Sur les terrains qui portent aujourd’hui les élégants hôtels de la
plaine Monceau, les vieux Parisiens ont vu des enclos de plates-bandes
maraîchères, des vacheries, des étables attenantes à de sordides
cahutes, tout un quartier mi-urbain, mi-rural, où les travaux des champs
se mêlaient aux industries de la ville. La noble et paisible culture de
la terre venait mourir là, déjà défigurée et empoisonnée par l’haleine
de Paris, comme meurent sur un fond de tourbières les dernières lames du
large, à la limite indécise où la grande mer se change en un petit
marais, stagnant, chargé d’impuretés. Quelques maisons de pierre ou de
brique alternaient avec des masures de bois à un seul étage, dissimulées
derrière les murs de clôture. Ces logis donnaient sur des jardinets, sur
des cours où vaguaient les poules et les veaux; ils abritaient une
population chétive: nourrisseurs, fruitiers, laitiers, éleveurs de
volaille, petits commissionnaires en denrées.
Le plus misérable de ces établissements était sans conteste celui du
père Bayonne. Il occupait une cour irrégulière de quelques mètres carrés
enclavée entre un chantier de bois et la haute muraille latérale d’une
distillerie, au point où la rue d’Héliopolis débouche actuellement dans
la rue Guillaume-Tell. Au fond de cette cour, dans l’angle de gauche,
une cage de vieilles planches, coiffée d’un toit en auvent, faisait
saillie sur un rez-de-chaussée, où elle s’appuyait par quatre étançons.
Une cloison divisait la cage en deux chambres; de l’unique pièce du
rez-de-chaussée, qui formait une assez vaste cuisine, on accédait à ce
galetas par une échelle de meunier. Dans l’angle opposé de la cour, une
autre cabane de lattes, aménagée en étable, hébergeait deux vaches et un
cheval. Une étrange muraille, maçonnée avec des matériaux de toute
provenance, fragments de pierres meulières, tessons de poteries, tuiles
et ardoises noyées dans le mortier, montait assez haut pour dérober aux
passants la vue de la maison ratatinée et de l’étable; cette
fortification, en alignement sur une ruelle, était percée d’une espèce
de porte charretière qui donnait un lointain air de ferme à la
«propriété». Sur le linteau de la porte, un cadre de bois formant
enseigne se balançait au vent. La peinture, quoique d’un goût
romantique, ne devait évidemment rien au pinceau d’Eugène Delacroix: on
y distinguait vaguement un vieillard respectable, nu et barbu, couché
sur un monceau de choses indéfinissables, devisant avec trois
personnages en costumes bibliques. Au-dessous de ce groupe, un
calligraphe inexpérimenté avait tracé, en gros caractères rouges, ces
mots: