L’enseigne parlante était expliquée aux passants de la ruelle par le
large tas de fumier qu’ils apercevaient dans la cour, à travers les
vantaux déjetés de la porte charretière.
Là s’approvisionnèrent d’engrais, pendant plus de quarante ans, les
petits maraîchers de la plaine Monceau et des alentours. Le fondateur de
cette industrie, le père Bayonne, était arrivé en France à la suite des
alliés, en 1814. Nous disons «arrivé» pour nous conformer à la tradition
du quartier; mais le mot n’est pas exact, appliqué à un émigré qui
rentrait sur le sol où il avait connu des jours plus prospères.
Descendant de Siméon Lévy, l’un de ces marranes espagnols qui vinrent de
Tolède à Bayonne après l’édit de tolérance d’Henri II, vers l’an 1550,
Rodrigues Lévy, dit Bayonne, était frère cadet d’Abel, le munitionnaire
des armées de la République et de l’Empire. Associé à son aîné dans les
opérations de courtage sur les blés, quand la Révolution éclata,
Rodrigues fut victime des guerres qui ouvraient à Abel Bayonne une
source de profits. Tandis que celui-ci accompagnait en Suisse le
commissaire Rapinat et imitait cet illustre modèle en prélevant une
grosse dîme sur les dépouilles des Bernois, la course maritime
paralysait les affaires où Rodrigues s’obstinait, à Bordeaux d’abord,
puis à Marseille. Le blocus continental ayant complètement arrêté les
transactions avec l’Angleterre, le courtier s’embarqua pour Odessa. Il y
végéta misérablement, jusqu’au jour où le reflux de l’Europe nous ramena
cette épave avec tant d’autres. En voyant partir la sotnia de Cosaques à
laquelle il fournissait de l’eau-de-vie, Rodrigues Bayonne avait chargé
sur sa petite charrette de cantinier la jeune femme qu’il venait
d’épouser, Séphora Minskaïa, et son enfant nouveau-né. Roulée par le
torrent des convoyeurs russes jusqu’à Paris, la pauvre famille s’était
échouée dans la masure abandonnée de la plaine Monceau. On radouba la
cage avariée; une palissade d’abord, et ensuite la muraille composite
élevée par les mains du nouvel occupant, assurèrent aux Bayonne la
possession du terrain vague attenant à la maison. L’étable y surgit,
deux vaches y rejoignirent le petit cheval qui avait traîné les nomades
d’Odessa à Paris. Un jardinier voisin s’étant proposé pour acheter
chaque semaine au nourrisseur la litière de ces animaux, Bayonne comprit
qu’il y avait une lacune dans la vie industrielle du quartier.
Il fit cette découverte sur la fin de la Restauration, déjà trop vieux
et trop recru de misère pour en tirer tout le parti qu’elle eût offert à
un inventeur plus actif. Néanmoins, on vit dès lors le père Bayonne
sortir chaque jour, à l’aube, avec la charrette remisée depuis l’exode
de Russie; il la ramenait le soir, emplie des fumiers et des détritus
ramassés sur les routes ou achetés à bas prix dans la banlieue pour être
revendus aux maraîchers du voisinage. Ceux-ci prirent l’habitude de se
fournir au tas qui se reformait tous les matins dans la cour du père
Bayonne. Prévenant et ponctuel en affaires, il s’attachait les clients,
il les apitoyait sur ses longues tribulations. Le «vieux Cosaque», comme
l’appelaient les bonnes femmes, bénéficiait de l’inclination naturelle
aux citadins pour les types originaux de leur quartier. Les enfants
s’amusaient de sa lévite jaune fourrée de renard et du haut bonnet de
même poil d’où s’échappaient des tire-bouchons de boucles blanches; ils
faisaient cercle pour entendre conter au père Bayonne les histoires de
Bautzen et de Lutzen, ils regardaient avec respect le maigre roussin qui
avait trotté sous le feu du canon.--«C’est un homme au-dessus de son
état», disaient les fruitières. État peu relevé; mais le père Bayonne
avait frappé un coup habile sur les imaginations en tirant de la sienne
l’enseigne peinte au-dessus de sa porte. L’évocation de Job ennoblissait
la marchandise amoncelée dans la cour, un rapprochement involontaire se
faisait dans les esprits entre le malheureux patriarche et ce petit
vieillard biblique, si éprouvé, si digne devant son tas de paille
pourrie: on en concevait de la considération pour le revendeur
d’engrais.
Quand il mourut, en 1840, rien ne changea au train de vie accoutumé.
Ferdinand Bayonne remplaça le père dans la petite charrette, son berceau
ambulant de 1814. La clientèle lui resta fidèle; sous la direction de sa
mère Séphora, il continua d’administrer le tas renouvelé chaque jour par
ce travail de fourmi. Ferdinand n’avait qu’un génie régulier, dépourvu
de ressort et d’invention. Un quart de siècle passa sur sa tête; il
devint à son tour le père Bayonne. A deux pas du Paris bouleversé par M.
Haussmann, cour et masure gardaient leur physionomie de la Restauration,
leur air de misère vieillotte, leurs pratiques commerciales sans
horizon. La première femme du second Bayonne, Anna Lion-Meyer, ne lui
donna pas cette impulsion conjugale qui réveille parfois une industrie
sommeillante: créature malingre et d’échine ployée sous la malechance,
Anna traîna son étisie dans le galetas sans y laisser d’enfants. La
secousse excitatrice allait venir au _Fumier de Job_ de la deuxième
femme du patron, Rachel Heymann, des Heymann de Mayence.
Cette personne de tête doit être considérée comme la véritable créatrice
de la grande maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie. Ferdinand
convola sur le tard, en 1862. A peine installée dans le fief des
Bayonne, et nonobstant l’arrivée rapide de deux marmots, Elzéar et
Nathalie, Rachel y manifesta un puissant esprit d’innovation et de
métamorphose. Le nombre des vaches s’accrut dans l’étable agrandie; les
marchés passés avec quelques usines qui donnaient des déchets
industriels firent affluer dans la cour des charretées de détritus
bizarres, soumis aussitôt à de savants triages, classés en catégories
tarifiées selon de nouvelles échelles de prix. Ce n’était pourtant là
qu’un prélude aux grands projets que méditait Rachel. A défaut d’une
instruction absente, un sûr instinct commercial lui fit deviner
l’importance de la révolution agricole qui s’accomplissait à ce moment,
l’avenir des nouvelles méthodes qui saturaient la terre d’engrais
exotiques ou artificiels. Chacun rêve à hauteur de son horizon: devant
la litière de ses vaches, Rachel rêvait aux gisements de guano du Pérou.
Elle s’assura le concours d’un jeune chimiste polonais, qui mourait de
faim dans une mansarde de la rue d’Héliopolis; il lui prêta sa science
en échange d’un morceau de pain. Le même instinct infaillible révéla à
Mme Bayonne l’expansion imminente de Paris sur la plaine Monceau, et la
plus-value prochaine des terrains environnants. Elle acquit alors, par
de bons contrats, les meilleurs lots de ces terrains, qui valaient de
vingt à trente sous le mètre, qui atteignirent, cinq ou six ans plus
tard, lorsqu’elle les revendit, cinquante, soixante francs et
plus.--Avait-elle trouvé quelques épargnes de son beau-père dans
l’armoire du galetas? Sut-elle intéresser à son entreprise un bailleur
de fonds? On le présuma, quand on lui vit entre les mains du papier de
la maison Nathan et Salcedo, inféodée aux Bayonne de la branche aînée et
fortunée.
Cette branche est assez connue pour qu’il suffise d’en rappeler ici
l’existence. Abel Bayonne, le munitionnaire des années du Directoire, le
bras droit du fameux Rapinat, avait laissé deux enfants: une fille,
Élisabeth, mariée en 1826 à Luis Salcedo, l’un des fondateurs de la
puissante maison de banque Nathan et Salcedo; un fils, l’éminent
philologue David Bayonne, entré en 1830 dans l’Université, signalé de
bonne heure aux orientalistes par ses travaux sur la grammaire comparée
des langues sémitiques, appelé en 1872 à l’Académie des Inscriptions,
qui le nomma secrétaire perpétuel peu de temps avant de le perdre. La
femme de David, Eudoxie Müller, des Müller de Colmar, les riches
manufacturiers, lui donna trois fils. Alphonse, né en 1848, et qui dut
son prénom à l’enthousiasme du savant pour M. de Lamartine, a suivi la
carrière paternelle: proviseur au lycée de Montauban, sa compétence dans
les questions d’enseignement l’a désigné pour une inspection générale.
