député, à Paris.
Krasnoï Rok, près Briansk,
Gouvernement de Tchernigoff, mars 18..
«Vos lettres se font rares, mon ami. Ne savez-vous pas avec quel
intérêt j’attends des nouvelles de votre action, de votre travail,--de
vous, enfin, tout court? Un an, bientôt, un an que ma vie est comme
suspendue, dans cette solitude où je pense sans agir. Et ma pensée se
reporte souvent à notre brusque séparation, à ces dernières journées
si tristement pleines: la courte maladie, la fin rapide de ma bonne
vieille mère, mon départ précipité pour ramener ici ce pauvre corps;
votre adieu singulier, presque distrait, tant vous paraissiez affairé
de cette crise ministérielle, absent de mon chagrin, préoccupé par le
misérable événement parlementaire. Oui, je vous redis encore une fois
mon grief: j’ai pu croire que votre cœur se dérobait, au moment même
où le mien était frappé. Moi qui vous reprochais, la veille encore, de
trop sacrifier votre haute mission à vos sentiments intimes, j’étais
tentée de vous adresser le reproche contraire, ce jour où l’intrigue
d’un Mirevault vous faisait négliger l’amie qui partait, avec une
vraie peine, pour un long temps. Je n’ai pas compris. Vous aviez aussi
vos griefs, sans doute: vous ne me pardonniez pas ce que vous appeliez
ma cruauté, ce qu’il fallait appeler ma défiance sauvage: elle luttait
contre l’empire que vous preniez sur moi, si vite. M’en voudriez-vous
encore de cette défense bien naturelle? Etes-vous certain qu’elle
m’ait été facile?
«Je cherche à vous suivre, avec les maigres indications de mon
journal. J’ai peine à démêler votre rôle, vos idées, votre but, dans
l’assoupissement où il semble que ce ministère ait chloroformé la vie
politique. Vous dormez donc tous à Paris? L’heure presse, pourtant:
les peuples attendent un cri de délivrance; partout le monde
tressaille, partout s’accumulent les forces de destruction et
d’enfantement. Elles appellent l’homme qui saura les utiliser. Ah! si
vous pouviez voir ce que je vois ici! Ici, je me révolte, garrottée
devant la tâche tentatrice et impossible. Sujet dangereux à traiter
par lettre: je vous raconterai. C’est chez vous, dans votre Paris, que
le cri libérateur doit retentir. Là sont les ouvriers de l’œuvre
universelle; et vous êtes le premier d’entre eux, celui en qui j’ai
foi pour cette mission rédemptrice, ne l’oubliez pas, Elzéar. Nous
allons la reprendre ensemble, n’est-ce pas?
«J’ai hâte de rentrer dans ce Paris où l’on vit, où vous vivez. Ces
interminables affaires m’ont trop longtemps retenue dans mon ermitage.
Tout est si lent sur notre terre où nul ne compte avec le temps!
J’aime mes forêts, et de loin je les regrette; j’y ronge mon frein,
quand j’y suis emprisonnée. J’en ai fini avec ma laborieuse besogne,
le règlement de la situation embarrassée que laissait ma pauvre mère.
Il se trouve qu’en dépit de sa gestion insouciante, je suis encore
sottement, follement riche. A quoi bon, grand Dieu, si cette arme doit
rester inutile dans mes mains? Mais il n’en sera pas ainsi. Je sens en
moi un afflux de force et de vie, après ce long repliement intérieur.
J’ai repuisé de la vie dans l’eau natale dont je vous parlais naguère,
dans mon vivier ensommeillé sous les saules. Avant un mois, je serai à
Paris. Je la rapporte, cette vie, à qui voudra faire d’elle un grand
emploi. Le connaissez-vous, mon ami, celui sur qui j’aimerais me
décharger de ce fardeau?
«S’il n’en veut plus, j’irai me pendre aux belles breloques du jeune
Cantador: vous n’ignorez pas ma secrète passion pour ce volcan
neigeux.--Mais je préfère l’élu de ma pensée; si celui-là est demeuré
le même, c’est à lui que je dis: A bientôt,--à toujours!--Daria.»
Elzéar réfléchit un long moment sur cette lettre. Son imagination la
complétait par d’autres lignes que Mrs. Ormond lui avait malicieusement
fait voir, la veille, chez les Sinda. Il y avait lu ceci:
«... _My dear_ Arabella, soyez un amour; passez chez Redfern, dites-lui
que je le retiens pour moi seule, à la fin du mois prochain. Je n’ai
plus une nippe, j’arriverai toute nue, chérie. Prévenez-le que je veux
qu’on me fasse très belle... Daria.»
Bayonne répondit à la lettre qu’il venait de relire.
«Daria, chère Daria!--Vous permettez que je vous appelle encore du nom
qui vous donnait à moi, dans les premiers jours de l’enchantement,
quand mon audace fut agréée?--Daria, n’accusez pas mon silence. Vous
connaissez les exigences tyranniques de mes journées, passées sur la
brèche, dans la fièvre et le bruit de ce lieu; vous savez qu’elles ne
laissent aucun loisir pour l’expression de la plus chère pensée. Ne me
rappelez plus ce moment de torpeur douloureuse où je vous vis partir,
sortir de ma vie soudainement comme vous y étiez entrée. C’était
vous-même, me semblait-il, qu’on emportait dans ce cercueil. J’étais
bien persuadé à cette minute qu’elle s’évanouissait pour toujours,
l’apparition d’un instant. Qu’ai-je senti alors, et qu’ai-je
manifesté? Je ne sais plus. L’homme n’est pas toujours maître des
puissances de folie qui se déchaînent en lui. Elles me consternaient,
à l’heure où vous me quittiez. Elles vont m’exalter, puisque vous me
revenez. Rapportez-moi votre force pour réaliser l’idéal que vous me
montrez.
«Prenez garde de le mettre trop haut, chère âme révoltée. Laissez-moi
vous supplier de le rabattre jusqu’au point où la main du politique
peut en saisir quelque chose, pour le transformer en idées positives,
applicables à la réalité. Vous incriminez mon inaction, si je lis bien
entre vos lignes. Vous me jugerez moins sévèrement, quand je vous
expliquerai les faits, les conditions où je me meurs, et, s’il faut
les avouer, les raisons de ma lassitude. Je suis las de ma parole.
Elle les a secoués, d’abord; ils en ont pris l’habitude, elle ne les
effraye même plus. Ils ne compteront désormais, et nous n’avancerons
de quelques pas, qu’avec des actes pratiques. Ces actes, la
possibilité en est refusée au théoricien trop absolu. Il doit se
rapprocher des hommes, il doit se plier à leurs routines grossières,
pour leur faire malgré eux quelque bien. Les hommes ne se rendent
qu’aux forces matérialisées; elles ne se font reconnaître et subir que
dans les places d’où tombe le commandement coutumier. Les hommes n’ont
qu’indifférence et dédain pour les idées pures. Qu’est-ce que des
idées qu’on n’applique jamais? Cela s’appelle des rêves.--Je vous
entends frémir de colère: les vôtres sont si beaux!
«Ne me méprisez pas. Je n’ai rien dit. Je ne connaîtrai que vos rêves,
s’il vous plaît mieux ainsi. Dès que je reverrai, là, devant moi, vos
yeux inspirateurs de ce qu’il faut penser et faire, je ne penserai
plus de mon propre fonds, je penserai à travers vous. Venez. A
l’espoir que vous me rendez, je sens renaître un autre moi-même, aboli
pendant une année. J’ai pu m’égarer, loin de mon guide; j’ai pu
hésiter sur la direction de ma vie, alors que je la croyais rejetée,
précipitée du sommet où un miracle de bonté l’avait élevée. A peine si
j’ose croire au bonheur que vous faites réapparaître. J’ai peur. On
vous préviendra contre moi. Le monde, jaloux de ce bonheur, envenimera
des apparences; il ressuscitera de vieilles légendes; ses méchants
propos me peindront à vos yeux indigne de votre choix, infidèle à
votre souvenir, que sais-je encore? Vous ne les écouterez pas, Daria.
Vous reprendrez mon humble vie, qui ne s’est vraiment donnée qu’à
vous; vous descendrez jusqu’à elle, vous la ferez digne de vous en la
touchant de vos chères mains. Venez, je vous l’offre à genoux,
aimée!--Elzéar.»
