Pendant la longue lutte qu'il venait de soutenir, le maréchal
Bugeaud n'avait pas eu seulement affaire aux Arabes. En France,
une bonne partie de l'opinion, travaillée par certains journaux,
s'était montrée assez mal disposée à son égard. Elle s'en était
prise à lui de tout ce qui, dans cette insurrection, l'avait déçue,
alarmée, attristée, ennuyée: de la violence imprévue de l'explosion,
des malheurs du début, de la lenteur et des difficultés de la
répression. Cette guerre, sans faits d'armes, n'avait ni intéressé
son imagination, ni flatté son amour-propre. Tout était matière à
reproches: la dissémination des troupes, leurs fatigues excessives,
le retard et la médiocrité des résultats. Les beaux esprits se
croyaient le droit de plaisanter le maréchal qui courait, avec
cent mille soldats, contre un seul homme, sans pouvoir seulement
l'atteindre; les badauds de Rome ne raillaient-ils pas déjà Metellus
de ce qu'il tardait à s'emparer de Jugurtha?
Tout ce bruit de critiques arrivait aux oreilles de Bugeaud, jusque
dans les régions lointaines où il faisait campagne, et il ne savait
pas le dédaigner. «Je ne m'étonne pas, mandait-il à un de ses amis,
le 22 mars 1846, que vous soyez indigné de toutes les ordures et
sottises qu'on me jette à la tête. Ferait-on pire si j'avais perdu
cent combats et toute l'Algérie? On n'a jamais rien vu, je crois,
de pareil à ce déchaînement sans base aucune, puisque je n'ai pas
éprouvé le plus léger échec, et que j'ai donné, tout au moins,
l'exemple de la plus grande activité et d'une opiniâtre persévérance
à vaincre l'hydre qui m'entourait de ses mille têtes. J'ai la
conscience de n'avoir jamais mieux mérité de la France[507].» Tels
furent même son irritation et son dégoût qu'il en revint à parler
de démission. Il écrivait, en avril, à M. Guizot: «Je sais que vous
voulez me défendre à la tribune, et que vous me défendrez bien; mais
votre éloquence effacera-t-elle le mal qui se fait et se fera tous
les jours? Croyez-vous qu'on puisse rester, à de telles conditions,
au poste pénible et inextricable où je suis? Mon temps est fini, cela
est évident. L'oeuvre étant devenue quelque chose, tout le monde
s'en empare; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis
m'opposer à ce torrent, et je ne veux pas le suivre; je m'éloigne
donc de la rive. J'ai déjà fait la lettre par laquelle je prie M. le
ministre de la guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande
que je fais d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma santé et
mon âge qui ne me permettent plus de supporter un tel fardeau, et
sur mes affaires de famille; mais, entre nous, je vous le dis, ma
grande raison, c'est que je ne veux pas être l'artisan des idées
fausses qui règnent très généralement sur les grandes questions
d'Afrique. Je ne redoute ni les grands travaux de la guerre, ni ceux
de l'administration; mes soldats et les administrateurs de l'Algérie
le savent très bien; mais je redoute l'opinion publique égarée[508].»
Ce n'était certes pas que le maréchal Bugeaud manquât de foi dans son
oeuvre. Pour ce qui regardait, notamment, la dernière insurrection,
il estimait que l'événement répondait victorieusement à tous les
détracteurs de sa tactique, et, bien que sa campagne ne fût marquée
par aucune action militaire éclatante, il s'en honorait comme d'une
des plus remarquables qu'il eût faites. À un ami qui venait de se
marier, il écrivait, le 31 mai: «Vous êtes, à présent, enfoncé dans
la lune de miel... Cette lune ne reviendra plus pour moi, mais je
suis dans ma lune de gloire; j'ai vaincu les Bédouins de France, en
même temps que ceux d'Afrique. Je crois ceux de France plus près de
reprendre les hostilités que ceux d'Afrique. Ils disent, à présent,
que ce n'était rien, que cela ne valait pas la peine de s'en
occuper, et qu'avec des moyens aussi grands que ceux que j'avais,
j'aurais dû faire bien plus vite et mieux[509].»
[Note 507: _Le maréchal Bugeaud_, par D'IDEVILLE, t. III, p. 100.]
[Note 508: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 223 à 225.]
