M. de Kermaheuc serra la main de son collègue.

--Vieil intransigeant! Esprit impolitique!--murmura celui-ci en

s’éloignant d’un air maussade. Sa mauvaise humeur redoubla quand il vit,

sur le divan de la buvette, Olivier de Félines en conférence avec

Asserme.

--Mon cher collègue, disait Aristide, vous savez que je suis prêt à tout

pour vous obliger. Mais vous me demandez vraiment l’impossible.

Coryphée, cette petite Judith! Un pareil avancement du premier coup, à

l’Opéra! Y pensez-vous? Elle n’a eu qu’un accessit dans la classe de

danse, et encore voulait-on vous être agréable. Nous n’avons qu’une

place à pourvoir: je l’ai promise à Pélussin pour la jeune Sarah Calmer,

une ballerine du premier quadrille; à Paulin Renard pour une autre, à un

sénateur pour une troisième. On me mettra bientôt sur les bras toute la

classe de Mme Théodore, et je dois compter avec tous les groupes de la

Chambre. Soyez juste: donner la préférence à votre protégée, ce serait

le monde renversé!

--Il est renversé, affirma gaiement Félines. Ne dit-on pas que nous

verrons sous peu le citoyen Bayonne orné d’un portefeuille?

--Oh! comme vous vous avancez...

--Moins vite qu’il ne recule. Allons, ne faites pas l’étonné. Nous

voyons tous le jeu d’Elzéar, depuis quelques mois. Il évolue, il ménage

votre ministère, il a calmé cette grève d’accord avec vous. On parle

déjà de lui comme d’un ministrable. On précise: les Colonies...

--Mon Dieu! je puis bien vous confier que Mirevault a une idée...

--C’est invraisemblable! s’écria Olivier.

--Mettons, si vous aimez mieux, qu’on l’a eue autour de lui, fit à

demi-voix, avec un clignement d’yeux, le sous-secrétaire d’État. Bayonne

travaille les questions coloniales, il en a parlé avec autorité, ses

vues nouvelles ont fait impression sur la Chambre. L’opinion

comprendrait qu’un champ d’expériences limité fût ouvert, prudemment, en

pays neuf, aux hardiesses socialistes; ne fût-ce que pour en démontrer

l’inanité. Une mission temporaire dans une de nos possessions

d’outre-mer achèverait d’assagir Elzéar. S’il y réussissait, pourquoi

lui serait-il interdit, plus tard, de coordonner au pavillon de Flore

certaines méthodes sanctionnées par une première épreuve? Mais ce ne

sont là que des conjectures, à lointaine échéance.

--Ah! fit Olivier, vous ne lui reprocherez pas, à celui-là, de n’avoir

qu’un accessit de danse! Le premier prix, c’est justice.--En attendant,

gare à vous, si vous me jetez cette grande bringue de Sarah Calmer dans

les jambes de la petite Judith, qui est si gentille.

--Elles le sont toutes, dit en riant Aristide; et nous sommes tous comme

les officiers d’Holopherne devant la terrible patronne de Mlle Judith:

«Qui pourrait mépriser ce peuple hébreu, qui a de si jolies femmes?»

--Cet Aristide ne sera jamais sérieux!

L’exclamation joviale venait de Paulin Renard, qui s’approchait pour

circonvenir le sous-secrétaire d’État.

--Pardon, répliqua le créole: je citais la Sainte Écriture.

Et il échappa au solliciteur en se hâtant vers la salle des séances, où

il devait défendre un supplément de crédit demandé par l’Observatoire.

--Je m’adresse, dit-il solennellement en prenant la parole, à une

assemblée qui ne recule devant aucun sacrifice budgétaire pour améliorer

le sort de nos fonctionnaires; elle ne repoussera pas la légère

allocation que je lui demande pour le service des astres, ces

fonctionnaires de l’infini...

* * * * *

Ce même jour, dans le silence de la bibliothèque, assis en face l’un de

l’autre à une table, Elzéar Bayonne et Jacques Andarran écrivaient. Un

coup d’œil jeté sur leur correspondance nous apprendra comment l’année

révolue avait passé sur ces deux hommes.

Avant de prendre la plume, Elzéar tira de son portefeuille et relut

lentement une lettre timbrée de l’étranger.

Les morts qui parlent · 第 37 / 64 题