Cependant la session de 1847 s'était ouverte, et, le 27 février, le
ministre de la guerre, fidèle à l'engagement pris envers le maréchal
Bugeaud, déposait à la Chambre une demande de crédit de trois
millions, pour établir en Algérie des «camps agricoles où des terres
seraient concédées à des militaires». L'exposé des motifs commençait
par rappeler les divers modes de colonisation tentés jusqu'alors
en Afrique; tout en se félicitant de ce qui avait été et de ce qui
pourrait encore être obtenu, il indiquait l'utilité de «fonder, sur
les limites des territoires occupés, une colonisation plus forte,
plus défensive que la colonisation libre et civile, une colonisation
armée, véritable avant-garde destinée à se servir du fusil comme de
la bêche, sorte de bouclier pour les établissements placés derrière
elle». Il indiquait que l'armée seule pouvait fournir les éléments
de cette colonisation. Venaient ensuite des détails sur la manière
d'organiser ce corps de soldats appelé à devenir un peuple de colons.
Il fut aussitôt visible que l'opinion faisait mauvais accueil à
l'idée des camps agricoles. À Alger, les colons se réunirent pour
protester et envoyèrent en France des délégués chargés de demander le
rejet de la loi. Le gouvernement, assez embarrassé et peu disposé à
porter seul la responsabilité d'un projet qu'il n'avait présenté que
par égard pour Bugeaud, insista fortement auprès de ce dernier pour
qu'il vînt à Paris et assumât le premier rôle dans la discussion. Le
maréchal ne parut pas pressé de se rendre à cet appel. Malade d'un
gros rhume, mécontent de ce que le ministère ne s'engageait pas plus
à fond, et probablement pressentant l'échec final, il répondit, sur
un ton assez grognon, le 9 mars 1847, à M. Guizot: «Je n'ai rien
vu de plus pâle, de plus timide, de plus incolore que l'exposé des
motifs du ministre de la guerre. On y a mêlé l'historique incomplet
de la colonisation, le système du général de La Moricière, celui
du général Bedeau; enfin le mien arrive comme accessoire... On
lui donne la plus petite portée possible; on l'excuse bien plus
qu'on ne le recommande... Je compte infiniment peu sur la parole
du ministre de la guerre, mais je compte infiniment sur la vôtre...
C'est maintenant l'oeuvre du ministère; vous ne voudrez pas
lui faire éprouver un échec. Pour mon compte, je n'y attache qu'un
intérêt patriotique; mon intérêt personnel s'accommoderait fort
bien de l'insuccès. Je suis déjà un peu vieux pour la rude besogne
d'Afrique.» Il écrivait de nouveau, le 15 mars: «C'est encore de mon
lit de douleur que je vous écris. Je commence à craindre sérieusement
de n'être pas en état de me rendre à Paris avant la fin du mois, et,
dès lors, qu'irais-je y faire? Les partis seront pris; la commission
aura fait son rapport.» Puis, dans un _post-scriptum_, au reçu de la
nouvelle que les députés nommés par les bureaux pour faire partie de
la commission, étaient «très peu favorables» au projet, il ajoutait:
«Le gouvernement, qui est si fort dans tous les bureaux, n'a donc pas
cherché à faire prévaloir les candidats de son choix? Tout ceci est
d'un bien mauvais augure.»
La commission était, en effet, presque unanimement hostile.
Elle choisit pour président M. Dufaure et pour rapporteur M. de
Tocqueville, tous deux connus comme adversaires de la colonisation
militaire. Le gouvernement, qui se jugeait quitte pour avoir présenté
le projet, ne manifestait nullement l'intention d'en faire une
question de cabinet. Tout cela augmenta encore la répugnance du
maréchal à s'engager de sa personne dans un débat qui ne pouvait bien
tourner. Il fit savoir au ministère que, décidément, sa santé ne lui
permettait pas de se rendre à Paris. Bien plus, il ne cacha pas que
sa détermination était prise de se retirer. Toutefois, désireux de
ne partir que sur un succès militaire, il voulut, avant de résigner
effectivement ses fonctions, accomplir une expédition qu'il avait
fort à coeur.
On sait comment, depuis longtemps, Bugeaud songeait à soumettre la
Grande Kabylie, comment aussi il avait toujours été retenu par les
Chambres et par le gouvernement[524]. En 1847, le calme qui régnait
dans nos possessions africaines et l'ascendant que donnait aux
armes françaises la défaite définitive d'Abd el-Kader lui parurent
favorables à une opération décisive. D'ailleurs, à ses yeux, l'appui
fourni à l'émir, l'année précédente, par les tribus du Djurdjura,
condamnait la politique qui laisserait plus longtemps, au coeur de
notre colonie, ce foyer d'indépendance. À la première révélation
de ses projets, les ministres, préoccupés du sentiment connu de la
Chambre, avaient fait des objections. Mais le maréchal insista,
donna des explications rassurantes, et le gouvernement finit par se
résigner à le laisser faire. «En vous voyant si certain du succès,
lui écrivait le ministre de la guerre, je suis porté à y croire comme
vous; j'en accepte donc l'espérance, et je reçois avec satisfaction
l'engagement par lequel vous terminez cette dépêche de ne rien
entreprendre dans ce pays sans être moralement assuré du succès,
de n'y faire stationner les troupes que le temps indispensablement
nécessaire, de n'y créer aucun poste permanent, enfin de ne pas
demander, pour cette expédition, un soldat de plus.» Aussitôt qu'on
eut vent, à la Chambre, de l'entreprise préparée contre la Kabylie,
l'émotion y fut grande. La commission des crédits, présidée par M.
Dufaure, la même qui, à ce moment, examinait et repoussait le projet
de colonisation militaire, prit, le 9 avril 1847, la délibération
suivante, dont ampliation fut signifiée au ministre de la guerre: «La
commission, après en avoir délibéré, convaincue, à la majorité, que
l'expédition militaire dans la Kabylie, annoncée par M. le gouverneur
général, est impolitique, dangereuse et de nature à rendre nécessaire
une augmentation dans l'effectif de l'armée, est d'avis de faire
connaître à M. le ministre de la guerre son sentiment à cet égard.»
De l'avis du conseil, le ministre de la guerre répondit que «le
gouvernement était toujours disposé à tenir grand compte des opinions
émises par les Chambres», mais qu'il devait «maintenir avec soin les
limites établies entre les grands pouvoirs de l'État». Rappelant
qu'en vertu de l'article 12 de la Charte, «les opérations militaires
étaient conduites par le gouvernement du Roi en toute liberté, sous
la garantie de la responsabilité des ministres», il s'étonnait de
voir la commission «prendre une délibération sur une question qui
rentrait exclusivement dans les attributions de la prérogative
royale et notifier cette délibération au gouvernement du Roi». Il
déclarait «ne pouvoir recevoir une communication contraire à notre
droit constitutionnel», et renvoyait à la commission la pièce qu'elle
lui avait adressée. En même temps qu'il défendait avec cette fermeté
ses droits contre les empiétements parlementaires, le gouvernement
fit connaître au maréchal ce qui venait de se passer, et, sans oser
absolument interdire l'expédition, ne cacha pas qu'il la voyait avec
inquiétude et déplaisir. Cette dépêche, datée du 30 avril, parvint à
Bugeaud le 7 mai, au moment où il sortait du palais pour entrer en
campagne. Sans prendre la peine de remonter à son cabinet, il écrivit
au ministre: «Il est bien évident que je dois prendre sur moi toute
la responsabilité de l'oeuvre dans la chaîne du Djurdjura. Il le faut
bien, d'ailleurs, puisqu'elle m'est laissée; mais cela ne m'effraye
pas. Je vous prierai seulement de remarquer qu'on serait bien mal
fondé de me répéter encore que je redoute la presse et l'opinion. Je
monte à cheval pour rejoindre mes troupes[525].»
[Note 524: Voir plus haut, p. 346 à 348.]
[Note 525: Cette réponse est rapportée par M. C. ROUSSET, _La
conquête de l'Algérie_, t. II, p. 136.]
Deux colonnes, l'une de sept mille hommes, commandée par le
maréchal, l'autre de six mille, sous les ordres du général Bedeau,
concouraient à l'expédition. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait
fait plusieurs fois, de mordre les bords du massif, mais bien de
le traverser de part en part. Parties, la première de la province
d'Alger, la seconde de la province de Constantine, les deux colonnes
devaient marcher l'une vers l'autre, pour se rencontrer devant
Bougie, ville de la côte que nous occupions depuis longtemps, mais
qui était constamment bloquée par les tribus hostiles des alentours.
La colonne du maréchal, partie de Bordj-Bouira, le 13 mai, livra,
le 16, un rude combat aux Beni-Abbès; rien ne put résister à l'élan
de nos soldats, qui escaladèrent les montagnes les plus abruptes.
Les Beni-Abbès, vaincus et fort maltraités, se soumirent, et leur
exemple fut suivi par les populations voisines. Le 21 mai, le
maréchal rejoignit, à une journée de Bougie, le général Bedeau,
qui, de son côté, n'avait rencontré qu'une faible résistance. Le
lendemain, les deux colonnes firent leur entrée dans Bougie. Le
gouverneur réunit les chefs des tribus soumises, pour leur donner
l'investiture, et leur expliqua quels seraient désormais leurs
devoirs envers nous: payement d'un impôt modéré; obligation de nous
assurer le libre parcours à travers leur territoire; responsabilité
de tous les méfaits commis. Il ajouta qu'il n'avait pas l'intention
d'occuper leur pays d'une façon permanente, mais qu'il reviendrait,
de temps à autre, les visiter en armes, et qu'alors, s'il avait à se
plaindre d'elles, il réglerait leurs comptes. Les chefs acclamèrent
le maréchal et firent toutes les promesses qu'on voulait. La colonne
du gouverneur rentra ensuite dans la province d'Alger. Une partie de
celle du général Bedeau demeura encore pendant quinze jours à Bougie:
aucun incident ne s'étant produit, elle retourna, elle aussi, dans
ses cantonnements.
Le maréchal Bugeaud triomphait d'un succès si facile et qui
paraissait si complet. Il écrivait, le 29 mai 1847, à un de ses amis:
«Je suis rentré, depuis trois jours, de l'expédition de la Grande
Kabylie, qui a fait déclamer nos grands tacticiens de la Chambre
et de la presse... Je me borne à vous dire que les résultats,
qui ont dépassé mes espérances, donnent un éclatant démenti aux
opposants[526].» Ceux-ci, en effet, ne savaient plus trop que dire.
Est-ce donc que, du coup, notre domination était établie en Kabylie?
Non, ceux qui le disaient alors se faisaient illusion. La soumission
obtenue n'était que passagère et nominale. La vraie conquête de cette
région restait à faire, et elle ne devait être menée à fin que dix
ans plus tard, par le maréchal Randon.
[Note 526: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 142.]
En tout cas, sur le moment, le succès apparent faisait au maréchal
Bugeaud la belle fin qu'il cherchait. Rien ne retardait plus son
départ: «J'ai pris la ferme résolution de demander un successeur,
écrivait-il, le 29 mai 1847, dans la lettre dont j'ai déjà cité un
fragment. Sans attendre la décision définitive, je pars, le 5 juin,
pour le Périgord. J'ai exprimé ma détermination avec tant de force,
que l'on renoncera sans doute à la faire changer[527].» On lisait, le
lendemain, 30 mai, dans le _Moniteur algérien_: «En ce moment, depuis
la frontière du Maroc jusqu'à celle de Tunis, depuis la Méditerranée
jusqu'à la mer de sable, l'autorité française règne incontestée sur
toute l'Algérie. Le maréchal duc d'Isly rentre en France. Il a prié
le ministre de la guerre de vouloir bien pourvoir à son remplacement.
La durée de son gouvernement, rempli de faits qui appartiennent à
l'histoire, a duré six ans. Le départ du maréchal gouverneur aura
lieu le 5 juin.» Avant de quitter l'Algérie, le maréchal adressa
trois proclamations à la population civile, à l'armée et à la marine.
«Colons de l'Algérie, disait-il dans la première, jetez un coup
d'oeil sur la proclamation que je vous adressais en février 1841.
Vous verrez que j'ai dépassé de beaucoup le programme que je m'étais
tracé.» Il exposait alors ce qu'il avait fait pour la conquête et
pour la colonisation. Puis, après avoir déclaré que «sa santé et
la situation qui lui était faite par l'opposition qu'éprouvaient
ses idées, ne lui permettaient plus de se charger des destinées de
l'Algérie», il donnait de graves conseils aux colons, blâmant leur
impatience et leurs injustes préventions contre le gouvernement
militaire. «Ces conseils, ajoutait-il, n'ont rien qui doive vous
blesser; ils sont, au contraire, la preuve du vif intérêt que je vous
porte.» Dans la proclamation à l'armée, il rappelait, avec une mâle
fierté, tout ce qu'ils avaient fait ensemble. «Il est des armées,
disait-il, qui ont pu inscrire dans leurs annales des batailles plus
mémorables que les vôtres. Il n'en est aucune qui ait livré autant de
combats et qui ait exécuté autant de travaux!» À la marine, enfin,
il témoignait sa vive reconnaissance pour l'appui qu'elle lui avait
constamment donné. Ayant ainsi fait ses adieux à tous, il s'embarqua,
le 5 juin, sur le navire qui devait l'emmener en France. Une foule
émue et respectueuse assistait à son départ.
[Note 527: D'IDEVILLE, _Le maréchal Bugeaud_, t. III, p. 142.]
La démission du maréchal, devenue publique, enlevait tout intérêt
à la délibération de la Chambre sur le projet relatif à l'essai de
colonisation militaire. Le 2 juin, M. de Tocqueville avait déposé,
au nom de la commission des crédits, un rapport dans lequel, après
avoir discuté les divers plans de colonisation, il concluait au
rejet du crédit demandé pour les camps agricoles. Huit jours après,
le 11 juin, le ministre de la guerre annonça le retrait du projet.
Le gouvernement témoignait ainsi qu'il prenait son parti de la
retraite du maréchal, et qu'il renonçait à le retenir comme il avait
fait jusqu'alors. Plusieurs raisons le déterminaient. D'abord,
l'obstination avec laquelle le gouverneur exigeait la colonisation
militaire, et la prévention invincible de l'opinion et de la Chambre
contre cette colonisation, avaient fait naître une difficulté
vraiment inextricable. En second lieu, le ministère en était venu
probablement à cette conclusion plus ou moins formelle que Bugeaud
avait fait son temps; par l'effet même du succès obtenu, l'action
guerrière où le maréchal excellait et pour laquelle on l'avait pris
et gardé, passait désormais au second plan; au problème militaire
succédait un problème d'organisation coloniale sur lequel il ne
paraissait point avoir des vues aussi sûres. N'était-il pas dans
le rôle du pouvoir de varier ses instruments, suivant les tâches
qu'il convenait d'accomplir? Ajoutons que le Roi et ses ministres
n'étaient pas pris au dépourvu pour le choix du nouveau gouverneur.
Depuis longtemps, conformément au voeu exprimé plusieurs fois par
le maréchal lui-même[528], ils réservaient sa succession au duc
d'Aumale. Jusqu'alors, à cause de la jeunesse du prince et des
services qu'ils attendaient encore de Bugeaud, ils n'avaient rien
fait pour hâter la réalisation de ce projet; au contraire. Mais, en
1847, ils ne voyaient plus de raison de la retarder.
[Note 528: Voir plus haut, p. 371.]
Si le cabinet consentait à se séparer, pour l'avenir, du maréchal
Bugeaud, ce n'était pas qu'il méconnût ses services dans le passé. Le
9 juin 1847, à la tribune de la Chambre des députés, M. Guizot saisit
l'occasion du débat sur les crédits extraordinaires pour célébrer de
nouveau ces services. À considérer aujourd'hui les choses de loin et
de haut, on ne peut que confirmer l'hommage rendu par M. Guizot à
l'illustre maréchal. Quels qu'aient pu être alors les tâtonnements de
la colonisation et les lacunes de l'administration civile, l'oeuvre
accomplie par Bugeaud apparaît singulièrement grande et suffit à sa
gloire. C'est pendant les six années de son gouvernement que les
Arabes ont été vaincus et soumis. Il a fait ce qu'auparavant nul
n'avait pu faire, et si, après lui, plusieurs ont beaucoup fait, nul
n'a fait autant que lui. Son nom demeure le plus éclatant et le plus
considérable de notre histoire algérienne.