XIII

Rien donc, dans la situation militaire, qui pût préoccuper le

maréchal Bugeaud et qui l'empêchât de porter toute son attention

et tous ses efforts sur le problème de la colonisation. C'était

en résolvant ce problème qu'il prétendait signaler la fin de son

gouvernement. À vrai dire, en cette matière, il était urgent de faire

mieux qu'on n'avait fait jusqu'alors. L'état des villages créés dans

le Sahel et la Métidja ne s'était pas amélioré depuis un an, bien

au contraire. Les misères, déjà notées, à la fin de 1844, par les

voyageurs, notamment par l'abbé Landmann, étaient encore aggravées.

Beaucoup de colons avaient succombé ou s'étaient découragés. Les

demandes de concession, qui, de 1842 à 1845, étaient allées toujours

en augmentant, commençaient à diminuer. En 1846, les villages ne

recevaient que 689 colons nouveaux, tandis qu'ils en perdaient 715.

Il était manifeste que, sous le coup des déceptions survenues, le

premier élan se ralentissait et menaçait de s'arrêter complètement.

À ce mal, le gouverneur prétendait remédier par la colonisation

militaire.

Sa confiance était plus inébranlable que jamais. «Ma conviction

pour le système à adopter en colonisation, écrivait-il à M. Léon

Roches, est aussi profonde que celle que j'avais sur le système de

guerre à faire aux Arabes. Vous m'avez vu lutter (sur ce dernier

point) contre tout le monde, même contre les ministres, sans jamais

me décourager; j'ai résisté avec acharnement et j'ai triomphé. Je

serais sûr également de triompher dans l'essai d'une colonisation

militaire[515].» Sachant l'opinion peu favorable à ses idées, le

maréchal n'hésita pas, pour tâcher de la convertir, à se faire

publiciste et même journaliste: c'était son habitude. Dans le

courant de la session de 1846, il avait envoyé une brochure aux

membres du Parlement. Il revint à la charge, par un _Mémoire aux

Chambres_, distribué le 1er janvier 1847: il y entrait dans tous les

détails d'application de son système, en exposait les avantages,

répondait aux critiques; c'était un appel pressant, qui respirait, de

la première ligne à la dernière, une forte conviction. En même temps,

il ne perdait pas un instant de vue le ministère: croyait-il deviner

chez lui quelque hésitation à tenir la promesse faite, quelque

velléité d'ajourner le dépôt du projet d'essai, il écrivait aussitôt

au Roi et menaçait de donner sa démission[516].

[Note 515: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 186.]

[Note 516: Lettre à Louis-Philippe, en date du 30 décembre 1846.

(_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 225 à 227.)]

Néanmoins, les préventions contre la colonisation militaire

subsistaient toujours aussi vives dans la population civile. En

novembre 1846, quatre députés, MM. de Tocqueville, de Lavergne,

Plichon et Bechamel, débarquaient en Afrique, avec l'intention

d'étudier par eux-mêmes et sur place les questions soulevées. Le

maréchal, s'étant offert à les promener dans la province d'Alger,

leur fit traverser la Métidja, les conduisit jusqu'à Médéa et les

ramena ensuite par Miliana et Orléansville. Il se flattait de leur

faire ainsi saisir sur le vif les avantages pratiques du régime

militaire, et, en tout cas, de leur montrer la sécurité due au succès

de ses armes. Sur ce dernier point, la démonstration fut éclatante;

sur le premier, elle parut moins concluante. Sans doute le maréchal

eut beau jeu à montrer, à chaque pas, tout ce qu'avait fait l'armée;

mais il avait plus de peine à convaincre ses compagnons de route que

cette armée suffirait, dans l'avenir, à résoudre tous les problèmes

de la colonisation, et que la population civile était satisfaite de

vivre sous son autorité. Plus d'un incident vint, au cours du voyage,

contrarier son argumentation. Un jour, par exemple, une délégation

d'habitants de Miliana demandait au gouverneur, en présence des

députés, qu'un commissaire civil fût chargé de l'administration

municipale, et un juge de paix de l'administration de la justice;

le maréchal répondit aux réclamants par un exposé des avantages

d'une administration gratuite et expéditive, d'une justice également

gratuite et fondée sur le bon sens, sinon sur la science juridique;

il leur reprocha leur ingratitude envers les officiers qui se

dévouaient à une tâche pénible et étrangère à leur carrière, sans

avoir rien à y gagner; puis il les congédia avec assez d'humeur.

Cette démarche malencontreuse lui resta sur le coeur, et plus d'une

fois, les jours suivants, il y revint dans ses conversations avec les

députés. «Que veulent-ils? leur disait-il; sont-ils fous? Ils ont

besoin de nous à chaque instant, et les voilà qui veulent se séparer

de nous! Où trouveront-ils, dans l'autorité civile, les ressources et

l'assistance que leur fournit constamment l'autorité militaire?» Et

se tournant vers le colonel de Saint-Arnaud qui venait de rejoindre

la caravane,--car on approchait d'Orléansville, siège de son

commandement: «Voyons, colonel, puisque nous en sommes là, dites-nous

ce que vous avez fait ici pour la population civile.» Saint-Arnaud

se mit alors à vanter la superbe organisation qu'il avait donnée

à la milice, la discipline rigoureuse qu'il y maintenait. «Mais

aussi, ajouta-t-il, à la moindre négligence, je les mets dans le

silo, la tête la première; voilà ce que j'ai fait pour eux.» À cette

conclusion, ce fut un rire général. Le maréchal, toutefois, fit la

grimace, pensant que ce n'était pas le meilleur moyen de convaincre

les députés de l'excellence du régime militaire. Le commandant du

génie vint à son secours, en exposant tout ce qui avait été fait pour

aider les colons: fourniture de matériaux, constructions, transports,

prêts d'argent. «Eh bien! vous le voyez, s'écria alors le gouverneur,

que gagneront-ils à passer de la tutelle paternelle de l'autorité

militaire sous celle de l'autorité civile? Sera-ce l'autorité

civile qui leur prêtera ses bras pour bâtir leurs maisons, ou ses

équipages pour y faire voyager leurs marchandises? Où prendrait-elle

cette abondance et cette variété de ressources que l'organisation

de l'armée lui permet de mettre sans frais à la disposition des

colons? Que les faiseurs de théories qui les excitent à réclamer des

garanties, des institutions civiles, viennent donc ici leur garantir

d'abord la première de toutes les nécessités, celle de pouvoir

subsister et s'établir dans le pays!» Le soir, l'un des compagnons de

M. de Tocqueville, prenant l'air dans une des rues d'Orléansville,

y fut brutalement apostrophé par un sergent qui, sans prétexte,

menaça de «le mettre dedans» s'il ne s'en allait au plus vite. «Je

sais maintenant, disait plaisamment celui auquel était arrivée

cette mésaventure, ce que c'est qu'un territoire _mixte_, c'est un

territoire mêlé de sergents.» M. de Tocqueville quitta le maréchal

à Orléansville et revint étudier seul, de plus près, les villages

administratifs ou militaires créés autour d'Alger; il sortit de cet

examen mieux convaincu encore qu'il fallait chercher ailleurs la

solution du problème de la colonisation algérienne[517].

[Note 517: Voir, sur le voyage des députés, le récit qu'a fait un de

leurs compagnons, M. A. Bussière. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er

novembre 1853.)--Le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère,

le 29 novembre 1846: «Voilà cinq jours que mon esprit, mes jambes

et mes chevaux ne débrident pas. Le corps est moins fatigué que

l'esprit. Mais tenir tête à un maréchal qui aime à parler, à quatre

députés et deux journalistes qui interrogent sans cesse _ab hoc et

ab hac_, c'est trop; je suis rendu... M. de Tocqueville posait pour

l'observation méthodique, profonde, raisonnée...»]

Mal vu par les «civils», le système du maréchal était loin d'être

soutenu par tous les militaires. Sur l'invitation du gouvernement,

le général Bedeau avait préparé un plan de colonisation pour la

province de Constantine. Il proposait «d'essayer tous les systèmes de

colonisation, à l'exception toutefois de celui des pauvres qui lui

paraissait très onéreux». Bornant le rôle de l'État à la fixation de

certaines limites et de certaines conditions protectrices, au don de

la terre, à l'exécution des grands travaux de sécurité, de salubrité

et de viabilité, il comptait principalement sur l'initiative des

individus et des capitaux, et se préoccupait de leur laisser le

plus de liberté possible. Il ne paraissait faire aucune part à la

colonisation militaire.

C'est surtout du côté du général de La Moricière que venait

l'opposition au système du maréchal Bugeaud. La rivalité un peu

jalouse de ces deux hommes de guerre n'était pas un fait nouveau.

Sans doute, dans leurs bons moments, ils comprenaient, l'un et

l'autre, le tort de leurs divisions; alors le maréchal rendait

justice à son brillant lieutenant et le signalait lui-même au

gouvernement comme l'un des hommes les plus capables de le

remplacer[518]; alors aussi La Moricière écrivait à Bugeaud:

«Pour moi, je repousse la situation de rivalité, d'opposition,

dans laquelle on veut me placer par rapport à vous, Monsieur le

maréchal; je la repousse, parce qu'elle répugne à mon caractère; je

la repousse, au nom de la discipline de l'armée que tout homme qui

aime son pays doit respecter[519].» Malheureusement, par l'effet des

situations et aussi des caractères, les heurts étaient fréquents.

Il s'en était produit dès 1842[520]. À partir de 1845, les rapports

furent plus tendus encore. Quand il se voyait vilipendé dans le

journal _l'Algérie_, tandis que le commandant d'Oran y était porté

aux nues, le maréchal soupçonnait aussitôt ce dernier d'inspirer

cette polémique, soupçon qui, il est vrai, ne tenait pas longtemps

devant les protestations de La Moricière. En octobre 1845, lorsqu'il

revenait soudainement en Afrique pour faire face à l'insurrection, il

ne se retenait pas de blâmer tout haut la façon dont le commandant

intérimaire avait conduit les choses, d'attribuer les premiers

échecs à ses fausses mesures, d'insinuer même qu'il avait manqué de

sang-froid dans le péril. Par contre, quelques mois plus tard, La

Moricière ne se gênait pas pour se plaindre que le maréchal surmenât

ses troupes sans profit. Tous ces désaccords étaient connus de

l'armée, sur laquelle ils ne pouvaient avoir qu'un fâcheux effet. Le

colonel de Saint-Arnaud, qui était entièrement du bord du maréchal

et facilement injuste pour le commandant d'Oran, écrivait à son

frère: «Il n'y a pas deux camps dans l'armée d'Afrique, mais il y

a deux hommes: l'un, grand, plein de génie, qui, par sa franchise

et sa brusquerie, se fait quelquefois des ennemis, lui qui n'est

l'ennemi de personne; l'autre, capable, habile, ambitieux, qui

croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense que le civil

tuera le militaire en Afrique et se met du côté du civil. L'armée

n'est pas divisée pour cela entre le maréchal Bugeaud et le général

La Moricière; seulement, il y a un certain nombre d'officiers qui

espèrent plus du jeune général qui a de l'avenir, que du vieillard

illustre dont la carrière ne peut plus être bien longue[521].»

[Note 518: Dans une lettre du 28 septembre 1845, le maréchal Bugeaud,

qui voulait alors se retirer, annonçait à M. de Corcelle qu'il avait

jugé «de son devoir envers le Roi et le pays d'indiquer les deux

hommes qu'il croyait les plus capables, par leur savoir et leur

expérience, de le remplacer».--«Vous comprenez, ajoutait-il, que

je désignais les généraux Bedeau et de La Moricière.» (_Documents

inédits._)]

[Note 519: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. Ier, p.

333.]

[Note 520: Voir plus haut, t. V, p. 306 à 308.]

[Note 521: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]

Aussitôt que la question de colonisation commença à occuper les

esprits, La Moricière y prit position à l'antipode de Bugeaud. Dès

1844 et 1845, dans des notes adressées au ministre ou publiées,

il montrait la solution du problème, non dans l'intervention de

l'État et de l'armée, mais dans l'action des capitaux qu'il fallait

attirer et intéresser; il s'en rapportait à la spéculation du soin

de faire venir les colons sur les terres dont elle se serait mise

en possession. Au commencement de 1846, ses idées se précisent. Sur

l'invitation que le gouvernement lui a adressée en même temps qu'au

général Bedeau, il rédige, pendant ses nuits de bivouac, tout un

plan de colonisation de la province d'Oran, qu'il a soin d'envoyer

directement au ministre, par crainte que le gouverneur général ne

l'intercepte. Partant de cette idée que «le bon sens du pays et de

la Chambre a fait justice du projet de colonisation militaire[522]»,

il propose d'appeler les riches capitalistes au moyen de grandes

concessions de terres faites par adjudication; certaines clauses

seraient imposées aux adjudicataires en faveur des petits colons

qui viendraient s'établir sur leurs terres. Il ne met à la charge

de l'État qu'une dépense très limitée, celle de quelques travaux

d'intérêt général; ainsi évalue-t-il à 200,000 francs les déboursés

à faire pour 2,300 familles, et il oppose la modicité de ce chiffre

aux frais colossaux du système du maréchal Bugeaud. Il se préoccupe

aussi d'écarter les formalités compliquées qui trop souvent rebutent

les initiatives particulières. Si le général compte avant tout sur

les capitalistes, il n'exclut pas de plus modestes concessionnaires;

seulement, il insiste pour qu'on ne leur donne pas plus de terres

que leurs ressources ne leur permettent d'en mettre en valeur. En

tout cas, qu'il s'agisse d'attirer les capitaux gros ou petits, il

faut, à son avis, remplacer, dans les territoires ouverts aux colons,

l'arbitraire du régime militaire par les garanties du régime civil;

le but doit être d'assimiler ces territoires à la Corse, moins les

droits électoraux dans les premières années[523]. Quant au gouverneur

général, son rôle serait réduit à celui de commandant de l'armée et

de chef du pays arabe. Était-il alors aussi facile que le supposait

La Moricière, de faire venir les capitaux en Algérie? Quand, par

application de ses idées, on essaya de mettre en adjudication le

territoire de plusieurs nouvelles communes dans la province d'Oran,

à charge, pour les particuliers ou les compagnies qui se rendraient

adjudicataires, de les peupler de familles européennes, le résultat

fut à peu près nul. Il est vrai que les conditions compliquées

imposées aux adjudicataires étaient bien faites pour décourager toute

entreprise. Le général attribua l'insuccès à ces exigences de la

routine administrative et aussi à la mauvaise volonté du gouverneur.

[Note 522: Ainsi s'exprime La Moricière, dans une lettre du 21 mai

1846, lettre destinée, dans sa pensée, à être publiée.]

[Note 523: La Moricière a exposé cette partie de sa thèse dans

une lettre écrite, le 11 avril 1846, au directeur des affaires

algériennes au ministère de la guerre.]

Le souci de faire prévaloir ses idées sur la colonisation et de mieux

contre-balancer la grande autorité du maréchal Bugeaud éveilla chez

La Moricière l'ambition de se faire, lui aussi, nommer député. Une

occasion lui était offerte par les élections générales d'août 1846.

Ses premières tentatives, à Paris et en Maine-et-Loire, ne furent pas

heureuses. Ce fut seulement en octobre que M. de Beaumont, qui avait

été élu par deux collèges, fit élire La Moricière à sa place dans

celui de Saint-Calais. Arrivé à la Chambre sous de tels auspices,

le général, qu'il le voulût ou non, se trouva plus ou moins lié à

la partie de la gauche qui se groupait autour de M. de Tocqueville.

L'opposition d'ailleurs se montra fort empressée à se parer d'une

si brillante renommée. L'une des conséquences fut naturellement

d'accentuer encore l'antagonisme existant entre le gouverneur

général et son lieutenant. Ils apparaissaient au public comme les

représentants de deux politiques contraires, aussi bien en France

qu'en Algérie. Le colonel de Martimprey, fort dévoué à La Moricière,

s'alarmait d'une telle situation: «Je redoute, écrivait-il d'Afrique,

le spectacle d'une lutte entre mon général et le maréchal Bugeaud; il

n'en sortirait rien de bon, ni pour l'un ni pour l'autre, et quelque

vautour ne tarderait pas à se percher sur leurs cadavres.»

Plus le général de La Moricière prenait ainsi position, plus le

maréchal Bugeaud s'en irritait, et il n'était pas homme à garder

son mécontentement pour lui. Il ne se borna pas à malmener, dans

ses conversations, ce qu'il appelait la théorie des «colons en

gants jaunes». Au commencement de 1847, il publia et fit distribuer

aux membres des Chambres une réfutation sévère du système de La

Moricière. À l'entendre, ce système, loin de résoudre la question

coloniale et la question militaire, ne serait, sous ce double

rapport, qu'une cause de ruines. Il s'attacha surtout à montrer que

l'économie dont on faisait si grand bruit n'était qu'apparente.

D'ailleurs, ajoutait-il, la colonisation la plus rapide et la plus

fortement constituée serait, en définitive, quoi qu'elle coûtât, la

plus économique, parce qu'elle seule permettrait de diminuer l'armée.

Il déclarait donc repousser de tout son pouvoir les idées du général;

tout au plus consentirait-il à les essayer localement, afin d'en

démontrer pratiquement l'inefficacité.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7) · 第 71 / 84 题