Bayonne alla jeter cette lettre à la boîte, dans le salon des
Conférences. Des journaux traînaient sur la table. Ses yeux tombèrent
sur les colonnes élogieuses qui célébraient les triomphes de Rose Esther
à Windsor. Grandi par l’éloignement, le prestige de la comédienne
rayonnait à travers ces comptes rendus; sur la scène aristocratique où
elle s’exhaussait, dans l’éblouissement d’une rampe aux feux plus
intenses, elle apparaissait plus désirable de tous ces hommages, de tous
ces regards qui la nimbaient d’une brûlante auréole de désirs.
Le député rentra dans la Bibliothèque, se rassit devant le même buvard,
prit dans la même papeterie une feuille de même format; après une
seconde d’indécision, il en choisit une de plus petit modèle; il y traça
rapidement des lignes qui bientôt s’entrecroisèrent, envahirent les
marges, sur la page insuffisante.
«J’en crois volontiers les journaux, ma chère Esther, quand ils nous
disent que l’Angleterre est à vos pieds. On n’avait pas vu pareille
apothéose depuis Rachel. Je vous souhaite sa force de résistance.
Heureusement, je vous sais inlassable, organisée comme Rachel pour
suffire à l’adoration de tout un peuple.
«Vous m’aviez demandé de vous écrire quelques mots à Londres. Je
crains qu’ils ne passent inaperçus dans le courrier d’une souveraine
adulée. Je la saisis pourtant, cette occasion d’écrire: le papier
souffrira des choses que je ne résous jamais de vous dire en face.
Esther, mon cœur encore plus que ma fierté proteste contre le supplice
que vous m’infligez depuis quelques mois. Je ne me résigne pas à ces
bonheurs rares et furtifs. Vous savez ce que j’ai sacrifié avec
ivresse, le soir où votre volonté charmeuse m’a enlacé,--pour
toujours, disiez-vous: et je le croyais, alors! Rappelez-vous...
«Toute à toi...» Quelle ironie dans ce mot, dans ce souvenir, quand je
songe à ce qui a suivi, aux pauvres heures que j’ai dû mendier, à
votre inexplicable préférence pour un vieillard qui ne vous est rien,
dites-vous. Afin de ménager les susceptibilités de ce quinteux, vous
exigez une perpétuelle immolation de mon amour. Que dois-je penser? Si
du moins je ne rencontrais que lui entre vous et moi! J’y trouve la
terre entière. Toujours de mystérieux obstacles, d’inintelligibles
refus, je ne sais quelle conjuration de tous et de vous-même pour me
soustraire le meilleur de votre vie, de cette vie où je ne suis qu’un
misérable accessoire! Pardonnez-moi si les doutes qui me torturent se
font jour ici, brutalement. Que suis-je donc pour vous? Un caprice? Un
jouet? Un instrument qu’on néglige après l’avoir essayé? Hélas! j’ai
lieu de craindre que ce soit ma destinée, de n’être jamais qu’un
instrument dans les mains où je remets mon cœur!
«Esther, pardonnez-moi la franchise de ma plainte; mesurez-en
l’amertume à la force de la passion qui me l’arrache. Je voulais vous
écrire froidement, vous fuir courageusement... Et cet effort pour me
libérer me fait mieux constater votre fascination. Prenez-moi tout
entier, ou rejetez-moi, rendez-moi aux chimères sur lesquelles vous
avez cruellement soufflé! Je ne veux plus d’une indigne aumône. Je me
mépriserais, comme vous me méprisez sans doute, si les résolutions que
vous devinez devaient être encore vaincues par un de ces baisers qui
font tout oublier; tu le sais trop, ensorceleuse, tu sens trop bien
qu’ils auront toujours pouvoir sur moi, pour ma honte et ma
félicité... Ah! comme je t’aime, quand même!--Elzéar.»
Il se leva, il alla reprendre sa place dans l’hémicycle, où un de ses
lieutenants dénonçait «l’esclavage des travailleurs».--«Il y a plus dur
esclavage, celui des passions,» songeait Bayonne. Il retournait au
travail, comme y retourne le forçat qui traîne une double chaîne; tiré
alternativement d’un côté, de l’autre, il ne sait pas lui-même lequel
serre le plus, des deux anneaux de fer qui le meurtrissent, lequel fait
boiter davantage...