un
célèbre pacha, et s'était fait musulman autant qu'il l'avait pu. Il
avait toutes les velléités de la grandeur, bien plus que les talens qui
y conduisent; une de ces ames de seconde classe, qui la conçoivent comme
un caprice, et qui en jouiraient comme d'un hochet. Du reste, Abdalha
s'était fort bien assoupli à l'empire. Napoléon l'avait traité sans
conséquence, mais non sans générosité[1]; il lui avait seulement
interdit le séjour de Paris, mais l'indemnisait par de fort beaux
commandemens en Italie, à Turin, à Florence et à Gênes, où il est mort à
soixante-douze ans, d'amour pour la première actrice du théâtre. Menou,
espèce de ventru avec de l'imagination, était en tout un de ces
ambitieux accommodans qui ne reculent pas plus devant la résignation
d'une position secondaire mais lucrative, que devant le pesant fardeau
d'une trop haute fortune: c'est un général qui a eu beaucoup de succès à
Turin, où il vivait avec sa mystérieuse et invisible Égyptienne, par un
bal: ce bal fut, en effet, remarquable par sa richesse et sa durée; car
pendant trois jours, il ne fut pas interrompu: musiciens et danseuses se
relayaient au milieu d'une magnificence qui semblait intarissable, et la
solennité du mercredi des Cendres put seule mettre un terme à cette
fête, où l'on avait veillé trois jours comme dans un camp.
Malgré tous les souvenirs de cette vie presque fantasmagorique, malgré
les qualités que supposent tant d'aventures, la distinction par laquelle
le général Menou m'a le plus frappée, c'est son faste élégant, sa
dépense généreuse, son talent de faire des dettes, et son génie de ne
point les payer; enfin, c'est un héros qui vivra dans la mémoire... des
créanciers.
Le général Menou ne fit en quelque sorte que passer en Toscane, et, dans
sa courte présence, il montra du caractère, de la résolution, et sut
contenir le pays avec peu de ressources, seulement avec du bruit. Il
écrivit aux évêques, aux curés, et à tous les prêtres exerçans, qu'ils
lui répondaient de la tranquillité publique; qu'il mettrait
l'insurrection sur leur conscience; et qu'en leur qualité de
confesseurs, ils s'arrangeassent pour prévenir, par l'activité de leurs
pacifiques exhortations, l'infaillible qualité de martyrs, qu'il leur
promettait en cas de mouvement.
Les victoires de Napoléon arrivèrent bientôt, et, en décidant de plus
grands événemens, dissipèrent toutes les petites fumées
insurrectionnelles qui s'étaient élevées sur les bords de l'Arno, et les
bulletins de la grande armée suffirent contre la bravoure italienne.
Deux faits que je vais citer prouveront tout à la fois le caractère
moral et belliqueux que cette courte émotion nationale vit déployer.
Dans un des villages les plus disposés à la révolte, une brigade de sept
gendarmes tint en respect une population armée de plusieurs milliers
d'individus. Isolé, chacun des sept hommes de la petite armée eût été
probablement occis par surprise et par derrière; mais, formée en carré,
elle présenta une masse trop imposante pour être attaquée, et donna en
quelque sorte le secret de toutes les révoltes dans un pays dégradé et
déshérité de toute énergie.
Un maire d'un village voisin de Pise, sincèrement dévoué aux Français,
s'efforça d'épargner à la commune les désastres d'une rébellion Un coup
de stylet vint le frapper au milieu de ses fonctions, et lui apprendre
le danger d'un pareil courage. Favorisé par la complicité secrète de
presque tous les habitans, l'assassin s'échappa. La grande-duchesse fait
afficher qu'une récompense de cent sequins sera payée pour la découverte
du coupable: une si large promesse était bien puissante en Italie! Le
malheureux l'éprouva; mais ce qui ne se verrait pas ailleurs, c'est
qu'il fut vendu en quelque sorte par sa maîtresse, et ses camarades de
conspiration et toute la ville arrivèrent en masse pour le voir marcher
au supplice. La curiosité semblait avoir étouffé la bienveillance
factieuse, et pendant plusieurs jours, non contente d'avoir suivi
l'exécution, elle vint avec une inexplicable assiduité visiter et
contempler le corps que l'on avait exposé.
On a beaucoup parlé de la finesse des Normands, de la captieuse prudence
de leurs réponses devant les tribunaux, de leur habileté à ne jamais
dire ni oui ni non: ils perdraient beaucoup de leur réputation si on les
faisait concourir à cet égard avec les Toscans. Dans les nombreux procès
criminels qui s'instruisirent à la suite des mouvemens insurrectionnels
dont je viens de parler, et qui n'avaient pas besoin de cette
circonstance pour être fréquens, ou pouvait bien arracher quelquefois
des aveux au coupable, mais jamais une affirmation catégorique, un
renseignement clair et précis aux témoins. Ma manie de tout voir et de
tout observer m'a conduite quelquefois jusqu'à l'audience. Rien de plus
singulier que l'art des gens les plus grossiers du peuple pour éluder de
répondre. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'espèce de conscience
qu'ils mettent encore à en manquer. Ainsi, les circonstances favorables
à l'accusé, ils les déduisent avec une religion toute particulière,
comme pour d'abord établir, qu'en disant un _oui_ bien net sur certain
point, ce ne sera pas leur faute s'ils n'ont que des _non_ sur les
autres circonstances. «Avez-vous vu passer un tel à telle heure? vous
étiez dans tel endroit.--Oui, il peut bien y avoir passé, mais j'étais
occupé de tel soin, et je n'ai pu distinguer.» Voilà le dialogue
perpétuel entre l'interrogateur et les interrogés.
Qu'on ajoute à de pareilles dispositions dans le caractère national la
stagnation du commerce, résultant du blocus continental, la mollesse et
la facilité italiennes, chargées dans la magistrature de l'application
des lois françaises, et l'on se fera une idée de toutes les causes qui
devaient en Toscane multiplier les crimes et les délits. Comme il faut
qu'il y ait toujours un peu de ridicule dans toutes les choses d'ici
bas, les salons dévoués à la France, et la police, qui était en Toscane
très habilement dirigée, avaient répandu le bruit que des mains
étrangères soulevaient et la misère et les désordres criminels dont on
était témoin. Les Anglais, qui sont très commodes pour ces sortes
d'accusations, et qui semblent avoir le privilége des machinations
politiques, les Anglais étaient représentés au public comme les auteurs
de tout. On prétendait qu'ils avaient fait en Sicile, en Afrique même,
une cargaison de brigands armés, et qu'ils en avaient opéré la descente
sur divers points de l'Italie. Le fait est que parmi ces bandits il se
trouvait beaucoup d'étrangers; mais les brigands doivent toujours être
un peu étrangers pour faire leurs affaires, car nul n'est prophète dans
son pays. Le gouvernement fit quelques exemples, ordonna des travaux,
offrit du travail, jeta quelque argent, et, grâces à tous ces soins
réunis, la sécurité se rétablit bientôt, et la matière criminelle
diminua un peu en Toscane.
Les tribunaux, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient, plus exclusivement
que certaines autres fonctions publiques, exercés par des nationaux. Ils
étaient fort ignorans des lois françaises; mais ceux même que leur
capacité avait rapidement mis au courant étaient bien aises de se
retrancher aussi dans une inexpérience apparente et excusable, pour
conserver une liberté d'interprétation qu'en Italie la magistrature a
toujours su rendre lucrative. Aussi les femmes ont continué à jouir dans
les affaires de cette influence, quelquefois si fatale entre leurs
mains; car leur justice, à elles, ce sont leurs prédilections et leurs
antipathies. Les juges n'avaient pas, sous notre domination, cessé
d'être attachés à quelques dames en qualité de chevaliers servans; et ce
ne pouvait être au profit de la justice qu'ils cumulaient ces doubles
fonctions. Un grave président, auquel je faisais un jour quelques
observations à ce sujet, assurément fort singulières dans ma bouche, me
répondit par ce doucereux _concetto_: «De quoi vous plaignez-vous?
Thémis n'est-elle pas une femme? Si nos magistrats sont esclaves des
dames, c'est par esprit de corps.»
Quoique toute la noblesse toscane eût été enfournée à la cour de la
grande-duchesse, et qu'en général ce fût la portion de la population la
mieux disposée pour le nouveau régime, l'orgueil aristocratique,
toujours très souple en public et très enclin à s'en dédommager en
secret, avait dans le principe un peu raillé l'origine bourgeoise de la
famille napoléonienne. Cela avait été la mode de l'Europe; mais vingt
victoires, l'abaissement des vieux trônes, et les rois devenus des
courtisans forcés de Napoléon, toute cette adoption de la gloire et de
la fortune eut bientôt fait vieillir ces agréables plaisanteries, qu'un
pouvoir sans rancune ne paya souvent que par des faveurs et des
dotations. À l'époque où je vins à Florence, cette disposition railleuse
contre la famille roturière avait bien diminué; cela tenait-il à la
connaissance que la princesse avait fait répandre de l'antiquité
patricienne de la famille Bonaparte, qui, avant de s'établir, avait
fleuri avec éclat en Toscane même, à Saminiato el Tedesco, non loin de
Florence? La grande-duchesse s'y était rendue plusieurs fois et trouvait
plaisir à se faire parler de ses ancêtres. On m'a montré dans ce petit
bourg la maison même qu'avaient naguère habitée les nobles rejetons de
cette noble race. Je suis entrée dans cette maison, j'ai parcouru le
petit domaine: cela a été bientôt fait; le propriétaire, tout plein des
idées et des souvenirs de la famille Bonaparte, faisait avec une
importance très comique un petit cours d'histoire à cette occasion. Il
certifiait que la grande-duchesse, qui ne faisait rien pour lui,
l'honorait cependant d'une vénération particulière; que l'Empereur des
Français, roi d'Italie était venu également à Saminiato dès ses
premières campagnes, et lorsqu'il était général en chef de cette armée.
Napoléon a eu la joie, ajoutait le bavard et vaniteux gentilhomme
d'embrasser à cette époque un vieux oncle qui portait son nom, prêtre
respectable, qui reconnut son neveu avec bienveillance et avec orgueil.
La preuve que le brave homme lui-même ne pouvait appartenir qu'à la
première noblesse du pays, c'est qu'il était fort riche. Cet oncle est
mort en 1803; il n'a pu, hélas! assister au couronnement: mais il en
avait déjà assez vu pour ne plus douter des destinées futures de son
neveu et de sa famille. Admirez sa sagacité! il fit son testament, donna
toute sa fortune aux pauvres, laquelle montait bien à un honnête capital
de 50,000 écus, et il eut soin de déclarer qu'il ne la laissait point à
son neveu; que c'était pour lui et pour les siens une bagatelle dont ils
n'avaient pas besoin et dont ils sauraient bien se passer.
Lors du passage à Saminiato dont je vous parle, Bonaparte s'est donné à
l'égard de sa famille toute satisfaction; il a fait venir de Pise un
célèbre avocat: ils se sont enfermés plusieurs heures avec le vieux
prêtre et les papiers dont il gardait principalement le dépôt.
Le bon et respectable ecclésiastique m'a plusieurs fois raconté cette
visite, tous les soirs à peu près après son bréviaire, et il m'a dit que
son cher neveu avait témoigné une vive satisfaction, une vraie joie de
gentilhomme, quand il eut lu de ses yeux le parchemin contenant les
noms, qualités et titres d'un de ses aïeux, qui avait été autrefois
premier podestat de la ville de Florence.