Louis-Napoléon, venu au monde quelques mois après le Prince impérial et
ainsi nommé en témoignage de l’attachement de sa famille à la dynastie
régnante, a été placé par la protection de sa tante Élisabeth dans la
banque Nathan et Salcedo; d’employé, il y est devenu rapidement associé,
avec la signature. Joseph, le dernier né des trois frères, mérita tout
jeune la confiance de Gambetta; préfet de la Basse-Gironde, il compte
parmi nos administrateurs les plus appréciés.
Ces hommes considérables auraient toujours ignoré leurs humbles cousins
du _Fumier de Job_, si l’on eût écouté la vieille Séphora; aux heures
les plus critiques, la veuve de Rodrigues s’était refusée à toute
sollicitation, à toute tentative de rapprochement avec le fils et les
petits-fils de son beau-frère Abel, moitié par timidité de parente
pauvre et par crainte des rebuffades, moitié par aversion pour ces
renégats, ces marranes, comme elle les appelait, oublieux de la foi des
ancêtres. Grâce à l’indifférence du philologue David, Eudoxie Müller
avait élevé ses fils dans les idées et les pratiques de son milieu
luthérien de Colmar; on les disait protestants, ils l’étaient peut-être
ou l’avaient été; l’inspecteur et le préfet se laissaient volontiers
classer dans cette confession.--Rachel, personne positive et dépourvue
de préjugés, passa-t-elle outre aux scrupules de la mère Séphora? En ce
cas, les acquisitions de terrains semblaient prouver qu’une Bayonne,
même indigente et inconnue, ne frappait pas en vain à la porte de la
maison Nathan et Salcedo.
La crue d’un fleuve ravage ou emporte les terres sans consistance; elle
fertilise les parties solides qui ont résisté. Ainsi fait la crue d’une
grande cité. Quand Paris descendit sur la plaine Monceau, avec ses rues
régulières et ses constructions cossues, la Ville refoula hors barrières
le menu fretin des nourrisseurs, maraîchers, étalagistes. Quelques
industries plus vivaces tinrent bon en se transformant. Le _Fumier de
Job_ fut de celles-là. Un beau jour, au lendemain de la guerre, les
échafaudages des maçons se dressèrent dans la cour du père Bayonne.
L’année suivante, sur l’emplacement qu’avait si longtemps occupé le
désordre pittoresque et sordide de la cour, de la masure, de l’étable,
une grande maison froide, décente, s’élevait dans l’alignement de ses
riches voisines. Une de ces maisons au visage muet, aux yeux ternes,
dont la physionomie discrète tient de la banque et du couvent; on devine
des bureaux dans leurs entrailles, derrière les fenêtres grillées du
rez-de-chaussée, un luxe bourgeois derrière les tentures rigides du
premier étage, un cerveau exact et minutieux au sommet, derrière les
rideaux blancs des chambres d’habitation. Cette maison avait une annexe
suburbaine à Levallois-Perret, vaste cour entourée de hangars et de
magasins, où des camions chargeaient les guanos, les phosphates, les
nitrates. Mais dans les bureaux proprets de la rue d’Héliopolis, rien ne
décelait la nature des opérations traitées par ces employés corrects,
qui recevaient les clients et tenaient les écritures sous le regard
sévère de la patronne;--une administration quelconque, eût dit le
passant inattentif à la plaque de marbre noir encastrée dans un des
montants de la porte.
Cette plaque avait suscité des scènes orageuses dans la famille Bayonne.
La vieille Séphora et son fils Ferdinand gardaient un attachement
superstitieux à la vénérable enseigne qui mettait leur commerce sous la
protection du patriarche. Rachel leur avait fait comprendre à
grand’peine que cette imagerie ne convenait plus. On s’était arrêté à
une transaction. Au sommet de la plaque de marbre, une ligne en lettres
gothiques, peu lisibles, conservait la raison sociale chère aux vieilles
gens: