AU FUMIER DE JOB

Sous cet en-tête accordé à la fantaisie, des romaines dorées, sérieuses

et pratiques, disaient:

Maison d’engrais chimiques Bayonne et Cie

Guanos, Phosphates, Nitrates,

Kaïnite moulue, Scories de déphosphoration.

Commission pour la Province et pour tous Pays.

Ainsi, obéissant à la loi commune qui régit toutes les transformations

de notre temps, le tas de paille et de bouse du père Bayonne, naturel,

naïf, pauvre, étalé cyniquement et honnêtement au plein jour, s’était

métamorphosé en produits similaires, artificiels et concentrés,

puissants et riches, reculés loin des regards, masqués derrière une

façade austère et sous des mots savants, représentés par des chèques et

des traites; reconnaissables néanmoins, pour qui cherche le permanent

sous les apparences changeantes; plus fétides, d’ailleurs, et d’une

pestilence plus subtile que le bon vieux tas qui fumait au soleil,

égayait les yeux qu’il choquait, dispensait la santé aux enfants grandis

dans ses émanations salubres.

On pardonnera ces détails rétrospectifs, utiles peut-être pour éclairer

les antécédents héréditaires d’un de ces enfants, et justifiés par le

rôle brillant qu’il joua un moment dans notre pays. Né en 1864, un an

avant sa sœur Nathalie, le petit Elzéar avait connu l’ancien _Fumier de

Job_. Ses plus lointains souvenirs lui remontraient les maigres vaches

au poil roux dans la cour pentueuse, les retours de son père, le soir,

sur la charrette aux essieux criards, la haute meule de paille souillée

autour de laquelle les deux marmots jouaient à cache-cache et glanaient

les fleurettes hâtives qu’ils portaient à la grand’maman Séphora. La

vieille aïeule avait été la première éducatrice du bambin. Restée fidèle

aux observances minutieuses de sa communauté lithuanienne, elle lui en

expliquait le sens; dès qu’Elzéar put épeler ses lettres, elle lui

apprit à lire dans la Bible.

L’imagination ardente de l’enfant s’éveilla sur le Livre qui racontait

le prodigieux roman de sa race. Du seuil de la masure où il dévorait les

pages relues cent fois, il voyait, derrière la meule d’immondices qui

fermait son horizon, se lever l’armée des puissants et des forts,

misérables d’abord, puis maîtres du monde, dans tous les empires, dans

tous les siècles: l’esclave Joseph, devenu le vizir du Pharaon et le

dispensateur des richesses de l’Égypte; le berger Moïse, conduisant son

peuple dans la Terre Promise; le pieux Daniel, prince des satrapes de

Darius; le mendiant Mardochée, enrichi des dépouilles d’Aman et comblé

d’honneurs par Assuérus. Les récits merveilleux se succédaient,

confirmant la promesse divine, illustrant la parole du Livre qui

consolait de tous les exodes: «Les fils d’Israël crûrent, et ils se

multiplièrent comme les grains qui germent; ils devinrent très forts et

emplirent la terre... Plus on les opprimait, plus ils se multipliaient.»

Séphora achevait les enseignements du Livre; à la veillée, tout en

brûlant les herbes amères comme il est prescrit par le rituel, elle

racontait à son petit-fils l’histoire des élus dans les temps

douloureux, elle montrait la continuation de la promesse jusqu’à nos

jours. Fille d’un pauvre et savant talmudiste de Minsk, elle avait

entendu toute jeune les entretiens des hassidim dans la maison

paternelle, elle y avait recueilli les leçons du fameux Nachman

Krochmal, le hakkam de Tarnopol, qui venait faire aux frères de Minsk

l’aumône de son vaste savoir. De quelles oreilles avides les enfants

écoutaient l’aïeule, quand elle disait les prodiges accomplis par tant

d’hommes mémorables!

C’était David Reubeni, le mystérieux envoyé des tribus d’Orient, frère

et ambassadeur du Sultan juif d’Arabie, accueilli avec des honneurs

princiers par le pape Clément VII, le roi de Portugal, l’empereur

d’Autriche, parcourant l’Europe sur son destrier blanc, entraînant sous

sa bannière de soie brodée les misérables qu’il venait délivrer, semant

l’or à pleines mains sur le peuple qui l’acclamait, dans Rome et dans

Lisbonne. C’était le beau Salomon Molcho, le prophète dont les

prédictions vérifiées intimidaient les rois et les papes, dont

l’éloquence transportait les foules accourues pour l’entendre, de Cadix

à Constantinople; invulnérable, protégé d’en haut, il passait comme les

jeunes gens de Babylone à travers les flammes; le lendemain du jour où

le Saint-Office l’avait fait brûler publiquement, on le rencontra dans

les salles du Vatican, aux côtés du pape Clément, qui lui avait

substitué secrètement une autre victime; la seconde fois qu’il fut

conduit au bûcher, dans Mantoue, on avait dû le bâillonner, tant on

craignait l’effet magique de sa parole sur la foule; et cette fois

encore il avait vaincu le feu, assuraient les fidèles qui le virent plus

tard près de sa fiancée, à Saphed en Palestine. Séphora rappelait encore

la haute fortune de Joseph Nassi, duc de Naxos, favori du sultan

Soliman, l’égal des vizirs en pouvoir et en richesse, qui avait rebâti

de ses deniers Tibériade de Galilée. Elle proposait en exemple Baruch

Spinoza, le glorieux sage auquel les infidèles eux-mêmes dressaient des

statues. Elle disait enfin le plus prodigieux de tous, Sabbataï Cevi, le

Messie proclamé à Smyrne au son des trompettes, l’inspiré qui faisait

délirer d’enthousiasme tous les dispersés du peuple élu; au bruit

lointain de ce nom, le vénérable Manoël Texeira dansait de joie dans la

synagogue d’Amsterdam en serrant sur son cœur le rouleau de la Loi; des

caravanes se formaient à Londres, à Hambourg, à Avignon, pour suivre à

Jérusalem le nouveau roi qu’on allait y sacrer: Sabbataï l’oint du

Seigneur, qui refusa de connaître la femme et répudia ses épouses

jusqu’au jour où une vision lui révéla, au Caire, l’apparition en

Pologne de sa fiancée prédestinée, l’orpheline inconnue trouvée en

chemise dans un cimetière, l’enchanteresse Sarah dont les poètes

d’Égypte célébrèrent la beauté; Sabbataï, si puissant à Smyrne et dans

Alep que des millions de piastres lui arrivaient en offrande, au château

des Dardanelles où la jalousie du Khalife l’avait enfermé, où il tenait

une cour princière, entouré de ses partisans, révéré par les disciples

qui continuèrent de prier en son nom, longtemps après sa mort, dans

toutes les communautés d’Europe et d’Asie.

Le petit Elzéar s’absorbait dans ces histoires attrayantes. Elles

avaient pour lui le prix d’un trésor intime, personnel, bien préférable

à l’histoire vulgaire qu’on enseignait dans l’école du quartier, avec

les héros de tout le monde, Charlemagne, Bayard, Turenne, Napoléon.

Elles continuaient, dans une sphère supérieure à celle des grands hommes

scolaires, la tradition auguste des personnages bibliques. Ces royaumes

étrangers, ce fabuleux Orient, qui n’étaient pour ses voisins de classe

que d’obscures expressions géographiques, Elzéar les sentait siens, au

même titre que l’enclos de la plaine Monceau; fils d’une famille

universelle, citoyen du monde où son imagination volait d’un mouvement

aisé, il en concevait un secret orgueil, et quelque mépris pour ces

gamins attachés au pavé de la rue, astreints à un pénible effort

d’attention lorsqu’il leur fallait suivre la leçon de l’instituteur en

Afrique ou en Asie. L’enfant grandissait dans ce rêve d’une élection

miraculeuse, toujours possible, toujours renouvelée; il sentait

confusément en lui toutes les âmes de ceux qui sont sortis de la cuisse

de Jacob; dans l’attente vague et magnifique qui berçait sa sensibilité,

il bandait sa volonté naissante pour toutes les ambitions.