[Note 509: D'IDEVILLE, t. III, p. 124, 125.]
La discussion qui s'ouvrit à la Chambre des députés, en juin 1846,
sur les crédits relatifs à l'Algérie, fournit aux préventions qui
s'étaient formées, depuis quelque temps, contre le maréchal Bugeaud,
une occasion de se manifester. Sans doute, on ne pouvait plus lui
reprocher de ne pas savoir vaincre Abd el-Kader, puisqu'à cette
époque la révolte était considérée comme domptée; mais la critique
trouvait ailleurs à quoi se prendre. Le signal fut donné par le
rapporteur de la commission, M. Dufaure; tout en rendant hommage
à l'oeuvre militaire du gouverneur, il refusa d'approuver son
oeuvre administrative et colonisatrice, réclama un régime civil,
et exprima le voeu de voir établir un ministère de l'Algérie dont
le gouverneur ne serait plus que l'agent. Au cours du débat, de
nombreux orateurs reproduisirent ou même aggravèrent ces griefs:
entre tous, il faut citer M. de Tocqueville et M. de Lamartine. À
entendre M. de Tocqueville, ce qui manquait à l'Algérie, c'était
un bon gouvernement, ou même seulement un gouvernement; il appuya
sur les tiraillements, les conflits qui s'étaient produits entre
le cabinet et le gouverneur général; il montra le cabinet n'osant
pas rappeler le maréchal, mais le laissant malmener par ses amis,
tandis que, de son côté, le maréchal faisait attaquer le cabinet par
ses journaux; le résultat était que les deux pouvoirs se tenaient
en échec et aboutissaient à l'impuissance. Quant à M. de Lamartine,
dans un discours de proportions gigantesques, il s'attaqua à
tout le système appliqué en Algérie, y dénonçant je ne sais quoi
d'excessif, d'immodéré, et comme «un débordement de guerre, de sang
et de millions». Il se plaignit que le maréchal Bugeaud, au lieu de
remplir le mandat qui lui avait été donné de «fermer cette grande
plaie de l'Algérie», l'eût au contraire «envenimée et élargie». Ce
qu'il préconisait, c'était, en réalité, l'occupation limitée qui
était pourtant depuis longtemps jugée. Il s'éleva aussi contre la
«dictature militaire», à laquelle il imputait tous les maux de la
colonie, et termina par un réquisitoire indigné contre l'inhumanité
de notre guerre africaine, particulièrement contre les razzias.
M. Guizot répondit à ces critiques par un discours considérable.
Après avoir écarté, en quelques mots émus, l'accusation de cruauté
portée contre nos généraux, il examina la conduite suivie en Afrique,
depuis 1840. Tout d'abord, il fit honneur au cabinet d'avoir
résolument engagé sa responsabilité en envoyant le général Bugeaud à
Alger et en lui fournissant tous les moyens d'action dont il avait
besoin. Ce lui fut une occasion de s'expliquer sur les désaccords
survenus entre le ministère et le gouverneur, désaccords auxquels
ce dernier avait parfois donné un éclat si compromettant et dont
l'opposition avait naturellement cherché à se faire une arme. Le
sujet était délicat; M. Guizot se tira de la difficulté avec adresse
et dignité. «C'est le devoir du gouvernement, dit-il, de subordonner
toujours ce qui est secondaire à ce qui est essentiel, et de savoir,
avec ses agents, passer par-dessus des erreurs et des dissidences,
quand il s'agit de conserver au pays de grands et utiles services. En
vérité, lorsque j'entends porter à cette tribune la petite histoire
de nos dissidences et des anecdotes auxquelles elles ont donné lieu,
quand je les entends grossir, quand on s'étonne que nous n'en ayons
pas fait une plus grosse affaire, je m'étonne fort à mon tour. On
oublie donc que cela est arrivé très souvent dans le monde et à des
gouvernements qui se respectaient et savaient se faire respecter?
Quand Louis XIV disait à un officier qui allait rejoindre l'armée
de Turenne: «Dites à M. le maréchal de Turenne que je serais bien
aise d'avoir quelquefois de ses nouvelles», car M. de Turenne ne
voulait pas écrire à M. de Louvois, c'était là, permettez-moi de
le dire, une irrévérence un peu plus grande que celle qu'on a
rappelée à cette tribune. Cependant Louis XIV ne rappelait pas M.
le maréchal de Turenne; il prenait seulement le petit moyen que je
vous indiquais, pour le rappeler à son devoir. Eh bien, nous avons eu
les mêmes raisons et nous avons tenu la même conduite. Nous savons
parfaitement qu'un gouvernement doit se faire respecter des hommes
qu'il emploie; mais quand nous considérons deux choses: l'une,
l'éminence des services; l'autre, la loyauté du caractère; quand
nous avons la certitude que ces deux choses-là existent, nous savons
aussi ne pas tenir compte des petits incidents.» Abordant ensuite
le fond de son sujet, M. Guizot insista principalement sur ce qui
avait été fait, depuis six ans, pour la soumission de l'Algérie: il
avait là beau jeu. Il passa plus rapidement sur l'administration et
la colonisation, sentant probablement le terrain moins favorable.
En ce qui touchait l'administration, il reconnut que le régime
civil était le but, affirma qu'on s'en rapprochait chaque jour
davantage, mais fit observer que, pendant quelque temps encore, le
maintien du gouvernement militaire importait à notre sécurité. Quant
à la colonisation, il déclara que «le gouvernement avait pris le
parti de n'épouser exclusivement aucun mode, mais de les favoriser
tous», et annonça, à ce titre, «certains essais» de colonisation
militaire. À son avis, d'ailleurs, parmi les questions soulevées, il
en était plusieurs qui devaient être examinées, mais qui n'étaient
pas encore mûres; c'était à l'avenir de les résoudre. «Il faut,
disait le ministre en terminant, être à la fois moins impatient et
plus confiant dans l'avenir; il ne faut pas croire que des fautes,
des erreurs, des misères empêchent le succès définitif. C'est la
condition des affaires humaines: elles sont mêlées de bien et de mal,
de fautes et de succès; il faut savoir supporter ces vicissitudes...
Et, au milieu de ce continuel mélange, il ne faut désespérer de rien;
il faut seulement se donner le temps de vaincre les difficultés et
de résoudre les questions; c'est tout ce que le gouvernement du Roi
demande quant à l'Algérie.»
De loin, le maréchal Bugeaud avait suivi ces débats. Il n'avait pu
qu'être reconnaissant de la façon dont M. Guizot l'avait défendu;
mais cela ne suffisait pas à lui faire prendre en patience les
critiques, et il parlait toujours de s'en aller. «J'ai beaucoup à me
louer du cabinet, écrivait-il à M. de Corcelle... Ce n'est donc pas
par humeur et mécontentement que je désire me retirer... Mais je
redoute les faiseurs de systèmes et de projets... Je suis effrayé
de ce qu'exigent du gouverneur les hommes qui, n'ayant jamais fait
que gratter du papier, croient qu'on improvise la colonisation et les
grands travaux publics... On me dit que je n'ai rien fait. Jugeant
bien que je ne puis pas faire mieux que par le passé, je dois fuir
l'avenir... En colonisation, en administration, on ne peut pas
faire rapidement de ces choses éclatantes qui captivent le suffrage
public. C'est l'oeuvre du temps et de la persévérance. Or, l'opinion
ne me donnerait pas de temps, et d'ailleurs, à soixante-deux ans,
on n'en a pas devant soi... N'ayant que très peu d'années devant
moi, je suis bien convaincu qu'en quittant le gouvernement quand les
forces me manqueraient, je m'en irais conspué pour n'avoir pas fait,
de toute l'Algérie, des départements constitués comme ceux de la
France[510].» Quelques semaines plus tard, le 16 juillet 1846, dans
un banquet donné en l'honneur de M. de Salvandy, alors de passage à
Alger, le maréchal répondait assez mélancoliquement aux félicitations
et aux voeux qui lui étaient adressés au nom de la population civile:
«Messieurs, je suis profondément touché de ce que vous venez de me
dire. Après l'estime du gouvernement et de la métropole, la vôtre
m'est certainement la plus chère; mais, quel que soit le dévouement
qu'elle ravive en moi, il ne m'est pas donné, ainsi que vous m'y
invitez, de compléter mon oeuvre. Vous userez encore bien des
gouverneurs avant d'y parvenir...» Deux jours après, il partait en
congé pour la France.
[Note 510: _Documents inédits._]