Si difficile à vivre que leur parût parfois le maréchal Bugeaud,
les ministres désiraient qu'il conservât encore la direction des
affaires algériennes. Ils lui déclarèrent donc, dès son arrivée à
Paris, qu'ils ne voulaient pas entendre parler de sa démission, et
ils ne négligèrent rien pour le calmer et l'amadouer. D'ailleurs, à
la fin de l'année précédente, la composition du cabinet avait subi
un changement qui facilitait l'entente: le maréchal Soult, fatigué
par l'âge, avait abandonné son portefeuille, pour ne conserver que la
présidence du conseil, présidence un peu nominale; il avait eu pour
successeur au ministère de la guerre le général Moline Saint-Yon,
avec lequel le gouverneur était en très bons termes[511]. Le Roi,
auquel Bugeaud était fort attaché, intervint personnellement pour
le presser de garder ses fonctions. «Sire, j'obéis, répondit le
maréchal, mais je supplie Votre Majesté de faire que j'aie quelque
chose de grand, de décisif à exécuter en colonisation.» On sait
ce qu'il entendait par là: c'était une allusion à cette fameuse
colonisation militaire dans laquelle, plus que jamais, il voyait
la solution nécessaire et unique. Sur les conseils de ses amis, il
avait renoncé à l'exécution immédiate et en grand, qui avait tant
effarouché les esprits; il réclamait seulement un essai sérieux. On
lui donna satisfaction: engagement formel fut pris de demander, dès
l'ouverture de la prochaine session, un crédit de trois millions pour
faire cet essai.
[Note 511: «J'ai beaucoup à me louer du nouveau ministre de la
guerre», écrivait le maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, le 19 juin
1846. (_Documents inédits._)]
Le maréchal Bugeaud rentra à Alger, en novembre 1846. Il y trouva
la colonie assez tranquille. Abd el-Kader s'était définitivement
retiré en terre marocaine, l'âme toujours indomptable, mais
impuissant[512]. Moins il se sentait en état de reprendre la lutte
armée, plus il tâchait de persuader aux indigènes que la France
traitait avec lui. La présence à son camp des onze prisonniers,
survivants de l'horrible massacre du 24 avril, lui fournit l'occasion
d'ouvrir une sorte de négociation. Il chargea le principal d'entre
ces prisonniers, le lieutenant-colonel Courby de Cognord, d'écrire
aux commandants français de la frontière pour proposer un échange.
Puis, sans attendre que ces premiers pourparlers eussent abouti, il
fit traiter sous main d'une libération moyennant rançon; toute une
comédie fut jouée pour faire croire que la rançon était exigée par
les subalternes à l'insu de l'émir, et que celui-ci relâchait ses
captifs par pure générosité. Le 25 novembre, Courby de Cognord et
ses compagnons furent remis, contre argent, au commandant espagnol
de Mélilla, qui avait servi d'intermédiaire, et de là conduits à
Oran, où leur fut fait un accueil ému. Ils amenaient avec eux un
Arabe, porteur de deux lettres d'Abd el-Kader à Louis-Philippe et au
maréchal Soult. Ces lettres, d'une fierté pompeuse, concluaient à des
propositions de paix: dans l'exposé des faits, l'émir se présentait
comme ayant été contraint à la guerre par nos généraux; un fait
toutefois le gênait visiblement, c'était le massacre des prisonniers:
il reconnaissait l'avoir ordonné, mais disait y avoir été acculé
par les mauvais procédés des commandants français, par leur refus
obstiné de vouloir entendre parler d'échange, par leur injurieuse
prétention de faire intervenir l'empereur du Maroc; il rejetait donc
sur eux seuls la responsabilité du fatal dénouement; il terminait en
se faisant honneur de la générosité avec laquelle il libérait les
survivants. Le maréchal Bugeaud ne permit pas au messager de passer
en France; il le renvoya au Maroc, avec cette réponse verbale:
«Dis à ton maître que, s'il nous avait renvoyé nos prisonniers sans
rançon, je lui en aurais remis trois pour un; mais, puisqu'il a fait
payer la liberté de ceux-ci et a fait égorger les autres, je ne lui
dois rien que de l'indignation pour sa barbarie.» Abd el-Kader, fort
mortifié de cette réponse, protesta contre l'injure qu'on lui faisait
en supposant qu'il «avait rendu les Français pour de l'argent».
«Tu oublies, écrivait-il au maréchal, que les choses du monde sont
changeantes. À cet égard, j'en sais plus que toi. Je suis convaincu
que rien ne peut être durable sur cette terre, depuis la création
d'Adam jusqu'à l'extinction de la race humaine. C'est pourquoi je ne
me réjouis point, je ne m'enorgueillis pas ni ne me fie aucunement
aux effets du destin, si la fortune me sourit, comme aussi je ne
m'afflige point ni ne me désespère, si je suis atteint par des
revers, et cela parce que j'ai la croyance que rien n'est stable sur
la terre... Au reste, les anciens sages ont comparé le destin à la
grossesse d'une femme: le sexe de l'enfant prêt à naître ne peut être
connu avant l'enfantement[513].»
[Note 512: Si Abd el-Kader ne reprenait pas les hostilités, ce
n'était pas la faute de lord Palmerston, dont l'acharnement nous
poursuivait jusque sur cette terre lointaine. À cette époque, lord
Normanby avouait que «son gouvernement croyait de son devoir de
soutenir Abd el-Kader, comme il l'avait toujours fait.» (Dépêche de
M. de Brignole, ambassadeur de Charles-Albert à Paris, en date du 4
novembre 1846. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t.
II, p. 692.)]
[Note 513: C. ROUSSET, _La conquête de l'Algérie_, t. II, p. 106 à
121.]
Quand Abd el-Kader se sentait impuissant, qui était de force à lutter
contre nous? Bou-Maza l'essaya cependant. Au commencement de 1847, il
quitte le Maroc, se jette dans le sud de nos possessions, erre d'une
oasis à l'autre, sans parvenir à y susciter un mouvement sérieux,
et finit par pénétrer presque seul dans l'Ouarensenis et le Dahra,
premier théâtre de ses combats; mais ses anciens partisans, bien que
le vénérant toujours, s'écartent de lui. Saint-Arnaud ne lui laisse
pas un moment de répit. «Je fais traquer Bou-Maza comme un chacal»,
écrit-il à son frère, le 10 avril. Trois jours après, il ajoute,
avec un cri de triomphe: «Bou-Maza est entre mes mains... C'est un
beau et fier jeune homme. Nous nous sommes regardés dans le blanc
des yeux.» Le 17, «un peu sorti du tourbillon», le colonel raconte
ainsi comment les choses se sont passées: «Les dernières tentatives
faites par Bou-Maza l'ont dégoûté et désillusionné. Partout, il nous
a trouvés en garde... Enfin, il arrive chez un de ses affidés, le
caïd des Ouled-Djounés, qui, s'il eût été seul, se serait prosterné
devant lui; mais il y trouve quatre de mes mokrazani. Ç'a été le
dernier coup. Il a tout de suite pris sa détermination et a dit:
«Menez-moi à Orléansville, au colonel de Saint-Arnaud lui-même»,
ajoutant que c'était à moi qu'il voulait se rendre, parce que c'était
contre moi qu'il s'était le plus battu. Les autres ont obéi; ils
tremblaient encore devant Bou-Maza, qui a gardé ses armes et ne
les a déposées que chez moi, sur mon ordre. En amenant Bou-Maza,
mes quatre mokrazani étaient effrayés de leur audace. D'un signe,
Bou-Maza les aurait fait fuir. L'influence de cet homme sur les
Arabes est inconcevable. Bou-Maza était las de la guerre et de la vie
aventureuse qu'il menait. Il a compris que son temps était passé, et
qu'il ne pouvait plus soulever des populations fatiguées de lui et
domptées par nous. C'est un événement remarquable[514].» Bou-Maza
fut traité avec égard. Interné à Paris, installé dans un riche
appartement des Champs-Élysées, avec une pension de 15,000 francs,
il fut un moment à la mode parmi les badauds de la capitale. Passé,
en 1854, au service de la Porte, il fut fait, en 1855, colonel dans
l'armée ottomane, et mourut peu après en Turquie.
[Note 514: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]
Le découragement qui avait amené la reddition de Bou-Maza n'était
pas un fait isolé. Vers la même époque, au nord-est de la province
d'Alger, Ben-Salem, qui avait été l'un des plus importants khalifats
d'Abd el-Kader, venait, accompagné de plus de cent chefs des régions
voisines du Djurdjura, apporter solennellement sa soumission
au maréchal Bugeaud. En avril et en mai 1847, trois colonnes,
commandées par les généraux Jusuf, Cavaignac et Renault, pénétrèrent
simultanément dans l'extrême sud et y promenèrent le drapeau de la
France, sans avoir presque à tirer un seul coup de fusil.