Rien donc, dans la situation militaire, qui pût préoccuper le
maréchal Bugeaud et qui l'empêchât de porter toute son attention
et tous ses efforts sur le problème de la colonisation. C'était
en résolvant ce problème qu'il prétendait signaler la fin de son
gouvernement. À vrai dire, en cette matière, il était urgent de faire
mieux qu'on n'avait fait jusqu'alors. L'état des villages créés dans
le Sahel et la Métidja ne s'était pas amélioré depuis un an, bien
au contraire. Les misères, déjà notées, à la fin de 1844, par les
voyageurs, notamment par l'abbé Landmann, étaient encore aggravées.
Beaucoup de colons avaient succombé ou s'étaient découragés. Les
demandes de concession, qui, de 1842 à 1845, étaient allées toujours
en augmentant, commençaient à diminuer. En 1846, les villages ne
recevaient que 689 colons nouveaux, tandis qu'ils en perdaient 715.
Il était manifeste que, sous le coup des déceptions survenues, le
premier élan se ralentissait et menaçait de s'arrêter complètement.
À ce mal, le gouverneur prétendait remédier par la colonisation
militaire.
Sa confiance était plus inébranlable que jamais. «Ma conviction
pour le système à adopter en colonisation, écrivait-il à M. Léon
Roches, est aussi profonde que celle que j'avais sur le système de
guerre à faire aux Arabes. Vous m'avez vu lutter (sur ce dernier
point) contre tout le monde, même contre les ministres, sans jamais
me décourager; j'ai résisté avec acharnement et j'ai triomphé. Je
serais sûr également de triompher dans l'essai d'une colonisation
militaire[515].» Sachant l'opinion peu favorable à ses idées, le
maréchal n'hésita pas, pour tâcher de la convertir, à se faire
publiciste et même journaliste: c'était son habitude. Dans le
courant de la session de 1846, il avait envoyé une brochure aux
membres du Parlement. Il revint à la charge, par un _Mémoire aux
Chambres_, distribué le 1er janvier 1847: il y entrait dans tous les
détails d'application de son système, en exposait les avantages,
répondait aux critiques; c'était un appel pressant, qui respirait, de
la première ligne à la dernière, une forte conviction. En même temps,
il ne perdait pas un instant de vue le ministère: croyait-il deviner
chez lui quelque hésitation à tenir la promesse faite, quelque
velléité d'ajourner le dépôt du projet d'essai, il écrivait aussitôt
au Roi et menaçait de donner sa démission[516].
[Note 515: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 186.]
[Note 516: Lettre à Louis-Philippe, en date du 30 décembre 1846.
(_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 225 à 227.)]
Néanmoins, les préventions contre la colonisation militaire
subsistaient toujours aussi vives dans la population civile. En
novembre 1846, quatre députés, MM. de Tocqueville, de Lavergne,
Plichon et Bechamel, débarquaient en Afrique, avec l'intention
d'étudier par eux-mêmes et sur place les questions soulevées. Le
maréchal, s'étant offert à les promener dans la province d'Alger,
leur fit traverser la Métidja, les conduisit jusqu'à Médéa et les
ramena ensuite par Miliana et Orléansville. Il se flattait de leur
faire ainsi saisir sur le vif les avantages pratiques du régime
militaire, et, en tout cas, de leur montrer la sécurité due au succès
de ses armes. Sur ce dernier point, la démonstration fut éclatante;
sur le premier, elle parut moins concluante. Sans doute le maréchal
eut beau jeu à montrer, à chaque pas, tout ce qu'avait fait l'armée;
mais il avait plus de peine à convaincre ses compagnons de route que
cette armée suffirait, dans l'avenir, à résoudre tous les problèmes
de la colonisation, et que la population civile était satisfaite de
vivre sous son autorité. Plus d'un incident vint, au cours du voyage,
contrarier son argumentation. Un jour, par exemple, une délégation
d'habitants de Miliana demandait au gouverneur, en présence des
députés, qu'un commissaire civil fût chargé de l'administration
municipale, et un juge de paix de l'administration de la justice;
le maréchal répondit aux réclamants par un exposé des avantages
d'une administration gratuite et expéditive, d'une justice également
gratuite et fondée sur le bon sens, sinon sur la science juridique;
il leur reprocha leur ingratitude envers les officiers qui se
dévouaient à une tâche pénible et étrangère à leur carrière, sans
avoir rien à y gagner; puis il les congédia avec assez d'humeur.
Cette démarche malencontreuse lui resta sur le coeur, et plus d'une
fois, les jours suivants, il y revint dans ses conversations avec les
députés. «Que veulent-ils? leur disait-il; sont-ils fous? Ils ont
besoin de nous à chaque instant, et les voilà qui veulent se séparer
de nous! Où trouveront-ils, dans l'autorité civile, les ressources et
l'assistance que leur fournit constamment l'autorité militaire?» Et
se tournant vers le colonel de Saint-Arnaud qui venait de rejoindre
la caravane,--car on approchait d'Orléansville, siège de son
commandement: «Voyons, colonel, puisque nous en sommes là, dites-nous
ce que vous avez fait ici pour la population civile.» Saint-Arnaud
se mit alors à vanter la superbe organisation qu'il avait donnée
à la milice, la discipline rigoureuse qu'il y maintenait. «Mais
aussi, ajouta-t-il, à la moindre négligence, je les mets dans le
silo, la tête la première; voilà ce que j'ai fait pour eux.» À cette
conclusion, ce fut un rire général. Le maréchal, toutefois, fit la
grimace, pensant que ce n'était pas le meilleur moyen de convaincre
les députés de l'excellence du régime militaire. Le commandant du
génie vint à son secours, en exposant tout ce qui avait été fait pour
aider les colons: fourniture de matériaux, constructions, transports,
prêts d'argent. «Eh bien! vous le voyez, s'écria alors le gouverneur,
que gagneront-ils à passer de la tutelle paternelle de l'autorité
militaire sous celle de l'autorité civile? Sera-ce l'autorité
civile qui leur prêtera ses bras pour bâtir leurs maisons, ou ses
équipages pour y faire voyager leurs marchandises? Où prendrait-elle
cette abondance et cette variété de ressources que l'organisation
de l'armée lui permet de mettre sans frais à la disposition des
colons? Que les faiseurs de théories qui les excitent à réclamer des
garanties, des institutions civiles, viennent donc ici leur garantir
d'abord la première de toutes les nécessités, celle de pouvoir
subsister et s'établir dans le pays!» Le soir, l'un des compagnons de
M. de Tocqueville, prenant l'air dans une des rues d'Orléansville,
y fut brutalement apostrophé par un sergent qui, sans prétexte,
menaça de «le mettre dedans» s'il ne s'en allait au plus vite. «Je
sais maintenant, disait plaisamment celui auquel était arrivée
cette mésaventure, ce que c'est qu'un territoire _mixte_, c'est un
territoire mêlé de sergents.» M. de Tocqueville quitta le maréchal
à Orléansville et revint étudier seul, de plus près, les villages
administratifs ou militaires créés autour d'Alger; il sortit de cet
examen mieux convaincu encore qu'il fallait chercher ailleurs la
solution du problème de la colonisation algérienne[517].
[Note 517: Voir, sur le voyage des députés, le récit qu'a fait un de
leurs compagnons, M. A. Bussière. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er
novembre 1853.)--Le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère,
le 29 novembre 1846: «Voilà cinq jours que mon esprit, mes jambes
et mes chevaux ne débrident pas. Le corps est moins fatigué que
l'esprit. Mais tenir tête à un maréchal qui aime à parler, à quatre
députés et deux journalistes qui interrogent sans cesse _ab hoc et
ab hac_, c'est trop; je suis rendu... M. de Tocqueville posait pour
l'observation méthodique, profonde, raisonnée...»]
Mal vu par les «civils», le système du maréchal était loin d'être
soutenu par tous les militaires. Sur l'invitation du gouvernement,
le général Bedeau avait préparé un plan de colonisation pour la
province de Constantine. Il proposait «d'essayer tous les systèmes de
colonisation, à l'exception toutefois de celui des pauvres qui lui
paraissait très onéreux». Bornant le rôle de l'État à la fixation de
certaines limites et de certaines conditions protectrices, au don de
la terre, à l'exécution des grands travaux de sécurité, de salubrité
et de viabilité, il comptait principalement sur l'initiative des
individus et des capitaux, et se préoccupait de leur laisser le
plus de liberté possible. Il ne paraissait faire aucune part à la
colonisation militaire.
C'est surtout du côté du général de La Moricière que venait
l'opposition au système du maréchal Bugeaud. La rivalité un peu
jalouse de ces deux hommes de guerre n'était pas un fait nouveau.
Sans doute, dans leurs bons moments, ils comprenaient, l'un et
l'autre, le tort de leurs divisions; alors le maréchal rendait
justice à son brillant lieutenant et le signalait lui-même au
gouvernement comme l'un des hommes les plus capables de le
remplacer[518]; alors aussi La Moricière écrivait à Bugeaud:
«Pour moi, je repousse la situation de rivalité, d'opposition,
dans laquelle on veut me placer par rapport à vous, Monsieur le
maréchal; je la repousse, parce qu'elle répugne à mon caractère; je
la repousse, au nom de la discipline de l'armée que tout homme qui
aime son pays doit respecter[519].» Malheureusement, par l'effet des
situations et aussi des caractères, les heurts étaient fréquents.
Il s'en était produit dès 1842[520]. À partir de 1845, les rapports
furent plus tendus encore. Quand il se voyait vilipendé dans le
journal _l'Algérie_, tandis que le commandant d'Oran y était porté
aux nues, le maréchal soupçonnait aussitôt ce dernier d'inspirer
cette polémique, soupçon qui, il est vrai, ne tenait pas longtemps
devant les protestations de La Moricière. En octobre 1845, lorsqu'il
revenait soudainement en Afrique pour faire face à l'insurrection, il
ne se retenait pas de blâmer tout haut la façon dont le commandant
intérimaire avait conduit les choses, d'attribuer les premiers
échecs à ses fausses mesures, d'insinuer même qu'il avait manqué de
sang-froid dans le péril. Par contre, quelques mois plus tard, La
Moricière ne se gênait pas pour se plaindre que le maréchal surmenât
ses troupes sans profit. Tous ces désaccords étaient connus de
l'armée, sur laquelle ils ne pouvaient avoir qu'un fâcheux effet. Le
colonel de Saint-Arnaud, qui était entièrement du bord du maréchal
et facilement injuste pour le commandant d'Oran, écrivait à son
frère: «Il n'y a pas deux camps dans l'armée d'Afrique, mais il y
a deux hommes: l'un, grand, plein de génie, qui, par sa franchise
et sa brusquerie, se fait quelquefois des ennemis, lui qui n'est
l'ennemi de personne; l'autre, capable, habile, ambitieux, qui
croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense que le civil
tuera le militaire en Afrique et se met du côté du civil. L'armée
n'est pas divisée pour cela entre le maréchal Bugeaud et le général
La Moricière; seulement, il y a un certain nombre d'officiers qui
espèrent plus du jeune général qui a de l'avenir, que du vieillard
illustre dont la carrière ne peut plus être bien longue[521].»
[Note 518: Dans une lettre du 28 septembre 1845, le maréchal Bugeaud,
qui voulait alors se retirer, annonçait à M. de Corcelle qu'il avait
jugé «de son devoir envers le Roi et le pays d'indiquer les deux
hommes qu'il croyait les plus capables, par leur savoir et leur
expérience, de le remplacer».--«Vous comprenez, ajoutait-il, que
je désignais les généraux Bedeau et de La Moricière.» (_Documents
inédits._)]
[Note 519: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. Ier, p.
333.]
[Note 520: Voir plus haut, t. V, p. 306 à 308.]
[Note 521: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]
Aussitôt que la question de colonisation commença à occuper les
esprits, La Moricière y prit position à l'antipode de Bugeaud. Dès
1844 et 1845, dans des notes adressées au ministre ou publiées,
il montrait la solution du problème, non dans l'intervention de
l'État et de l'armée, mais dans l'action des capitaux qu'il fallait
attirer et intéresser; il s'en rapportait à la spéculation du soin
de faire venir les colons sur les terres dont elle se serait mise
en possession. Au commencement de 1846, ses idées se précisent. Sur
l'invitation que le gouvernement lui a adressée en même temps qu'au
général Bedeau, il rédige, pendant ses nuits de bivouac, tout un
plan de colonisation de la province d'Oran, qu'il a soin d'envoyer
directement au ministre, par crainte que le gouverneur général ne
l'intercepte. Partant de cette idée que «le bon sens du pays et de
la Chambre a fait justice du projet de colonisation militaire[522]»,
il propose d'appeler les riches capitalistes au moyen de grandes
concessions de terres faites par adjudication; certaines clauses
seraient imposées aux adjudicataires en faveur des petits colons
qui viendraient s'établir sur leurs terres. Il ne met à la charge
de l'État qu'une dépense très limitée, celle de quelques travaux
d'intérêt général; ainsi évalue-t-il à 200,000 francs les déboursés
à faire pour 2,300 familles, et il oppose la modicité de ce chiffre
aux frais colossaux du système du maréchal Bugeaud. Il se préoccupe
aussi d'écarter les formalités compliquées qui trop souvent rebutent
les initiatives particulières. Si le général compte avant tout sur
les capitalistes, il n'exclut pas de plus modestes concessionnaires;
seulement, il insiste pour qu'on ne leur donne pas plus de terres
que leurs ressources ne leur permettent d'en mettre en valeur. En
tout cas, qu'il s'agisse d'attirer les capitaux gros ou petits, il
faut, à son avis, remplacer, dans les territoires ouverts aux colons,
l'arbitraire du régime militaire par les garanties du régime civil;
le but doit être d'assimiler ces territoires à la Corse, moins les
droits électoraux dans les premières années[523]. Quant au gouverneur
général, son rôle serait réduit à celui de commandant de l'armée et
de chef du pays arabe. Était-il alors aussi facile que le supposait
La Moricière, de faire venir les capitaux en Algérie? Quand, par
application de ses idées, on essaya de mettre en adjudication le
territoire de plusieurs nouvelles communes dans la province d'Oran,
à charge, pour les particuliers ou les compagnies qui se rendraient
adjudicataires, de les peupler de familles européennes, le résultat
fut à peu près nul. Il est vrai que les conditions compliquées
imposées aux adjudicataires étaient bien faites pour décourager toute
entreprise. Le général attribua l'insuccès à ces exigences de la
routine administrative et aussi à la mauvaise volonté du gouverneur.
[Note 522: Ainsi s'exprime La Moricière, dans une lettre du 21 mai
1846, lettre destinée, dans sa pensée, à être publiée.]
[Note 523: La Moricière a exposé cette partie de sa thèse dans
une lettre écrite, le 11 avril 1846, au directeur des affaires
algériennes au ministère de la guerre.]
Le souci de faire prévaloir ses idées sur la colonisation et de mieux
contre-balancer la grande autorité du maréchal Bugeaud éveilla chez
La Moricière l'ambition de se faire, lui aussi, nommer député. Une
occasion lui était offerte par les élections générales d'août 1846.
Ses premières tentatives, à Paris et en Maine-et-Loire, ne furent pas
heureuses. Ce fut seulement en octobre que M. de Beaumont, qui avait
été élu par deux collèges, fit élire La Moricière à sa place dans
celui de Saint-Calais. Arrivé à la Chambre sous de tels auspices,
le général, qu'il le voulût ou non, se trouva plus ou moins lié à
la partie de la gauche qui se groupait autour de M. de Tocqueville.
L'opposition d'ailleurs se montra fort empressée à se parer d'une
si brillante renommée. L'une des conséquences fut naturellement
d'accentuer encore l'antagonisme existant entre le gouverneur
général et son lieutenant. Ils apparaissaient au public comme les
représentants de deux politiques contraires, aussi bien en France
qu'en Algérie. Le colonel de Martimprey, fort dévoué à La Moricière,
s'alarmait d'une telle situation: «Je redoute, écrivait-il d'Afrique,
le spectacle d'une lutte entre mon général et le maréchal Bugeaud; il
n'en sortirait rien de bon, ni pour l'un ni pour l'autre, et quelque
vautour ne tarderait pas à se percher sur leurs cadavres.»
Plus le général de La Moricière prenait ainsi position, plus le
maréchal Bugeaud s'en irritait, et il n'était pas homme à garder
son mécontentement pour lui. Il ne se borna pas à malmener, dans
ses conversations, ce qu'il appelait la théorie des «colons en
gants jaunes». Au commencement de 1847, il publia et fit distribuer
aux membres des Chambres une réfutation sévère du système de La
Moricière. À l'entendre, ce système, loin de résoudre la question
coloniale et la question militaire, ne serait, sous ce double
rapport, qu'une cause de ruines. Il s'attacha surtout à montrer que
l'économie dont on faisait si grand bruit n'était qu'apparente.
D'ailleurs, ajoutait-il, la colonisation la plus rapide et la plus
fortement constituée serait, en définitive, quoi qu'elle coûtât, la
plus économique, parce qu'elle seule permettrait de diminuer l'armée.
Il déclarait donc repousser de tout son pouvoir les idées du général;
tout au plus consentirait-il à les essayer localement, afin d'en
démontrer pratiquement l'inefficacité.