A l’école primaire du quartier, où sa mère l’envoya de bonne heure,

l’élève Bayonne distança facilement ses camarades. Boursier au lycée

Louis-le-Grand,--la bourse était due sans doute à quelque sollicitation

discrète de Rachel auprès du vieux cousin David, le dignitaire de

l’Université, membre de l’institut,--Elzéar y retrouva les mêmes succès.

Son entrée dans cet établissement coïncida avec la transformation du

_Fumier de Job_. Une vie nouvelle commençait pour l’écolier avec les

études et les fréquentations plus relevées du lycée Louis-le-Grand, avec

l’installation aisée et décente dans la maison bourgeoise. La mort de la

grand’mère Séphora brisa le dernier anneau de la chaîne qui le

rattachait à son passé de misère et de rêves. La meule et la soupente

des jeux enfantins, le monde merveilleux de la Bible et des récits de

l’aïeule, toute cette formation première descendit lentement dans les

profondeurs du souvenir; mais le jeune esprit en gardait une empreinte

indélébile: à son insu, il continua de recevoir son principe d’action

des choses dont il ne vivait plus.

Qui l’eût reconnu, le petit vagabond de la cour du père Bayonne, dans ce

rhétoricien brillant, ouvert à toutes les idées, épris des littératures

à la mode, promenant déjà sur Paris ce regard d’âpre conquête qu’ils ont

de si bonne heure aujourd’hui? Le collégien philosophe, frotté de

positivisme, vite imprégné de l’incrédulité ambiante, eût plaisanté de

bien haut ceux qui lui auraient rappelé les prescriptions de la Thora.

Ces vieilleries méritaient le même sourire indulgent que le catéchisme

oublié des camarades. Nulle différence entre eux et lui, esprits

également émancipés, également modernes. S’il rouvrait parfois la Bible

massive où il avait appris à lire, c’était pour y vérifier les

explications fournies par l’exégèse contemporaine, les interprétations

ingénieuses rencontrées dans un volume de Renan. Pure satisfaction de

curiosité intellectuelle, croyait-il; cependant, le livre fermé, il se

surprenait à songer aux fortunes inopinées de l’ânier Saül, du berger

David. Mythes ou réalités, ces hommes subtils et volontaires, qui

avaient conquis pouvoir et richesse, lui apparaissaient comme

d’excellents maîtres de conduite; leur séduction rajeunissait, aussi

proche, aussi tentante pour lui que celle du lieutenant Bonaparte,

l’idole et le modèle de ses camarades à l’âge heureux où chacun se dit:

Il faut être Napoléon.

Dès qu’Elzéar eut obtenu son diplôme de bachelier, Rachel le mit en

apprentissage dans les bureaux de la rue d’Héliopolis, avec promesse de

l’associer prochainement à la direction de la maison. Après quelques

mois de cette épreuve, le jeune homme ne put surmonter son dégoût pour

un emploi de ses facultés trop inférieur à ce qu’il attendait de

lui-même et de la vie. Tous ses rêves s’insurgeaient contre la

médiocrité de cet horizon commercial, contre la nature même de

l’industrie paternelle, qui lui avait déjà valu au collège les allusions

humiliantes des camarades informés. Il déclara à sa mère qu’il se

sentait invinciblement sollicité vers une carrière libérale; il

abandonnerait de grand cœur au mari qu’on cherchait alors pour sa sœur

Nathalie les fructueuses perspectives ouvertes par la prospérité

croissante du _Fumier de Job_. Rachel le fouilla dans les yeux, de son

clair regard de femme pratique, et dit simplement:

--Es-tu sûr de ta volonté, quoi que tu entreprennes?

--Je suis sûr de l’irrésolution des autres. J’y ai regardé: ils ne

tiennent jamais le coup qu’on leur propose hardiment.

Satisfaite d’une réponse où elle reconnaissait le fils de ses

entrailles, la veuve Bayonne lui assigna une pension honorable et le

laissa s’envoler vers l’École de Droit.

Les morts qui parlent · 第 13 / 64 题